‹ Les aventures de Caleb Williams; ou, Les choses comme elles sont. Trad. de l'Anglais sur l'édition dernièrement publ. par l'auteur, avec des changemens et correctionsChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Il s'était écoulé trois semaines depuis le départ de M. Foi-ester, quand M. Falkland m'envoya pour affaires à une terre qu'il possédait dans le comté voisin , à environ 5o milles de la résidence principale. La route que j'avais à prendre était dans une direction fort éloignée de la demeure de M. Forester. Je revenais de l'endroit ou l'on m'avait envoyé , quand je me mis à repasser dans mon imagination toutes les circonstances de ma position actuelle , et qu'enseveli dans ces profondes méditations , je vins à perdre toute idée des objets qui m'environnaient. La première résolution à laquelle je m'arrêtai , ce fut d'échapper à la jalousie clair vo \ ante et au despotisrae insupportable de M. Falkland ; la seconde , fut de mettre toute la prudence el la réHcxion possibles pour me pré-

munir contre les dangers dont je prévoyais que ma tentative serait accompagnée.

La tête remplie de tous ces sujets de méditation , je me laissai conduire par mon cheval pendant un espace de plusieurs milles avant de m'apercevoir que je m'étais tout-à-fait écarté de ma route. A la fin je revins à moi , et j'examinai tout ce qui m'entourait; mais je ne découvris aucun objet propre à me remettre sur la voie. De trois côtés je voyais la plaine s'étendre aussi loin que l'ceil pouvait atteindre ; et du quatrième j'aperçus à quelque dislance un bois assez considérable. A peine y avait-il devant moi une seule trace qui témoignât que cet endroit eût été fréquenté par une créature humaine. Le meilleur expédient qui se présenta à moi , ce fut de diriger ma course vers le bois dont j'ai parlé , et ensuite de suivre , du mieux que je pourrais , les sinuosités de l'enclos. Par-là je me trouvai, au bout

de quelque temps , à l'extrémité de îa plaine ; mais je n'en étais pas moins embarrassé de savoir quelle route je devais suivre. Un ciel gris et nébuleux me dérobait le soleil ; j'eus l'idée de longer toujours la lisière du bois, et je franchis avec quelque difficulté les haies et les autres obstacles qui se présentaient de temps en temps sur mon passage. J'avais l'esprit morne et abattu ; la tristesse du temps et la solitude qui m'environnaient influaient sur la situation de mon ame. J'avais déjà fait beaucoup de chemin, et je me sentais accablé de faim et de fatigue quand je vins à découvrir une route et une petite auberge à peu de distance. Je poussai jusques-là , et après quelques informations prises , je trouvai qu'au lieu de suivre ma véritable route j'en avais pris une qui me conduisait plutôt à la demeure de M. Forester qu'à la nôtre. Je mis pied à terre, et j'allais entrer dans l'auberge quand M. Forester lui-même s'offrit à ma vue.

Il m'aborda amicalement , m'invita à entrer avec lui dans la chambre qu'il venait de quitter , et s'informa du hasard qui m'avait amené dans cet endroit. Tandis qu'il me parlait , je ne pus m'empèchcr de penser à la singularité des circonstances qui nous rapprochaient encore une fois , ce qui me fit naître une foule d'autres idées. M. Forester me fit apporter quelques rafraîchissemens , et je m'assis. Pendant tout ce temps, une pensée me revenait toujours à l'esprit : « M. Falkland ne saurait ja- 3) mais rien de cette rencontre; voici )) une occasion qui se présentait à moi , » et si je n'en profitais pas , je méritais 3) tout ce qu'il pourrait m'en arriver. 3> J'étais à même de conférer avec un 33 ami , un ami puissant, sans crainte 3) d'être épié ou surveillé. » Est-il surprenant que j'aie été tenté de m'ouvrir à lui , non pas sur le sort de M. Falkland, mais sur ma propre situation, et de prendre les conseils d'un homme

de mérite et d'expérience, quand j'avais à ce qu'il me semblait les moyens de le faire , sans entrer dans le moindre dé- . tail qui pût être injurieux à mon maître ?

