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O VÉNUS ! Vénus, tu voulus, pour Famusement du beau sexe et de ma longue adolescence, tu voulus qu'on vît dans Faublas, âgé de dix*sept ans, la réunion de plusieurs qualités ordinairement incompatibles. Avec la jolie figure d*une jeune fille, tu me donnas la vigueur d*un homme fait, tu me donnas la gentillesse et la vivacité, Tenjouement et les grâces, Fesprit du jour et l'éloquence du moment, Fadresse qui fait naître Foccam. 1
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sion, la paticince qui l'épie» Taudace qui la brus«> que, mille agréments divers dont un plus fat s^enorgueillirait davantage, et peut-être userait moins : tu sais comment ma conduite fa toujours prouvé ma reconnaissance, combien ton culte m'est cher, comme sur tes autels adorés j'ai prodigué les sacrifices. Cependant, si tu m'as réservé à des travaux plus qu'humains; ai, prenant plaisir à multiplier sur ma route les obstacles et les ten«<> tations, tu veux que, depuis le couvent du faubourg Saint-Marceau, jusqu'au couvent du faubourg Saint- Germain, je sois arrêté de maison en maison, et sans relâche forcé d*y choisir entre une infidélité passagère, ou une étemelle séparation ; déesse, je te déclare que je suis prêt, que rien ne m'étonne; que, dussé-je périr, je tenterai d'aller jusqu'à Sophie. Mais toi, sois juste autant que tu es belle, proportionne les moyens aux difficultés, vois la peine extrême de ton favori ; tu ne l'as pas encore assez dqué: Vénus, vous le savez, il ne s'agit ici ni des charmes périssables de votre efféminé chasseur (i), ni des efforts conjugaux de votre boiteux forgeron (2); il faut, à qui doit
(1) Adonis, (3) Vulcain,
courir ma brillante carrière, la force prodigieuse de votre immortel amant (i), ou les talents fabuleux de répoux des cinquante sœurs (2)«
Mais non, ce n'est pas cela que Faublas vous demande* O divinité bienfûsance! vous n'êtes pas seulement la reine des plaisirs, on vous dit aussi la mère de TAmourt Deux époux, quand ils sont encore amants, peuvent donc ne pas vous paraître indignes de votre protection. Du haut de Tempyrée, contemple? sans jalousie u Ae mortelle aussi belle que vous; elle soupire, elle vous implore, elle m'attend. Honorez son chevalier d'un regard favorable, yenez à mon secours, prévenez mes périls, écartez mes ennemis, conduisez-moi jusqu'à TasUe désiré; daignez me réunir à la plus chère moitié de moi-même. Alors sera brûlé sous vos auspices un encens délectable et pur; alors vous sera fait, en actions de grâces, un délicieux sacrifice, également digne du ministre, de la victime et de l'idole.
Pendant que je fais cette poétique invocation, la prophétesse achève sa tournée dans le dortoir; bientôt elle descend chez elle, et m'envoie cher-
(t) Mars, (2) Hercule.
cher : il est inutile de dire que je mets le vêtement nécessaire, et que je laisse mon épée.
Eh! bonsoir, mon aimable beau-filsî^^'Ehl bon soir, ma charmante belle-mère ï — Faublas, dis-moi donc quelle aventure... — Conte-moi, Coralie, par quelle métamorphose... — Monsieur, je suis mariée. — Je suis marié, madame.
— Mais cet événement-ci me fait trembler pour rhonneur de M. Leblanc! — Mais, ô ma Sophie!
je crains bien de succomber encore à l'occasion.
— Tiens, mon joli garçon, franchement tu arrives à propos, car un époux est une sotte chose, et j'ai besoin d'un amoureux. — Tiens, Coralie, je te retrouve fort heureusement, car la rencontre d'une jolie femme ne peut jamais me déplaire, et puis j'ai besoin d'un asile, d'un habit et d'un souper.
Madame Leblanc me fit donner une robe de chambre, et commanda qu'on me servît. On m'apporta la bouteille si nécessaire et la volaille tant désirée. Je bus avec l'empressement du musicien le plus sobre, qui, depuis trois heures d'horloge, concertant sans relâche en bonne maison, n a pas trouvé le moment de se rafraîchir. Je mangeai avec la constante avidité de tel maigre auteur, qui, tous les lundis sans faute, admis à la table
de tel gros libraire, y dîne périodiquement pour le reste de la semaine. Pendant que femployais ainsi mon temps de la manière la plus utile, Coralie me contait en peu de mots son histoire.
Quelques jours après la comique catastrophe (i) qui me ravit en même temps le père et le fils, un grave docteur est amené chez moi; M. Leblanc me fait la cour, tombe sérieusement amoureux, et m'offre sa foi ; je ne puis refuser, puisqu'il est riche. JeTépouse donc... — Tu réponses! — Oui, je réponse! à l'église I et je te dirai même quelque chose de plus fort; c'est que depuis trois mois je suis fidèle; mais cela commençait à m'incommoder; oh! je l'avoue, je ne suis pas faite pour être réduite au calendrier des vieillards. — Madame, en ce cas, je crains bien de n'être pas arrivé chez vous aussi à propos que vous me faites l'honneur de le croire. — Bon! est-ce que tu veux des compliments? Ne sois donc pas si modeste... Chevalier, pour revenir à M. Leblanc, j'épouse donc. Il m'amène dans cette maison, que je trouve pleine de malades imaginaires et de prétendus docteurs. Mon mari, que chaque jour le magnétisme enrichit davantage, m'enseigne la
(i) Voyez le second volume, page 5o.
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fafnèiisè doctrine que je pratique vraiment fort biên^ p^tce qu'elle m*amuse. Tu sais^ mon ami, que je Èiili tiéé rieuse^ et que toujours je me suis divertie âUx déptshs de ceux que j'attrapais. D aileur8,oti m*élersi pour les tréteaux, et le somhambuliéme est pt-esque uue comédie publique :
d'hônhelir, au maHage près» ma nouvelle condition ne me déplaît pas« Coràlie n# danse plus, mais elle magnétise; elle prophétise au lieu de déélamfsr ; tu vois qu'il me reste toujours un rôle à jouer^ et que dans le fond je b'ai fait que changer de théâtre. -^ Fort bien^ Coralie ; maisà présent qne j'ai soupe, parlons sérieusement : tu ne veux pas me renvoyer au dortoir? — Assuréiàént non. — ^ Tu consens à passer la nuit avec moi^ malgré l'hymen? — Malgré l'hymen ! dis donc à cause de lui. Chevalier» tu as de l'esprit, et je suis obligée de tb dire que celui qui paie et le mari^ c*est la même chose; et puis j^ai lu quelque part qu'bh avait toujours du goût pour son premier métier. Je n'ai pas oublié le mien^ Faublas ; je sais d'ailleurs que depuis longtemps les honnêtes fetifimes s'en mêlent : je te réponds que jamais aucune ne s'en sâra mêlée plus volontiers que moi, et po\xf un plus aimable gentilhomme que celui que j'embrasse.
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. il
Je rendis à madame Leblanc son baiser,et repris ainsi la conversation un moment interrompue.
Ton mari, où est-il? — A Beauvais, pour des affaires de famille.'— Et ta femme de chambre, ne causeta-t-elle pas? — Tu as raison ; que je suis étourdie» moil il faut la mettre dans la confidence.
A ces mots, elle sonna ; la suivante accourut, sa maîtresse lui dit : Tenez ; voilà un louis que je vous donne» mais ne vous avisez pas de dire à mon mari que monsieur a couché avec moi ; car je réponds que vous en avez menti, je vous arrache les yeux, et je vous chasse ; allez.
Après avoir prononcé du ton le plus majestueux cette harangue vraiment héroïque, madame Leblanc entra dans son lit, où bientôt elle me reçut.
Hélas ! ce fut inutilement : le magnétisme, toujours trompeur, ne tint pas sa promesse, et Vénus apparemment ne m*avait pas entendu. En vain, pour amener Theureux moment dont elle avait conçu Tespérance au dortoir, Coralie épuisa les ressources de son ancien métier et de son art nouveau; comme Justine, elle finit par m*adresser, dans son désespoir, ce reproche amer à mon cœur : Ah ! chevalier de Faublas^ que je vous
trouve changé l d'honneur, ajouta-t-elle vivement, je n*auraîs pas prophétisé celui-là.
Et moi, qui ne me souciais point d'entrer dans les détails d'une longue justification, je fis avec madame Leblanc ce que j'avais fait auprès de mademoiselle de Valbrun: je m'endormis sans répondre un mot.
Vous, censeur scrupuleux, qui reprochez à mon histoire de ne renfermer aucune leçon profitable, voyez comme elle est sublime et profonde, la moralité qui sort ici du fond même du sujet; admirez avec combien de justice, et par quelle inévitable fatalité, les deux plus indignes rivales de Sophie se sont trouvées, l'une après l'autre, et de la même manière, précisément punies par où elles avaient péché.
Cependant, comme le premier devoir d'un historien est d'être fidèle, dût cette ouvrage en paraître un peu moins moral, n'imputons pas à \2i fameuse doctrine un tort qu'elle n'eut point. Disons, pour l'honneur de la science^ que ce fut surtout par le secours du magnétisme qu'à la pointe du jour la prophétesse obtint de son malade une première preuve de convalescence. Mais aussi, puisqu'il s'agît d'être rigoureusement exact, ajoutons que le docteur femelle, apparemment
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retenu par la crainte de compromettre son art, n*osa pas tenter de mlnitier une seconde fois.
Il était à peu près huit heures du matin quand madame Leblanc me fit endosser un large habit noir, qu'elle venait de choisir dans la garde-robe de son mari. Avant de déterminer le parti qui me restait à prendre, il était bon de faire dire à M . de Valbrun quel asile ma bonne fortune m'avait offert. La commission était délicate, Coralie voulut bien s en charger ; mais il n'y avait pas cinq minutes qu'elle était partie, quand je la vis revenir. Elle entra brusquement, poussa la porte, mit les verrouXy çt d'un air effrayé m'apprit que, prête à sortir, elle avait entendu dans la rue la voix de plusieurs hommes attroupés. L'un d'eux, en prenant le marteau de la porte cochère, avait dit : cette religieuse ne peut être loin, il faut faire perquisition dans les maisons voisines. Vous, courez chercher le commissaire Chénon; toi, Griffart, garde le milieu de la rue, et ces messieurs vont entrer ici avec moi : nous n'avons pas besoin de permission, parce que c'est une maison publique. Coralie, en me donnant cette fâcheuse nouvelle, m'avait conduit vers un escalier dérobé. Chevalier, me dit-elle alors, tu ne peux t'en aller par la cour» parce que les suppôts de la police y sont
^°°8fe.j
déjà. -^ Ili y «ont, Coralie I ^ Oui, mon ami. Tout «n dotinaat ses ordres, l^ncampt a frappé, mon poftiftr a tiré lu cordoo; )> a'ai eu qu« le temps de Tolwr ici pour t'ayertir du péril. — Mm par où dooc leur éçhapperal-je? ^ Par là, Fau«^ blas. Monte tout m haut dç ç« petit escalier, grimpe 6ur le toit, et« î« fen fuppîi^, pr^pdi g4rd^ de te casser le cpl. ^ N'iie p«is peur.
Aussitôt je m'étonce, je mast^î jç mpntf, j^arriye aux mansardes, le passç p^r h fenêtre, j^ sâute sur une gouttière» ^ j« marçh$ av^ ^t;^ précaution tiqnide que dQiy^at m'impmr h h^u»teur et HnégalîtÉ dn terrain que j« p^rcoura. Il y avait quelques minutes que j^ m9 promçoai^ dç précipice3 en précipices, îwpqu^ danp »n de^ jardins sur J^squelf mu vue plpngçait^ j« décp»vria un homme q«i, m'^yîint fliperçur dopp^it l'alanne. Je me Muâ de -çberçhf r ^p ^iie au fond d'un tandis^ dont l'entrée 4t^t mikm^t défen^ due par un maovaîf çhà^, garni de c^rr^w de papier. JU, êur quelq^^ brins de pi^lle^ gémissait on leune jbomme, qnî 4'pna voix faible ïm dit ; que vienf^tu feire iâ?qne me vewc-tuî Ton^ joufis victime de l'injuste mépris de» bpmmeSf j'aurai done vainement espéré pouvoir du moine dérober mes derniers tourmenti à leur inioltante
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pitiés Réponds, indiscret étranger, réponds; pourquoi yiens-tu par ta présence augmenter rhoireur df ipQp heure suprême? -r- Infortuné l que me dites? vûus t je suis loin de vauioir redoubler vos peines. Eh ! que ne puis-rje les adpucir I que ne puis- jç vous pffrir qudques consolations! — Je n en veux pas, Jaisse^moi ; je suis trop beu^ reux de mourir» §i je puis mourir sans témoins, -r Vous me faites trembler ! Ites-vous dévoré d'un mal si honteux qi|o yeu^ m puissiez Tavouer Jl personne? — Oui d'uii mal honteux, cruel, insupportable! mais mille fois mains que ne le serait Thumiliant aveu qu*^n vain tu prétendrais m'arracher. Laisse-mqi.
