‹ Les aventures de Caleb Williams; ou, Les choses comme elles sont. Trad. de l'Anglais sur l'édition dernièrement publ. par l'auteur, avec des changemens et correctionsChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE I Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE I Y

N' est-il pas inconcevable qu'au milieu de ce redoublement de vénération pour mon maître , les premiers élans de mon émotion furent à peine calmés , que je sentis revenir à ma pensée ce premier doute qui avait excité mes conjectures : serait-ce lui qui aurait été V assassin ? Il y avait dans ma fatale destinée quelque chose qui m'entraînait à ma perte malgré moi. Je ne m'étonnais pas du trouble qu'éprouvait M. Falkland à toute allusion, quelque éloignée qu'elle fût , qui avait trait à sa cruelle affaire. Son excessive sensibilité sur l'article de l'honneur expliquait ce trouble aussi complètement qu'eût pu le faire la supposition d'un crime atroce. L'idée remplie que son nom avait été une fois souilié par une imputation aussi odieuse,

il était naturel qu'il fut clans une gêne continuelle, et prêt , à la moindre occasion, à soupçonner quelque reproche indirect. Près de tout homme avec lequel il avait communication , il avait à redouter d'être en secret l'objet des soupçons les plus odieux. A mon égard, il avait découvert que j'avais reçu des informations sur son compte , sans qu'il lui fût possible de deviner jusqu'où elles allaient , si on m'avait dit vrai ou faux , si on m'avait raconté les faits avec candeur ou avec malice. Il avait aussi quelque raison de supposer que j'entretenais des idées injurieuses à son honneur , et que je n'en jugeais pas aussi favorablement que l'exigeait l'extrême sensibilité de sa passion dominante. Toutes ces considérations devaient naturellement le tenir dans un état habituel d'agitation et de mal-aise. Mais , quoique je ne trouvasse rien qui pût réellement fonder l'ombre d'un doute , cependant il m'était impossible de sortir de l'incertitude

et clu tourbillon perpétuel de mes conjectures.

L'état flottant de mon ame amena en moi une lutte de principes opposés qui se disputaient-tour-à-tour l'empire de ma conduite. Tantôt j'étais dominé par la plus profonde vénération pour mon maître ; je mettais une confiance sans réserve dans son intégrité et ses vertus , et je lui soumettais aveuglément ma raison et mon jugement. Une autre fois , le flux de respect et de confiance qui était venu avec l'abondance d'un torrent , commençait à refluer en sens contraire; je redevenais , comme auparavant , dév fiant , soupçonneux, attentif, tourmenté de mille conjectures sur la signification des actes les plus indifférens. M. Falkland , qui était sans cesse dans la plus pénible alerte sur tout ce qui pouvait avoir trait à son honneur , apercevait trèsbien toutes ces variations , et trahissait l'impression qu'elles lui faisaient , tantôt d'une manière , tantôt d'une autre } sou-

vent avant que je m'en fusse aperçu moi-même , quelquefois même avant qu'elles existassent. Notre situation à tous deux était affreusement pénible; nous étions une peste l'un pour l'autre; souvent je ne pouvais comprendre qu'à la fin la patience et la bonté de mon maître ne fussent pas à bout , et qu'il ne se déterminât pas à se débarrasser pour jamais d'un observateur aussi insupportable. A la vérité , dans notre tourment commun , il y avait une différence essentielle entre sa part et la mienne. Moi , au milieu de mon agitation continuelle , j'avais quelque consolation. La curiosité porte avec soi ses plaisirs aussi bien que ses peines. L'esprit se sent aiguillonné sans relâche ; il e t comme s'il touchait à chaque moment au terme de sa course > et attendu que c'est un désir insatiable de se satisfaire, qui est son principe, il se promet dans cette satisfaction une jouissance inconnue , faite pour compenser,

suivant lui, tout ce qu'il peut avoir à souffrir dans le cours de son entreprise. Mais pour M. Falkand , il n'avait aucune sorte de consolation. Ce qu'il avait à endurer dans nos relations respectives , semblait un mal gratuit. Ce qu'il pouvait faire , était de désirer qu'il n'y eût pas au monde un être tel que moi , et de maudire l'instant où son humanité l'avait porté à me tirer de l'obscurité pour me prendre à son service.

Je ne dois pas passer sous silence un des effets que produisit en moi la nature extraordinaire de maposition. L'état constant de soupçon et de vigilance dans lequel se trouvait mon esprit , avait opéré un changement très-rapide dans mon caractère. Il paraissait y avoir fait tou ce qu'on aurait pu attendre d'une suite d'années d'observation et d'expérience.

L'habitude où j'étais de fixer sans cesse un œil curieux et attentif sur ce qui'se passait dans l'ame d'un homme, et de me promener toujours au milieu d'une

immensité de conjectures , avait fait de moi , pour ainsi dire , un adepte fort habile dans la science des diverses manières dont se déploient les ressorts les plus secrets de l'intelligence humaine.

Je ne me disais pas à moi-même, comme j'avais fait dans le commencement : Il faut que je demande à M, Falkland si c est lui qui est t assassin. Au contraire , après avoir soigneusement examiné les différentes sortes d'évidences dont le sujet était susceptible , et m'ètre rappelé tout ce qui s'était passé , c'était avec une peine extrême que je me sentais hors d'état de découvrir aucun moyen qui pût me convaincre d'une manière complète et irrévocable de l'innocence de mon maître. Quant à la question de savoir s'il était coupable , il m'était presque impossible d'en venir à douter que d'une manière ou d'une autre , plutôt ou plus tard , je viendrais certainement à l'éclaircir , si réellement il l'était. Mais je ne supportais pas d'arrêter ma pensée ,

ne Fut-ce qu'un moment, sur ce côté de l'alternative , comme sur un fait ; et / au milieu de ce torrent de conjectures que je ne pouvais réprimer , et que faisaient naître tant de circonstances mystérieuses , malgré ce penchant d'un esprit jeune et sans expérience vers toutes les idées qui nourrissent son imagination de peintures sublimes ou terribles, je ne pouvais arriver à considérer monsieur Falkland criminel , autrement que comme la supposition la plus éloignée de toute probabilité.