M. Forester n'avait guères moins d'empressement de son coté , d'apprendre pourquoi je me trouvais malheureux, et pourquoi , pendant les derniers jours de sa résidence chez nous, j'avais évité sa compagnie d'une manière aussi marquée que j'avais paru d'abord la rechercher. Je lui répondis qu'il ne pouvait attendre de moi sur cet article , qu'une satisfaction assez imparfaite , mais que je lui donnerais avec plaisir tous les éclaircissemens qui étaient eu mon pouvoir. « Le fait est , poursui- » vis-je , que pour certaines raisons, )) il m'est impossible d'avoir un seul » moment de tranquillité, tant que je )) serai sous le même trît que M. Faî- » kland. C'est une matière que j'aî » roulé cent fois dans ma tète en tous

» les sens possibles , et je suis à la fin » convaincu que je me dois à moi- » même de me retirer de son service. » J'ajoutai que je me doutais bien que par cette demi -confidence , je m'exposais à me voir désapprouvé plutôt que soutenu par lui , mais je lui déclarai que j'étais fermement convaincu que s'il était possible qu'il fût tout ce dont il s'agissait, quel qu'étrange que ma conduite pût lui paraître pour le moment , il ne manquerait pas d'applaudir à ma réserve.

11 parut rêver pendant un moment -sur ce que je venais de lui dire , et puis me demanda quelle raison j'avais de me plaindre de M. Falkland? Je répliquai que je conservais le plus profond respect pour mon maître ; que j'admirais ses rares et excellentes qualités; que je le regardais comme formé pour le bien de l'espèce humaine; que je serais à mes propres yeux le dernier des hommes, si je me permettais un seul mot

qui fût à son désavantage ; mais que tout cela ne servait à rien; que je ne pouvais lui convenir; que peut-être je ne valais pas assez pour lui; et qu'enfin, quoi qu'on pût dire , j'étais certain d'être extrêmement malheureux tant que je resterais dans sa maison.

J'observai que M. Forester me fixait avec beauc' up de curiosité et de surprise , mais je ne m'arrêtai pas pour le moment à cette circonstance. Revenu à lui-même , il me demanda pourquoi la chose étant ainsi je ne quittais pas son service. Je lui répondis qu'il touchait là le point qui contribuait le plus de -tous au malheur de ma position. Que M. Falkland n'ignorait pas combien mcn Sort actuel me déplaisait ; peut-être lui paraissai ;-je déraisonnable , injuste ; mais je savais très -bien qu'il n'en viendrait jamais à donner son consentement à ce que je m'en allasse de chez lui.

M. Forester m'interrompit alors, et me dit en souriant que je me créais des

fantômes , et que je m'exagérais mon îm ; portance, ajoutant qu'il se chargerait de lever la difficulté ainsi que de me procurer une place qui me fût plus agréable. Son offre m'allarma sérieusement. Je répliquai que je le suppliais de ne songer pour rien au monde , à s'ouvrir sur ce sujet à M. Falkland. J'ajoutai que peutêtre ne faisais- je que montrer ma faiblesse, mais que dans la vérité, aussi peu au fait du monde et des affaires que je l'étais , malgré toute ma répugnance à garder ma place, je craignais de m'ailer exposer , de propos délibéré , au ressentiment d'un homme aussi puissant que M. Falkland ; que si lui , M. Forester , avait la bonté de m'aider de ses conseils dans cette circonstance, ou seulement qu'il me permît de compter sur sa protection , dans le cas de quelque événement que je ne prévoyais pas, créait tout ce que j'osais lui demander ; et qu'avec un tel encouragement je pourrais me hasarder à suivre mon penchant

avec plus d'assurance , et à travailler moi-même à recouvrer ma tranquillité.

