‹ Les aventures de Caleb Williams; ou, Les choses comme elles sont. Trad. de l'Anglais sur l'édition dernièrement publ. par l'auteur, avec des changemens et correctionsChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Il n'y avait pas long-temps que M. Falkland m'avait fait cette fatale ouverture , 1er que M. Fore^ter , un frère aîné qu'il avait du côté de sa mère, vint à faire Mme résidence de quelques jours dans notre maison. C'était une circonstance sing lîicrement opposée aux liabitudes et aux inclinations de mon maître.

Comme je l'ai déjà dit , il avait rompu tout commerce de visites avec ses voisins ; il se ref usait toute espèce d'amusement et de dissipation. 11 fuyait la sociét i des hommes , et ne se trouvait a mais assez enseveli dans l'obscurité et la solitude. Pour un homme ferme dans ses résolutions , ce plan de conduite é ait , dans presque toutes les circonstances , d'une exécution assez facile ; mais il n'y avait pas moyen pour M. Falkland d'éviter la visite de M. Forester.

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Ce gentilhomme arrivait du continent où il avait fait un séjour de plusieurs années ; il avait demandé à son frère un appartement jusqu'à ce que sa propre maison, qui était à quinze lieues de là, fût en état de le recevoir, et il avait fait cette demande avec un ton d'assurance qui n'admettait guères la possibilité d'un refus. Tout ce que put dire M. Falkland , c'est que l'état de sa santé et de son humeur était tel qu'il avait à craindre qu'un séjour dans sa maison ne fût fort peu agréable à son frère ; et de son coté , M. For ester imaginant qu'un pareil genre d'indisposition était de nature à augmenter à proportion du peu de résistance qu'on lui opposait , espérait que sa compagnie engagerait M. Falkland à se relâcher de ses habitudes solitaires , et lui rendrait un vrai service. M. Falkland n'insista plus ; il n'aurait pas voulu marquer de froideur à un parent pour lequel il avait une <ï$time particulière, et gené par la crainte

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cle laisser entrevoir ses véritables motifs , il n'osa pas pousser plus loin ses ob*-

jections.

Sous bien des rapports , le caractère de M. Forester était l'opposé Je celui de mon maître. Comme lui, il avait beaucoup vu le monde; mais à en juger "par. la rondeur et la simplicité de ses manières , on aurait pu croire qu'il n'était jamais sorti du coin de son feu. Cependant , sous cet extérieur tout uni , il était aisé de distinguer une grande variété de connaissances, un discernement très-fin , et une ame forte et active. Il blâmait l'exagération en quelque genre que ce fût, en même temps qu'il était l'homme du monde le plus facile à s'y laisser prendre. 11 affectait cette rudesse cynique qui se plait à peindre ton » les objets sous les couleurs les plus sombres, en même temps que son cœur était naturellement plein de bonté et d'indulgence. Il aimait à paraître dur et implacable , et se targuait d'être inac-

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cessible à toute espèce de retour quand une fois il avait eu sujet de haïr , tandis que pour une offense qui lui aurait été personnelle , il n'aurait fallu qu'un premier aveu fait avec quelque candeur pour le desarmer Bientôt. 11 était positif en tout, même dans des circonstances où le bon sem indiquait qu'il y avait -lieu de douter; èt où la vraie sagesse n'aurait vu qu'une erreur à reprendre, la rudesse de sa vertu supposai* aussitôt des intentions perverses. La même inconséquence le suivait partout. Plein de génie et d'originalité , il se piquait de mépriser ces qualités dans les autres. Sa maxime favorite était de se moquer de tout ce que le monde pourrait dire , et de ne viser qu'à bien faire. Pourvu qu'à cet égard , disait-il , sa conscience fût en repos , il ne ferait pas un pas pour acheter tous les applaudissemens du monde , ou pour éviter le blâme universel. Il faisait trop piri de cas de l'opinion publique pour être llatté de l'ob-

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tenir ou mortifié de la perdre. Il croyait que la considération qu'obtiennent quelquefois les gens à talens était plutôt le profit malhonnête d'une combinaison , que la juste récompense du mérite , et il se plaisait à pousser cette thèse jusques à la rigueur. Un honnête laboureur , selon lui , était plus utile à la société que tout ce qui a jamais existé de poètes et de philosophes. En un mot , M. For ester était un de ces hommes qui , avec tout ce qu'on peut désirer pour arriver à la découverte des vérités les plus importantes , passent toute leur vie sous le joug des préjugés les plus grossiers et les plus ridicules.

