CHAPITRE III
x jours après cette conversation * M. Falkland me fit appeler.
(Dans le compte que je rendrai de ce qui s'est passé entre nous, je continuerai de rapporter non-seulement les paroles, mais même le langage muet de nos conversations. Il avait habituellement dans l'extérieur quelque chose de bien plus expressif et de plus animé qu'aucun homme que j'aie jamais vu. C'était -là l'objet de mon étude continuelle, aiguillonné comme je l'étais par la curiosité qui constituait alors , comme je l'ai dit , ma passion dominante. Il pourra aussi très-bien arriver , tandis que je m'occupe ainsi à réunir les matériaux épars de mon histoire , que dans certaines occasions, je joigne aux apparences qui m'ont frappé , un éclaircissement que
j'étais alors bien loin de posséder , et que la suite des événemens a pu seule me suggérer. )
Dans la conjoncture actuelle , le visage de M. Falkland portait un air de calme peu ordinaire. Avec cela ce calme ire paraissait pas être le résultat d'une satisfaction intérieure , mais plutôt l'effort d'un homme qui , se préparant pour une scène importante , s'arrange d'avance pour rester toujours maître de soi , et ne rien perdre de sa présence d'esprit.
« Williams , me dit il , je suis détcr- » miné , quelque chose qu'il puisse m'en j> coûter , à avoir avec vous une expli- » cation. Tous êtes un garçon fort in- » discret et fort inconsidéré; vous m'a- » vez extrêmement déplu : vous auriez )) dû sentir que si je vous laisse causer » avec moi sur des matières indifféren- » tes , il est bien peu convenable à vous » d'amener la conversation à rien qui » puisse avoir trait à mes intérêts per-
» sonnels. — Dernièrement vous m'avez
» dit plusieurs choses d'une manière
» très-mystérieuse et qui annonce que
5) vous en savez plus que je ne presu-
)> mais. Je serais aussi en peine de dire
» comment ce que vous savez a pu ve-
» nir à votre connaissance , comme de
» deviner en quoi il consiste. Mais je
» crois voir en vous beaucoup trop de
» disposition à vous jouer de ma tran-
» quillitë ; c'est ce qui ne devrait pa ;
5) être, et je n'ai pas mérité un pareil
?> procédé de votre part. Mais , quoi
» qu'il en soit , il est trop pénible pour
» moi de me voir ainsi obligé d'être
» continuellement avec vous sur le qui-
» vive , c'est une sorte de petite guerre
» que vous faites à ma sensibilité, et
» que très -résolument je suis déterminé
» à faire cesser. J'attends donc de vous
» que vous mettiez de côté tout mystère
» et toute équivoque, et que vous m'ex-
» pliquiez franchement sur quoi vous
» bâtissez vos perpétuelles allusions. Que
» savez- vous? Que cherchez-vous à sa* w voir? Je n'ai déjà été que trop exposé » à des mortifications et à des traverses x> sans exemple, et je ne puis plus sen- » tir ainsi continuellement froisser mes » blessures. »
« Je sens, monsieur j répondis* je 4 » combien j'ai de torts , et je suis hon~ » teux que quelqu'un comme moi ait » pu vous causer tant de déplaisir et » d'inquiétude^ Je l'ai bien senti dans » le temps , mais j'ai été entraîné malgré » moi , sans savoir comment. J'ai tou- » jours voulu m'arrèter , mais le démon » qui me possède est plus fort que moi. » Je ne sais rien , monsieur , que ce que *> m'a appris M. Collins. Il m'a raconté » l'histoire de M. Tyrrel , de miss Mel~ » ville et de Hawkins ; bien sûrement , » monsieur , il ne m'a rien dit qui ne » fût à votre honneur , et qui ne fît » voir que vous êtes un ange plutôt » qu'un homme. »
— « Fort bien , monsieur ; j'ai trouvé
» l'autre jour une lettre écrite par ce » Hawkins; cette lettre ne vous a-t-ellev » pas tombe entre les mains? ne l'avez- » vous pas lue ? »
— « Pour l'amour de Dieu , mon- » sieur , renvoyez-moi de votre maison ; » punissez-mpi de manière ou d'autre , » pour que je puisse me pardonner à » moi-même. Je suis un insensé , un mi- » sérable , le plus méprisable des hom- » mes: je l'avoue, monsieur, j'ai lu cette » lettre. »
— « Et comment avez -vous osé la » lire? cela est certainement très-mal à )> vous ; mais nous y reviendrons tout-* » à-l'beure. Hé bien , qu'est-ce que vous » avez dit de cette lettre ? Vous savez , » à ce qu'il paraît , que Hawkin, a été » pendu. »
— « Ce que j'en ai dit, monsieur..., » ob ! c'est pour cela qu'il m'est venu à » l'esprit de la lire. J'en ai dit , ce que » je vous disais avant -nier; quand je ?> vois un homme qui paraît avoir de
» si bons principes, s'abandonner en- » suite, de propos délibéré, au dernier » des crimes , il m'est impossible de supv porter une pareille idée. »
— « Voilà ce que vous vous êtes dit!.. m Bon... il paraît que vous savez aussi » (souvenir exécrable!) que j'ai été ac- » cusé de ce crime? »
Je ne répondis rien.