Après que je me fus ainsi ouvert à ce généreux ami , autant que je pouvais le faire sans manquer aux convenances, et sans compromettre ma propre sûreté , il resta quelques mornens en silence, et paraissant réfléchir profondément. A la fin m'adressan t la parole avec un air de sévérité qui ne lui était pas ordinaire : « Jeune homme , me dit-il , j'ai peur » que vous ne fassiez pis assez d'atten- » tion à la nature des choses que vous » venez de me dire. 11 y a là du mystère; » il y a quelque chose que vous ne » pouvez pas prendre sur vous de me » déclarer; le mystère suppose toujours » quelque grand tort d'une manière ou » de l'autre; que dois-je penser de vous ? » Sentez- vous quelle prévention vous » faites naître vous-même contre vous » dans le début de votre carrière? »

Je répondis que quelle que pût être

cette prévention , j'étais forcé de m'y soumettre ; mais que la droiture et la pureté de son cœur me faisaient espérer qu'il ne donnerait pas une mauvaise interprétation à une réserve indispensable.

Il reprit : « Fort bien , fort bien , il » en sera ce que vous voudrez, il était » absolument nécessaire que je vous » donnasse cet avertissement. Je vous » déclare que je n'approuve nullement » celte conduite, et que je suis persuadé » qu'aucune explication possible ne sau- » rait la justifier. Quelle bonne raison » pourriez - vous donner d'une aussi » étrange obstination ? Croyez que je » suis dans le cas d'en juger mieux que tt mous, et je vous exhorte à agir tout » autrement. »

« Monsieur , répondis - je , ce n'est » qu'après y avoir bien réfléchi que je » vous parle ainsi. Je vous ai fait con- » naître la résolution que j'ai prise, et » quelles qu'en soient les conséquences,

» je ne dois pas m'en départir. Si , dans 1 e » malheur que j'éprouve, vous me re- » fusez vos secours , tout est dit ; cette » ouverture de ma part ne m'aura servi » à rien qu'à vous déplaire et à vous » donner de m oi une mauvaise opinion.»

« Non , non , reprit-il , tout n'est pas » dit pour cela. Vous avez une fort » mauvaise tète , et il faut que j'aie l'œil » sur vous. Je ne puis avoir en vous » autant de confiance que j'en ai eu » jusques à présent ; mais je ne vous » abandonnerai pas pour cela. En dépit » de tous mes principes , la balance » penche encore pour vous. Combien » de temps s'y tieudra-t-elle; c'est ce que » je ne saurais dire; car vous lui avez » donné une furieuse secousse. Je ne » m'engage à rien ; mais j'ai pour règle » d'agir exactement comme je suis af- » fecté. Je ferai donc pour le moment » ce que vous désire: de moi: Dieu » veuille que ce soit pour le mieux. Soit » à présent, soit dans un autre temps,

» je tous recevrai dans ma maison avec » la confiance que je n'aurai pas lieu y> de m'en repentir, et que tout ceci >> s'éclaircira aussi favorablement que » peut le désirer l'homme le plus jaloux » de votre bien-être. »

Nous en étions ainsi à traiter cette matière si importante pour ma tranquillité , avec tout l'intérêt qu'elle méritait , quand un événement , le plus cruel de tous ceux que j'aurais pu redouter, vint nous interrompre. Sans se faire annon cer, et comme si la foudre l'eût vomi sur nous, M. Falkland parut dans la chambre. J'appris ensuite que M. Forester était venu jusqu'à cet endroit pour aller à la rencontre de M. Falkland , avec lequel il avait rendez - tous à la poste voisine. M. Forester avait été retenu dans l'auberge où nous étions , par notre conversation , qui lui avait fait un moment oublier son rendez -vous, tandis que M. Falkland , ne le trouvant pas au lieu indiqué , avait toujours été en avant sur

la route delà maison de son frère. Mais, pour moi , cette rencontre était alox^s la chose la plus inexplicable du monde.

