CHAPITRE XIII
Au milieu de ces réflexions, une autre idée qui ne m'avait pas encore frappé, vint se présenter à mon esprit. « Je » triomphe , me disais-je , et avec rai- » son , de l'impuissance de mon persé- » cuteur. Mais celte impuissance n'est- » elle pas encore plus grande que je ne » l'ai cru jusqu'à présent? Je dis qu'il » peut môter V existence , mais non » pas troubler la paix de mon ame, » Rien n'est plus vrai ; mon ame , ma » présence d'esprit , la fermeté de mon » caractère sont hors de sa portée; mais » ma vie n'y serait-elle pas également , » si je le voulais ? Quels sont les obs- » tacles matériels que l'homme ne soit » pas parvenu à vaincre ? Est-il une en- » treprise si difficile dont on ne soit » venu à bout ? Et si d'autres l'ont fait , » pourquoi ne le ferais-je pas ? Etaient-
» ils excités par des motifs plus puis- » sans que les miens ? L'existence leur )) était-elle pins précieuse , ou avaient- » ils en eux plus de moyens pour l'ani- » mer et l'embellir ? Certainement je » l'emporte , à cet égard , sur la plupart » de ceux qui ont déployé le plus de » persévérance et d'intrépidité. Pour- » quoi serais- je moins entreprenant? Un )> esprit hardi et contemplatif sait don- » ner au diamant et à l'acier la ductilité » de l'eau ? La puissance de l'esprit liu- » main ne connaît pas de bornes , et se » rit de la vigilance des tyrans. » Je repassais cent fois ces idées dans ma tète ; et après quelques instans de contemplation , échauffé par l'enthousiasme , je m'écriais : Non , je ne mourrai pas !
Dans ma première jeunesse , j'avais lu toutes sortes de livres. Il m'était tombé entre les mains des histoires de ces hommes pour qui les serrures , les verroux n'étaient qu'un jeu , et qui , pour faire montre de leur habileté , avaient fait
l'expérience d'entrer dans la maison la pins fortement barricadée , avec aussi peu de bruit et presque aussi peu de peine que d'autres auraient levé un loquet. Il n'y a rien qui intéresse autant un jeune bomme que le merveilleux ; il n'y a rien qu'il ambitionne plus vivement que le pouvoir d'étonner les spectateurs par des tours prodigieux de force ou d'adresse. Sans suivre d'autre guide que le cours de mes rellexions , je concevais dès-lors que l'ame était essentiellement libre , susceptible seulement des atteintes du raisonnement , mais destinée par la nature à ne jamais être soumise à la force. Comment pourrait-il être au pouvoir d'un bomme de me retenir par contrainte ? Pourquoi , si ma volonté était de me soustraire à sa violence , ne serais-je pas en état d'éluder les recherches les plus actives ? Ces membres et ce tronc sont à la vérité pour la partie pensante une charge lourde et importun^ qu'elle a à traîner avec soi; mais pour-
quoi la partie pensante ne viendrait-elle pas à bout d'alléger cette charge , de manière à ne la plus sentir ? Ces réflexions des premiers temps de ma jeunesse n'étaient nullement étrangères à l'objet actuel de mes recherches.
Dans la maison de mon pere, nous avions pour plus proche voisin un charpentier. Tout plein du genre de lecture dont je viens de parler, j'étais extrêmement curieux d'examiner ses outils »
leurs effets et leur usage. Ce charpentier était doué d'une singulière capacité, et ses facultés n'ayant gu guères à s'exercer que dans sa profession , il était devenu fertile en inventions , et raisonnait sur son métier d'une manière fort ingénieuse. Je trouvais donc avec lui beaucoup de satisfaction , et mon esprit travaillant d'après les lumières qu'il me fournissait , perfectionnait même quelquefois les idées de mon maître. Sa conversation me plaisait infiniment ; je me mis d'abord à travailler avec lui pour
mon amusement , et ensuite pendant quelque temps comme son compagnon.
J'étais d'une constitution vigoureuse ; et par l'habitude du travail j'ajoutai à l'avantage abstrait de la force celui de savoir l'appliquer avec dextérité, quand je voulais , de manière à ce qu'il n'y en eût pas une seule partie qui ne fît son effet.
