XII
ménager ton mari. — Comment? — Comment !
ma nièce. Il ne faut pas vouloir trop souvent.. « Vouloir quoi? ma tante. — Ce dont il est ques* tion, ma nièce. — Mais il me semble qu*il n*est question de rien, ma tante. — De rien ! tu appelles cela rien, toi I tu ne sais donc pas qu*à Tâge de M. de LignoUe, aller ce train-là, c'est s*épuiser«
— S'épuiser ! — Sans doute. Il y a des fatigues que les femmes supportent, mais auxquelles les hommes ne résistent pas. — Des fatigues? — Assurément, et puis vos âges sont très-diflférents, ma nièce. — Mais que fait l'âge?... — Cela fait tout, ma petite,et ne va pas tuer ton mari.— Tuer mon mari! — Oui, le tuer, mon enfant; il n'est pas rare de voir les hommes en mourir. — Mourir de quoi, ma tante? — De cela, ma nièce. — De cela I de faire les volontés de leurs femmes I
— Oui, ma nièce, quand les volontés de leurs femmes sont infinies.— Eh bien! M. de LignoUe ne s'en porte pas plus mal. — Tant mieux, ma nièce; mais, je vous le répète, prenez-y garde, parce que cela ne durerait pas. — Je voudrais bien voir!... Vous riez, ma tante? — Oui, je ris^ avec ton je voudrais bien voir! Qjue ferais-tu, je t'en prie? — Ce que je ferais! je lui dirais que^je le veux. -- Ah I voilà du nouveau !— Vous ctoy^
que je n'oserais pas ! Cela m'est arrivé déjà plus d'une fois. — Et cela t'a réussi? — Certainement. Quand M. de LignoUe hésite, je me fâche. — Ah ! ah! — Quand il refuse, je commande. — Et il obéit? — Il murmure, mais il s'en va, — Mais s*il s*en va, il ne fait donc pas ce gue tu veux? — Pardonnez-moi, ma tante. — Il revient donc? — Il revient ou ne revient pas, que m'importe? — Comment!,.. — Pourvu qu'il obéisse... — Mais... — Et que je sois la maîtresse... — Mais... — De faire tout ce qui mq plaît. — Ah çà, ma nièce, il y a donc une demi-heure que nous nous parlons sans nous entendre? Savez-vous bien que cela m'impatiente ? — Comment, ma tante ! — Eh oui, ma nièce, je vous dis blanc, vous me répondez noir ; il semble que je vous parle hébreu. — Ce n'est pas ma faute. — Est-ce la mienne? Je vous fais la question la plus simple, et vous pa« raissez ne pas Comprendre ! Quand je parle des devoirs de M. de LignoUe, j'entends ses devoirs de mari. — Fort bien, ma tante. — Et quand vous me répondez qull fait vos volontés, je crois que vous voulez dire vos volontés de femme... — Justement, ma tante. — De femme mariée. — Sans doute, ma tante. — D'une femme jeune, vive» et qui aime le plaisir. — Précisément, ma
tante. — Ainsi, vous m'entendiez? — Oui, ma tante. — Et vous répondiez à ce que je vou5 demandais? — Oui, ma tante. — Vous répondiez que M. de LignoUe remplissait son devoir de mari?— Oui, ma tante. — Tous les jours? — Oui, ma tante. ~ Eh bien, ma nièce, je trouve cela fort étonnant; et fort heureux. Mais, mon enfant, je te le répète, il faut user de ta raison; ton mari n*est pas jeune, et tu le tueras. — Voilà ce que je n'entends pas, ma tante* — Comment! vou$ n'entendez pas qu un homme de cinquante ans ne peut, sans exposer sa vie, satisfaire une très-jeune femme dont les appétits sont immodérés? — II ne s'agit pas d'appétits, ma tante, -** Les désirs, si vous voulez.— Et qui vous dit que mes désirs sont immodérés? — Vous même, ma nièce, puisque vous prétendez que vous devez être la maîtresse sur ce point. — Hé bien,/ ma tante ? — Et que tqus les jours vous forcez votre mari à faire une sottise. — En vérité, ma tante, je vous trouve aujourd'hui d'une humeur I — Voilà bien les jeunes femmes ! quand on les contrarie sur cet article... — Ma tante, voulez-vous... — Elles ne voient que cela de bon dans le monde. —Voulez-vous, ma tante... — Cela seul est pour elles le souverain bien. — Voulez vous me forcer
à quitter la place? — Je conviens que c'est une des grandes douceurs de la vie. — Oh! que je m'impatiente I — Oui, oui, ma nièce, je n'ignore pas que vous êtes très-vive; mais enfin je suis votre mère, il faut m'écouter. — Mon Dieu! — Non pas, non pas, retenez et écoutez-moi : je veux que vous me promettiez de ne plus obliger M. de LignoUe à faire tous les jours ce que vous appelez votre volonté. — Hé pourquoi donc, ma tante, me laisserais-je gouverner un jour plutôt qu un autre! — Le beau raisonnement! ma nièce. — Pourquoi ne ferais-je point aujourd'hui ce que ;ai fait hier} — Mais avec cette belle manière de calculer, ma nièce, il n*y aurait pas de raison pour que cela finît jamais. -^ Cest aussi comme je Tentends ; je prétends bien que cela ne finisse pas.