En un instant je prévis l'affreuse complication de malheurs que renfermait cet événement. Aux yeux de M. Falkland l'entrevue d'entre moi et son parent devait paraître l'effet non du hasard, mais d'un projet concerté. J'étais totalement hors de la route du lieu où il m'avait envo}é ; j'étais dans un chemin qui conduisait directement à la maison de M. Forester, Que devait-il penser de ceci? Pour quel motif me pouvait -il supposer en cet endroit ? Que j'eusse dit la vérité , c'est-à-dire que j'étais venu là sans dessein et simplement parce que je m'étais égaré , j'aurais eu l'air de débiter un mensonge le plus impudent qu'on eût jamais inventé,

Me voilà donc pris sur le fait , et en relation avec l'homme dont la société m'avait été si sévèrement interdite. Mais, dans la circonstance, cette relation avait

un caractère bien différent de celle <jui avait déjà causé tant d'inquiétudes à M. Falkland. Alors elle avait lieu ouvertement et sans mystère ; ainsi la présomption était qu'elle n'avait pour objet rien qui fut dans le cas d'être caché. Mais l'entrevue actuelle, en la supposant concertée , avait , au dernier dégré , tous les caractères de la clandestinité. Et nonseulement elle était clandestine , elle était encore de ma part une entreprise excessivement périlleuse. C'était avec les plus terribles menaces qu'une relation avec M. Forester m'avait été défendue , et M. Falkland n'ignorait pas quelle profonde impression ces menaces avaient faites sur mon imagination. Ainsi une telle rencontre ne pouvait pas avoir été concertée pour un objet ordinaire , pour un objet dont la seule pensée ne le mît pas au supplice. Tel était mon crime ; telle était l'angoisse affreuse que devait causer ma présence en ce lieu ; et il était raisonnable de supposer que la peine

qui m'était réservée y serait proportionnée. Les menaces de M. Falkland retentissaient encore à mon oreille , et j'étais dans un vrai délire de terreur.

La conduite du même homme est souvent si différente d'elle-même, dans certaines circonstances , qu'elle est impossible à expliquer. Dans cette crise si terrible pour lui , M. Falkland ne parut pas le moins du monde agité par ses passions. Il fut un moment muet de surprise ; ses yeux furent comme éblouis de ce qu'ils voyaient, mais la minute d'après , pour ainsi dire , il fut parfaitement calme et maître de lui-même.

S'il en eut été autrement , je ne doute pa> que je n'eusse osé entreprendre une explication , et y mettre tant de franchise et d'assurance qu'elle n'eût pu produire qu'un très-bon effet pour moi. Mais , dans cet état de choses, je me laissai subjuguer; je cédai , comme j^avais déjà fait , à l'influence accablante de la surprise. A peine osais-je soufiler ; je regar-

dais tous les objets d'un air inquiet et stupide. M. Falkland , tranquillement , m'ordonna de retourner au logis et de prendre avec moi le valet qu'il avait amené avec lui. J'obéis sans dire un mot.

J'ai su par la suite qu'il s'était informé de M. For ester , dans le plus grand détail , des circonstances de notre rencontre, et que celui-ci voyant que le fait était découvert et se laissant aller à cette habitude de franchise si difficile à contraindre quand elle a bien pris ra* cine dans un caractère , avait raconté à M. Falkland tout ce qui s'était passé , sans taire même les observations que ma confidence lui avait fait faire. M. Falkland avait répondu à cette communication par un silence étudié et équivoque, qui n'avait nullement opéré à mon avantage sur l'esprit déjà prévenu de M. Forester. Ce silence était en partie une suite de l'état d'attention et d'anxiété où était son esprit; peut être aussi était-

il eu partie calculé pour l'effet qu'il devait naturellement produire ; M. Falkland n'étant nullement éloigné d'encourager des préventions contre la réputation d'un homme qui pouvait quelque jour attaquer la sienne.

Quant à moi , je repris le chemin du logis, car il n'y avait pas à résister. M. Falkland , avec un dessein auquel il avait su donner adroitement l'apparence d'un hasard , avait eu soin d'envoyer avec moi un garde pour accompagner son prisonnier. Il me semblait que j'étais conduit à l'une de ces forteresses fameuses dans l'histoire du despotisme , où le sort de la malheureuse victime reste inconnu pour jamais; et quand j'entrai dans ma chambre , je me regardai comme dans un cachot. Je songeai que j'étais à la merci d'un homme dont ma désobéissance avait exaspéré îa cruauté déjà exercée par des meurtres successifs. Quelquefois je m'étais bercé des plus brillantes chimères, j'avais rêvé Tome IL 7