C'est une cliose étrange , quoique assez ordinaire , que les ressources même qui nous seraient le plus utiles dans une situation critique , quelque familières qu'elles nous soient , ne viennent pas s'offrir à notre esprit quand il s'agirait de les mettre en oeuvre. Ainsi , depuis ma détention , mon esprit avait déjà parcouru deux cercles d'idées extrêmement différens , avant que ce moyen de libération se fût présenté à lui. Dans le premier , mes facultés avaient été accablées , dans l'autre elles avaient été exaltées au dernier point ; mais dans l'une et l'autre de ces situations, je re-
gardais comme une chose décidée la nécessité de me soumettre passivement au bon plaisir de mes persécuteurs.
Pendant le temps que j'avais passé dans cet état d'indécision , et après un peu plus d'un mois de captivité arrivèrent les assises , qui se tenaient deux fois l'année , dans la ville où j'étais prisonnier. Cette fois , mon affaire ne leur fut point présentée , et se trouva dèslors remise à six mois. J'aurais eu , pour espérer d'être acquitté , d'aussi fortes raisons que j'en avais pour attendre une condamnation , que la chose eût toujours été la même. Quand j'aurais été détenu pour la cause la plus frivole pour laquelle jamais juge de paix ait décrété un malheureux mendiant , il n'en aurait pas moins fallu que j'attendisse environ cent soixante-dix jours avant que mon innocence fût légalement reconnue , tant il y a encore d'imperfection dans les lois de ce pays si vanté , où les législateurs restent assemblés près de six
nois par année ! Je n'ai jamais pu savoir lu juste si ce délai fut l'effet de quelque lémarche faite par mou persécuteur , m s'il fut tout naturellement une suite les formes de l'administration de la justice , trop graves , trop solennelles pour se plier aux droits ou aux besoins d'un obscur individu.
Mais ce ne fut pas-là le seul événement survenu pendant ma détention , dont je ne pourrais pas donner de solution satisfaisante. À-peu-près à la même époque le geôlier commença à changer de conduite à mon égard. Un matin , il me fit venir dans la partie du bâtiment destinée à son usage , et après avoir un peu cherché ses paroles, il me dit qu'il était fâché de ce que je n'avais pas été placé plus commodément , et il me demanda si je m'arrangerais mieux d'avoir une chambre dans sa propre habitation?
Frappé d'une question à laquelle je m'aU tendais si peu , je voulus savoir de lui si quelqu'un lui avait fait pour moi cette
demande; il me répondit que non , mais que les assises étaient passées , qu'il avait moins de prisonniers sur les bras , et un peu plus de temps pour se reconnaître.
Il ajouta qu'il me croyait une bonne pâte de jeune homme , et qu'il m'avait pris en amitié. A ce mot je le fixai : je ne découvris rien sur son visage qui portât l'empreinte ordinaire d'un pareil sentiment ; il m'avait l'air d'un homme jouant un rôle qui ne va pas à sa figure, et qui lui donne de la contrainte et de la gaucherie. Il en vint toutefois à me faire l'offre de manger" à sa table , ajoutant que, si cela me convenait, il n'en ferait pas plus gros ordinaire, et n'entendait pas qu'il m'en coûtât rien de plus pour cela; qu'à la vérité , pour lui , il avait toujours tant d'affaires qu'il n'avait pas un moment de reste ; mais que sa femme et sa fille Peggy seraient enchantées d'entendre causer un homme d'esprit, comme il savait que j'étais , et que peut-être moimême
même je ne trouverais pas leur compagnie désagréable.
Je réfléchis sur cette proposition , et je ne fis pas de doute , quoique cet homme m'eût fort assuré le contraire , qu'elle ne procédait pas d'un mouvement spontané d'humanité de sa part; mais que , pour parler le langage des gens de la sorte , il avait de bonnes raisons pour agir ainsi. Je m'épuisais en conjectures sur l'auteur de cet acte d'attention et d'indulgence. Les deux personnes qui se présentaient à mon esprit étaient M. Falkland et M. Forester: je connaissais celui -ci pour un homme austère et inexorable envers ceux qu'il avait une fois jugés vicieux : il se piquait d'être inaccessible à ces mouvemens de pitié qui ne sont bons , disait-il , qu'à nous faire manquer à notre devoir. M. Falkland , au contraire , était de la plus exquise sensibilité ; c'était là la source de ses plaisirs et de ses peines , de ses vertus et de ses vices. Quoiqu'il fût l'en- Tome II. 12
nemi le plu cruel que j'eusse à redouter, et quoique aucuns sentimens d'humanité ne fussent capables de l'arrêter ou de le détourner le moins du monde de la marche qu'il s'était tracée , avec cela je le crus bien plus porté que son frère à s'occuper de ma captivité , et à vouloir alléger mes souffrances.
