Tome IL i
Il finit , je crois , par être acquitté , et il alla traîner par le monde , dans le malheur et l'obscurité , les restes de son existence. Me; travaux mécaniques avaient cessé ; toutes les nuits on faisait la recherche dans mon cachot , et on écartait de moi avec le plus grand soin toute espèce d'outil. La paille qu'on m'avait jusqu'alors accordée , m'avait été ôtée sous prétexte qu'elle était propre à cacher des objets défendus } et les seules commodités qu'on daigna me laisser étaient une chaise et une couverture.
J'entrevis au bout de peu de temps la perspective de quelque soulagement; mais le mauvais sort qui me poursuivait fit évanouir cette faible espérance. Le concierge vintdicore une fois me voir , avec cet air équivoque d'humanité si étranger à sa figure. Il feignit d'être surpris de me voir ainsi manquer de tout. Il me réprimanda fort sévèrement de la tentative que j'avais faite, et il observa qu'il fallait absolument renoncer dans son état à avoir de bon s
procédés pour les gens , si, au bout du compte , ils ne sentaient pas le Lien qu'on leur faisait. Que dans pareil cas il y avait bien force de laisser aller le cours de la justice, et qu'il serait fort ridicule à moi de me plaindre si j'étais jugé dans les formes , et que les choses vinssent à tourner mal pour moi. Qu'il cherchait tous les moyens de me faire voir qu'il était mon ami , pourvu que de mon coté ... Il était au milieu de cette circonlocution de son préambule quand on l'appela pour quelque affaire relative à son office. Je me mis alors à méditer sur ces ouvertures , et quoique je détestasse la source dont je les supposais provenir, je ne pouvais cependant m'empècher de songer jusqu'à quel point il me serait possible d'en tirer parti pour une nouvelle évasion. Mais mes spéculations furent vaines de ce coté là. Le concierge ne reparut pas du reste de la journée , et le lendemain il survint un incident qui mit fin à toutes les espé-
rances que je pouvais fonder sur ses bonnes dispositions.
Quand un esprit actif s'est une fois attaché à une idée , il lui est difficile de se décider à l'abandonner. J'avais étudié mes chaînes pendant les douleurs extrêmes que me causait la pression du fer sur la cheville qui avait été foulée; et quoique l'enflure et la sensibilité de la partie malade eussent rendus impraticables tous les efforts que j'avais tentés pour me soulager , cependant mon attention tendue continuellement sur cet objet m'avait fait acquérir un autre avantage peut-être plus important en lui-même. Pendant la nuit , mon cachot était dans une obscurité complette , mais quand la porte était ouverte, ce n'était pas tout-à-fait la même chose. Il est vrai que le passage sur lequel elle donnait était si étroit , et la muraille vis-à-vis était si proche qu'il ne pénétrait dans ma niche qu'une faible et triste lueur , même en plein midi , et quand la porte
était toute grande ouverte. Mais, après deux ou trois semaines d'exercice , mes yeux s'accommodèrent si bien aux circonstances , que j'appris à distinguer jusqu'aux moindres objets. Un jour que j'étais alternativement à méditer et à examiner autour de moi , j'eus le bonheur d'apercevoir un clou enfoncé dans la terre de mon plancher à peu de distance de moi. Je conçus aussitôt le désir de me rendre possesseur de cet instrument ; mais , de peur de surprise à cause des gens qui passaient et repassaient continuellement , je me contentai pour le moment d'observer bien exactement la place où il était , afin de pouvoir le retrouver aisément dans l'obscurité. En conséquence ma porte ne fut pas plutôt fermée que je me saisis de ce nouveau trésor, et l'ayant façonné pour l'usage que j'en voulais faire , je trouvai que je pouvais , par son moyen , ouvrir le cadenas qui me retenait à mon anneau sur le plancher. L'avantage que je venais d'obtenir ne laissait pas que d'être
important; indépendamment du secours dont il devait m'étre pour mon grand objet. Ma chaîne ne me laissait la liberté de me mouvoir que de dix-huit pouces environ , à droite et à gauche , et ayant eu à supporter cette contrainte pendant plusieurs semaines , la misérable consolation de pouvoir parcourir à mon aise, dans toute son étendue , le trou dans lequel j'étais claque-muré , faisait sauter m ont cœur de joie. Cet événement avait précédé de quelques jours la dernière visite du concierge.
