‹ Les aventures de Caleb Williams; ou, Les choses comme elles sont. Trad. de l'Anglais sur l'édition dernièrement publ. par l'auteur, avec des changemens et correctionsChapitre 14 sur 15 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

o ]Sr me conduisit pour cette nuit dans la chambre du concierge , et les deux hommes y restèrent avec moi. On me fit mille questions , auxquelles je ne répondis guères , mais je me plaignis beaucoup de ma jambe. Je ne pus obtenir à cet égard aucune satisfaction , si ce n'est qu'on me dit : « Tenez- » vous en repos , mon gars ; allez , si » ce n'est que cela , nous vous don- « lierons un onguent pour vous guérir ; » nous y mettrons Une bonne emplâtre » de fer. » Dans le fait, ils étaient de fort mauvaise humeur contre moi, pour avoir troublé leur sommeil et leur avoir causé tant d'embarras. Dès le matin ils me tinrent parole; sans avoir égard à l'enflure excessive de ma jambe, ils me mirent les fers aux deux pieds , et m'attachèrent à un anneau sur le plancher

de mon cachot avec une chaîne fermée d'un cadenat. Je leur fis de vives remontrances contre un pareil traitement ; je leur dis que la loi n'avait pas encore prononcé sur moi , et que parconséquent , à ses yeux , j'étais réputé innocent. Mais ils me dirent de garder tout ce verbiage pour d'autres , qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient , et qu'ils étaient bons pour en répondre devant toutes les cours de justice d'Angleterre.

La douleur que me causaient les fers était insurmontable. J'essayai tous les moyens pour me soulager , et même pour dégager secrettement ma jambe; mais plus elle était enflée 9 moins la chose devenait possible. Il fallut donc me résoudre à endurer mon mal avec patience ; mais plus il allait , plus il augmentait. Après avoir laissé passer deux jours et deux nuits dans cet état de souffrance , je suppliai le guichetier de me faire venir le chirurgien habituel de la prison, pour qu'il vît ma jambe, ne

doutant pas que si on la laissait sans y rien faire, la gangrène ne vînt à s'y mettre. Mais il me regarda d'un air insolent , en me disant : « Mort de ma » vie ! je voudrais le voir. La gangrène » serait encore une trop belle mort pour » un pareil vaurien ! » J'avais déjà la masse du sang allumée par la fièvre que la douleur m'avait causée , ma patience était tout-à-fait épuisée , et je fus assez sot pour m'irriter au dernier point de ces grossières impertinences. « M. le gui- » chetier , lui dis- je , prenez -y garde. » Il y a certaines choses qui sont per- » mises aux gens de votre espèce, et v d'autres qui ne le sont pas. Yous êtes » ici pour veiller à ce que nous ne puis- » sions nous échapper ; mais il ne vous » appartient pas de nous maltraiter par » des injures. Si je n'étais pas enchaîné » par terre , vous n'oseriez pas , sur les » yeux de votre tête , me tenir un pa- » reil langage; et vous pourriez vivre » encore assez pour vous repentir de

3) votre insolence } c'est moi qui vous » le dis. »

Pendant que je parlais ainsi , cet homme me considérait avec de grands yeux. Il était si peu accoutumé à de pareilles réprimandes , qu'il pouvait à peine en croire ses oreilles ; et le ton dont je lui parlais était si ferme , qu'il parut oublier un moment que je n'avais pas la liberté de me remuer. Mais aussitôt qu'il eût le temps de se remettre , il ne daigna pas même se mettre en colère. Il me regarda avec un sourire de mépris , et puis , faisant claquer ses doigts devant moi en signe de mocquerie , et tournant sur son talon : « Bien dit , mon poulet , « s'écria-t-il , chantez , chantez tout » votre saoul; prenez-garde seulement » de vous étrangler! » et il ferma la porte sur moi , en contrefaisant la voix de l'animal auquel il me comparait.

Cette réplique me rappela aussitôt à moi-même , et me fit voir toute l'impuissance de mou ressentiment. Mais

s'il était venu à bout par-là de refroidir mon accès de colère , les tortures de mon corps étaient toujours de plus en plus cruelles. Je me déterminai donc à tenter un autre genre d'attaque. Le même guichetier revint au bout de quelques minutes, et comme il m'approchait pour poser à terre quelque nourriture qu'il avait apportée , je lui glissai un schelin dans la main , en disant : « Mon cher ca- » marade , pour l'amour de Dieu , appe- » lez un chirurgien ; je suis sûr que » vous ne voudrez pas me laisser périr » faute de secours.» Le drôle mit le schelin dans sa poche , me jeta un regard assez dur , et sortit en secouant la tête et sans proférer une syllabe. Le chirurgien parut aussitôt ; et trouvant la partie malade fort enflammée, il indiqua les remèdes qu'il fallait appliquer, et donna l'ordre exprès qu'on ne me remît plus de fers à cette jambe pendant tout le temps de la cure. Il se passa un mois entier avant que mon mal fût

parfaitement

parfaitement guéri , et que ma jambe fut redevenue aussi ferme et aussi (lexible que l'autre.

Je me trouvai , après cette tentative , dans une situation totalement différente de celle qui avait précédé. J'étais toute la journée enchaîné dans mon cachot , sans autre adoucissement à mon sort si ce n'est qu'on laissait la porte ouverte quelques heures de l'après-midi , pendant lequel temps les prisonniers venaient me voir et causer avec moi , particulièrement un qui était il est vrai , bien loin de me tenir lieu de mon pauvre ami Brightwell , mais qui avait néanmoins d'excellentes qualités. Ce n'était autre que ce même particulier renvoyé il y avait quelques mois par M. Falkland sur une accusation de meurtre. Son courage était abattu; le chagrin et la misère l'avaient entièrement défiguré. C'était encore une victime innocente de nos institutions , un homme plein de droiture et de bonté.

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