— Que répond-elle donc? — Vous direz tout ce que vous voudrez, ma tante, je ne soufifrirai pas que mon mari me manque. — Voyez Técervelée I
— Ni qu'il me mène ! — Mais quel galimatias !
— Non, je ne lempêche pas de se conduire à sa manière. — Elle perd la tête! — Mais quil me laisse de mon côté faire tout ce qui me plaira, — Comment! de votre côté! cela ne se peut pas. Ce n'est qu'avec son mari qu'une honnête femme... — Avec lui quand cela me convient; avec un autre,
si cela m'arrange mieux. — Fi! ma nièce, quels principes ! — L'essentiel est qu'il ne me gêne en rien. — Ma nièce, je ne vous comprends pas. — Et que je fasse en tout ma volonté. — Ma nièce, vous voulez donc que je m'en aille? — Ma tante, vous voulez donc que je quitte la place? — Cela est insupportable! — Cela est désespérant! — Conduisez-vous par mes conseils, ma nièce. — Parlez-moi raison, ma tante, je ne suis plus un enfant.
Toutes deux s'étaient levées, tontes deux se fâchaient. Cependant, aux questions très-claires de la tante, la nièce avait fait, avec tant d*inno* cence et de vérité, des réponses si ingénues, si équivoques, si extraordinaires, que je commençai à soupçonner d'étranges choses. J'essayai de calmer madame d'Armincour en lui disant : il y a tout lieu de penser, madame, que madame la comtesse n'est pas infiniment heureuse dans le sens que vous l'entendez, et maintenant je gagerais qu'elle est aussi loin de mériter vos reproches, que de les comprendre. Vous croyez? repliqua-t-elle; hé bien, questionnez-la mademoiselle de Brumont, et voyons si vous en pourrez tirer quelque éclaircissement. Je m'adressai à la nièce : Madame la comtesse permet-elle... Elle m'inter-
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. gS
rompît vivement : Très-volontiers, mademoiselle.
M. de Lignolle couche -t-il dans Tappartement de madame la comtesse? — Non. — Jamais? — Jamais. — Ycntre-t-il la nuit? — Jamais. — Y vient-il le matin? — Oui, quand je suis levée, — S'enferme-t-il dans la journée avec madame la comtesse? — Non. — Le soir, reste- t-il un peu tard chez madame la comtesse? — Après le souper, cinq minutes tout au plus. — Ces cinq mi^ nutes, à quoi les emploie-t-il? — A me dire bonsoir. — Comment dit-il bonsoir à madame la^ comtesse?— En m'embrassant. — Comment embrasse-t-il madame la comtesse? — Comme on embrasse; il me donne quelques baisers. — Où cela, madame la comtesse? — Dame! où cela se donne. — Mais encore? — Sur le front, sur les yeux, sur le menton. — Voilà tout? — Voilà tout. — Absolument? — Absolument. Que voulezvous de plus? — Hé bien ! madame la marquise, qu'en pensez-vous ?