Copime il parlait, yn enfant que je n*avaif pas aperçu, couché près fie lui, se réveilla, me tendit les bras et cria : j ai faim, -r- Pourquoi donc ne pas lui donner à manger? Pourquoi! répondit le jeune homme, pourquoi I et d'un top dûulûiu*eux, de 6e tQQ qui perce le cosur^tdéchire les entrailles, repfant n\$ criftit : j'ai feim! -tt Ah! pauvres mal-? hô^r«i)9:l quoi! la misère?... La misère, inter^ roi^T le jeune homme, la misère; il est donc vrni qi^'elle peut tout flétrir, tout! jusqu'à la vertu n^eme I £$t-;p{e qia faute à moi, si jeté piir Ip har S4r4 d^ 1^ n^i^sance dfins la classe la plus tndi?
l6 SIX SEMAINES DE LA VIE
gente, j'ai vu mon enfance tourmentée de mille besoins , et condamnée à toutes les privations ! Est-ce ma faute, si, faisant ensuite d*inutiles efforts pour fléchir Tingrate fortune, je ne me suis livré qu'à des travaux mal payés, parce qu'ils étaient pénibles ; qu'à des entreprises échouées, parce qu'elles étaient honnêtes ; qu'à des dangers ignobles, parce qu'ils étaient infructueux? et lorsque, parvenu depuis à m'élever jusqu'au barreau, j'ai cru m'être ouvert une carrière également utile et glorieuse, suis-je coupable pour n'avoir rencontré que des confrères intéressés à nuire au talent qu'ils soupçonnent, que des procureurs incapables d'apprécier un mérite qu'on ne leur vante pas, que des amis hors d'état de me prêter dix louis pour acheter une grande cause? Suis-je coupable pour m'être associé une compagne d'infortune, lorsque j'ai senti le vif aiguillon de cet appétit sensuel, qui est le plaisir des gens riches, et le besoin des pauvres gens? Me blâmera-t-on de ce que, docile à la voix de la nature, et ne pra* tiquant pas cet art destructeur par lequel vos belles dames trompent le premier de ses vœux, mon honnête femme m'a donné cet enfant, par qui notre misère s'est augmentée? M*accusera-t-ûa d'avoir trop dépensé pour la maladie de mon
épouse, bien morte de son mal, puisqu'elle n'a pas eu de médecins? Hélas! si ma vie fut, dans son misérable cours, traversée de mille accidents, agitée de chagrins sans nombre, vouée à des tourments de toute espèce, qui osera dire que la faute en est à moi? Cependant je me suis vu l'objet de leur dérision, le ridicule m'a poursuivi, les humiliations m'ont été prodiguées; il m'a fallu supporter la menace et dévorer les affronts; on m'a chargé de malédictions et d'opprobre; tous enfin se sont éloignés de moi, tous ont fui mon approche, comme si mon approche les souillait, comme si je portais sur mon front détesté le signe de la réprobation publique. Grand Dieu! qui m'avez tant éprouvé. Dieu puissant, qui lisez dans les cœurs, vous savez si jamais ma conduite a justifié les mépris des hommes; vous savez si je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour que ma pauvreté fût du moins respectable, — Quoi ! personne ne vous a secouru? — Une fois seulement, pressé de ma détresse extrême, déterminé par les dangers de cet enfant, je me fis cette violence d'aller implorer l'assistance d'un homme qui se disait mon protecteur. Si vous saviez de quel ton le cruel me plaignit, avec quelle barbarie il éleva la voix, comme il me jeta son aumône devant un monde de valets!...
20 SIXr SEMAINES DE LA VIE
pas... écoutez-moi... Depuis plus d'un an, jeté dans un monde nouveau, continuellement distrait par les plaisirs d'une vie très-dissipée, j'ai négligé des devoirs que rien ne pouvait me dispenser de remplir. Je vous l'avoue, uniquement occupé de moi, j'ai tout à fait oublié ceux de mes frères à qui j'aurais dû songer tous les jours. Et que de familles honnêtes, maintenant ruinées sans ressources, j'aurais peut-être soutenues avec une partie de l'argent prodigué dans mes vains amusements ! et que de malheuretix ont peut-être péri, que j'aurais pu sauver de leur désespoir 1 Mon ami, daignez m'aider à réparer cette faute, que je ne me pardonnerai poipt... Je ne prétends pas vous offrir un faible secours qui ne vous arracherait que pour un moment à l'horreur de votre situation déplorable : deux cents louis sont dans cette bourse; empruntez-m'enlamoitié... — Lamoitié!... Empruntez, je vous en supplie. Cent louis pourvoiront à vos besoins les plus urgents, vous mettront à portée de perfectionner vos talents, vous donneront le temps d'attendre l'occasion de vous montrer, de vous faire connaître enfin; cent louis commenceront peut-être votre fortune! Eh bien! mon ami, quand vous serez à votre aise, vous irez aussi chercher quelques douleurs à consoler; et la
première fois qu*un malheureux vous aura dû la vie, vous aurez acquitté votre dette envers moi. — O bienfaisance ! ô générosité ! — Allons, mon ami, reçois cet argent, reprends courage, embrassonsnous, console- toi. Va, je le sais bien, la misère n*est honteuse que lorsqu'elle est le fruit de Tinconduite ; et presque toujours un bienfait, quand il honore celui qui le donne, fait Téloge de celui qui le reçoit. — O mon ange libérateur!... c'est la Providence... oui, c'est Dieu... c'est Dieu luimême qui t'envoya pour nous sauver... Va, chaque jour j'irai au pied de ses autels, j'irai remercier rÉternel... j'irai... j'appellerai sur toi les bénédictions du ciel.
Sa voix était entrecoupée par des sanglots, et l'enfant promenait sa petite main caressante sur mon visage baigné des larmes de son père. O moment plein de charmes 1 comment exprimer vos délices!
Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s^était ranimée, daignez m'apprendre à qui je dois la vie. — Je ne puis. — Vous refusez de me dire!... Monsieur, reprenez votre or. — Mais... •—Vous voulez vous dérober à ma reconnaissance ! Monsieur, je n'accepte pas votre argent. — Mais auparavant sachez les raisons... — Monsieur, je
n'accepte pas. — Hé bien ! je vaii vOiiÉ pi-otivcir Une confiance saiiè bornes : je m'appelki le chevalier de Faublas. — Lé chevalier de Faublës! OÙ tant de vertu và-t-éllé Èe Hichëf ! (i) — Comment!... — Ornon bienfaiteur! pardon^ mille fois pardon j je vous ofifense bien irivoldntdîréffietit. — Mes premières âventiiteâ btit fait qticiqtie bruit dans la capitale, et vous the condamnez d'abdrd ; peut-être êtes-vous un peU trô^ prompt, un peu trop sévère. O tilon ami ! excuse^ les folifes de Tadolescence, plaignez les passions de la jeunesse, et, pour me juger, attendez quelque temps, vous ne me connaisses pas encore. — Ah ! pardonnez vous-même une exclamation sans doute indiscrète. Ah! je vous connais et vous dois toute inon estinie. Vous vous corrigerez, j'eli suis sûr; avec un excellent cœur on ne peut s'égarer longtemps.
Il prit ma main qu'il baisa jplusieurs fois. En Fembrassant, je lui demandai son nom. Flotval, medit-iL
Florval, j'aime votre noble franchise; ctes-vous sincèrement disposé à m'honorer de votre amitié? — Quelle question! — Je vous reverrai donc dans
(i) On âait que ce mot de Molière est devenu proverbe.
un temps plus heureux? — Quoi!... — Florval, il faut que je mé cache, je ne sais ce que je vais dcvehîi^, on me t>oui^uit. — On vous poursuit ! Puissent nos ehnemis se cohsumer eh tècherches vaines! puisse leur rage être corifotidue! Mais pourquoi cet habit! On vous Ta déjà vli peut-être? Que n'en prenez-vous un autre? -^Lequel? — Téhëi, daiis té cbih, ces guehilles boires. C'est ma tobé, c*èst le meuble qu'il in'a failli toujdurs conserver. Ce matin je comptais l'ailler vendre; hiàîis je n'ai pas eu là force de gagner l'escalier. Et pùiè qu'aurai ton voulu m'en donner? elle est si àiâuvaise! Pi-ehez-lâ toujours, elle peut vous dëgttîseir parfaitement bieh; cachez votre habit dessous, et par-dessus laissez tomber vos cheveux flottants dans toute leur longueur, ils sont encore assez poudrés.
Tout en m'occiipaht de mon tràvestissenient nouveau» je me permis dé faire à Florval plusieurs questions» auxquelles il s'empressa de répondre.
AihSî vbiis êtes avocat, Florval?— Hélas ! oui, mondiêHh — J'avais toujours cru cette profession aussi iutràtiyié qu'hbnnête. — Ah ! monsieur, quel tnétier! forcer un pauvre diable à vous payer d'avance pour n'être pas obligé de le faire assi-
gnerl grossoyer pour un procureur des requêtes à deux sous la page ! tous les matins mentir aux petites audiences pour un écu! Ah! monsieur, quel métier! quel métier! — Cependant il y a tant d'affaires au palais, que vous devriez être occupés tous. — On le croirait ; mais d*abord rordrCy Tordre fameux est composé de cinq ou six cents membres avides d'argent plus que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui lui souriait, mais négligeant la gloire qu'il pouvait espérer, dans la même journée griffonner des requêtes, compiler des consultations, brocher âfis factums, entasser des mémoires, plaider à toutes les chambres, et, par cette avidité meurtrière , sucer le sang de cinquante clients amaigris, dévorer la substance de cinquante confrères affamés ! Âh ! monsieur, quel métier! — Allons, Florval, tâchez de vous faire connaître, et... — Et le moyen monsieur? si vous saviez que de dégoûts ils me donneront, par combien de remises ils fatigueront ma patience, avec quelle adresse ils environneront mes débuts de difficultés presque insurmontables ! -^ Florval, une meilleure fortune vous attend, sans doute. Songez aux orateurs célèbres; ils eurent comme vous des obstacles à vaincre... — Que me
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dites-voui, monsieur t Tout rebute ua talent naitsant, la aublifliité dii grands modales fait son désespoir, moins pourtant qne ne le dégoûtent les inconcevables snccls de certaines gens si petits! crojez-rotts qu'il liy ait qu'en littérature des réputations twurp<est Au barreau comme ailleurs, monsieur» le mérite timide rougit et se cache, tandis que l'audaeiettse médiocrité se produit, sollicite, manœuvrai se pr6ne« parvient et brille d'un éclat qui n'est jmw toujours éphémère* Pourquoi, lorsque, avant-hier, la rage dans le coeur, je r^agnais mon grenier pour j expirer de faim, pourquoi mon confrère E. . «, toujours enivré de succès pendant sa vie, mourait-il d'une indi^^ gestion sous ses lambris dorésl Ahl monsieur^ quel métier I quel métier ! «^ N'en est-il donc aucun parmi votis qui mérite sa réputation! «-*- On peut en compter plusieurs, dont les talents vraiment recommandables honorent le barreau i veuille leur destin que te barreau les honore toujours, que famais les haines secrètes, enfanta par les rivalités joumdléfes, et la basse envie, ennemie née de tous ks succès, ne s'attachent à leurs pas pouf o^rer leur raine et flétrir leur ^oire I Ah t monsietir, qud métier I quel mâier! je l'ai vu de
trop près, Ehl qan mudrait le âuft, ti par hoaidi
il ne se rencontrait de loin en loin quelques malheureux à défendre, au risque d'être rayé du tableau. — Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrît. Il est vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage pas les choses du côté le plus beau, quand on a faim depuis deux Jours... M. le chevalier, vous voilà bientôt prêt... je ne puis descendre dans la rue... vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne prenez encore la peine de m'cnvoyer quelque nourriture. — Mon ami, j*y cours.