les plaisirs , l'autorité 9 les honneurs m'en vironnant au milieu de ma carrière. Eli î qui n'en a fait autant ? sur-tout quand on est né avec une imagination aussi active et une ame aussi ardente que la mienne? Ces riantes perspectives se fermaient pour jamais; je tombais à l'entrée de cette carrière que j'avais parcourue si long-temps en idée, avec d'inexprimables délices; ma mort pouvait n'être différée que de quelques heures. J'étais la victime sacrifiée au tourment d'une conscience coupable , aussi incapable de repos qu'insatiable de crimes; j'allais être effacé de la liste des vivans , et mon sort resterait enseveli dans un secret éternel ; l'homme qui allait ajouter mon homicide à tous ses crimes passés , se montrerait le lendemain au public, et recevrait encore les applaudi ssemens et les témoignages de l'admiration des hommes.

Au milieu dé toutes ces épouvantables images, une idée vint adoucir un peu

mes souffrances ; c'était le souvenir de celte tranquillité si étrange et si inexplicable qu'avait montrée M. Falkland au moment où il m'avait découvert en tête-à-tête avec M. Forester. Ce n'e t pas que j'y fusse trompé ; je savais fort bien que ce calme était passager et qu'il serait suivi d'une tempête horrible et d'un déluge des plus féroces passions. Mais un homme poursuivi par des terreurs telles que les miennes, s'accroche an moindre roseau. Je me dis à moi-même que cette tranquillité était un moment important à saisir; que plus il devait être d'une courte durée, plus il fallait se hâter d'en profiter. Je ne pouvais pas supporter l'idée que ce serait peut-être par faute d'activité ou de hardiesse de ma part que les craintes dont j'étais assailli viendraient à se réaliser. En un mot, par la raison même que je redoutais déjà la vengeance de M. Falkland , je pris la résokuion de risquer la possibilité de la rendre encore plus implaca-

ble et de terminer tout d'un coup mes affreuses incertitudes. Ajoutez à ceci , que j'avais déjà fait part à M. Forester de la position où j'étais , et qu'il m'avait donné une assurance positive de sa protection. Cette pensée revenait volontiers à mon esprit , qui y puisait encore de l'encouragement et de la consolation dans ma situation désespérée. Poussé par ces réflexions , je me mis à écrire la lettre suivante à M. Falkland.

Monsieur ,

« J'ai formé le projet de quitter votre » service ; c'est une mesure que nous de- » vons tous les deux désirer. Alors je re- 3) deviendrai , comme il est juste , maître » de mes actions , et vous vous serez » délivré de la présence d'une personne » dont vous ne supportez la vue qu'avec )) répugnance.»

« Pourquoi voudriez-vous m'assujet- )> tir à une pénitence éternelle? Pour- » quoi voudriez-vous étouffer dans la

» souffrance et le désespoir toutes les » espérances de ma jeunesse ? Consultez » les principes d'humanité qui ont mar- » que le cours de toutes vos actions , et » que je ne sois pas , je vous en supplie , » l'objet d'une rigueur inutile. Mou j) coeur est pénétré de reconnaissance » pour toutes vos bontés. Pardonnez à » mon sincère repentir les fautes de ma » conduite. Je regarde le traitement » que j'ai reçu dans votre maison , » comme une suite presque continuelle » de bienfaisance et de générosité. Je » n'oublierai jamais les obligations que » je vous ai; et jamais je n'y serai in- » fidèle.

» Je demeure , monsieur ,

» Votre très-reconnaissant , trèsw respectueux et très-dévoué )) serviteur,

» Caleb Williams. »