Depuis cette époque , j'avais eu constamment la coutume de me mettre en liberté chaque nuit , et de ne replacer les choses en leur premier état^ que lorsque je me réveillais le matin , ce qui était le moment où le guichetier ne tardait guères. à paraître. La sécurité engendre la négligence. Le matin qui suivit ma conférence avec le geôlier , soit que j'eusse dormi plus tard qu'à l'ordinaire , soit que le guichetier eût fait sa ronde plus matin , je ne fus réveillé que
par le bruit qu'il lit eu ouvrant le cachot qui touchait au mien ; et avec toute la diligence que je pus y mettre , comme il me fallait tâtonner dans l'obscurité pour retrouver tous mes matériaux , je n'eus jamais le temps de rattacher ma chaîne à l'anneau > avant le moment où il entra comme de coutume avec sa lanterne. Il fut extrêmement surpris de me trouver détaché ; et appela aussitôt le geôlier en chef; on me questionna sur les moyens que j'avais employés , et comme je vis bien que la dissimulation ne servirait qu'à occasionner des recherches plus exactes , et mie surveillance plus rigoureuse , je leur déclarai la vérité. L'illustre personnage qui avait le gouvernement de la place , ne tint pas à cette dernière hardiesse de ma part, et entra sérieusement en colère contre moi. L'adresse et les belles paroles ne pouvoient plus servir à rien.
Avec des yeux enflammé* de rage , il s'écria qu'il était bien convaincu à présent , de la sottise qu'il y avait à montrer
de la bonne volonté à des vauriens comme moi qui étaient l'écume de la terre ; et que le diable l'étranglât , si jamais on l'y rattrapait ; que je l'en avais guéri pour jamais ; qu'il était étonné que les lois n'eussent pas établi quelque supplice particulier pour les voleurs qui cherchaient à tromper leurs geôliers ; que la potence était cent fois trop bonne pour moi î
Après avoir ainsi exhalé sa bile , il se mit à donner des ordres tels que les instigations réunies de la colère et de la crainte purent lui suggérer. On me changea de logement. Je fus conduit à une chambre qu'on nommait chambre de la force , dont la porte ouvrait dans le cachot du milieu. Elle était plus bas que terre comme tous les cachots, et située sous cette chambre commune dont j'ai déjà parlé. Elle était sombre et spacieuse. Il y avait plusieurs années qu'on n'en avait ouvert la porte; l'air en était infect , et les murs couverts de moisi sures. J'eus comme auparavant les fers 9 le ca-
denas et la chaîne ; mais on y ajouta les menottes. Pour ma première provision , le geôlier ne m'envoya qu'un morceau de pain noir et moisi , et un peu d'eau puante et bourbeuse. Je ne sais à la vérité , si je dois regarder ceci comme un acte gratuit de tyrannie du chef du geôlier ; la loi ayant , dans sa sagesse , décrété que dans certains cas , l'eau qui serait fournie aux prisonniers , serait prise dans Végoûb ou ta mare la -plus voisine de la geôle (1). Il fut ordonné de plus qu'un des guichetiers passerait la nuit dans le cachot ou cabinet qui formait une sorte d'antichambre de mon logement. Bien qu'on eût pourvu cette petite pièce de toutes les commodités convenables pour y recevoir un personnage d'une dignité si supérieure au malheureux qu'il était chargé de garder, il ne laissa pas de témoigner beaucoup
(1) En cas de peine forte et dure. Voyez les procès des criminels d'Elat, vcl.J, année 161 3.
de mécontentement d'ime pareille mission ; mais il n'y avait pas d'alternative.
La nouvelle situation dans laquelle ou venait de me mettre , semblait la plus fâcheuse qu'il fut possible d'imaginer ; mais je ne me décourageai point. Il y avait déjà quelque temps que j'avais appris à ne plus juger sur les apparences. Le logement était sombre et mal sain ; mais j'avais acquis le secret de braver ces iuconvéniens. Ma porte était fermée continuellement ; et tout commerce avec les autres prisonniers m'était interdit.
Mais s'il y a du plaisir à entretenir des relations avec nos semblables, la solitude d'un autre coté ne laisse pas d'avoir ses charmes. Nous pouvons y suivre sans trouble le cours de nos pensées , et j'avais mille moyens de chasser l'ennui par les plus agréables rêveries. Outre cela, pour quelqu'un qui méditait des projets de la nature de ceux que je roulais dans ma tete la solitude a des avantages particuliers. A peine fus je laissé à moi-
même, que je me mis à faire l'expérience d'une idée qui m'était venue pendant le temps qu'an m'attachait les menottes; e! simplement; avec mes dents , je me délivrai de cette entrave. Le* heures auxquelles les geôliers me visitaient étaient fixes , et j'avais soin de me tenir sur mes gardes. Ajoutez à cela , que j'avais une fenêtre grillée fort étroite , près du plafond , de neuf pouces environ de hauteur perpendiculaire , et d'un pied et demi de large, qui , toute petite qu'elle était, me donnait beaucoup plus de jour que je n'avais été accoutumé d'en avoir pendant plusieurs semaines. Au moyen de cela , je ne me trouvais presque jamais dans une obscurité totale , et j'étais plus à l'abri des surprises que dans ma situation précédente. Toutes ces idées se présentèrent à moi aussitôt après mon entrée dans ma nouvelle demeure.
