‹ Les aventures de Caleb Williams; ou, Les choses comme elles sont. Trad. de l'Anglais sur l'édition dernièrement publ. par l'auteur, avec des changemens et correctionsChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans un des intervalles lucides, si je puis les appeler ainsi , qui eurent lieu pendant cette période , on amena un jour devant lui , en sa qualité de juge de paix tin paysan accusé de meurtre envers un de ses camarades. Comme M. Falkland passait dès-lors pour un homme valétudinaire et rongé de mélancolie, il est vraisemblable qu'il n'eût pas été appelé dans cette circonstance , si ce n'est que deux ou trois des juges de paix du voisjnage se trouvant à-la-fois absens , il n'y en avait aucun autre à plusieurs lieues à la ronde auquel on pût s'adresser. Avec cela , et quoique je me sois servi du terme de démence en décrivant les symptômes de son mal , il ne faut pas que le lecteur s'imagine que M. Falkland fût le moins du monde regardé , par la généralité de ceux qui avaient occasion

de le voir , comme une espèce d'insensé, ïl est vrai qu'en certaines circonstances sa conduite était singulière et inexplicable , mais dans toutes les autres , elle portait un si grand caractère de dignité, de circonspection et de prudence ; il savait si bien commander le respect et l'obéissance; il régnait dans ses actions tant de grandeur et de générosité , dans ses manières tant d'égards et de politeise , que bien loin qu'il eût rien perdu de l'estime publique et de la confiance des malheureux , tous le:, environs ne retentissaient que de ses louanges.

J'étais présent à l'examen de l'affaire de ce paysan. Dès l'instant que j'avais appris le sujet qui amenait cette foule de survenans , une idée m'avait soudain frappé. J'avais conçu la possibilité de faire servir cet incident à la grande recherche qui absorbait toutes mes facultés. Je me dis : cet homme est accusé de meurtre , et le mot seul de meurtre est le grand ressort de la sensibilité de

M. Falkland. Je vais l'observer ; je ne le perdrai pas un instant de vue ; je veux suivre pas à pas le dédale de ses pensées ; à coup sûr , voici le moment où la gêne secrette de son ame va se dévoiler dans ses traits ; à coup sûr y si j'y mets bien tous mes soins , je vais le voir condamner ou absoudre par le plus redoutable et le plus infaillible des tribunaux.

Je pris mon poste de la manière la plus favorable à l'objet qui m'occupait tout entier. Quand M. Falkland entra , il me fut aisé d'apercevoir dans sa figure une extrême répugnance pour l'affaire dont il était obligé de s'occuper; mais il n'y avait pas pour lui possibilité d Yluder. Sa contenance était inquiète et embarrassée. A peine aperçut-il une seule des personnes de l'assemblée. 11 n'y avait pas long-temps que l'examen de l'affaire était commencé lorsqu'il lui arriva de tourner les yeux vers l'endroit de la salle où j'étais. Il nous arriva dans cette circonstance, comme dans plusieurs autres,

que nous échangeâmes en silence un regard qui nous disait à l'un et à l'autre un million de choses. M.Falkland changea plusieurs fois successivement de couleur. Je compris parfaitement ce qui se passai dans son ame , et j'aurais voulu me retirer: mais cela m'était impossible; mes passions étaient trop fortement engagées ; j'étais cloué à ma place; quand il se serait agi de ma propre vie , de celle de mon maître , ou presque du sort de toute une nation , je n'aurais pas été le maître de changer de lieu.

Toutefois le premier mouvement de surprise étant calmé, M. Falkland prit un air de résolution et d'assurance , et il parut regagner infiniment plus d'empire sur lui-même qu'on n'aurait pu l'attendre de son entrée. Vraisemblablement il serait venu à bout de soutenir ce rôle jusques à la fin , si ce n'est que la scène } au lieu d'être continue , fut en quelque sorte perpétuellement changeante. L'homme qui était amené de-

vant lui était vivement chargé par le frère du mort d'avoir agi avec la méchanceté la plus noire. Celui-ci déclara sur son serment qu'il avait existé une rancune d'ancienne date entre les parties, et il en rapporta plusieurs exemples. Il affirma que le meurtrier avait cherché l'occasion de satisfaire sa vengeance, qu'il avait porté le premier coup; et quoique en apparence la contestation ne fût qu'un simple défi ordinaire à coups de poing , qu'il avait guetté le moment pour adresser un coup mortel qui avait tué presque aussitôt son adversaire. ,