Pendant qu'il me parlait, j'arrangeais la robe de manière que sa vétusté fut un peu moins remarquable. Chacun des côtés était déchiré par en bas; j'eus soin de retrousser élégamment chacun des côtés, comme si j'avais eu peur des crottes; je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins l'autre soùs mon bras. Un Ipng et large accroc laissait ma poitrine à découvert; je fis un grand rempli et mis artistement des épingles. Quant au dos, les trous se trouvaient cachés sous les plis ; ainsi tout allait au mieux, le petit avQcat venait de disparaître, j'avais l'air d'un procureur-syndic. Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne.., — Plutôt souffrir le dernier supplice^ que 4e vous exposer au moindre périll...
Mais serai-je longtemps sans vous revoir? — Je ifen sais rien, Florval. — Oh! je chercherai, je m'informtrai ; vous, M. de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout. — Florval, je n'oublierai pas mon ami. — Adieu, mon bienfaiteur; ange libérateur, adieu.
Et comme j'étais au bout du long corridor, Tenfant forçant sa petite voix claire, me cria : adieu, mon papa.
Son papa I et le père m'appelle son ange libérateur ! et j'arrache à la mort deux victimes I et mes yeux sont encore mouillés des plus douces larmes qu'ils aient jamais versées ! et mon cœur est plein d'un sentiment délicieux! O plaisirs ineffables que Ton goûte à faire une bonne action ! ô bonheur suprême dont je n'avais qu'une faible idée! Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il le distribue?... il faut aller soi-même... O ma Sophie! un jour nous monterons ensemble dans les greniers, nous pénétrerons dans les réduits du pauvre. Là, nous saurons découvrir la misère qui se cache, prévenir ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les douleurs par les consolations. Là, ma charmante femme, vingt malheureux nourris de tes bienfaits, te rendront
un hommage selon ton cœur. Oh! que tu me paraîtras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes, quand tA reviendras fière de leurs bénédictions I A peine m'apercevront-ita, ils ne verront que toi ! ce ^ra ta main qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler on ange libérateur I Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste une âme divine... O ma Sophie ! tu soutiendras les pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves, les filles délaissées... les veuves! les filles!... Faublas, loin de vous cette horrible idée ! . . . Respectez la beauté malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez à tout sentiment d'honneur, et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des hommes.
Je m'en allais réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de lame, où les périls qui m'environnaient fixèrent mes idées sur des ot^'ets tous différents. Je quittais à peine le seuil hospitalier, que plusieurs hommes me suivaient déjà. L'un d'entre eux surtout m'épouvanta d'abord d'un coup d'oeil scruta^^teur; puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé, reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur les basses figures de se» vils compagnons, il sembla plusieurs fois les coa-
sulter, et plusieurs fois aussi leur dire: c'est lui I je vis le moment où j'étais pris. Persuadé que je ne pouvais échapper au danger qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien, et ma mémoire m'ayant à propos servie je répétai à haute voix le nom que m'avait dit madame Leblanc. Griffart, m'écrai-je. Le vilain monsieur qui m'inquiétait, c'était justement ce monsieur Griffart ! Qu'est-ce que y al vm dit^il. — Comment! tu ne me connais pas? — Je ne sais pat encore. — Et vous, messieurstp/s qui risaitpaty lui, répondit l'un d'eux, nous risavons pat itou. Alors je pris noblement un air dédaigneux, pardessus mon épaule je passai toute la troupe en revue, je toisai le chef de la tête aux pieds, enfin ]e laissai tomber de ma bouche ce» mots : quoi I raos beaux messieurs, vous ne connaissez pas le fils du commissaire Chénont A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes coquins saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou bonnets de coton ; d'une façon gentille empoigner leurs toupets, subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière et me faire ainsi, avec de trèshumbles excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de tête, je témoignai que j'étais content; et m'adressant à Griffart : Eh bien ! mon brave, y
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a-t-il quelque chose de nouveau? — Pat encore y not tnaîtey maisy a gros que ça ritardera pas. Je crois que nous Pavons reluquée sur le toit, la bonne fille l faudra ben qu'elle en dégringolle. Elle a pris les habits de mon sesque, mais c'est !(ég-al, je dis quoique ça qu'elle n' gourera pas Griffart, — Et si elle se présente au bout de la rue? — Ah Ije dis, on la gobe^ Bras de fer t allume (i) ^avec les enfants perdus, — Et de ce côté-là? — Tout de même pour changer. Trouvétout bat Vantifavec les lurons. — Avec les lurons ! tenez, mes enfants» allez déjeûner au cabaret; toi, Griffart, jeté charge de porter tout de suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure là... dans cette allée, au cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au cabaret le boire avec tes camarades.
Tous ces gens-là s'épuisèrent en remercîments plus grossiers qu'énergiques, et je trouvais leurs gestes aussi dégoûtants que ridicules, et leur joie m'attristait, elle était ignoble comme eux. Dès
(i) En terme d'argot, allumer sîgnifiç guetter. Battre Vantif veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre n'est pas instructif.
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 3l
qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moimême : d'un côté, Bras de fer avec les enfants perdus! de Tautre, Trouvé-tout et les lurons I... oserai-je y aller!... m'exposerai-je à un second examen?... J'ai peur... cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent, a, disent-ils, pris des habits d*homme ; si je pouvais me déguiser en femme I... Je ne sais, mais Bras de fer et Trouvé-tout m'épouvantent!... Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle, qui, de la fenêtre du second étage, appelle poliment tous ceux qui passent! allons-y... Peut-être qu'avec de l'argent... allons-y, nous verrons; toujours serai-je le maître, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout de la jue présenter aux lurons le fils du commissaire... allons, montons... c'est mauvaise compagnie, Faublas ; mais ma foi, sauve qui peut.
J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avait laissé sa porte entrebâillée. Elle vit ma robe noire et crut voir le diable. Le cri perçant qu'elle poussa dut être entendu de toutes les pratiques qu'elle avait dans le voisinage. Moi, qui ne me souciais point de me mettre sur les bras la foule des amants de cette moderne Aspasie, je me hâtai, pour la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se dissipa, dès
qu'elle m'entendit protester que )e n'était pas monsieur le commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma bourse un double louis : le plus doux espoir brilla sur sa figure entièrement rassérénée.
Mademoiselle, ces deux louis sont à tai... Je le veux bien, interrompit-elle ; et plus prompte que léclaîr elle courut à tfa porte qu'elle ferma; à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile vcraionlue, que des gens moins difficiles appelleraient on rideau; à son alcôve. •« Venez, venes dpnc, fille trop complaisante et trop vive; si vous aviez vooki m'entendre jnsqa*à la fin, vous vons seriez épargné d'inutiles démonstrations qui doivent coûtera votre amour^ropre, autant qu*à votre pudenfi^. En vérité, mon enfsnt, tn as mal interprété mes intentions. Pour les deux lottis que je foffire, je demande seulement que tu me fournisses des vêtements de femme, et que tu m*aides à m*faaUller. Je le veux bien, répondit^elle. ~ Cela est cbar<» mant 1 Tu yw% tout ce qu'on veut, toi t«-- Damel faut bien faire toû état. «^ Qu« me donnei* tu là? un jupon prétendu blanc, plein de crottes du haut en basi -^ Cest que TauUe jour je suis revenue de chez Nicolet par un mauvais temps* — Et ce caraco tout déchirél m Je Fai arrangé
comme ça lundi dernier, en rpssant un clerc de procureur qui ne voulait pas me payer. — Et ce ficbu tout salet — C'est un vieux moine qui me la chiffonné. — Et cette baigneuse toute roussie? — Cest que mon amoureux^ dans un accès de jalousie, l'avait jetée au feu, «« Allons, mademoiselle, reprene;^ vos guenilles, je n'en veux pas... Tiens, mon enfant, donne-moi tes meilleures nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les deux louis sont pour le secret. — Voilà qui est parler! Foi d'honnête fille, Fançhette va vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement du Panthéon ; tenez, je vous le céderai au prij^ coûtant : quatre louis; et par-desius le marché vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son panacht, et puis les preuves de mon amitié, si vous voulez, parce que vous êtes bien gentil. <— Pour la robe et le chapeau, volontiers; bien obligé du reste.
Il me manquait encore une chemise. Fançhette eut beaucoup de peine à me la fourmir médiocrement bonne ; elle eut beaucoup de peine à ne pas outrager ma timide pudeur, en me la passant. La robe qu'elle me mit ensuite, m'allait aussi bien que si oa l'eût faite pour moi. Comme cet habit vous sied ! disait Fançhette. En vérité, repril-elle^
après un moment de réflexion, je ne demande pas mieux; car tu es bien le plus joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux ! Et si je ne m'étais hâté d y mettre ordre, elle allait m'embrasser trèsindécemment.
Non, mademoiselle, non, vous dis-je. Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te dois. Faismoi le plaisir d'aller chercher un fiacre et de me l'amener; tu m'accompagneras dedans jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant là, je te donnerai encore quelques petits écus pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et garde-toi bien de dire un mot à personne. — Je vous le promets. Je vous aime, parce que... — Va, Fanchette, va vite.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'elle était partie, quand j'entendis la clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon effroi, lorsque, la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu, qui, non moins familier que s'il eût été chez lui, nie dit bonjour sans me regarder, et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que ses jambes chancelantes le portaient de travers, qu'il faisait fréquemment des tours sur lui-même, qu'il accrochait les meubles et battait les murs. Sa bouche s'ouvrait avec effort, sa langue articulait
à peine, ses dents étaient mêlées; il prit une chaise et s'assit à côté, puis en se relevant il se fit à lui-même, après quelques jurements préparatoires, cette judicieuse remarque : je me suis trompé. Il ajouta : Fanchette, je suis sûr que tu as été inquiète de ce que je ne suis pas revenu ste nuit avant ce matin... t'a enragé de ça, comme d'juste. . . Ah I c'est qu'y avait z'un monde à s'thôtel d'Angueleterre!... Que plaisir dans st'endroit-là ! y a des personnes qui s'y ruinent... avec z'un agrément... c'est charmant de les voir... mais c'est qu'i sont contents !... Enfin n'y a pat u z'une querelle, juge !... excepté z'un qui en a tué z'un autre, mais v'ia tout...
A ces mots il se leva pour venir droit à moi, mais sans le vouloir il prit à gauche et se jeta sur la croisée dont il brisa quelques vitres. Après bien des détours, il parvint pourtant jusqu a moi, et pendant quelques secondes il me regarda sous le nez, d'un air qui m'aurait beaucoup amusé, si j'avais eu moins d'inquiétude : c'est moi, reprit-il enfin, c'est toi... Voilà ben ta chambre z'et ta belle robe... mais j'suis gris... oh! ça, j'suis gris... t'a les yeux noirs et j'ies vois bleus!... t'es blonde et tu me semblés brune!... t'es petite et j'te trouve grande!... Oh ça, j'suis dedans, c'est clair; mais
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quoique $a, je te veux persuader que f es gentille et que fsuis ton z'amoureux.
Il s'approcha, )e reculai; il me suivit, |e le Repoussai; il me retint, je fis un geste menaçant; il me donna un coup de poing, je lui en rendis deux ; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux* Sa chute ^traîna la mienne; le chevalier de Faublas, étendu sur le plancher, roula dans la poussière avec le vil amant d'une fille publique i Ce qui faillit à rétablir en faveur de mon adversaire llnégalité de cet indigne cpmbat„ c'est que je ii*^is pas commodément vêtu pour faire le coup de poing. Cependant la victoire n'aurait pu longtemps balancer încertraine, parce qu'il y avait, dans notre manière d'escrimer, cette différence tout avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je tâchais de parer avant de riposter; au lieu que le vilain, jurant comme un cocher, négligeait la parade et ne cherchait qu'à me frapper et à me retenir : on juge donc que le plus braillard n'était pas le moins maltraité; mais avant que je fusse parvenu à me dégager, les voisins accoururent au bruit qu'il faisait. Charmés de trouver cette occasion de se débarrasser de leurs odieux locataires, ils commeacêireat par
nous charger d'imprécation^ et de coups : ensuite ils nous séparèrent, nous descendirent et nous livrèrent à la garde que Tun d'entre eux avait été chercher.
Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, deux soldats me donnèrent la main, le peuple me hua, les enfonts me suivirent. Au bout de la rue, je passai triomphante au milieu des lurons^ qni n'attendaient pas, sous ces pompeux habits et dans cet honorable cortège, leur prêtent due religieuse en homme travestie. Mais combien de rues aous courûmes à pied ! que de boue, en chemin ramassée, souilla k bel habit de Panthéon! qt» de grossiers propos j entendis sur ma roule! avec quelle brutalité me traînèrent mes iocÎTils conducteurs l Ah! pauvres filles. Dieu vous préserve de la garde de Paris !