Les particularités du caractère de ce gentilhomme ne manquèrent pas de se manifester dans la nouvelle scène où il se trouva introduit. Etant naturellement fort sensible ; il fut bientôt vivement touché de la situation malheureuse de son parent. Il fit tout ce qu'il put pour y porter remède ; mais il y avait de la

rudesse et de la gaucherie dans ses tentatives. Il exhortait son hôte à se faire une raison , à s'armer de courage , à prendre le dessus sur le maudit dëmon qui le subjuguait. Le ton de ces exhortations ne trouvait pas de corde à son unisson dans le cœur de M. Falkland ; et plus il voulait développer les articles de sa doctrine , moins il s'y trouvait de rapports avec celle de mon maître. Il n'avait pas assez d'adresse pour faire pénétrer la conviction dans un jugement aussi fortement obsédé par l'erreur, et cela d'autant moins que tout l'effort de son esprit était appliqué depuis longtemps à énoncer hardiment et positivement ses principes , plutôt qu'à analyser les elemens dont ils avaient été formés. En un mot , après avoir tenté sur ce coeur malade tout ce que sa tendresse put lui suggérer , il retira toutes ses batteries , en grondant de son peu de succès , mais plutôt mécontent de l'impuissance de ses efforts que piqué de

l'obstination de M. Falkland. Son affection pour celui-ci n'en souffrit aucune diminution , et il éprouvait une peine réelle de lui avoir fait si peu de bien. Dans cette rencontre , les deux parties rendirent réciproquement justice à leur mérite respectif , en même-temps que la disparité d'humeur s'opposait à ce qu'il pût en résulter le moindre effet. A peine y avait-il un seul point de contact dans leurs caractères, M. Forester n'était pas dans le cas de causer jamais à M. Falkland ce dégré de plaisir ou de peine qui fait sortir • lame de sa tranquillité , et peut lui faire perdre un moment l'empire d'elle-même.

Notre nouveau commensal était d'une humeur extrêmement communicative , et singulièrement disposé à causer , toutes les fois qu'il n'avait ni interruption ni contradictions à redouter. Il ne tarda pas à sentir qu'il était chez nous tout-à-fait hors de son élément. M. Falkland s'était voué à une vie solitaire et

contemplative. A l'arrivée de son pa^ rent , il s'était bien xm peu contraint , quoique même alors son goût favori perçât à tout moment. Mais quand ils se furent vus pendant quelque temps , et qu'il fut bien évident que leur compagnie était , l'un pour l'autre , ua fardeau plutôt qu'un plaisir , ils convinrent^ par une sorte de convention tacite , de se laisser mutuellement en liberté de suivre leur inclination. Dans un sens, M. Falkland gagnait le plus à ce marché ; il revenait à ses habitudes , et agissait à-peu-près comme il aurait fait , si M. Foresler n'eût pas été au monde.

Mais pour celui-ci , tout était perte; il avait tous les désavantages de la retraite, sans pouvoir , comme il aurait fait chez lui , s'entourer de ses sociétés et de ses amusemens ordinaires.

Dans cette situation , il jeta les yeux sur moi. C'était sa ma vi me de faire tout, ce que lui dictait sa volonté , sans s'embarrasser des usages du monde. Il ne

voyait pas de raison pour qu'un paysan , qui avait quelque éducation , ne fût pas une aussi bonne compagnie qu'un grand seigneur ; en même temps qu'il était pénétré cependant d'une profonde vénération pour les anciennes institutions. Réduit donc , comme il l'était , à user de toutes les ressources , il me trouva plus propre à ses vues qu'aucun autre des gens de la maison. Ma simplicité habituelle lui convenait extrêmement , et j'observerai en passant qu'il aimait à soutenir et encourager les talens , par-tout où il croyait en découvrir , tout en faisant profession d'être leur ennemi.