— « Fort bien , monsieur. Vous sa- » vez peut-être aussi que du moment » où le crime fut commis.... Oui,mon- » sieur; ce fut là l'époque, » (et en disant ceci, il y avait dans son air quelque chose d'effrayant, je dirais presque de diabolique).... « Je n'ai pas eu une » heure de repos ; du plus heureux des » hommes, je suis devenu la plus misé- » rable des créatures ; le sommeil a fui » de mes yeux ; toute pensée de joie ou » de consolation a été étrangère pour » moi : le néant serait mille fois préfé- » rable à la triste existence que j'ai eu » à supporter. Dès le moment où j'avais
» été capable de faire un choix , j'avais )> choisi l'honneur et l'estime des hom- » mes comme le premier de tous les » biens. Vous n'ignorez pas , à ce qu'il » semble , de combien de manières j'ai )) été traversé dans l'objet de toute mon » ambition. ... Je ne remercierai pas » Collins pour s'être fait l'historien de » mon déshonneur..., Plût au ciel que « cette horrible soirée fût à jama s effa- » cée de la mémoire des hommes!....
» Mais loin de s'anéant r , cette soirée )> est devenue pour moi une source de » calamités toujours nouvelles, une sour- » ce à jamais intarissable ! Est-ce dans » l'état oû je suis , plongé dans un abîme » de misère , que vous deviez me choi- » sir pour exercer sur moi votre in fa- » tigable activité , et pour vous instruire » dans l'art de tourmenter une ame?
» ]N'est-ce pas assez que j'aie été désho- » noré publiquement ? que je me sois » vu arracher , par je ne sais quelle » puissance infernale , la seule ressource
» qui me restât pour venger mon hon- » Heur? Non , pour surcroît d'iuforr> tune 9 j'ai été accusé d'avoir , dans ce » moment critique , intercepté moi- » même ma vengeance par le plus noir » de tous les crimes. Tout cela est passé, 3) Le malheur qui me poursuit n'avait » rien à me réserver de plus cruel , si ce » n'est ia peine que vous m'avez infli- » gée , en paraissant douter de mon inj) nocence > ce qu'après l'examen le plus » approfondi et le plus solennel , per- ^» sonne n'avait encore osé faire. Vous » m'avez forcé à en venir à cette expli- » cation ; vous avez arraché de mon » sein une confidence que je n'étais pas » disposé à en laisser sortir. Mais c'est » encore une partie des maux de ma » déplorable destinée , que je suis à la y merci du dernier des hommes, quel » qu'il soit y qui se sentira disposé à se » jouer de ma détresse. Soyez satisfait ; y> vous m?avez mis assez bas. »
— « Ah , monsieur ! je ne suis pas
satisfait*
j) satisfait; je ne puis pas être satisfait* » Je ne puis supporter l'idée de ce que » j'ai osé faire. Je n'aurai jamais le front » de regarder en face le meilleur des » maîtres et le meilleur des hommes. Je » tous le demande comme une grâce , » monsieur , renvoyez-moi de votre ser- » vice , que j'aille me cacher pour ja- )> mais loin de vos yeux. »
L'air de M. Falkland avait été extrêmement sévère pendant toute cette conversation ; mais en ce moment il devint plus dur et plus menaçant qu'auparavant. « Comment , misérable ! s'écria- » t-il , vous voudriez me quitter , dites- » vous ? Qui vous dit que j'aie envie de m vous renvoyer ?. . . mais vous ne pouvez » supporter de vivre avec un être aussi » profondément malheureux que je le » suis ? vous n'avez pas le courage d'en- » durer les caprices d'un homme aussi » chagrin et aussi injuste ? »
— « Ah , monsieur , ne me parlez pas Tome II. 3
» ainsi ; faites de moi tout ce qu'il vous » plaira , tuez-moi 9 si vous voulez ? »
— « Que je vous tue ! »
(Il faudrait des volumes pour peindre les émotions avec lesquelles cet écho de ma dernière phrase , sortit de sa houche et frappa mon oreille. )
« Monsieur , je mourrais pour vous w servir. Je vous aime plus que je ne » puis l'exprimer ; je vous vénère comme m un être d'une nature supérieure; je n suis un insensé , un étourdi , sans ju- » gement et sans expérience;,. . je suis
». cent fois pis que tout cela mais
» jamais une pensée contraire à la fidé- » lité que je vous dois n'eit entrée dans » mon cœur. »
Kotre conversation finit là ; il est impossible de rendre l'impression qu'elle fit sur une ame jeune et simple comme la mienne. J'étais étonné , même transporté , quand je songeais aux égards et à la bonté que m'avait laissé voir M. Falkland à travers toute la sévérité de ses
( Si )
reproches. Je ne pouvais revenir de ma surprise de me voir pauvre , obscur et ignoré comme je Tétais , devenu toutà-coup d'une telle importance au bonheur d'un des hommes les plus éclairés et les plus accomplis de l'Angleterre; mais ce sentiment m'attacha à mon maître plus vivement que jamais , et je jurai mille fois , en méditant sur ma situation de ne jamais me montrer indigne d'un aussi généreux protecteur.
-UBRÀ4 .