Cette conjecture n'était pas de nature à mettre du baume sur mes plaies. Je ne pensais à mon persécuteur qu'avec un mouvement de colère. Comment aurais-je pu voir d'un autre oeil l'homme qui, pour contenter sa passion dominante , ne comptait pour rien ni mon honneur ni ma vie? Je le voyais détruisant l'un et se jouant de l'autre avec un sang-froid et une tranquillité que je ne pouvais me rappeler qu'avec horreur.
Je ne savais pas quels étaient ses projets à mon égard; je ne savais s'il prenait seulement la peine de former un vœu stérile pour la conservation de celui dont il avait tlétri l'avenir avec tant d'ini-
quité. Jusques à ce moment j'avais gardé le silence sur mon grand moyen de récrimination ; mais il n'était pas trèscertain que je consentisse à périr en silence, victime des artifices et de l'endurcissement d'un tel homme. De quelque côté que j'interrogeasse mon cœur , je le trouvais par-tout ulcéré d'un sentiment profond de l'injustice de mon oppresseur , et mon ame se révoltait à l'idée d'une lâche et imhécille pitié , au moment même où son inexorable vengeance me broyait en poudre.
Ces senti mens dictèrent ma réponse au geôlier, et je trouvai un secret plaisir à les laisser s'exhaler dans toute leur amertume. Je le regardai avec un sourire sarcastique, et lui dis que j'étais ravi de le voir devenu tout-à-coup aussi humain , que pourtant je savais un peu lire dans l'humanité d'un geôlier , et que je devinais bien comment la sienne lui était venue; mais qu'il pouvait dire à celui qui le mettait en oeuvre qu'il pre-
liait une peine inutile ; que je n'accepterais jamais rien d'un homme qui avait machiné ma perte , et que j'avais assez de courage pour endurer mon mal à l'avenir comme à présent. Le geôlier me considéra d'un air étonné , puis , en faisant une pirouette sur le talon. « A » la bonne heure , mon brave , s'écria- ?) t-il , vous n'en avez pas tant appris » pour rien , à ce que je vois ; c'est » fort bien d'avoir du coeur ; mais il y » a temps pour tout , mon garçon ; je j) crois que vous auriez mieux fait de }> garder votre courage pour le moment » où vous en aurez besoin. »
Les assises 9 qui se passèrent sans que j'eusse à m'en ressentir , opérèrent une grande révolution parmi mes camarades de prison. Je séjournai assez long-temps dans cette demeure pour y voir renouveler tous ses habitans. Un des voleurs avec effraction (le rival du duc de Bedford) et le faux monnayeur furent pendus ; deux autres furent condamnés
à la déportation , et le reste fut acquitté. Les déportés restèrent avec nous , et quoique la prison se trouvât ainsi allégée par-là de neuf de ses pensionnaires , il y avait au sémestre suivant des assises, autant de personnes, à-peu-près, que j'en avais trouvé en entrant.
Le soldat dont j'ai parlé vint à mourir , lesoir même de l'arrivée des juges , d'une maladie causée par sa prison. Telle fut la justice que trouva dans son pays un < être fait pour orner son siècle ; le plus doux , le plus sensible des hommes , celui dont les mœurs étaient les plus simples et les plus aimables , dont la vie était la plus pare; il se nommait Briglitwell. Si ma plume pouvait immortaliser ce nom , je ne pourrais pas remplir de tâche plus douce pour mon coeur. Il avait le jugement sain et plein de pénétration , sans faiblesse ni confusion dans les idées , et en même temps il régnait dans toute sa personne une franchise si naturelle et si confiante , qu'un obser-
valeur superficiel l'aurait jugé fait pour se laisser prendre au premier piège dressé contre lui. J'ai bien sujet de me rappeler sa mémoire avec affection. 11 fut le plus chaud , je dirais presque , hélas ! le dernier de mes amis s et à cet égard je ne fus pas en reste avec lui. Dans le fait , il y avait , si j'ose le dire , une grande conformité entre nos deux caractères , si ce n'est que je ne saurais prétendre l'égaler pour la capacité de son esprit , ni même me comparer à lui pour l'extrême pureté de sa conduite. Je lui racontai mon histoire , du moins ce que je crus pouvoir lui en apprendre; il l'écouta avec intérêt , il l'examina avec une véritable impartialité , et s'il conçut quelques doutes au premier moment, les fréquentes occasions qu'il eut de m'observer dans les instans où j'étais le moins sur mes gardes , lui apprirent bientôt à m'accorder une confiance sans réserve , et lui donnèrent une parfaite conviction de mon innocence.