Il y avait très-peu de temps qu'on m'avait changé de local , lorsque je reçus une visite bien inattendue , celle de Thomas } ce domestique de M. Falkland ,
( 3oo )
dont j'ai déjà eu occasion de parler dans le cours de mon histoire. Un des gens de M. For ester était par hasard venu à la ville de ma prison , peu de semaines auparavant , dans le temps où j'étais incommodé de la blessure de ma chute , et il avait demandé à me voir. Le rapport qu'il avait fait de ma situation , avait été pour Thomas une source de mille sensations pénibles. La première visite avait été une affaire de pure curiosité; mais Thomas n'était pas un domestique de la classe ordinaire. Il fut singulièrement frappé de l'état ou il me vit. Quoique j'eusse alors l'esprit calme et la santé passablement bonne , cependant je n'avais plus ce teint fleuri qu'il m'avait va ; la vie dure que je menais , et l'habitude du courage avait fait contracter à mes traits une sorte de rudesse bien différente de cette fraîcheur , et de cette douceur de physionomie que j'avais dans mes beaux jours. Les regards de Thomas se portaient alternativement sur ma figure , sur mes mains et sur mes
( 3oi )
pieds ; ensuite il poussa un profond soupir , et après une pause :
— « Bonté divine ! » s'écria-t-il d'un ton qui annonçait assez les sentimens de commisération dont son cœur était plein ; « Est-ce bien vous ? »
— « Pourquoi , non , Thomas ? Vous » saviez bien que j'avais été envoyé en » prison , n'est-ce pas ?
— » En prison ! Et il faut que les » gens qui sont en prison soient en- » chaînés et «arottés de cette façon -là ?... » Et où couchez-vous donc les nuits? »
— « Ici. »
— « Ici î Et il n'y a pas de lit î »
«< — Non , Thomas , on ne me donne » pas délit. J'avais autrefois de la paille , » mais on me l'a ôtée. »
— « Mais on vous débarrasse de tous » ces fers pendant la nuit ? »
— « Non ; on me laisse pour dormir , » précisément comme vous me voyez. »
— « Pour dormir ! Bon dieu , je » croyais que nous étions dons un pays » de chrétiens \ mais on n'aurait pas le
» cœur cle traiter un chien de cette » façon-là ? »
— « Il ne faut pas dire cela, Thomas. Ce sont des choses que le gou-
» vernement a réglées ain>i daus sa sa- » gesse. »
— « Pardieu , j'ai été bien pris pour » dupe , toujours ! Ils ne font que nous » dire que c'est une si belle chose que » d'être Anglais! avec leurs grands mots >i de liberté y de propriété et ce qui » s'ensuit , je vois que tout cela , c'est » autant de chansons. Seigneur dieu !
» Que nous sommes de vrais sots ! Voilà » ce qui se passe pourtant sous notre » nez , et nous n'en savons seulement » rien , pendant qu'un tas de péda- » gogues , avec un air capable , viennent
nous jurer que ces choses-là n'arrivent » jamais qu'en Fiance et dans d'autres » pays semblables ! . . . Mais enfin, vous » avez été jugé, n'est-ce pas?»