Dieu vous préserve aussi du commissaire 1 Un juge de pau trancher du magistrat t se donner les m% de condamner sans entendre! Un pesant ca* poral conta le fait qu'il ignorait, ses soldats attestèrent ce qu'ils n'avaient point vu, plusieurs témoins crièrent que j'étais femme publique et que je rossais mes amis; le clerc expéditif, compieuant peu de chose, mais écrivant tout, ferma le piocèt-verbal avant même qu'on eût daigné
s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense ; et tout à coup, du tribunal despotique de lorgueilleux bourgeois, émana cet arrêt sans appel : Le garnement à Thôtel de la Force ! la fille à Saint-Martin I
A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit ! il est donc vrai que de tous les adolescents le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en certains cas, s'était montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui dont les succès galants occupaient encore la capitale étonnée, le chevalier de Faublas enfin, proclamé fille par un juge- . ment public, se vit enfermé dans une succursale de l'hôpital, pour y attendre apparemment le grand jour où le chef de la police le ferait, avec cent compagnes prostituées, transférera la métropole.
Aussi pourquoi m'étais-je laissé traîner dans cette affreuse prison ? Pourquoi ! l'aveu de mon sexe, chez ce commissaire, ne m'eût-il pas attiré une foule de questions, auxquelles, je me serais vu très- embarrassé de répondre? Dans tous les cas, ce moyen extrême ne me restait-il pas toujours? et ne devais-je point me flatter que mille autres, presque aussi faciles, m'épargneraient le danger de celui-là ? Avec de l'adresse et de l'or, je
forceraijs les portes de Saint-Martin plus aisément que celles de la Bastille... mais je devais surtout me hâter ; un instant pouvait me perdre. Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille accidents pouvaient découvrir les traces que le chevalier de Faublas venait de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons à mon secours quelques amis... Des amis I je n'ai plus à Paiîi que des connaissances... Rosambert... il m*a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin. Dernevalest plus loin encore... Madame de B"* n'est peut-être pas arrivée... D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la compromettre?... Mais mon amie, mon amante, ma femme!... c'est à elle!... hé ! oui, c'est à elle qu'il faut mander!... Non, du Portail est là, qui, sans doute, a les yeux ouverts. Il peut intercepter les dépêches, et m'enlever encore... Non, je neveux pas d'un moyen qui m'expose à me priver de voir ma Sophie... Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite maison qu'il faut envoyer ; je ne sais pas où est son hôtel : le commissionnaire s'informera ; écrivons au vicomte.
Ce que je vous dis là, en trente lignes, ce fut le re'sultat de deux heures de réflexions; aussi ma
lettre au vicomte n'était pas achevée, quand ofi vint appeler Fanchette. Saisi d'effroî, je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier guichet. Là, je vis une élégante, qui, m'ayant jeté deux ou trois coups d'œîl dédaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la prison s'ou* vrirent, ma fiêre protectrice monta gravement dans sa voiture, et d'un signe de tête m'annonça que j'y pouvais prendre place sur le devant.
J'obéis, nous partîmes. Alors m'adressant à l'inconnue : Madame, que de remerctments !...Vout ne m'en devez pas, interrompit-elle; i! est vrai que je vous d tirée de ce bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée, je pense; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnellement, je vous assure. — Cependant madame... — Cependant, mademoiselle, je vous prie de me croire.— Pourquoi refusericz-vous le juste hommage?...— Bon Dieu! cela fait des phrases! Je ne les aime pas, mademoiselle. Ne éausons pas ensemble, je vous en prie.
Il y eut un moment de sileni^e, pendant lequel je me demandai tout bas quelle était cette incivile libératrice qui me rendait un si grand service et me traitait si mal, où m'engagerait cette nouvelle aventure, et ce que j'allais devenir.
La belle dame qui m'avait ordonné de me taire, m'ordonna bientôt de parler : Savez-vous lire? me demanda-t-elle. — Un peu, madame. — Et écrire aussi? — Tout de même. — Vous coifiFez!
— Les femmes? — Hé mais! sans doute. — Assez passablement, madame; est-ce là tout ce que?...
— En voilà assez, mademoiselle; vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner.
Bientôt la voiture s'arrêta devant un très-bel hôtel; rînconnue, m'ayantfait traverser des appartements superbes, finit par me livrer à mes réflexions dans une espèce de cabinet de toilette où je restai seul pendant quelques minutes, qui me parurent des siècles. Enfin ma libératrice reparut; elle m apportait elle-même des habits qu elle m'ordonna d'échanger contre les miens, car )e faisais horreur, disait-elle; et sans attendre ma réponse, elle commença par m'enlever mon fichu. Je me doutais bien, s'écria-t-elle alors, en plongeant sur ma poitrine un regard scrutateur, je me doutais bien que quelque défaut secret déparaît cette courtisane en apparence si jolie. Fi donc I ma main n'est pas plus unie que cela.
A la surprise qui d'abord me saisit, succéda bientôt un sentiment plus pénible; cette grande dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme m. 4
de chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, m'Inquiétait par ses soins autant que pâl* ses remarques, et ne me désolait pas moinfc par ses bienfaits que par ses dtiretés. J'essayai de i^H dérober à ses bons offices ; elle trouva mes luinauderies fort impertinentes^ et ne me tint aucun compte de ce qu'elle appelait les grimaces d'une pudeur banale.
{ Un bout de cordon passait, elle le tira très-ha-
^ • bilement, et du même temps me débatfasâa tié
^ mon premier jupon. Bon Dieu!.. 4 Madame^ vous
abaisserez-vous à servir votre servante? Eh, mais) répondit-elle, si je veux bien en supporter la peiné et la honte? — Madame^ je ne le souffrirai paslus je ne puis le souffrir I... Vous êtes trop bonne. -^ Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement modeste qu opiniâtre?
"^ Elle parlait avec feu. Cependant sa langue
allait encore moins vite que sa main; de sorte que je vis presque aussitôt, malgré mes précautions trop vaines, tomber ma seconde jupe, hélas ! et c'était la dernière.
Au moins il me restait encore une sauvegarde^ le petit caraco, dont j'espérais n'être pas aisément dépouillé. Que d'entêtementi quelle sotte réserve I dit la dame irritée. Sans doute si j'étais hommOi
mademoiselle y ferait moins de façons. A peine avait-elle dit, qu*elle passa derrière moi, et sur-lechamp, d'un coup de ciseau rapide remontant de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit en deux l'infortuné caraco dont il lui devînt facile de m arracher les morceaux.
vous qui me lisez, jugez de ma peine 1 Vous voyez dlci la pauvre Fancbette trop succinctement vêtue, et d'autant plus embarassée, que l'unique voile qui lui demeure ayant élé naguère et trop longtemps promené dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidait à ma toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise qu'elle m'ordonna de passer. C'était là surtout l'opération que je redoutais, et pour comble de malheur, chaque instant la rendait plus pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement maladroite aura-t-elle jamais, en ce moment le plus critique de tous, la dextérité qu'il faudrait ponr cacher à des yeux clair voyants le jeune garçon trop visible? Je ne sais par quelle fatalité mon imagination jusqu'alors endormie se réveille plus ardente : elle m'électrise, elle m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore la
main prompte et légère, dont le regard me poursuit toujours, dont le tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, soudain produit en moi l'effet auquel je me serais le moins attendu, l'effet ordinairement favorable et maintenant malheureux, Teffet que, deux heures auparavant, Coralie n'osait plus espérer, même à l'aide du magnétisme. Que ferai-je donc? que vais- je devenir? par quel moyen garder mon secret ?
Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. Vous en rirez à mes dépens, n'importe. Comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il faut aussi vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas qu'il y eût rien de mieux à faire, j'eus la faiblesse de tourner le dos à l'ennemi.
Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoues que voilà d'étranges manières auxquelles on ne m'a point accoutumée.
Au ton dont ces paroles furent prononcées, je crus m'apercevoir que la personne outragée, loin de céder aux mouvements de l'impatience et de la colère, ressentait une joie maligne et ne m'épargnait pas l'ironie. Un coup d'œîl que je hasardai furtivement, me confirma dans cette idée. Je vis qu'on n'étouffait plus qu'avec beaucoup de peine de grands éclats de rire pressés de
s'échapper. Ce fut alors, et c*est encore à ma honte que je Favoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que depuis un grand quart d'heure j'étais pris pour dupe, que depuis un grand quart d'heure ma protectrice mystifiait tout à son aise un innocent jeune homme qu'elle avait l'air de croire une fille publique. Cette découverte me causa d'abord un dépit véritable; mais je me consolai presque aussitôt, pressentant bien la douce vengeance que me promettait ma mésaventure.
Ah ! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous n'êtes pas faite pour de telles incivilités. Oui, j'en suis sûr, vous ne devez pas être plus accoutumée à les sou£frir, que je ne le suis moi-même à me les permettre ; et c'est bien sincèrement que je vous en demande pardon. — Pardon! répéta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais si cela ne s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité? — Assurément non, répliquai-je, un peu étourdi du reproche. — Eh bien donc, reprit-elle avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une véritable o£fense...
Je ne lui laissai pas le temps d'achever, son air, ses discours, et surtout son maintien, où respirait une rare assurance, tout en elle se
réunissait pour étonner d'abord le plus'iqtrépide, mais ensuite pour donner du cœur au plus timide. Aussi me précipitant devant elle, dans cette humble et redoutable posture, si commode h Tamant, si menaçante pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus décidé, cette déclaration d'amour et de guerre : Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas longtemps, madame, Sans s'émouvoir, elle répliqua : Quoi que vous puissiez dire, je ne dois pas vous croire téméraire. D'ailleurs, je vous préviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole : ce sont les beautés faibles qui croient à toutes lea menaces.
La réponse était claire : il ne fallait rien moins que des effets à cette dame. Je ne pouvais plus raisonnablement douter qu'elle savait h peu près qui j'étais, que le danger de ma présence et de mon accoutrement si simple ne l'étonnait nullement; qu'enfin Iç chevalier d§ Faublaç pouvait sans indiscrétion, çt devait même se montrer.
On TaccuçiUit avec une grâce infinie. Son triomphe complet qe fqt disputé que justement autant qu'il le fallait. pour qu'il le pût trouver encore de quelque prix. Cependant j'étais au sein de la victoire, et sur le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui mêjne allait par-
lager, lorsqu'une importune voiture fit gdmir le pavé de la cour. Déjà le vicomtel dit mon inconnue; dépéehons-neus... dépéchons-nous d*ache ver cette plaisanterie.
Elle se dépéchait en effet; et comme si je n'avais pas eu moirméme quelque intérêt à me dépêcher, elle m^ forçait pour ainsi dire.
Orftee à ma promptitude, et surtout à la sienne, ce que Toriginale personne appelait notre plaisanterie, venait de finir; mais le tiers incommodé, à qui tout ceci n^eût peut-être pas paru très-plaisant, se faisait entendre assez près de nous; et ma fière protectrice, qui n'avait apparemment nulle envie qu'on sût de quelle manière elle plaisantait avec ses protégés, ne se bornait pas à réparer son désordre; elle me faisait signe de ramasser mes bardes éparses, et de me jeter dans un cabinet voisin.
Je venais de m'y précipiter, lorsque Hmportun cavalier, dont la trop prompte visite m'y reléguait, entra. Il est là qui change d'habits, lui dit-elle. — Sans le secours de votre femme de chambre! demanda-t-il. Elle répondit : S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous un tiers dans son secret?
Alors il Vînt à moi : c'était M. de Valbrun.
Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant. N'êtes-vous pas content du zèle que madame la barôtine de Fonrose a mis à vous servir? — Content? m'écriai-je; mais c'est, en vérité, trop peu dire. — Ah! je l'ai bien inquiété, votre cher Faublas, interrompit-elle en riant : demandez-lui ce qu'il en pense ; demandez-lui si je n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en moi qu'une fée secourable qui vient de vous enlever à des enchanteurs; et dès que vous serez rhabillé, venez respectueusement, en signe de reconnaissance, me baiser la main.