Ce fut ainsi que j'employai la soirée

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d'un jour à jamais mémorable dans l'histoire de ma vie. M. Falkland n'étant pas encore rentré , quoiqu'on l'attendît d'un moment à l'autre j'eus l'idée de me servir du prétexte de la fatigue, pour esquiver une entrevue avec lui. Je me mis au lit. Le lendemain matin j'appris qu'il n'était revenu que fort tard , qu'il m'avait fait demander, et qu'ayant su que j'étais au lit, il n'en avait pas dit davantage. As ;ez satisfait de ce rapport, je descendis au sallon du déjeûner , et j'y restai quelque temps à arranger des livres et à terminer quelques autres petites occupations , en attendant que monsieur Falkland parût. Au bout de quelques minutes , je reconnus son pas que je distinguais à merveille , dans le corridor du sallon. A l'instant même il s'arrcta , et je l'entendis qui parlait à quelqu'un, d'un ton assez délibéré quoiqu'en baissant un peu la voix; mais, par mon nom qu'il répéta à plusieurs fois , je compris qu'il s'informait de moi. Alors ,

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conformément an plan auquel j'avais cru devoir m'arréter , je posai ma lettre sur la table à l'endroit où il avait coutume de s'asseoir, et je sortis par une porte au moment où il entrait par l'autre. Cela fait je me retirai , dans l'attente dq l'événement, à une petite pièce qui formait cabinet au bout de la bibliothèque , et où je me tenais assez souvent.

Il n'y avait que trois minutes que j'y étais quand j'entendis la voix de M. Falkland qui m'appelait. Je vins à la bibliothèque , où il était. «Voici votre lettre» , me dit-il , en la jetant devant moi. Il avait l'air d'un homme qui médite quelque chose de terrible , et qui cherche à se donner un extérieur d'indifférence et d'insensibilité. Je ne puis pas me faire l'idée d'une contenance plus propre à imprimer l'horreur ou à jeter l'alarme dans le coeur de la personne qui se trouvait être le second d'une pareille entrevue.

« Mon cher , continua-t il , je crois

» que tous m'avez montré à-peu-près tous vos tours , et que je sois damné , d> si la farce n'est pas bientôt à sa fin. » Avec vos petites gentillesses et toutes 33 vos escapades , vous m'avez pourtant 33 appris quelque chose ; c'est qu'au lieu o) de me tourmenter comme j'ai fait , » pour éviter vos piqûres , je ne hron- » cherai pas , a présent , plus qu'un w éléphant. Je vous écraserai , au bout 3) de tout , avec la même indifférence » que je le ferais de tout autre mé- ?) chant petit insecte qui troublerait ma tranquillité.

» Je crois que vous avez vous-même ?) prononcé sur votre sort. Je suis à-peu-

près sûr que vous ne serez pas con- 3) tent que vous ne m'ayez attiré tout 3) entier sur vous. Au reste , vous pou- 33 vez essayer. La seule chance qu'il y 33 ait pour vous est dans la patience à 33 endurer ce qui vous attend. Je suis 33 à présent parfaitement insensible à D3 tout ce que vous pouvez avoir à souf-

» frir, mais je n'y trouve aucun plaisir. » Je vous laisserai là , s'il m'est pos- )) sible.

» Je ne sais ce qui a donné lieu à )> votre entrevue d'hier avec M. Fo- » rester ; c'est peut-être dessein ; c'est » peut-être hasard ; mais que ce soit ce » que cela voudra , je ne l'oublierai » pas. Tous m'écrivez ici que vous avez » envie de quitter mon service. À cela , j) ma réponse est bientôt faite : vous ne » le quitterez qu'avec la vie. Si vous » en faites seulement la tentative , c'est i une sottise que vous aurez à maudire » tant que vous existerez. C'est-là ma w volonté; il n'y a pas à y résister. Le * moment où vous me désobéirez sur » cet article , comme sur tout autre , » sera celui qui mettra fin pour jamais » à vos extravagances. Il se peut que » votre situation soit très- misérable ; » c'est votre affaire. Tout ce que je » s lis , c'est qu'il ne tient qu'à vous » d'empêcher qu'elle ne devienne pire.

3) il n'y a ni chance , ni temps qui à} puisse la rendre meilleure.