La manière dont il entama cçtte espèce de commerce entre nous , ne laissa pas d'être assez caractéristique , et quoiqu'un peu brusque , elle portait l'empreinte de la véritable bonté d'ame. Son début eut tout l'air d'une boutade ; mais , dans le cas sur - tout d'une relation aussi inégale , il y avait quelque chose

d'engageant dans cette rusticité même par laquelle il semblait vouloir descendre dans la classe du peuple. J'avais besoin qu'il me fit des avances ; luimême avait aussi à prendre sur lui , non pas pour mettre de côté la vanité aristocratique, car il en avait une trèspetite dose , mais pour me faire la première ouverture , car il ne pouvait pas souffrir la moindre gêne. Tout cela produisit un peu d'indécision et de désordre dans ses idées , et donna une allure fort originale à sa conduite.

De mon côté , j'étais loin d'être ingrat de la distinction qu'on me témoignait. Si mon esprit avait un peu perdu de son ressort et de sa vivacité , au moins la réserve qu'il avait fallu m'imposer ne portait-elle aucun mélange de misantropie ni d'insensibilité. Cette réserve ne tint pas long-temps contre les attentions pleines de condescendance de M. Forester. Je me sentis par dégrés plus rassuré , plus encouragé , plus con-

fiant. J'avais un désir ardent de m'avancer dans la connaissance des hommes, et quoique personne peut-être n'eût aussi chèrement payé ses premières leçons dans cette école , mon envie d'apprendre n'avait nullement diminué. M. Forester était la seconde personne que j'eusse vue qui me parut mériter l'analyse , et il me semblait presque aussi digne d'être étudié que M. Falkland lui-même. J'étais charmé de pouvoir m'arracher au tourment de mes pensées , et les momens que je passais avec ce nouvel ami n'étaient pas empoisonnés par l'image des maux dont j'etais à tonte heure menacé.

Avec de telles dispositions., j'étais ce qu'il fallait à M. Forester , un auditeur zélé et attentif. J'étais susceptible de vives impressions , et à mesure que mon ame les recevait , elles se manifestaient sensiblement dans mes traits et dans mes gestes. Les observations que M. Forester avait faites dans le cours de ses voyages ,

les opinions qu'il s'était formées , étaient pour moi autant de sujets d'amusement et d'intérêt. Sa manière de raconter une histoire ou d'énoncer ses idées était nette , expressive et originale ; le style de sa conversation avait quelque chose de singulièrement piquant , et tout en paraissant dépouillé d'art et d'ornemens , était rempli d'images sans prétention , mais vives et hardies ; souvent même , sous une affectation de simplicité et de honhomie , il s'élevait à la véhémence de l'art oratoire. La manière dont je faisais aussi ma partie dans ces entretiens ne laissait pas de lui plaire. Naturellement les hommes aiment à échanger entre eux des idées , et quand, par malheur ^ ils se trouvent dans une position à ne pas oser faire cet échange à conditions égales, comme se trouvait M. Forester vis-à-vis de moi , alors quelques observations courtes et légères . hasardées de temps en temps avec modestie leur causent un plaisir singulier ,

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et ils les reçoivent comme une sorte de dédommagement. Telles étaient les conditions de notre commerce. Ainsi il n'est pas surprenant qu'il devînt d'un jour à l'autre plus intime et plus cordial.

M. Falkland était destiné à être toujours malheureux y et on eût dit qu'il ne pouvait pas survenir un seul incident dont il ne sût extraire de quoi alimenter son incurable maladie. Excédé par une perpétuelle répétition des mêmes impressions , tout ce qur était nouveau lui causait un dégoût invincible. La visite de M. Foresler était pour lui un objet d'antipathie ; à peine pouvait-il le voir sans témoigner sa répugnance par un mouvement que celui-ci ne manquait pas d'appercevoir , mais qui n'excitait que sa pitié , parce qu'il l'attribuait à un effet de l'habitude et de la maladie. Cependant il n'y avait pas une des actions de M. Forester qui ne fût observée avec soin ; la plus indifférente était un sujet d'inquiétude et

de mal-aise. A peine les premières ouvertures d'une sorte d'intimité entre M. Forester et moi eurent -elles lieu, qu'elles firent naître vraisemblablement dans l'ame de mon maître un sentiment de jalousie. Dès-lors il me fit entendre qu'il ne lui serait nullement agréable qu'il y eut trop de relation entre moi et son parent.