Tandis qu'elle parlait, je la regardais à travers une vitre. Son maintien avait tout d'un coup tellement changé, qu'il n'y régnait plus qu'une dignité froide, et le calme parfait de sa figure semblait annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne était excellente comédienne; mais quelque plaisir que je trouvasse à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pius lui donner qu'une courte attention. Tout cet accoutrement féminin dont il fallait m'affubler encore, ne me causait pas un léger embarras : c'était pour
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 4g
moi Touvrage sans fin ; je crois qu*il aurait duré jusqu*au soir, si madame de Fonrose n'était venue, sur Finvitation réitérée du vicomte, m*aider à Tachever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la complaisance jusqu'à réparer de sa noble main le désordre de ma chevelure. Elle me coi£fait encore, quand je m'écriai : M. de Valbrun, partons. — Pour aller où?— Voir Sophie. — Sophie est-elleà Paris? — Dans ce faubourg même, au couvent de***, rue***. — Tant mieux ; mais pour un instant modérez votre impatience, écoutez- moi; je dois vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me reste à faire. — Vous devez ! monsieur le vicomte! moi, j'aurais dû commencer par vous assurer de toute ma reconnaissance. — Êtes- vous jaloux de me le prouver? — N'en doutez pas. — Hé bien, faites-moi le plaisir de m'entendre. — De tout mon cœur ; mais partons. — Quelle pétulance! de grâce, écoutez-moi. — Ma Sophie...— Nous en parlerons tout à l'heure. Chevalier, au milieu de la nuit dernière, je suis revenu à ma petite maison, comme je vous l'avais promis. Justine, en me racontant ce qui s'était passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous. Ne sachant ce que vous alliez devenir, et voulant de-
5o SIX SEMAINES DE LA VIE
meurer à portée de vous donner quelques secours si loccasion s'en présentait, j ai pris le pafti 4e rester avee Justine. Cette petite, qui me paraît vous aimer beaueoup, était continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois dans la matinée elle a cru vous voir sous deux habits différents. Il y a deux heures enfin, elle m'a erié que la garde vous emmenait, qu'elle vous reconnaissait très-bieHy malgré votre nouveau travestissement. Aussitôt s'est mêlé dans la eohue qui vous suivait un fidèle émissaire, ehargé de revenir le plus tôt possible m^apprendro ee que vous seriez devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un jugement ténébreux venait d^epvoyer la prétendue Fanehette à Saint^Martin.
Aussitôt j'ai volé ches madame de Fonrose...
Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne pouvais que m'intéresser beaucoup au sort d^un jeune homme tel que vous. J'ai coum sur-le-champ vous récla^ mer à Tbôtel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat qui ordonnait votre liberté. -m^Madame, recevez tous mes remeiw cîment^... M. de Faublas, reprit le vicomte, écoutez^moi jusqu'à la fin. r» Sophie m*attend.ir« Bientôt nous parlerons d'elle, écoutez^moi jusqu^à la fin. Pendant que madame la baronne allait à
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. Si
la Police, je retournais au faubourg Sainte-Marceau» pour y prendre des informations : il n^ est plus question de Dorothée, on ne parle partout que du chevalier de Faublas.*^ Comment! déjà! T- Pouvez-vous en être étonné? La déclaration de je ne sais quelle sœur UraulQ, qui a, dit*elle, été maltraitée par les ravisseurs de la religieuse, ne prouvait riço contre vous; mais ce qui a tout découvert, c*est la plainte qu'à rendue certain M. de Floqrvac, qui dit avoir été attaqué daQS Fenclos des magnétiseurs^ par un jeune homme qui se sauvait en chemise et l'épée à la main; c ^st la résistance qu'a faite aux officiers de la Police madame Leblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la porte de son appartement que de l'ouvrir ; c'est enfin la déposition que s'est vue forcée de faire la vmie Fanchette, qut^ revenue dans son taudis, y nété interrogée sur faits et articles. Le concours de tant d'événements extraordinaires vous a trahi» les plus étonnantes aventures ont été misçsî ^ur le compte du plus étonnant jeune hommf « P^ms d0Ui: bfiurf s peut-être on ira vous chercher à Saint-Martin pour vous transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée, mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pa$, je suis tranquille sur tout le reste.
o ta.
Les amis du comte de la G**\ que Tun de vos seconds a tué, sollicitent vivement sa vengeance ; mais j'ai des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire. En attendant... — En attendant, je veux voir ma Sophie, dusse- je me perdre! — Vous vous perdriez sans la voir. — Sans la voir! — Si vous osez faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que la Police a de plus vigilants suppôts ne soit aujourd'hui sur pied : de grâce, attendez quelques jours. — Quelques jours! les jours sont des siècles! — Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d*État, et lorsqu'on vous aurait enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre maîtresse? — Elle est ma femme, M. le vicomte. La baronne nous interrompit : Chevalier, si tout ce qu'on dit d elle est vrai, je vous en félicite. — Très-vrai, madame; on chercherait longtemps avant d'en trouver une qui méritât d'être adorée comme elle... — Je vous crois. — Une qui fût plus digne de la tendresse et des respects de son heureux époux... Chevalier, reprit le vicomte, permettez... — Une qui..'. — De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi de ne pas vous exposer. — Hélas! je ne la verrai donc pas aujourd'hui! — Songez
que votre a£fairepeut maintenant s*arranger, mais que si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrais plus de rien. Chevalier, vous réfléchissez; eh bien? — Vicomte, vous me voyez pénétré de reconnaissance; dans un temps plus heureux, je n*en aurai pas moins, et je saurai Texprimer mieux ; c'est dés aujourd'hui vous en donner une preuve, que de me rendre à vos conseils. M. de Valbrun, réglez ma conduite, et j'obéirai. — Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher. Pourquoi monsieur ne resterait-il pas ici? dît aussitôt la baronne. — Parce qu'il n'y serait guère plus en sûreté, madame. — Vous croyez, vicomte? — Mais je vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous? — Moi, je ne vois pas trop... — Quoi! madame, après la démarche que vous venez de faire! — Oh! mais, vicomte... Vous m'étonnez, madame, répliquat-ilencore avec un peu d'humeur ; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier, je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis point jaloux* J'aime cependant, lui répondit-elle, le petit ton piqué dont vous le dites : il prouve que vous avez pour moi plus d'attachement que vous n'en vou-
drîez laisser paraître. Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle à manger, où nous ne resterons pas longtemps, et, pendant le dîner, chacun de nous trois voudra bien rêter aux moyens de sauver cet aimable cavalier, Tami de toutes les femmes et Famant de la sienne.
Madame de Fonrose me présenta sa maini dont s empara le vicomte plus prompt que moi ; nous allâmes nous mettre à table. La baronne^ qui n'était sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps en temps, rompit le silence par un grand éclat de rire. Le vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subite. Je vais vous lexpliquer dans le salon, répondit- elle en se levant. Je fus presque affligé de cette brusque incartade, car au vif appétit qui me restait encore, je sentais que f aurais fort bien achevé mon dîner.
Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place qui lui convient merveilleusement de toutes les manières. Une place ! s*écria le vicomte! — Une place, oui. Factotum femelle, elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez madame de LignoUe. — La petite comtesse? — Oui. — Une demoiselle de compagnie à la petite comtesse ! on en rira. — Qu'importe? vicomte; elle en veut une; celle que je vais
M donner en vaut bien une autre, je croit. •^ Mais à cause de M« de Lignolle..i «^ M. de Li^ gQoUcI Mi.dt Lignollt est uti fort vilaiii homme à qui l'éû veUx depuis longtemps. Une de mes iûtimes amies lui reproche des torts*., de ces torts qu'une femme ne pardonbe points Mademoiselle dli Portail, a)OUta li baronne eii se tournant refi nàbii je vous recoâimande la petite comtesse; elle est jeune et {olie« uil peu étourdie^ très-vive, im^ ^ielise à Texcès^ capricieuse aussi ; je lui connaiâ uae fantaisie qu*elle affectionné : sourent il lili arrive de vouloir €tre prude pebdant lîn quart dlieure; alors jeuadt la profonde ignorance dfe là vilîrgé la plus ineptô^ elle se refuse aux plaiAfln« tei'ies les plus ordinaires, et l'instant d'après vous Tentendez vous tenir^ d'un airtrès-indifférent^ un propos très-leste» Au reste, elle a des travers qui la perdroftt si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le mobde : perlonoe ne la rencontre nulle part) et peii dû gens ont le bonhèUr dé la trouvei" chez ellet H crois bien qbe ce vilain mari n'est pas fUché de cette éitonomiqiie retraité ) mais ce n^est j^s lui qbi Tei&ige) car c'est elle qui corn* mande. Mi de Faublas^ je vobs chai-ge de former cette enfant; songe? que c^est un effet qu'il faut mettre dabs la soeiét<i-- Ah I ma Sophie! ma-
dame la baronne, ma Sophie ! — Oui, oui, votre Sophie! fripon non moins fortuné que dangereux, si le bruit public ne m'a pas trompé sur votre caractère et sur vos talents, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je ne vous dirai qu'un seul mot sur son sot époux. C'est un homme épais, mal fait dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer qu'une qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux Muses ; il est du nombre de ces petits beaux esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs qui croient aller au temple de Mémoire par des quatrains périodiquement imprimés dans les papiers publics. Il raffolera de vous, si vous prenez la peine de déclamer contre la philosophie moderne et de deviner des énigmes. Voilà, madame, dit M.deValbrun, un portrait fait de main de maître; je reconnais le pinceau d'une femme offensée. Vicomte, répondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce fût moi qui eusse à me plaindre de lui. Maintenant, je le jurerais, répliqua-t-il; mais' aussi de quoi vous avisiez-vous?
Je les interrompis tous deux pour leur faire
cette observation : au Keu d'être femme chez la comtesse, ne puis-)e pas être femme ailleurd? Serait-il impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le couvent de ma Sophie? Aujourdïiiji, répondît le vicomte, le péril serait extrême ! et puis, le moyen de rester? La baronne Tinterfompit ! attendez, car je m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez Tîdée d^un projet dont le succès est infaillible. Demain, oui (Jemaîn, je vous le promets, j'irai mol-même au couvent de Sophie m'înformer sll n*y aurait pas une chambre... — Pour une jeunc^veuve de vos amies qiie vous vous chargeriez d'amener aprèsdemain, madame la baronne? — Après-demain, non, mais â la fin dç la semaine. — O ma Sophie!... Ne sautez donc pas! me dit madame de Fonrose^ vous allez vous décoiffer. Elle ajouta : j'admire ce stratagème autant que je l'approuve ; on ne croira jamais que ce fût un mari qui s'en avisât. Madame, 4ît le vicomte, nous pouvons partir, il fai^ nuît; maïs croyez vous que roa(Jaime de LignoUe prenne sa demoiselle de compagnie dès ce soir? — Oui, monsieur, j'en fais mon affaire. — Et M. de Lignolle ne s'opposera ^pînt à cette fentaisie de sa femme? — Vous savez que
monsieur n'a pas de volonté quand madame a III; 5
parlé; vous savez bien que quand la comtesse a prononcé le fatal je veux, il faut que le comte veuille. Partons, chevalier, ajouta-t-ellc , vous vous nommerez mademoiselle de Brumont.
Nous descendîmes; comme je montais dans la voiture, je vis qu'on plaçait une malle derrière : elle renferme votre trousseau, me dit la baronne. Je priai le vicomte de me venir voir chez madame de LignoUe le lendemain; il me promit quil s*y rendrait à l'entrée de la nuit pour mlnformer de ce que madame de Fonrose aurait fait. Alors je me penchai à son oreille, pour lui faire cette confidence : Je crois madame de B*** revenue chez elle... Justine ne pourrait-elle pas lui faire passer de mes nouvelles et me donner des siennes? — Soit, je Fen chargerai. C est-à-dire que madame de B*" vous intéresse encore? — Non, de la manière dont vous lentendez; non, parole d'honneur ; mais je suis très- impatient de savoir comment le marquis l'aura reçue. «— Je m'arrangerai de manière à pouvoir vous le dire demaifi.
M. de Valbrun, quoiqu'il prétendit n'être point jaloux, ne nous quitta qu'à la porte de Thôtel du comte.
M. de Lignolle était chez madame quand on nous annonça. La baronne, en me présentant à la
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comtesse, lui dit : je vous amène cette jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualités nécessaires aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorez. Elle lit, écrit, et cause bien. On la loue d avoir fait d*exellentes études, mais c*est là son moindre mérite. Je lui connais des inclinations honnêtes, des goûts tout à fait louables, et surtout ^des talents solides qu on a rarement dans un âge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne croyez pas que j'exagère, comtesse ; bientôt vous deviendrez Tintime amie de votre aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un vrai trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez. Je vous en remercie d'avance, reprit la comtesse ; sur votre recommandation, je n'hésite pas. Plusieurs de mes amies voudraient bien avoir des demoiselles de compagnie comme celle-là, reprit la baronne ; mais f ai senti que je vous devais la préférence, et puis il faut tout dire, c'est un présent que j'ai voulu faire à M. de LignoUe.