h - « Non. »
— « Et qu'est-ce que cela signifie » donc d'être jugé , quand on corn-
» mence d abord par faire à un homme » pis que de le pendre? Ma foi , tenez, » maître Williams , vous avez été bien. » vicieux, il faut en convenir, et je » crois , dieu me pardonne , que j'au- » rais eu du plaisir à vous voir aller à » la potence. Mais je ne sais comment » cela se fait; avec le temps, le cœur » se ramollit malgré qu'on en ait, et la » pitié finit par prendre le dessus. Cela » ne devrait pas être, j'en conviens; » mais , diantre , quand je parlais de » vous voir pendre , je n'entendais pas » que vous auriez encore toutes ces » choses là à souffrir par - dessus le » marché. »
Thomas me quitta aussitôt après celte conversation. L'idée de la liaison qui avait eu lieu si long-temps entre nos familles , revenait à sa mémoire , et il avait le cœur plus navré *ïue moi-même de mes souffrances. Je fus surpris de le revoir dans l'après-midi. Il me dit que je ne lui sortais pas de l'esprit , et qu'il espérait que je ne serais pas fâché s'il
était revenu pour me dire adieu. Je crus voir qu'il avait quelque chose à me dire dont il ne savait comment se débarrasser. Chaque fois qu'il était venu, un des guichetiers l'avait accompagné , et n'avait pas quitté la chambre. Cependant je ne sais quelle affaire , un bruit , je crois , qu'on faisait dans le passage ayant excité la curiosité de notre argus, il s'avança jusques à la porte pour voir ce que c'était , et Thomas qui épiait le moment , me glissa dans la main un ciseau , une lime et une scie, en me disant d'un air affligé : « je sais bien que » je fais mal; mais si on me pend aussi , » je ne saurais qu'y faire ; c'est plus fort » que moi. Pour l'amour de dieu, tirez- » vous d'ici ; je ne peux pas y tenir » seulement que d'y penser. . . » Je reçus avec une grande joie son présent , que je serrai bien vite dans mon sein , et aussitôt qu'il fut parti, je cachai le tout dans la paille de ma chaise. Pour lui , dès qu'il avait eu rempli l'objet de sa visite , il avait pris congé de moi*
Le lendemain , les geôliers , je ne sais pourquoi , mirent pins de soin qne de coutume dans leurs perquisitions , disant, sans pourtant donner aucun motif de leurs soupçons , qu'ils étaient sûrs que j'avais en ma possession quelque instrument qui ne devrait pas y être ; mais le lieu que j'avais choisi pour mon dépôt échappa à leur vigilance.
Depuis ce jour là, je laissai passer la plus grande partie de la semaine , pour attendre un beau clair de lune. Il me fallait nécessairement travailler pendant la nuit , et il n'était pas moins indispensable que toutes mes opérations fussent consommées dans l'intervalle d'entre la dernière visite du soir de mes geôliers et la première du lendemain , c'est-à-dire , entre neuf heures du soir et sept du matin. Dans mon cachot je passais , comme je l'ai déjà dit , de quatorze à seize heures sur vingt- quatre , sans être dérangé; mais depuis que je m'étais acquis une réputation par mon industrie , on avait fait pour moi une
exception aux règles générales de la prison.
Il était dix heures, quand je mis la main à l'œuvre pour ma grande entreprise. La chambre dans laquelle j'étais renfermé était assurée par une double porte. Cette précaution était absolument superflue , puisqu'il y avait un homme qui faisait sentinelle à l'extérieur ; mais elle était très-heureuse pour mon proj t, parce que ces deux portes empêchaient la communication du bruit , et me garantissaient assez du danger d'être entendu, en prenant un peu de soin.
Je commençai par me délivrer des menottes. Ensuite je me mis à limer mes fers , et en fis bientôt autant à trois des barreaux de fer qui défendaient ma fenêtre a laquelle je grimpai en partie par le moyen de ma chaise , et en partie à l'aide de quelques inégalités du mur. Tout ceci fut l'ouvrage de plus de deux heures. Quand le^ barreaux furent limés , il me fat aisé de les forcer un peu hors de la ligne perpendiculaire >
et de les tirer ensuite l'un après l'autre de dedans le mur où ils n'étaient enfoncés que d'environ trois pouces , et où ils avaient été plantés tout droit sans aucune autre précaution pour les assurer. Mais l'ouverture ne se trouva pas assez large pour pouvoir passer mon corps. Il fallut donc que je me misse , partie avec mon ciseau , partie avec un des barreaux , à élargir la croisée en démolissant la maçonnerie , et quand je fus ainsi venu à bout de détacher quatre ou cinq briques , je redescendis et les entassai sur le plancher. Je répétai cette opération trois ou quatre fois. Alors l'espace se trouva assez grand pour mon dessein , et m'étant glissé à travers l'ouverture , je m'avançai jusques sur une espèce de hangard qui était en dehors.