Que pouvais- je faire ? Fallait- il s'attendre qu'à mon âge j'irais faire le pbilosoplie , et m'appliquer sans cesse à plier tous mes penchans ? Quelle que fût l'imprudence que j'avais à expier, pouvais-je m'assujettir volontairement à une pénitence éternelle et me séquestrer moi-même de tout commerce avec les vivans ? Pouvais-je repousser des avances dont la franchise était si bien à l'unisson de mon ame , et répondre par des froideurs à des démonstrations de tendresse dont mon coeur était ravi ?

Outre cela, j'étais fort mal préparé pour la soumission servile qu'exigeait

M. Falkland. Dans les premières années de ma vie j'avais été habitué à être à-peu-près mon maître. Quand j'étais entré au service de M. Falkland , mes habitudes personnelles avaient un peu cédé à la nouveauté de ma position , et les hautes qualités de mon protecteur avaient gagné toutes mes affections. A la nouveauté et à son influence avait immédiatement succédé la curiosité. La curiosité } tant qu'elle avait duré , avait été en moi un principe plus puissant que même l'amour de l'indépendance. J'aurais sacrifié à cette passion ma liberté et ma vie ; je me serais soumis à la condition d'un nègre des Antilles ou aux tortures infligées par les sauvages du nord de l'Amérique; mais maintenant l'effervescence de la curiosité était passée.

Tant que les menaces de M. Falkland s'étaient bornées à des termes vagues et généraux , j'avais pu les endurer. Je sentais toute l'inconvenance de l'action

que

que j'avais commise , et ce sentiment me rendait soumis. Mais quand il alla plus loin , et en vint à me prescrire ma conduite article par article , je sentis ma patience à bout. Il voulut étendre son pouvoir au-delà des limites de la politique et de la prudence , et dès-lors il en rendit l'existence même contestable. Il me sembla que tout ce que pourrait m'infligcr sa rage irritée par la rébellion la plus ouverte , ne serait rien auprès de l'esclavage qu'il prétendait actuellement m'imposer. J'avais couru des hasards pour satisfaire une curiosité puérile et déraisonnable; j'étais déterminé à m'exposer avec non moins de résolution , s'il le fallait , pour la défense du premier bien de la vie. Au reste , j'étais disposé à traiter à l'amiable d'une conciliation de nos intérêts; je consentais volontiers à l'engagement que M. Falkland n'aurait jamais rien à redouter de ma part ; mais en revanche j'attendais aussi que je n'aurais à souf- TomelL 6

frir aucune usurpation sur mes droits, et qu'on me laisserait suivre la direction de mon propre jugement.

Je continuai donc à rechercher avec empressement la société de M. Forester, et c'e t la nature d'un commerce d'amitié qui ne va pas en déclinant , d'augmenter toujours progressivement. M. Falkland en fit l'observation , et son trouble fut visible. Toutes les fois que je m'apercevais de ce trouble , et que j'en devinais la cause , je ne pouvais m'empècher de témoigner quelque confusion ; ce qui ne tendait nullement à soulager son mal. Un jour il me tira à part , et avec un regard à-la-fois mystérieux et terrible , il me parla ainsi :

« Jeune homme , j'ai un avis à vous » donner. C'est peut-être la dernière » fois que vous pourrez en profiter. Je » n'entends pas être toujours le jouet » de votre simplicité et de votre inex- » périence; je ne veux pas que votre » faiblesse triomphe de ma force. Ne

» vous jouez point à moi. Vous ne vous » doutez guères de l'étendue de ma » puissance. Dans ce moment les inslru- » mens de ma vengeance vous envi- » ronnent de toutes parts ; ils vous en- » veloppent sans que vous puissiez les » apercevoir , et ils vous saisiront au » moment où vous vous croirez le plus » à l'abri de leur atteinte. Vous n'êtes » pas plus sous la main toute-puissante » de Dieu que sous la mienne. Si vous » risquez seulement de me toucher du * bout du doigt ; des heures, des mois , » des années de tortures dont vous ne » pouvez vous faire la moindre i lée , » seront le châtiment de votre témérité* » Souvenez-vous en. Je ne parle pas en » vain. Il n'y a pas un mot de ce que » je vous dis qui ne soit exécuté dans » toute sa rigueur si vous osez me pro- » voquer. »

On peut croire que ces menaces ne furent pas sans effet. Je me retirai sans rien dire. Toutes les facultés de mon

arae se révoltaient contre le traitement que j'endurais , et pourtant je ne pus proférer un mot. Pourquoi ne pus-je pas rendre tout ce dont mon cœur était plein , ou proposer le compromis dont j'avais projette les articles ? Ce fut le défaut d'expérience et non de courage qui me réduisit au silence. Chacune des actions de M. Falkland portait un caractère nouveau , et je n'étais pas préparé à y répondre. Peut-être trouverat-on que le plus grand héros du monde e t redevable de la propriété de sa conduite dans toutes les circonstances , à l'habitude qu'il a de rencontrer des difficultés , et d'appeler promptement à soi toute l'énergie de son ame.