La comtesse renouvela ses remercîments à la baronne, et lui dit que dès ce soir... Dés ce soir! interrompit le comte, attendez donc. — Monsieur, je n'attends pas. — Mais... — Point de mais, monsieur. Il y a trois jours que je demande une demoiselle de compagnie ; et s'il fallait que
j'attendisse encore, je tomberais malade. — Si dans le monde on trouve ridicule... — Que m'im* porte, monsieur? — On vous blâmera, madame, car... ~ Je savais bien qu'il nous arriverait un de ces car dont vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout quand vous me contrariez. Monsieur, dès ce soir mademoiselle,., — Mais madame, je vous observe... — Oh! que je suis malheureuse I — Je vous observe que si,,^ La comtesse irritée prit une attitude fière, regarda M. de LignoUe avec majesté, et du ton le plus impérieux, lui dit : je le veux. Puisque vous le prenez ainsi, madame, répondit le comte, il faut bien que cela soit ; que ne vous expliquiezvous tout d'un coup. Madame la baronne permettra seulement que j'examine un peu sa protégée, car souvent on parle de bonnes études, et Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu de ces petits messieurs qu'on me vantait comme des prodiges ! Ils avaient remporté tous les prix de l'université, et ne savaient seulement pas trouver le mot d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été, si on les avait priés d'en faire une!... Mademoi* selle, je ne doute pas que vous soyez instruite, car... votre figure... vos manières... Comment vous nommez- vous, mademoiselle? *— De Bru-
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 6i
mont, monsieur. — Vous n*êtes pas philosophe, j'espère? — Non, monsieur, je suis honnête fille. — ^ Belle réponse! mademoiselle, superbe 1 superbe I vous êtes de bonne famille, apparemment? — Monsieur, je suis noble. — Bon ! encore cela I boni Je vois que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous êtes arrivée ici dans un moment précieux; quand on vous a ^ annoncée, je limais le dernier vers de ma charade... Ho ! c'est que c'est une vraie charade cellelà I... Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherches le mot.
Il est certain que, pour le trouver, il me fallut une sagacité peu commune. M. le comte n'était pas heureux dans l'art des définitions, mais en revanche, chaque expression, grâce à la place qu*il lui donnait, devenait une énigme. Elle Ta ma foi devinée ! s'écria-t-il. Preuve qu*elle est bien faite, la charade! Baronne, vous avez raison, c'est une fille vraiment étonnante! Monsieur, je suis fort aise, répliqua madame de Fonrose, que vous la trouviez telle ; mais c'est surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre ainsi. D'honneur, répéta-t-îl, une fille étonnante! elle vient de deviner ma plus belle charade!... une charade dont le plan seul m'a coûté cinq jours de
méditation!... une charade dont jai travaillé le style pendant neuf jours et demi!... Enfin, j'ai changé dix-huit fois le premier vers... Oui, dixhuit fois. Je faisais des variantes en dormant. — Comme Voltaire, M. le comte. — Ah! mademoiselle! Voltaire n*a jamais fait de charades, et puis c'était un philosophe. Revenons à mon ouvrage, comment le trouvez-vous? — Très-saillant, monsieur, et plein de charmantes antithèses. — De charmantes... Vous nommez cela des antithèses? Je savais bien que je faisais des antithèses, moi !... je n'ai pourtant pas achevé ma rhétorique ; mais voilà des choses que certaines gens n'ont pas beé soin d'apprendre. Cest la nature qui donne des antithèses... Mesdames, cela s'appelle des antithèses. Point du tout, monsieur, répondit la comtesse» entièrement occupée de ce qui lui disait la baronne, cela se nomme des bêtises. — Comment I madame, des bêtises? — Oui, monsieur, ces petits coussins que nous mettons sur nos hanches pour relever et faire bouffer nos jupons, s'appellent des bêtises. Ah! madame, s'écria-t-il, quelle réponse ! Il revint vers moi : tenez, mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour vous, car d'honneur, vous m'étonnez, mais les femmes sont bien petites avec leurs chiffons! Quand vous aurez
gagné la confiance de la comtesse, ajouta t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts solides, chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades et des antithèses... — Laissez-moi faire, M. le comte, que j'aie seulement le bonheur de lui plaire... — Vous lui plairez! — Croyez-vous? — Vous lui plairez, j'en suis sûr. — Hé bien! je lui apprendrai beaucoup de choses. — Dont elle ne se doute pas, je vous en donne ma parole, et vous me rendrez un véritable service, dont je serai très-reconnaissant. — Vous avez trop de bonté, monsieur, une autre vous remercierait, mais je suis tenté de vous en vouloir. Ailleurs j*ai quelquefois occupé la place que vous m'invitez à prendre chez vous, et jamais mari tfeut besoin de m'exciter à remplir auprès de sa femme des devoirs que je ne m'imposerais point, si l'exercice m'en paraissait désagréable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant à vous, toujours désintéressés, je vous jure. — Revenons à mon ouvrage : vous le trouvez?... — Surprenant! d'une simplicité!... sublime! Mais, monsieur, comment faites-vous?... D'abondance, interrompît-il ; mes plus longs vers ne me coûtent pas quinze jours de travail. Pour la mesure, je compte sur mes doigts; la rime, je la prends
Gooj^Ie
dans le dictionnaire de Rîcbelet; «t la rai^oa, je l'attends pendant trois semaines, s il le faut : aussi mes vers sont très-faciles. -^ Et vos cha^* rades ont le mérite d'être faites en bouts-rîméSi -*- Justement, chaque poSte a son faire, et voilà le mien,-' Vous ne me disiez pas ceUf-^Diâulre! c'est mon secret ! — Il est mal gardé, M. le comte» presque tous les beaux-esprits du jour le possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules que chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre or* gueiileusement modeste de mes fantaisies, mes souvenirs^ mes essais^ mes délassements^ mes ca* priées^ mes loisirs^ etc. ; lisez les petites chansons de société, dont ils régalent leuf^ amU aux bon« Jours de fête, et qu'ensuite ils adressent à la postérité dans ces almanachs prétendus poétiques qu*oa achète au jour de l'an pour les oublier avant la mi janvier ; lisez les ariettes de nos grands opéras^comiques, de nos petits opéras lamenta^ blés; lisez les doux madrigaux de nos comédies à la mode; lisez nos odes germaniques ^ nos épouvantables tragédies; lisez. M, 1« comte, vous verrez que tout cela se fait à peu près à votre manière, et que la poésie moderne a sur Vautre l'avantage d'être toute en bouts-rimés.
Je vis qu'il prenait un air sérieux • ^t je lui
rendis sa belle humeur en Faccablant d'éloges. Là, sérieusement, reprit-îl bientôt, ma charade vous a séduite} et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer cela? — Assurément, et comptez, monteur, sur la reconnaissance publique*
Il prit une plume, et sous le mot mal-propre, il écrivit : par M» Jean-^Baptiste^Emmanuel-Fré* déric^Loui^'Chrysostôme-'Joseph, comte de LignoUe, seigneur des*** et du*** et de***, lieutenantcolonel du régiment de***, en garnison à***, che* valier d^ Tordre royal et militaire de Saint- Louis, à Paris, rue*"% hôtel de***-
QjOQil monsieur, vos noms, vos titres et votre demeure I -^ Mademoiselle, c'est Fusage*.. làr... vous lires cela dans le Mercure de la semaine prochaine»
Le comte, enivré de mon approbation, alla dire à la baronne qu elle verrait bientôt quelque chose de sa façon dans les papiers publics ; ensuite il s'adressa à la comtesse : Madame, vous pouvez pfondre mademoiselle de Brumont; je vous certific^ moi, que vous en serez três-satlsfaite ; je vous la donne pour une fille rare, dont on ne connaît pas tout la mérite. Vous pouvez la prendre, vous le pouvez. Monsieur, répondit la comtesse, je suis fort aise que vous soyez de
mon avis; maïs déjà c'était une affaire arrangée. M. de Lignolle revint à moi, et me tirant un peu à l'écart, il me dit bien bas : Mademoiselle de Brumont, j'ai une grâce à vous demander. — Monsieur, parlez. — Je ne puis douter que vous n'ayez de bonnes mœurs, puisque vous êtes noble et ennemie des philosophes; mais tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des aventures galantes, et les répète. — Fi donc! monsieur. — Bon! vous me comprenez :
je désire que vous n'ayez jamais de ces sortes de conversations avec la comtesse. — Cela n'est pas facile, monsieur, car les jeunes femmes... — Oui î aiment en général à causer de mille fadaises qui leur gâtent l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du monde ! et je vous supplie d'éviter cela, tant que vous le pourrez I — Monsieur, je suis franche, je ne puis vous répondre... — Tâchez, j'ai de bonnes raisons pour vous en prier. — Je le crois, monsieur. — D'ailleurs, vous n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande réserve. — Je n'en suis pas fâchée. — Et puis ses lectures sont choisies, elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui instruisent. Point de romans! par exemple, point de romans! car dans tous ces
maudits ouvrages, il y a de Tamour. — Oui, ces messieurs nous assomment ! c est une chose bien désagréable! — Mademoiselle, chez moi pas plus d'amour que de philospohie ; car, tenez, la philosophie et lamour...
La baronne, qui se levait pour s'en aller, interrompit le comte et me fit perdre le très-beau parallèle que j'allais entendre. Mademoiselle, me dit madame de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une maison fort agréable, où tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'à compter de ce moment-ci vous appartenez à madame la comtesse; qu'il s'agît non-seulement d'exécuferses volontés ; mais encore de prévenir ses désirs; et qu'enfin, dussiez-vous, même en certains points, désobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire à madame. Je crois que ce ne sera pour vous une chose ni désagréable ni difficile ; il y va de votre honneur de justifier l'opinion très-avantageuse que j'ai conçue de vous : efiforcez-vous donc de mériter, le plus promptement possible, les bontés d'une aussi charmante maitresse,et souvenez-vous bien que je lui cède tous mes droits.
Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste protectrice me donna un baiser sur le front et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la
comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle insistait pour que je restasse; mais un je le veux de madame lui ferma la bouche. La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement quelle m'avait destiné; c'était une espçce de cabinet pratiqué au fond de sa chambre à coucher* Le comte me souhaita plusieurs fois le bon soir d'un ton très affectueux, et madame de Lignolle^ en me donnant un baiser sur le front, me dit avec beaucoup de vivacité : bonne nuit, mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez- vous?
Me voilà seul et je respire enfin ; je me trouve dans une maison sûre, où probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis près de quatre jours, que de périls m'ont environné! combien d aventures, d'inquiétudes et de plaisirs^ depuis plus de quarante-huit heures!... Des plaisirs! des plaisirs loin de ma Sophie!... loin d'elle! heureusement l'espace qui nous séparait se trouve beaucoup diminué. Plus de soixante lieues étaient entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq cents pas tout au plus. La même enceinte nous renferme, nousrespironç pour ainsi dire le même air... hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à Theure) et cette nuit encore, dans
un songe imposteur, je n*embrasserai que son image J et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa couche solitaire! M. de Valbrun, venez demain, comme vous me Tavcz promis; venez, car si vous me manquez de parole, dès le soir je pars seul; à tout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je m*enivre du plaisir de la voir, du plaisir de récompenser sa tendre sollicitude et de consoler sa douleur... Oui, j'irai, je .chercherai le péril, j'afifronterai les regards ennemis?.*. Oui! trop heureux mille fois de payer de ma liberté quelques instants de volupté suprême, je ne me plaindrai pas de mon sort, si Ton ne m'arrête qu'au retour.
Oui, j'irai! la comtesse ne me retiendra pas... Elle est jolie pourtant, la comtesse I... une petite brune» d^une grande blancheur! toute jeune! de la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le petit dragon!.., A-t^^Ue de Tespritî aime-t-elle son mari? Mais à quelles idées me livre mon imagination toujpurs prompte! Est-ce donc pour m'occuper de ces bagatelles que j ai demandé à la comtesse la permission de me retirer! O mon père! applaudissez- vous d'avoir un fils qui vous aime! c'était pour s'entretenir avec vous que Faublas quittait une jolie femme! et Faublas ne sen-
tait que le plaisir de pouvoir enfin vous donner de ses nouvelles.
Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entière la lettre tendre et respectueuse.