Tandis que l'accusateur déduisait ses charges et ses preuves , l'accusé manifestait la plus vive sensibilité. Tantôt une profonde douleur se peignait dans tous ses traits , et des larmes involontaires coulaient le long de son visage mâle et austère ; tantôt il tressaillait de surprise à la tournure défavorable qu'on donnait aux faits , sans pourtant témoi-

gner aucune impatience ni aucune envie d'interrompre. Jamais je ne \is un homme d'un extérieur qui annonçât moins la cruauté. Il était grand , bien fait et d'une belle figure. 11 y avait dans ses traits de la simplicité et de la bonté , sans bêtise. Il était accompagné d'une jeune femme qui était sa maîtresse ; c'était nue personne tout-à-fait agréable , et dont les regards témoignaient assez l'intérêt qu'elle prenait au sort de son amant. Les spectateurs , que le hasard avait amenés , étaient partagés entre l'indignation contre la noirceur du prétendu criminel et la compassion pour l'aimable et malheureuse fille qui l'accompagnait.

Us paraissaient ne pas trop prendre garde à l'extérieur prévenant de l'accusé; ce ne fut que par la suite que ce témoignage muet attira plus puissamment leur attention. Pour M. Falkland , il était quelquefois absorbé tout entier par la curiosité et le désir ardent de découvrir la vérité ; puis le moment d'à-

près , il laissait voir une émotion soudaine et comme une sorte de retour sur lui-même , qui semblait lui rendre cet examen trop pénible pour le supporter plus Ion g- temps.

Quand l'accusé en vint à établir sa défense , il n'hésita pas à convenir de la mésintelligence qui avait existé entre lui et le mort , et il avoua que ce dernier était le plus grand ennemi qu'il eût eu au monde. C'était à la vérité son seul ennemi , et il lui était impossible de dire la cause de cette inimitié. Il avait fait tous les efforts imaginables pour appaiser son animosité , mais sans succès. Le défunt avait cherché sans cesse les occasions de le mortifier et de lui jouer de mauvais tours; mais lui , il avait pris la ferme résolution de ne jamais entrer en querelle avec cet homme , et jusques à ce moment là il y avait toujours réussi. Si le malheur qui lui était arrivé eût eu lieu avec toute autre personne, au moins on aurait pu penser que c'était un ac-

cident ; mais dans la conjoncture présente , il sentait bien que tout le monde croirait qu'il avait agi par méchanceté' et par esprit de vengeance.

Le fait était que lui et sa maîtresse étaient allés à une foire voisine , où ils avaient été rencontrés par cet homme.

Celui-ci avait toujours cherché à l'affronter , et ayant pris sa patience et sa modération pour de la lâcheté , avait été encouragé par-là à redoubler de grossièretés et de mauvais procédés. Enfin , voyant que l'accusé avait enduré , sans se fâcher , plusieurs insultes personnelles , sa brutalité s'était alors tournée contre la jeune fille. Il les avait poursuivis ; il avait essayé mille manières de les harceler et de les tourmenter ; ils avaient cherhé vainement à se débarrasser de lui. La jeune fille était fort effrayée. L'accusé en était venu à une explication avec cet agresseur , et lui avait demandé comment il pouvait être assez barbare pour s'acharner à effrayer

une femme? l'autre avait répliqué d'un ton insultant : \, hé bien , il faut que cette » femme cherche quelqu'un en état de » la défendre ; les gens qui se lient avec j) de mauvais sujets, et qui se fient sur » eux , méritent ce qui leur arrive. » L'accusé avait essayé tous les moyens possibles de prévenir une querelle ; à la fin il n'y avait pu tenir davantage; il avait perdu patience , la colère s'était emparée de lui , et il avait défié son adversaire. Le défi avait été accepté; on avait fait un cercle; il avait donné sa maîtresse en garde à l'un des assistans , et malheureusement il était arrivé que le premier coup qu'il avait porté avait été mortel.

L'accusé ajouta qu'il ne se souciait guères de ce qui arriverait de lui. Son voeu le plus cher avait été de passer sa vie sans faire mal à personne , et voilà que ses mains étaient teintes de sang.