Je contemplais avec le dernier étonnement les procédés de mon maître. Un sentiment d'humanité et de bonté générale était une des parties fondamentales de son caractère ; mais , à mon égard , ce sentiment était stérile et inactif. Son intérêt personnel exigeait qu'il se cou-

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ciliât mon affection ; mais il aimait mieux me gouverner parla terreur , et me tenir sans cesse sous son œil infatigable. Je méditais avec les sensations les plus tristes sur la nature de mon infortune. Je n'imaginais pas de créature humaine dans une position aussi digue de pitié que la mienne. J'étais comme si chacun des atomes qui me composait eût eu une existence séparée , et que tous s'agitassent au-dedans de moi comme autant de vermisseaux. Je n'avais que trop de raison de croire que les discours de M. Falkland n'étaient pas de vaines paroles.- Je connaissais son génie ; je sentais la force de son ascendant. Si j'en venais aux prises avec un tel homme , quel espoir avais- je de vaincre? Si j'étais vaincu , quelle était la peine qui m'attendait ? Hé bien donc , le reste de ma vie sera dévoué à un assujettissement digne du dernier des esclaves ! affreux arrêt! Et s'il était ainsi, qui me garantirait contre les injustices d'un homme

défiant , capricieux et déjà criminel ? J'enviais le sort du malheureux attaché sur l'échafaud. J'enviais celui de la victime de l'inquisition au milieu des tortures. Au moins , m'écriais-je , ils savent ce qu'ils ont à souffrir ; et moi , je ne puis que m'imaginer ce qu'il y a de plus épouvantable , et me dire ensuite : Le sort qui m'est réservé est pire encore que tout cela.

Heureusement pour moi, ces sensations n'étaient que passagères ; la nature humaine ne pourrait pas supporter long-temps ce que j'éprouvais. Par dégrés mon ame secoua son fardeau. L'indignation succéda aux émotiom, de la terreur. Les sentimens hostiles de M. Falkland excitèrent en moi des sentimens de même nature. J'étais déterminé à ne jamais me permettre contre lui un seul mot qui pût blesser sa réputation , bien moins encore à rien laisser percer du grand secret de sa vie. Mais en abjurant entièrement tout rôle offensif, je pris

bien la résolution de me tenir ferme sur la défensive. A quelque prix que ce fût , je voulais conserver la liberté d'agir d'après les déterminations de ma volonté. Si je venais à avoir le dessous dans cet assaut , il me resterait au moins la consolation de penser que je m'étais comporté avec énergie. A mesure que je m'affermis daiii cette détermination , je négligeai les petites attaques , afin de recueillir toutes mes forces pour mon grand objet , et je sentis la nécessité d'agir avec réflexion et avec une combinaison de mesures. Je roulais sans cesse dans ma téte des plans pour ma délivrance ; mais j'étais fort occupé à ne pas me décider sur le clioix avec trop de précipitation.

J'étais dans cet état d'irrésolution et d'incertitude , quand M. For ester mit fin à son séjour. Il s'aperçut d'un changement étrange dans ma conduite à son égard , et il m'en fit des reproches avec sa manière franche et ouverte. Je ne

lui répondis que par un coup-d'oeil morne et mystérieux , et par un silence aussi triste qu'expressif. 11 tenta de s'en expliquer avec moi ; mais je mettais autant de soin à l'éviter que j'avais mis auparavant d'empressement à le chercher ; et , comme il me l'a dit depuis , il nous quitta frappé de l'idée qu'il y avait une mauvaise destinée attachée à notre maison , qui rendrait malheureux tous ceux qui l'habitaient , sans qu'il fût possible à aucun observateur d'en pénétrer la cause.

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