Je me trouvais alors placé dans une cour étroite entre deux murs savoir celui de la chambre commune des criminels , et le mur de clôture de la prison. Mais je n'avais pas , comme l'autre fois , des instrumens pour m'aider à
escalader ce mur qui était d'une hauteur considérable. En conséquence il n'y avait pour moi d'autre ressource que celle de faire une brèche suffisante dans le bas du mur qui ne laissait pas d'être fort , étant de pierres à l'extérieur et revêtu de briques en dedans. Les chambres des prisonniers pour dettes formaient angle droit avec le bâtiment dont je venais de m'évader , et comme la nuit était extrêmement éclairée , j'eus un moment la crainte d'être découvert par eux , particulièrement dans le cas où j'aurais fait quelque bruit , plusieurs de leurs croisées donnant sur cette cour. Dans cet état, je me déterminai à me servir du hangard , comme d'un abri pour me cacher. Il était fermé à clef, mais avec un des anneaux rompus de mes fers que j'avais eu la précaution de porter avec moi , je n'eus pas beaucoup de peine à ouvrir la serrure. Dèslors j'avais un moyen suffisant de me mettre hors d'état d'être vu , pendant que je travaillais à ma besogne , et le
( 3og )
seul inconvénient que je trouvais , c'était d'être obligé de laisser la porte que j'avais forcée , un peu ouverte , pour avoir de la clarté. Au bout de quelque temps , j'étais déjà venu à bout de démolir une partie assez considérable de la couche de brique du mur ; mais quand j'en vins à la pierre , l'entreprise me parut infiniment plus difficile. Le mortier qui liait la maçonnerie s'était presque pétrifié par le laps du temps, et il ne cédait pas plus à mes premiers efforts , que n'eût fait un rocher du diamant le plus dur. Il y avait déjà six beures que j'étais à travailler sans relâcbe; à la première tentative que je fis contre ce nouvel obstacle, mon ciseau se brisa dans mes mains , et restant ainsi entre la fatigue que j'avais déjà endurée , et la difficulté invincible en apparence qui se trouvait devant moi , je conclus qu'il fallait m' arrêter où j'en étais , et abandonner toute idée d'aller plus loin. En même temps, la lune, dont la lumière m'avait été d'un si
( 3io )
grand secours , vint à se coucher , et je demeurai dans une obscurité totale.
Toutefois après un répit de dix minutes , je revins à la charge avec une nouvelle vigueur. Il ne me fallut pas moins de deux heures pour pouvoir arracher la première pierre. En une heure de plus , l'ouverture fut assez grande pour me permettre le passage.
Le tas de brique que j'avais laissé dans la chambre de la force était considérable , mais ce n'était rien en comparaison des décombres que j'avais abattus du mur extérieur de la prison. Je suis parfaitement sûr que l'ouvrage que j'avais fait , aurait été l'affaire de deux ou trois jours pour un ouvrier ordinaire qui aurait été muni de tous les outils convenables.
Mais les difficultés , au lieu d'être à leur fin , semblaient ne faire que commencer pour moi. Le jour vint à paraître avant que j'eusse achevé l'ouverture, et dans dix minutes encore les geôliers allaient vraisemblablement en-
trer dans ma prison , et apercevoir tout le dégât que j'avais fait. La ruelle qui joignait le coté de la prison par où je m'étais échappé , avec la campagne adjacente , était formée principalement par deux murs de clôture , avec des écuries de coté et d'autre , quelques magasins et un petit nombre de maisons occupées par des gens de la dernière classe du peuple. Je n'avais rien de mieux à faire pour ma sûreté , que de traverser la ville le plutôt possible et de chercher mon salut en pleine campagne. J'avais les bras enflés et meurtris par le travail , de manière à ne pouvoir les endurer, et toutes mes forces étaient épuisées. Je sentais l'impossibilité de soutenir une course un peu rapide , et quand je l'aurais pu , à quoi m'eût servi toute ma vitesse , avec un ennemi qui me serrait de si près ! Il me semblait que je me retrouverais à-peu-près dans la même situation où j'avais été cinq ou six semaines auparavant , lorsqu'après avoir achevé tout-à-fait mon évasion.
je m'étais vu obligé de me rendre sans résistance à ceux qui me poursuivaient.
Je n'étais pas pourtant actuellement hors d'état de marcher comme alors; il me restait encore quelque force à employer , sans pouvoir dire jusques où elle me mènerait ; enfin je sentais très-bien que si je venais à échouer une seconde fois dans mon dessein , la difficulté en augmenterait d'autant pour toutes les nouvelles tentatives que je voudrais faire par la suite. Telles furent les considérations qui se présentèrent à moi , sur les risques de mon évasion ; et quand même je serais venu à bout de surmonter tous ces obstacles , j'avais encore à compter parmi ceux qui me restaient à vaincre, le dénuement absolu de toute espèce de ressource, ne possédant pas un schelin dans le monde.
Fiji du second Volume,