J'espère que le lecteur me pardon* nera de demeurer si long-temps sur ces circonstances préliminaires; je ne viendrai que trop tôt à l'histoire de mes malheurs. J'ai déjà dit qu'un des motifs qui m'engageait à tracer ces mémoires , était de trouver une distraction à des maux insupportables. Je trouve un triste plaisir à m'étendre sur des incidens qui m'ont imperceptiblement frayé la route vers l'abime. Tandis que je me retrace

ou que je cherche à décrire ces momens passés d'une époque plus favorable de ma vie , mon attention se détourne pendant quelques instans de ce gouffre sans fond d'infortunes et de misère où je suis aujourd'hui plongé. Il serait bien dur et bien insensible, l'homme qui pourrait in envier ce faible soulagement à mes peines. — Continuons.

Après l'explication qui avait eu lieu, entre mon maître et moi , sa sombre mélancolie, loin d'être adoucie le moins du monde par la main bienfaisante du temps , alla sans cesse en augmentant.

Ses accès de démence, (car faute d'une dénomination propre , il faut bien que je les désigne par ce mot, quoique peu convenable sans doute dans le sens admis par la faculté ou par les tribunaux) , devinrent plus forts et plus durables que jamais. Il ne fut plus possible de les dérober entièrement à la connaissance des gens de la maison ni même des voisins. Quelquefois il restait deux ou trois jours

absent de chez lui , sans en prévenir , et sans se faire accompagner de qui que ce fut. Ceci était d'autant plus exlraord inaire, qu'on savait fort bien qu'il ne faisait pas de visites et n'entretenait aucune relation avec les personnes du voi siuage. Mais il était bien difficile qu'un homme de la distinction et de la fortune de M. Falkland , menât un pareil genre de vie sans qu'on en vînt à découvrir ce qu'il devenait , quoiqu'une grande partie de notre comté fût située dans un des cantons les plus déserts et les plus abandonnés du midi de l'Angleterre.

M. Falkland avait été vu quelquefois grimpant sur des rochers , quelqufois immobile et penché pendant des heures entières sur le bord d'un précipice, ou bien plongé dans une sorte d'assoupissement léthargique à la chute d'un torrent. Il passait des nuits entières en plein air , sans prendre garde au lieu ni au temps, insensible à toutes les injures de la saison, ou plutôt paraissant se plaire

au tumulte et au désordre des élémens 9 pour distraire en partie son attention de l'état de désolation et d'affaissement qui accablait son ame.

Les premières fois, quand on nous donnait avis du lieu où s'était retiré M. Falkland, quelqu'un de sa maison , M. Collins ou moi , mais moi plus ordinairement , comme étant toujours au logis et toujours de loisir , au moins dans le sens vulgaire de ce mot, nous allions vers lui pour l'engager à revenir. Mais après quelques expériences , nous jugeâmes plus convenable de nous désister de cette poursuite , et de laisser notre maître prolonger ou terminer son absence, suivant que son inclination le lui suggérait. M. Collins à qui ses cheveux blancs et ses longs services semblaient donner une espèce de droit à se rendre importun , réussissait quelquefois; quoique dans ce cas même , rien n'était plus ■choquant pour M. Falkland, que ces sortes d'instances qui semblaient lui in-

sinuer qu'il avait besoin d'un tuteur pour prendre soin de sa personne , ou bien qu'il était tombé , ou au moins en danger de tomber dans un état à ne pouvoir juger par lui-même de ses propres actions. Quelquefois il cédait d'un air cbagrin aux bumbles et affectueuses sollicitations de son vénérable serviteur, en murmurant de la contrainte qu'on lui imposait , mais sans avoir même la force de mettre quelque énergie dans ses plaintes. Une autre fois , même en se rendant à ce qu'on demandait de lui , il éclatait tout-à-eoup en reproches et en menaces.

Dans ce cas-là , il y avait dans sa colère quelque chose de féroce , extraordinairement effrayant et qui rendait la position de la personne sur laquelle elle tombait , la plus humiliante et la plus insupportable possible. Pour moi, dans ces occasions , il me traitait toujours avec emportement , et me repoussait d'auprès de lui avec une véhémence hautaine et imposante, au-ddà de tout

ce dont j'aurais cru la nature humaine capable. Ces évasions étaient toujours , à ce qu'il me semble , une espèce de crise de son mal , et toutes les fois qu'on le déterminait à un retour prématuré > il tombait immédiatement après dans une mélancolie noire et indolente qui lui durait ordinairement deux ou trois jours. Une fatalité opiniâtre , c'est que toutes les fois que je voyais M. Falkland dans ces situations déplorables , et partic alièrement quand après l'avoir cherché parmi les rochers et les précipices , mon oeil venait à se porter sur lui , que je le voyais pâle , maigre , hagard et farouche ; alors en dépit de mon penchant , en dépit de ma conviction , en dépit de l'évidence, quelque chose d'involontaire me suggérait continuellement à l'idée : à coup sûr cet homme est un assassin*

Page 1