Mon père,
a Peut-être en ce moment m*accusez-vous d'in- » gratitude et de cruauté ; je vous ai délaissé dans » cet asile que vous embellissiez pour moi ; mais » vous nignorez pas quelle passion consume un » cœur que vous avez fait trop sensible; vous )) n ignorez pas de quel coup Fa frappé Finconce* » vable attentat d*un homme qui se disait notre » ami. Mon père, en vous quittant, je me pro- » posais un prompt retour, le chagrin que vous » aurait causé mon absence devait être bientôt » effacé; ma femme, au contraire, gémissait » comme moi dans les tourments d'une séparation » que pouvait rendre éternelle le désespoir de » Tun des deux amants. Mon père, il est vrai que » loin de vous je n*existe qu a demi ; mais je n*au- » rais pu vivre loin de ma Sophie.
» J*ai su qu'elle était à Paris, j'ai volé. Mon » père n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne » m'eût point permis de braver les dangers qui » m'attendaient sur la route. Aucun des malheurs
l'ifhi
» que je craignais ne m*est arrivé; mais j*ai couru » plus d*un péril que je n'avais pas prévu. Depuis » trois jours que je suis dans la capitale, voici le » premier moment de ma liberté ; je le consacre à » celui qui serait ce que j*ai de plus cher au monde, » si ma Sophie n'existait pas.
» Je comptais retourner vers vous, mon père, » et je vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez » craindre à Paris que les dangers qui me me- » nacent, e^bientôt il n'y en aura plus pour moi. » Je me suis déjà fait des amis puissants, qui, » réunis aux vôtres, assoupiront, je crois, ma mal- » heureuse alSfaire. D'ailleurs, j'espère sous trois » jours au plus tard me réfugier dans un lieu sûr. » Revenez, de grâce ; revenez, je vous en conjure. » Qu'il sera beau le jour où le chevalier de Fau« » blas et sa femme embrasseront leur père chéri !
» En attendant que j aie ce bonheur, daignez
• m'écrire un mot pour me tranquilliser, voici
• mon adresse : la veuve Grandval, au couvent
• de***, rue***, faubourg Saint-Germain. Mon
• père, figurez-voui ma joie, votre réponse me » trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez » promptement ; mon père, écrivez.
» Js suis avec un profond respect, etc.
» P. 5. Il m'a été jusqu'à présent impossible
G oqgl^
» de voir ma chère Adélaïde; j'enverrai à son cou- » vent aussitôt que je le pourrai. »
Maintenant que faî cacheté cette lettre, et que j*ai mis l'adresse à M. de Belcour, quil me soit permis d'examiner un peu mon petit appartement. Cette porte donne. dahs la chambre à coucher de la comtesse ; cette autre, sur un escalier dérobé qui descend dans là cour. Elle est commode, ma petite chambre! s! dans la nuit il me pi^enaît fantaisie d'aller visiter madame de Lignolle? Je n'en ferai rien; va, sois tranquille, ma Sophie... Couche-t-îl avec elle, M. de Lignolle f... Que m'importe? Quelle idée me vient là!... le grand mal, après tout! je n'y mets pas un vif intérêt... c'est simplement la curiosités. . oui, mais cependant cela me tourmente, je voudrais savoir si les époux font lit à part... je ne vois qu*un lit dans la chambre h coucher de madame ; mais il est grand, et il se pourrait que monsieur n'eût pas son appartement séparé... comment faire pour mVn instruire? Parbleu! guetter le moment et régarder par le trou de ma serrure... Bon ! il n'est que sept heures ; ils ne souperont pas avant dix» ils ne se retireront point avant minuit; j'attendrais là dnq heures d'horloge t.. . je meurs ^e fatigue.. « ma foi, non. Ma charmante femme, je ne m'occuperai
DU CHEVAUER DE FAUBLAS. y3
que de vous, et la preuve, c'est que je vaîs me coucher.
Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien, que le lendemain madame de Lignolle fut obligée de me faire appeler, pour que j'assistasse à son lever.
Comment avez-vous passé la nuit, mademoiselle de Brumont? me demanda t-elle avec vivacité. — Parfaitement bien; et madame? — J'ai mal dormi. — Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillants. Je vous assure que j'ai mal dormi, répondit elle en souriant. — C'est peut-être la faute de M. le comte. — Comment cela?... répondez donc, mademoiselle, comment cela? — Madame... — , Expliquez-vous, je veux savoir... — Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-être déplu par cette plaisanterie, pourtant innocente. — Point du tout; mais je ne l'entends pas, expliquez-la-moi, et dépêchez-vous, car je n'aime pas à attendre. — Madame... — Mademoiselle, vous m'impatientez.
Parlez, je le veux. — Madame, je vais vous obéir. Il est vrai que M. le comte atteindra bientôt la cinquantaine ; mais madame la comtesse est toute jeune, je crois. — J'ai seize ans. — Il est vrai que M. le comte paraît d'une santé bien faible ; mais madame la comtesse est jolie. — Sans compliiii. «
Qpo^
ment, le trouvez- vous? — Je ne fais sûrement que répéter à madame ce qu elle a coutume d'entendre. — Vous êtes tout à fait polio, mademoiselle de Brumont. Mais revenons à ce que vous me disiez d'abord, — Volontiers, Il est vxai que M. le comte est le mari de madame ; m^is il n y a pas longtemps que madame la comtesse est sa femme, je pense. — Il y a deux mois. — J'ai conclu de tout cela que M. de Lignolle, encore amoureux de sa charmante épouse, avait pu... — Hé bie^l dites donc ce qu'il avait pu. — Venir cette nuit chez madame. -^ Jamais monsieur ne vient chez moi la nuit, — Ou bien hier au soir, y rester un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la comtesse. — Me tourmenter ! à quoi bont — Quand je dis la tourmenter, j'entends lui faire ces caresses qui sont trè«permises entre deux époux. — Quoil ce n'est que celai quoi! vous aussi, vous croyez que je ne dormirais pas de la nuit, parce que le spir mon mari m'aurait embrassée ckiq ou six fois ! je ne sais par quelle manie tout le monde me tient ce singulier propos I
 ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet de toilette, et me dil qu'elle allait bientôt revenir. Resté seul, je mi^
mis à réfléchir sur la conversation que nous venions d*avoir ensemble. Cette femme m*étonne! aurais-je mal joué Fembarrasf s'amusait-elle à mes dépens? Non, elle parlait sérieusement; elle avait Tair de Tinnocence, c'était le ton de la candeur... Quoi donc! une jeune personne, après deux mois de mariage, se pique-telle de n'ctre pas plus instruite à certains égards que deux mois auparavant? Elle était si claire, cette phrase : cest peut être la faute de M. le comte l Pourquoi sobstiner à ne pas l'entendre? Est-ce une manière polie qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne lui plaisait pas? J'en doute. Impérieuse et vive comme elle est, elle m'eût simplement dit : cela me déplaît; et tout au contraire c'est elle qui exige une explication difEcile, que j'hésitais à lui donner, dont elle affecte encore de ne pas saisir le véritable sens, et après laquelle, du ton le plus neuf, elle me fait cette équivoque réponse : Vous croyez que je ne dormirais pas de la nuit, parce que le soir mon mari m aurait embrassée cinq ou six fois l Ma foi, madame la comtesse, comment l'entendezvous? J'avoue qu'à mon tour je m'y perds; j'avoue que je ne puis concilier • ensemble votre état de nouvelle mariée, vos airs de vierge et
VOS discours ou trop innocents ou trop libres. Madame de Lignolle, prompte à me tenir parole, revint bientôt dans un déshabillé trèssimple, passa dans son boudoir, où elle me pria de la suivre, et demanda le chocolat. Nous allions déjeûner quand M. de LignoUe accourut en criant : non, non, je ne ferai point de grâce, je serai inexorable. Hé bon Dieu ! dit la comtesse, quelle colère ! jamais je ne vous ai vu dans cet état : qu'y a-t-il donc? — Ce qu'il y al madame, une chose affreuse ! — Comment I — - Cette nuit, vous dormiez tranquille, un séducteur était auprès de vous ! — Vous ne rêvez que séducteur, monsieur ; mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est. — Sans moi, sans le hasard qui me Fa fait découvrir... — Ce hasard-là ne m'a rien découvert à moi. — Le malheureux vous ravissait rhonneur. — Quoi! l'aurais- je souffert? ou ne m'en serais-je pas aperçue t — Fiez-vous désormais à ceux qui se disent...— D'ailleurs, pourquoi le mien, plutôt que le vôtre, monsieur? — A celix qui se disent vos amis. Ce sont de prétendus amis qui vous l'ont donné. — Quoi?
quoi? qu'est-ce? — Qui vous ont répondu... — Monsieur... — De sa sagesse... — Voulez-vous enfin... — De sa conduite...— Vous expliquer...?
— De son honnêteté. — - Oh ! je perds patience!
— Et qui...
Le comte, dont j'observais tons les mouvements, loin de m'adresser directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colère lui arrachait, ne me regardait même pas, et peut-être ignorait encore que j'étais là. Cependant quelques-unes des réflexions malhonnêtes semblaient tellement applicables à ma situation présente, qu'il s*en fallait beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de LignoUe, bouillante d'impatience, venait de se lever brusquement, avait pris au collet son mari tout étonné, et le secouant avec force, elle lui disait : vous m avez mise hors de moi, monsieur; il est inconcevable que depuis une heure vous vous fassiez un jeu... Expliquezvous, je le veux. — Hé bien, madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration secrète je me suis avisé d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre; en la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure ouverte, j'approche, je lis, un livre affreux, madame I... le plus dangereux, le plus abominable des livres ! un ouvrage philosophique!... — Ah! nous y voilà. — Le discours sur Torigine de Vitiégalité parmi les hommes.
Désor]!nais rassuré sur mon compte, je me per«
mis d'interrompre M. de LignoUe, et de lui demander ce qu'il y avait de commun entre Thonneur def femmes et ce traité de Tine'galité des hommes. — Oui, oui, s'écria là comtesse, apprenez-nous cela. Ce qu*il y a de commua, madame, repondit le comte avec beaucoup de chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se lira publiquement chez vous I tous vos laquais deviendront philosophes, et vous ne tremblez pas! — Que pourrait-il en arriver, monsieur? — Des désordres de toute espèce, madame. Un laquais, dés qu'il est philosophe, corrompt tous ses camarades, vole son maître et séduit sa maîtresse. — Séduire! toujours séduire! avec quoi, monsieur, et pourquoi? — Aussi je viens de faire maison nette dans Tantichambre. — • Vous congédiez tous nos gens? — Oui, madame. -^ Je n'entends pas cela, monsieur. Si l'un deux est vraiment coupable, renvoyez-le, j'y consens. — Je les renverrai tous, madame. — Non, mon* sieur. — Tous sont déjà perdus; il ne fautqu'une demi-heure à un philosophe. — Monsieur, finirez-vous de m'étourdir ainsi? — Oni^je Vavoue^ quand je vois entre les mains de mes gens les Pensées philosophiques, ou le Dictionnaire philiy sophique, ou le Discours sur la vie heureuse f ou
Al^.
le Discours sur Vorigine de V inégalité parmi les hommes, etc, je suis irès-effrayé^ et, je ne me crois nullement en sûreté dans ma maison.
Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour te première fois sans doute, M. de LîgnoUe osait lui désobéir, l'impatiente comtesse venait de se jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante fureur, elle frappait la terre de ses pieds, se mordait les mains, et de temps en temps criait comme une folle. Insensible à son comique désespoir, lo comique anti philosophe continuait toujours :
Combien de malheureux de cette classe ta philosophie de ce siècle ria-t elle pas pervertis l Elle a produit plus de crimes, et de suicides en tout genrâi que jamais dans aucun temps Finfortune et la misère rCen ont fait commettre. Je pourrais, en condamnant ses opinions et plaignant ses erreurs^ être Vami dun homme partisan de la fausse philosophie ; mais rien ne pourra m'engager à garder des laquais philosophes (1).
MoDBicur, décria la comtesse avec beaucoup de
(1) Voyez un gros livre intitulé la Religion considérée; c'est i'ouvrsge d'une femme qui n'est pas du tout philosophe. ^^
Gooçk
8o SIX SEMAINES DE LA VIE
fierté, vous garderez pourtant ceux-là, car je le veux. A ce mot décisif, le bon époux, comme atterré, perdit sa fureur passagère, et répondit très-modérément : Puisque vous le voulez, madame, il faudra bien que je le veuille; mais du moins permettez quelques observations... Faitesm^en grâce, monsieur, interrompit-elle, et que je ne sois pas obligée de répéter que je le veux. Fort bien! madame, répliqua-t-il en secouant la tête, fort bien ! cela sera ; mais vous verrez, vous verrez les suites. Tous vos gens vous donneront des leçons ; il n'y en a pas un, j*en suis sûr, qui ne soit déjà philosophe dans Fâme; par conséquent, vos laquais deviendront ivrognes, malpropres, insolents, maladroits; votre palefrenier estropiera vos chevaux ; votre cocher écrasera les passants; votre cuisinier manquera ses sauces; votre maître d'hôtel renversera les plats sur la nappe et sur vos habits; votre frotteur brisera vos meubles; vos fournisseurs enfleront leurs mémoires; votre intendant vous volera; vos femmes de chambre trahiront vos secrets ou vous calomnieront, et votre demoiselle de compagnie fera un enfuit chez vous.