Il parlait sans amertume de l'injustice dont nous étions victimes l'un et l'autre , et il prédisait qu'il viendrait un temps où la possibilité même d'une oppression aussi intolérable n'existerait plus ; mais c'était un ^bonheur , disait-il , réservé à la postérité ; nous ne pouvions pas espérer d'en jouir nous-mêmes. Il trouvait quelque consolation à penser qu'il n'y avait pas dans toute sa vie passée un moment dont il pût , d'après son jugement , désirer un meilleur emploi. 11 pouvait dire avec autant de raison que beaucoup d'autres hommes qu'il avait rempli ses devoirs; mais il prévoyait ne pas survivre à son infortune actuelle. C'étaientla ses discours quand il avait encore toute sa présence d'esprit; car on peut dire, dans un sens, que ses malheurs lui avaient fait perdre courage ; mais au moins , si on peut lui appliquer cette expression , il faut convenir que jamais désespoir ne fut plus calme ni plus résigné que le sien.
Dans tout le cours de ma vie je n'ai pas éprouvé de choc plus douloureux qu'à la mort de cet infortuné jeune homme. Les circonstances de son sort se présentèrent à mon esprit dans toute leur complication de dureté et d'injustice. Après avoir chargé d'exécrations tout gouvernement humain qui pouvait être l'instrument d'un aussi abominable forfait , je me reportai sur moi-même.
Je voyais d'un oeil d'envie la fin démon ami Brightwell. Mille fois je désirai que mon corps fut froid et insensible à la place du sien ; je n'étais conservé à la vie, à ce que je me persuadais , que pour endurer des maux inexprimables. Dans peu de jours il aurait été acquitté , il aurait recouvré sa liberté , sa réputation ; peut-être que les hommes , touchés des injustices qu'il avait eues à essuyer se seraient montrés empressés à réparer ses infortunes , et à effacer jusques au souvenir de son traitement ignominieux.
Mais il venait de mourir , cet infortuné ,
et moi je restais ! Moi , victime d'une iniquité non moins révoltante; mais qui ne pouvais espérer de réparation , qui étais marqué d'infamie pour toute la durée de ma triste existence , et qui devais emporter en mourant le mépris et l'exécration de mes semblables !
Telles furent en partie les premières réflexions que me fit naître le sort de ce martyr de nos barbares institutions.
D'un autre coté , cependant, mes relations avec le malheureux Brightwell ne laissaient pas de m'avoir fourni quelques motifs de consolation. Je me disais: « Il a vu au travers de ces voiles de ca- )) lomnie qui m'enveloppent; il a re- )) connu mon cœur , et m'a donné son » amitié. Pourquoi désespérer ? Ne pour- » rai-je pas rencontrer par la suite des » ames aussi libérales que la sienne qui » me rendront justice et compatiront à » mes malheurs ? Que j'aie ce bonheur » et je serai content. Je me réfugierai » dans les bras de l'amitié , et j'y ou-
j) blierai la méchanceté des hommes.
» Je vivrai satisfait au sein d'une pai- » sible obscurité , en cultivant les jouis- » san ces du coeur et de l'esprit , et en » me livrant dans un petit cercle aux )) douceurs de la bienfaisance. » Ainsi mon ame s'excitait au projet que j'allais entreprendre.