» JN 'allez pas croire que j'aie peur de m tous. Je porte une armure contre la- » quelle tous vos traits sont impuissans. )) J'ai creusé un abîme pour vous , et v de quelque coté que vous veuilliez » remuer, en avant ou en arrière, à a droite ou à gauche, il est tout prêt » à vous engloutir. Gardez-vous défaire » le moindre mouvement. Si une fois » vous y tombez , vous pourrez appeler 3) à vous si haut qu'il vous plaira , il w n'y aura pas d'homme sur terre qui » entende vos cris ; arrangez une his- » toire quelque plausible , quelque » vraie même qu'elle soit , le monde » entier vous aura en exécration comme w un vil imposteur. Votre innocence » ne vous servira à rien ; je me ris d'une 3) aussi faible défense. C'est moi qui » vous dis cela ; vous pouvez m'en » croire. Est-ce que vous ne savez pas , » misérable ver de terre » , ajouta- t-il en

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changeant de ton , tout-à-coup et en frappant la terre avec furie, « que j'ai » juré de conserver à tout prix ma ré- » putation , qui m'est plus chère que j) l'univers et tous ses habitans pris en- » semble ? Et vous avez cru pouvoir y » toucher ! Allez , reptile ; cessez de )) lutter contre un pouvoir insurmond table. »

Cet endroit de mon histoire est celui sur lequel je rélléchis avec moins de complaisance. Comment se fit-il que je fus encore une fois entièrement subjugué par le ton impérieux de M. Falkland, et que je n'eus pas la force de proférer un mot ? Le lecteur aura occasion de s'apercevoir par la suite , en beaucoup de circonstances, que je ne manquais ni de facilité , pour imaginer des ressources , ni de courage pour entreprendre ma j ustilication. La persécution a donné à la fin de la fermeté à mon caractère , èt elle m'a appris à me comporter en homme. Mais dans la circonstance actuelle , je fus

étourdi , confondu , muet d'effroi et d'irrésolution.

Le discours que je venais d'entendre était dicté par la frénésie , et il fit naître en moi un transport du même genre. Il me détermina à faire la chose même qu'on m'interdisait avec des menaces si redoutables , et à fuir sur-le-champ de îa maison de mon maître. Je ne pouvais pas m'expliquer avec lui; je ne pouvais pas non plus endurer le joug honteux qu'il m'imposait. Ce fut envahi que la raison vint à mon secours , et m'avertit de la témérité d'une meure prise sans maturité et sans préparation. J'étais dans un état où la raison n'avait plus de pouvoir. Il me semblait que j'aurais pu froidement examiner toutes les objections et les raisonnemens qui s'élevaient contre mon projet , apercevoir que la prudence, la vérité, le sens commun même étaient de leur côté ,%et dire au bout de tout cela : je suis entraîné par un guide plus énergique et plus puissant que vous.

Je ne fus pas long à mettre en exécution ce que j'avais si promptetnent résolu. Je fixai le soir même pour l'époque de mon évasion. J'avais peut-être , même dans un intervalle aussi court , assez de temps pour délibérer. Mais toute réflexion était inutile ; mon parti était pris , et chaque moment qui s'écoulait ne faisait qu'ajouter à l'impatience inexprimable avec laquelle je briilai> de me mettre en liberté. Les heures s'observaient régulièrement dans la maiscn ; et celle que je choisis pour mon entreprise y ce fut une heure du matin. Je descendis tranquillement de ma chambre , une lampe à la main ; je suivis un passage qui conduisait à une petite porte donnant sur le jardin , ensuite je traversai le jardin jusqaes à une barrière qui séparait une allée d'ormes et uq sentier du dehor ; de la maLon.

A peine pouvais-jeen croire ma bonne fortune quand je vis mon projet aussi avancé vers son exécution , sans qu'il se

lut présenté le moindre obstacle. Les images terribles que les menaces de M. Falkland me mettaient sans cesse devant les yeux } me faisaient craindre de me voir arrêté et découvert à chaque pas, quoique la passion qui m'entraînait me fit toujours avancer avec la résolution du désespoir. Apparemment qu'il comptait trop sur l'effet de l'avertissement qu'il venait de m'intimer d'un ton si impérieux et si significatif, pour juger nécessaire de prendre quelques précaution s contre un pareil événement. Quant à moi , ravi de la manière favorable dont s'était terminée ma sortie , j'en tirai un excellent augure pour la réussite finale de mon entreprise.

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