Il partit et fit bien; j'aurais été filchéderife aux éclats devant lui.
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 8l
Tandis qu'il nous montrait dans lavenir des malheurs imaginaires, un malheur rdel venait de nous arriver ; le chocolat s'était refroidi. Jugez de mon chagrin à moi, qui, la veille, après un dîner trop court, avais encore été me coucher sans souper, et la cruelle comtesse parlait de renvoyer le déjeuner à l'office. Mademoiselle de Brumont, tremblant qu'il n'en revînt pas, le reversa proprement dans la chocolatière, qu'elle fit mettre auprès du feu, dans le boudoir même. A la bonne heure, dit madame de Lignolle; et faisons une lettre en attendant qu'il soit réchauffé.
Cette lettre était pour une chère tante qui avait élevé son enfance. Nous fîmes à peu près trente lignes de compliments respectueux, à quoi nous ajoutâmes vingt lignes de souvenirs tendres, et encore vingt-sept lignes de confidences enfantines; je crus que cela ne finirait pas. Désolé de voir qu'il fallait entamer la quatrième page de l'interminable épître, je me permis d'observer à madame la comtesse que le chocolat devait être chaud. Je le crois, répondit-elle; mais finissons cela d'abord.
Il est bon de vous faire remarquer tout ce qui augmentait l'embarras de ma situation vraiment douloureuse. Une malheureuse femme de cham*
bre, que je ne pouvais me résoudre à regarder en face une seconde fois, tant elle était laide, rôdait sans cesse autour de la cheminée. Il y avait dans la constitution générale de cet individu je ne sais quoi de philosophique qui me faisait trembler pour le déjeuner; un secret pressentiment aussi m avertissait de sa maladresse, et ses mouvements continuels me donnaient de continuelles distractions.
Madame de LignoUe dont la lettre n*avançait pas, s'étant aperçue plusieurs fois de mes inquiétudes mal déguisées, finit par me demander avec humeur si quelque chose ne me chagrinait pas. Au moment où l'impatiente maîtresse me faisait cette question, la fatale chambrière, en farfouillant dans Fâtre, couchait la chocolatière sur la cendre. Je vis le désastre, la plume échappa de mes mains, mes mains et mes yeux se portèrent vers le ciel, ma tête fut jetée en arrière par un mouvement presque convulsif, peu s'en fallut que je ne tombasse à la renverse. Ah! madame!
m'ccriai-je, le chocolat! le chocolat! et la comtesse, si vive alors qu'il ne fallait pas l'être, trop douce maintenant quelle eût dû se fâcher, la comtesse ne jeta qu'un coup d'œil du côté de la cheminée, ramena sur moi son regard serein, et
parodiant un héros (i) dans son imperturbable tranquillité, avec un sang-froid de glace, elle m'adressa cette réponse à jamais mémorable : Hé bien ! mademoiselle» qu'a de commun le chocolat avec la lettre que je vous dicte?
Emporté par mon désespoir, je lui répondis }e ne sais qpoi d'assez peu mesuré. Cette vivacité sympathique ne me déplaît pas trop, répliquat-elle; puis s'adreFsaût à l'indigne servante, elle ajouta : Dites à l'oiffice qu'on en fasse d'autre et qu'on nous l'apporte. Cet ordre généreux porta jusqu'au fond de mon âme le baume de la consolation ; je sentis mes forces renaître, mes idées revenir, mon style se ranimer; et madame de Lîgnolle m'aidant, je finis par dire une infinité de jolies choses à la chère tante.
La lettre est achevée, je ferme le secrétaire, je vois le déjeuner revenir. On apporte une petite table, deux tasses sont placées l'un vis-à-vis de l'autre, le liquide restaurateur est versé, la comtesse vient de s'asseoir, je vais prendre ma place vis-à-vif d'elle, je touche au moment heureux I...
(i) Tout le monde connaît ce mot de Charles XII à l'un de ses secrétaires : Hé bien ! qu'a de commun la bombe fitec la lettre que je vous dicte t
mais, ô revers plus insupportable que le premier! un malencontreux laquais apporte une lettre, la comtesse aperçoit le timbre. BasançonI dit-elle. Elle pousse un cri de joie, se lève impétueusement, et frappant de ses deux cuisses à la fois la table trop légère» elle me fenvoie sur les deux jambes. Écoutez le cri que je pousse, et ne croyez pas que ce soit la douleur de ma légère blessure qui me Tarrache ! contemplez ma consternation profonde, et ne croyez pas que je regrette ni le petit meuble démantibulé, ni les porcelaines brisées, ni la chocolatière bossuée, ni mon plus beau jupon gâté; non, je ne vois que le chocolat coulant à grand fiots sur le parquet. Pendant que je reste immobile, la comtesse, le corps à demi-courbé, les yeux fixés sur le papier chéri, les mains tremblantes, la parole entrecoupée, lit:
a Tu conçois, chère petite nièce, que j*ai eu » tant de plaisir à élever, combien j*ai sou£fert de » ne pouvoir venir à ton mariage; mais enfin le » parlement de Besançon m*a jugée, j*ai gagné » mon procès, je pars, j*arrive aussitôt que ma » lettre, j'arrive le i5.
Le i5 ! c'est aujourd'hui, s'écrie la comtesse, et tout en baisant le papier précurseur, elle continue : ô bonne nouvelle! ô ma chère tante! je vais
VOUS voir, et j'en suis charmée! A Finstant j'aperçois sous un fauteuil un débris précieux, je m'élance, je le saisis, je le baise et je lui dis : ô bon petit pain ! ô secourable reste ! désormais mon unique espoir, je te tiens, et j'en suis ravi !
Cependant je vais m*asseoir dans un petit coin, oiï je dévore mon insuffisante proie, tandis que madame de LignoUe, tour à tour relisant et rebaisant sa lettre, fait dans son boudoir mainte et mainte gambades.
Enfin elle sonne un laquais : Saint-Jean, dites au suisse que je suis aujourd'hui chez moi pour madame la marquise d'Armincour seulement.
Puis elle se retourne vers moi : mademoiselle de Brumont, je vous ai dérangée de bien bonne heure ; mais vous pouvez maintenant disposer du reste de la matinée. Je fis à la comtesse une profonde révérence, qui me fut poliment rendue, et j'allai m'enfermer dans mon petit appartement. Le lecteur sait à peu près tout ce que je pus dire à ma chère Adélaïde, à qui j'écrivis.
Comme je cachetais la lettre fraternelle, arriva chez moi la laide femme de chambre qui venait me coiffer par ordre de sa maltressç . Maudit visage bourgeonné, tu ne vaux pas le déjeuner que tu me coûtes» et dont tu as la couleur! Vaus con-
cevez qu'étant naturellement poli, je ne fis pas cette réflexion tout haut. Si vous me connaissez, vous devinez aussi que docile et prudent au même degré, je livrai ma tête et fermai les yeux. Il faut pourtant rendre justice à la pauvre Jeannette : disgraciée de la nature, elle avait eu recours à Tart; je lui trouvai la main assez légère et le coup de peigne moelleux; mais combien les talents acquis valent moins que les dons naturels! combien dans ce moment je regrettai ma petite Justine!
Jeannette, quand elle eut fini ma coiffure, ne m'offrit pas ses services, et je ne fis aucune tentative pour la retenir. Voyez cependant si c eût été Justine! Justine serait restée, sans attendre que je l'en priasse : d'abord elle aurait peut-être un peu retardé ma toiletta ; mais avec quelle promptitude ensuite nous aurions regagné le temps perdu ! avec quelle intelligence l'adroite friponne eût présidé à larrangement difficile des cinq cents babioles qui composent un accoutrement féminin presque complet I II fallut me charger seul du pénible soin de m'habiller en femme de la tête aux pieds, yop heureux encore d'en être venu à bout, après y avoir mis plus de temps et de réflexion qu'une petite fille bien paresseuse que
l'on force, dans une matinée d*hiver, à s'endtmancher, pour aller avec sa bonne maman à Toffice paroissial.
Cependant, trois heures allaient sonner, la marquise était arrivée, M. de LignoUe, apparemment toujours fâché, nous avait fait dire qu'il dînerait en ville: un domestique annonça que nous étions servies. A table la jeune comtesse m'accabla d attentions^ et la vieille tante me prodigua les compliments. Leurs questions quelquefois embarrassantes, mes réponses souvent équivoques, leur crédulité, ma confiance, les louanges dont je payais leurs éloges, tout cela peut-être mériterait d'être rapporté; mais je me sens pressé de raconter le plus intéressant.
O Muse de Thistoire! étonnante pucelle qu'ils ont si souvent violée, déesse éloquente et véridique qu'ils font mentir avec si peu d'adresse, fille respectable et sage, par laquelle ils nous transmettent tant d'impertinentes folies, auguste Clio, c'est vous que j'invoque 1 Puisque vous savez tout^ je n'ai pas kesoin de vous di/e que de toutes les aventures qui ont amusé mon ardente jeunesse, celle que je vais à présent raconter, n'est point la moins folle; aussi le galant récit que j'en dois faire me cause-t il une véritable inquié*-
tude. Où trouver la gaze en même temps légère et décente à travers laquelle il faut que la vérité se laisse entrevoir presque nue? Je blesse Toreille la moins délicate, si je dis le mot propre; et si j'adoucis l'expression, je la dénature. Comment donc, sans outrager la pudeur de personne, satisfaire la curiosité de tout. le monde? O chaste déesse ! jetez un regard de pitié sur le plus embarrassé de vos serviteurs; pour le secourir, descendez du ciel, entrez dans sa chambre, et conduisez la plume qu'il vient de tailler.
Fort bien, mon enfant, dit madame d'Ârmincour à madame de LignoUe; mais à présent que nous sommes libres, parlons des choses essentielles. Es-tu contente de ton mari? Mais oui, madame la marquise, répondit-elle. — Qu'appelles-tu madame la marquise ? crois-tu que je te saluerai d*un madame la comtesse? Bon, quand il y a du monde; mais entre nous! Va, tu es l'enfant que j'ai élevé, mon enfant chéri; dis ma tante, et je dirai ma nièce. Réponds-moi^ comptes-tu bientôt rtit donner un petit neveu ? — Je ne sais pas, ma tante. — Cest-à-dire, tu n'en es pas sûre. — Je ne sais pas, ma tante. — Tu n'aperçois donc pas dans ta santé ces changements... heim? — Plaît-il, ma tante? — Tu n'as pas eu
fek^.L
quelques absences? — Des absences! est-ce que fe'taîs sujette à avoir des absences? — Non pas quand tu étais fille; mais depuis que tu es femme!
— Hé bien! les femmes deviennent-elles folles?
— Folles! il est bien question de folie! cela ne porte pas au cerveau, dans ce cas-là, ma nièce.— Que me demandez-vous donc, ma tante! — ' Je demande... }e demande... pourquoi donc affecter?.. Mademoiselle de Brumont ne doit pas te gêner, elle est ton atnée; une fille de vingt ans, quoiqu*elle soit sage, nignore plus certaines choses. — Je ne vous comprends pas, ma tante,
— Ma nièce, trouvez-vous mes questions indiscrètes? — Non, sûrement; parlez, ma tante, parlez. — Écoute, mon enfant, si je m'en mêle, c'est par intérêt pour toi. D'abord, si Ton m'avait crue, tu n'aurais pas épousé M. de Lignolle; fêle trou* vais trop vieux. Un homme de cinquante ans... Je sais bien qu'à cet flge-là, M.d'Armincour était un pauvre sire... mais enfin on prétend qu'il y en a... Dis-moi, le comte remplit-il son dévoir?— Oh! M. de LlgnoUe fait tout ce que Je veux. ~ Tout ce que tu veux!... et tous les fours? — ^Touf les jours. «"^ Je t'en félicite, ma nièce, tu es fort heureu$e... Ah çà, mais pourtant, ma petite, il faut prendre garde,..— A quoi, ma tante? — Il faut