Tout ce qu'il pouvait dire , c'est qu'on lui rendrait service de le débarrasser de

la

la vie le plutôt possible ; car sa consscience ne lui laisserait pas un moment de repos; que tant qu'il vivrait , il aurait sans eesse devant les yeux l'image de ce mort , tel qu'il l'avait vu étendu sans mouvement à ses pieds. Que cet homme , qui était plein de santé et de vigueur, eût été le moment d'après levé de terre comme une masse froide et insensible , et tout cela par son fait, c'était une pensée trop af ireuse pour qu'il pût la supporter. Il avait aimé de tout son coeur la pauvre fille qui avait été la cause innocente de ce malheur , mais il ne pouvait plus la regarder. Cette vue amenait après elle une légion de démons déchaînés contre lui. Un malheureux moment avait empoisonné toutes ses espérances , et lui avait rendu la vie à charge. . . En disant ceci ses bras s'abattirent , tous ses traits se renversèrent et ilre^ta immobile, dans l'attitude du désespoir.

Telle était l'histoire que M. Falkland Tome IL 4

avait à écouter. Quoique les incidens fassent pour la plupart fort différens de ceux que j'ai eu à rapporter , et qu'il y eût eu dans la rencontre de ces deux villageois beaucoup moins de politique et de talens déployés de part et d'autre, cependant pour un homme dont l'esprit était fortement imbu de la première de ces aventures , il y avait dans celle-ci beaucoup de traits propres à suggérer une ressemblance suffisante. Dans l'une comme dans l'autre, c'était un homme brutal et grossier que la bienveillance et la circonspection de son adversaire n'avaient pu fléchir , et qu'un coup soudain et terrible avait frappé au milieu de sa carrière. Ces traits martelaient continuellement le cœur de M. Falkland. Dans un moment il tressaillait de surprise; dans un autre, il changeait sans cesse de posture , comme quelqu'un qui ne peut plus résister au mal qui le presse. Ensuite on voyait ses muscles se tendre de nouveau , pour se monter au

ton de la patience la plus opiniâtre; mais, au milieu de l'inflexible immobilité de sa figure , j'apercevais une larme de douleur rouler dans ses yeux et s'échapper le long de ses joue . 11 n'osait pas tourner les yeux du côté de la salle où j'étais, ce qui donnait à sa contenance un air d'embarras et de contrainte. Mais^ quand l'accusé en vint à parler de ses propres sentimens, qu'il vint à peindre la profondeur et l'amertume de ses regrets pour une faute involontaire , M. Falkland ne put pas y tenir davantage; il se leva tout d'un coup et sortit brusquemeut de la salle avec tous les signes de l'horreur et du désespoir.

Cette circonstance fut assez indifférente pour l'affaire de l'accusé. Les parties restèrent environ une demi-heure à attendre. M. Falkland avait entendu lui-même ce qu'il y avait déplus essentiel dans les preuves. Cet intervalle écoulé, il envoya demander M. Collins hors de la salle. Les faits allégués par l'accusé

étaient confirmés par beaucoup de témoins présens à l'événement. 11 fut dit à l'assemblée que mon maître était indisposé , et en méme-temps la décharge de l'accuse fut prononcée. Néanmoins , à ce que j'appris par la suite, la vengeance du frère ne s'en tint pas là , et celui-ci trouva un magistrat ou plus scrupuleux ou plus despotique qui ordonna l'arrestation de l'accusé.

Cette affaire ne fut pas plutôt terminée que je courus bien vite au jardin m'enfoncer dans un des bosquets les plus épais. J'avais la téte remplie de manière à en suffoquer. Je ne me sentis pas plutôt à l'abri de tous les regards , que mes pensées se firent passage malgré moi , et que dans un accès d'entliou^ siasme que je ne pouvais contenir :

« Voilà , m'écriai-je , voilà le meurtrier. » Les Hawkins étaient innocens ! j'en » suis sûr ! j'y mettrais ma vie ! tout )> est dit , tout est découvert ! cou> p pable , coupable sur mon ame. »

Tandis que je marchais ainsi à pas précipites le long des allées les pins écartées , et que de temps en temps je donnais carrière au tumulte de mes pensées par des exclamations involontaires , il me semblait sentir s'opérer dans toute ma machine une révolution totale. Mon sang bouillonnait dans mes veines. J'éprouvais un espèce de transport que je ne pouvais définir. Quoique agité des plus vives émotions ^ je me sentais plus de dignité et d'importance , en mêmetemps que j'étais plein d'énergie et brûlant d'indignation. Au milieu de la tempête et du fracas de toutes ces passions , il me semblait que mon ame jouissait du calme le pins ravissant. Je ne saurais mieux exprimer l'état où je me trouvais en ce moment , qu'en disant que je n'avais jamais si parfaitement goûté la vie.