Je n'eus pas plutôt conçu l'idée d'une évasion , que pour m'en faciliter les préparatifs , je me déterminai au plan que voici. Je résolus de me mettre dans les bonnes grâces du concierge. Dans le monde, en général, j'ai trouvé toutes les personnes qui étaient au fait des dehors de mon histoire , dispesées à ne me regarder qu'avec une sorte de dégoût et d'horreur qui les portait à me fuir, comme si j'eusse été frappé de la peste. La supposition que j'avais d'abord volé mon maître , ^t qu'ensuite , pour me laver , je l'avais accusé lui-même de subornation , me mettait dans une classe particulière et infiniment plus odieuse que les
criminels ordinaires. Mais cet hommeci était trop vieux routier dans sa profession pour entretenir de l'aversion contre un de se^ semblables pour de pareils motifs. Il considérait les personnes commises à sa garde comme autant de corps humains dont il était responsable, et qu'il était tenu de représenter en temps et lieu; mais quant à la différence de l'innocent et du coupable c'était une affaire qu'il jugeait au de sous de son attention. Ainsi , en cherchant à me faire bien venir de lui , je n'avais pas à lutter contre ces préventions que j'ai trouvées, dans une foule d'autres cas , si cruellement enracinées. Ajoutez que dans cette circonstance j'avais encore pour moi l'influence de ce même motif, quel qu'il pût être, qui l'avait rendu si généreux dans ses offres à mon égard.
Je lui parlai de mon talent ponr la menuiserie , et je m'offris de lui faire u îe demi-douzaine de jolies chaises, s'il voulait me procurer les moyens et les
outils nécessaires; car il ne fallait pas espérer , sans son consentement , de pouvoir exercer paisiblement une industrie de ce genre, quand même mon existence en eût entièrement dépendu. Il me regarda d'abord fixement , comme cherchant en lui-même ce que voulait dire cette nouvelle proposition ; ensuite , prenant un air gracieux , il me dit qu'il était ravi de me voir ainsi m'humaniser un peu avec les gens , et qu'il verrait ce qu'il pouvait faire. Deux jours après il me signifia qu'il m'accordait ma demande. H ajouta que quant au présent que je voulais lui faire , il n'avait rien à me dire là-dessus , que je ferais comme il me plairait ; mais que je pouvais compter sur lui pour toutes les douceurs qu'il pourrait me procurer sans se compromettre , pourvu que quand il se montrerait civil envers moi je ne m'avisasse pas une seconde fois de le rebuter et de lui répondre par de mauvais propos.
Ce préliminaire ainsi gagné , j'ainas-
sai successivement des outils de diffé-^ rentes espèces , tarières , perçoirs , ciseaux , etc. Aussitôt je me mis à l'ouvrage; les nuits étaient longues, mon geôlier, malgré son ostentation de générosité , était excessivement pressé. Je sollicitai donc encore , et j'obtins un bout de chandelle pour pouvoir m'amuser à travailler une heure ou deux , après que j'étais enferme dans mon cachot.
^Néanmoins je ne travaillais pas constamment à l'ouvrage que j'avais entrepris, et mon geôlier laissait percer à tout moment des signes d'impatience. Peut être avait-il peur que je n'eusse pas le temps de finir avant que d'aller au gibet. J'insistai toutefois sur la liberté de travailler à mon loisir et quand il me plairait, ce qu'il n'osa pourtant, pas me contester expressément. Pour surcroît de bonne fortune , je parvins à me procurer secrettement une forte pince , par le moyen de mi sPeggy, qui venait de temps en temps à la geôle examiner les prison-
niers , et qui paraissait m'avoir pris particulièrement en amitié.
Dans cette marche , il est facile de reconnaître comment le vice et la duplicité naissent néces au ement de l'injustice. Je ne sais si mes lecteurs me pardonneront le profit peu délicat que je comptais tirer de l'indulgence inexplicable de mon geôlier envers moi. Mais je ne dois pas taire mes faiblesses; c'est mon histoire et mon apologie que j'ai voulu écrire ; et je ne me sentais pas prépare à conserver dans ma conduite une franchise invariable , au prix du coup prématuré qui menaçait mon existence.