Cet état d'exaltation mentale dura pendant plusieurs heures , mais à la fin il s'appaisa , et fit place à la réilexion. Une

des premières questions qui se présentèrent alors à moi fut celle-ci : Que vais-je faire de cette connaissance que fai eu tant de désir d'acquérir ? Je n'avais pas l'envie (le devenir un délateur; je sentais ce dont je n'avais eu auparavant aucune idée c'est qu'il était possible d'aimer un meurtrier, et même, comme je le jugeais alors, le plus criminel des meurtriers. Je trouvais que c'était le dernier dégré de l'absurdité et de l'injustice de détruire un homme fait pour rendre à l'humanité les services les plus e sentieis et les plus étendus , et cela simplement parce qu'en revenant sur sa vie passée } il s'y trouvait une action qui , telle qu'en pût être la gravité, n'en était pas moins aujourd'hui totalement irréparable.

Cette réflexion me conduisit à une autre à laquelle je n'avais pas pris garde d'abord. Si j'avais été d'humeur à me rendre dénonciateur , ce qui s'était passé ne constituait nullement un genre de

preuve admissible devant une cour de justice. « Hé bien donc , ajoutais-je , s'il » n'est pas de nature à être admis par » un tribunal criminel , suis - je sûr m qu'il soit tel que je puisse l'admettre » pour moi-même ? A cette scène , dont » je prétends inférer une aussi parfaite » connaissance , il y avait vingt per- » sonnes avec moi. Pas une djlles n'a » vu la cbose sous le même jour que je » l'ai vue. Toutes l'ont regardée comme » une circonstance accidentelle et indify> férente, ou bien ils l'ont trouvée suf- » fisamment expliquée par les mallieurs w de M. Falkland et par son état d'in- » firmité. Renfermait-elle donc réelle - » ment une telle étendue d'applications » et de conséquences , qu'il n'y avait » personne que moi qui eût eu le dis » cernement de les apercevoir ? »

Mais tous ces raisonnemens ne produisirent aucun changement dans nia façon de penser. Je ne -pouvais , pendant tout ce temps y ôter une seule mi-

nute de mon esprit : M. Falkland est Vassâssin l 11 est coupable ! je le vois , je le sens , fen suis sûr : c'était ainsi que m'entvaînail; au précipice une inexorable destinée. L'état de mes passions dans leur marche rapide et progressive, l'ardeur et i'i impatience de ce principe de curiosité qui dominait toutes m es pensées , semblaient rendre inévitable la détermination à laquelle je m'arrêtais.

Fendant que j'étais au jardin , il survint un incident qui ne fit pas grande impression sur moi pour le moment , mais que je me rappelai quand le mouvement de mes idées fut un peu ralenti. Au milieu d'une de mes exclamations involontaires , et quand je me croyais le plus absolument seul , il me sembla voir passer rapidement , à une petite distance de moi , comme l'ombre d'un homme qui cherchait à méviter. Quoique j'eusse à peine pu l'entrevoir , cependant il y avait quelque chose dans

les circonstances du moment qui me fît croire que ce devait être M. Falkland.

La seule possibilité qu'il eût pu entendre les paroles qui m'étaient échappées , me fit frissonner. Mais , toute alarmante que fût cette idée , elle n'eût pas cependant la force d'arrêter sur-le-champ le cours de mes" réflexions. Néanmoins des circonstances subséquentes la rappelèrent encore à mon esprit. A peine me restat-il un doute sur sa réalité quand je vis arriver l'heure du dîner , sans qu'il fût possible de trouver M. Falkland. Le souper et la nuit se passèrent de même. La seule conclusion qu'en tirèrent ses domestiques , c'est qu'il était allé errer, comme à son ordinaire, dans les solitudes des environs.

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