Mon plan était tout fait. Je pensai qu'à l'aide de la pince il me strait aisé de soulever sans beaucoup de bruit la porte de mon cachot hors de ses gonds , ou bien , qu'en cas de néce sité, je pourrais couper la place de la serrure. Celte porte donnait dans un passage ttroit, où était d'un côté la lilé des cachots, et de l'autre les logemens du geôlier v t des gui-
chetîers , au-delà desquels était l'entrée ordinaire de la rue. Je n'o ais pas tenter celte sortie , de peur de réveiller les personnes à la porte desquelles il m'aurait fallu nécessairement passer. Je me déterminai donc à choisir la porte de l'antre extrémité du passage , qui était barricadée , qui donnait .sur une espèce de jardin appartenant au concierge. Je n'étais jamais entré dans ce jardin , mais j'avais eu occasion de le voir de la fenêtre de notre chambre commune qui donnait de ce côté , la chambre même étant immédiatement au-dessus des cachots. Je in'etai s aperçu qu'il était borné par un mur très-elevé qui terminait le bâtiment de ce cote , à ce que j'avais appri . par mes camarades de prLon , et au-delà duquel était une ruelle assez longue qui aboutissait à une des extrémités de la ville. Après avoir bien examiné le 1 .cal , et avoir long-temps réfléchi sur ce sujet , il me sembla que si une fois je pouvais gagner le jardin il
me serait facile , à l'aide de perçoirs et d'autres outils fichés à des distances convenables , de me faire une espèce d'échelle avec laquelle j'escaladerais le mur , et reprendrais bientôt possession de ma chère liberté. Je préférai ce mur à celui qui bornait immédiatement mon cachot , parce que celui-ci donnait sur une rue très-peuplée.
Je laissai écouler deux jours depuis le moment où j'eus tout-à-fait digéré mon plan; et puis , dans le milieu de la nuit, je commençai à me mettre à l'exécution. Je trouvai infiniment de difficulté à venir à bout de la première porte ; mais enfin je surmontai cet obstacle. La seconde était fermée en dedans, ainsi il me fut très-facile d'en repousser les verroux. Mais la serrure qui en faisait dèslors la principale sûreté , et qui en con« séquence était très - forte , fermait à double tour , et la clef était ( tie. J'essa)ai avec mon ciseau de repousser le péne, mais vainement. Alors je me mis
à démonter les vis de la serrure , et étant parvenu à l'enlever , la porte ne m'opposa plus de résistance.
Jusques-là mes tentatives avaient été suivies du plus heureux succès ; mais tout près de la porte , de l'autre coté , il y avait une loge avec un énorme mâtin, dont je n'avais pas la moindre connaissance. Quoique je prisse les plus grandes précautions en marchant , néanmoins le chien m'entendit et se mit à aboyer. Je fus extrêmement déconcerté, mais je tâchai d'adoucir cet animal par des caresses et je réussis. Je revins alors sur mes pas le long du passage , pour écouter si le bruit du chien n'avait pas réveillé quelqu'un, résolu, si cela était , de rentrer dans mon cachot , et de tâcher de remettre les choses dans le premier état. Mais tout me parut parfaitement tranquille , ce qui m'encouragea à poursuivre mon entreprise.
J'avais déjà gagné le mur , et j'étais même monté presque à la moitié de sa
hauteur , quand j'entendis une voix qui criait de la porte du jardin : Holà ! Qui est-là ? Qui a ouvert la porte ?
L'homme qui criait ne reçut point de réponse , et la nuit était trop noire pour qu'il pût distinguer les objets à une certaine distance. En conséquence , à ce que je m'imaginai , il retourna sur ses pas pour prendre de la lumière. Pendant ce temps-là , le chien , qui comprit le ton sur lequel ces questions étaient faites , recommença à aboyer plus fort que jamais. Il n'y avait plus moyen de songer à faire retraite , et je n'étais pas sans espoir de pouvoir encore venir à bout de mon dessein , et de franchir le mur. Mais tandis que cet homme avait été quérir sa lanterne , il en survint un second , et comme pendant ce temps j'avais atteint le sommet du mur , je me trouvai dans le cas d'être aperçu de ce dernier. Celui-ci , dès qu'il me vit, poussa un grand cri et me lança une énorme pierre qui me raja de fort près.
Dans une situation aussi critique , je ne vis pas d'autre ressource que de me laisser aller de l'autre coté , san prendre les précautions nécessaires , et dans ma chute je me démis presque la cheville du pied.
11 y avait dans le mur une porte dont je n'avais aucune connaissance , et au moyen de laquelle les deux hommes furent en un moment de l'autre côté avec la lanterne. Us n'avaient pas autre chose à faire que de courir le long de la ruelle jusqu'à l'endroit par où j'étais descendu. Je voulus me relever; mais la douleur de ma chute était si vive , que je pouvais à peine me soutenir debout; et après m'ètre traîné l'espace de quelques pas , je sentis mon pied lléchir sous moi , et je retombai par terre. 11 n'y avait plus de remède, et il fallut tranquillement me laisser reprendre.