Je pense, répondit-elle, que cela serait bien incroyable et bien affreux I... Elle courut promptement à madame de Lignolle : Dis-moi, ma nièce, es-tu femme ou fille? — Femme, puisque je suis mariée. — Es-tu mariée? — Certainement, puisque M. de Lignolle m'a épousée. — Etes-
gS SIX SEMAINES DE LA VIE
vous sûre, ma nièce, qu'il vous ait épousée? — Je vous le demande, ma tante I — Où t'a-t-il épousée î
— ATéglise. — Et pas ailleurs? — Est-ce qu'on épouse ailleurs, ma tante? — Dis-moi, ma petite, le jour de tes noces... Va, je suis bien fâchée de n'avoir pas pu me trouver à Paris le jour de tes noces.. • je me défiais de ce monsieur de Lignolle et de ses cinquante ans... il m'avait bien Tair de n'avoir pas le sens commun... j'avais très-expressément recommandé qu'on te donnât du moins quelques instructions préliminaires... Dis-moi, ma chère enfant, la nuit de tes noces que t'est il arrivé?— Rien, ma tante. — Rien I mademoiselle de Brumont, la nuit de ses noces il ne lui est rien arrivé ? Pauvre petite î ajouta la bonne tante en pleurant, pauvre petite 1 que je te plains ! Mais réponds-moi... la nuit de tes noces ne s'est-il pâs mis au lit près de toi, ton mari ? — Oui, ma tante.
— Hé bien ! après ? — Après, ma tante, il m'a souhaité une bonne nuit et il s'en est allé. — Et il s'en est allé I il* s' en est allé ! répétait la marquise, qui fondait en larmes; il s'en est allé! Ahl ma charmante petite nièce, ta jolie figure ne méritait pas cela I — Bon Dieu 1 ma tante, vous m'inquiétez I — Pauvre enfant 1 la voilà vierge encore* après deux mois de mariage ! quel sort ! quel sort
cruel^l — En vérité, ma tante, vous me faites peur! expliquez -vous. — Mon enfant... je ne puis... je ne puis... ma douleur me suffoque... Vous, mademoiselle de Bnunont, qui vous exprimez avec tant de facilité, dites-lui... ce que c*est... expliquez-lui comment... vous n'êtes pas ignorante comme elle, sans doute?... Vous devez savoir... — A peu prés, madame la marquise; j*en ai entendu parler, et puis j*ai lu de bons livres. — En ce cas, faites-moi le plaisir de la mettre au fait. — Madame la comtesse permetelle? Elle me répondit que je lui rendrais service.
Je ne me le fis pas répéter. Je lui dis... mais je le lui dis parce qu*elle ne le savait pas. Or donc, à vous qui le savez, je ne vous le dirai pas.
Quoi! reprit madame de Lignolle, émerveillée de ce quelle venait d'entendre; quoi! vous ne plaisantez point! — Je ne prendrais pas cette liberté avec madame la comtesse. — Quoi ! ma tante, tout ce que mademoiselle de Brumont vient de dire est vrai ? — Très-vrai, ma nièce, et cette ainaable fille t'a expliqué tout cela, comme si elle n'avait fait autre chose de sa vie. — Ainsi, depuis deux tnois, M. le comte aurait dû m'épouser de cette manière, ma tante? — Oui, ma pauvre en-
fant, depuis deux mois, M. le comte finsulte. — Il in*insulte? — Oui; tu ne sens pas cela? — Ma tante, je vois seulement qu*il a perdu beaucoup de temps. — Il t'insulte, ma nièce. Négliger tes charmes, c'est leur faire outrage, c'est dire qu'ils ne méritent pas d'être subjugués. Te laisser vierge, c'est te faire sentir, de la façon la plus cruelle, que ta fleur ne vaut pas la peine qu'on se donnerait à la cueillir. — Ah ! ah ! — Te laisser vierge, ma pauvre petite, de toutes les humilia* tions auxquelles une malheureuse femme puisse être exposée, tu éprouves aujourd'hui la plus grande. — Il n'est pas possible ! — Trop possible ! ma chère enfant, trop possible. Te laisser vierge, c'est te déclarer qu'il te trouve bête, maussade, dégoûtante. — Grand Dieu!... ma tante, vous n'exagérez pas î — Demande, ma petite, demande à mademoiselle de Brumont.
Aussitôt je pris la parole, et m'adressant à la jeune femme outragée : Assurément, par cet abandon que je ne conçois pas, M. le comte signifie très-positivement à madame la comtesse qu'elle est laide... — Laide! il en a menti. Je ne cache pas mon visage; ainsi... — Qu'elle n'est pas bien faite... — Il en a menti. Voyez ma taille, est-elle mal prise? — Qu'elle a le bras carré... — Il en a
LajamlDe ^i osée! il e.ri a mônti, vcver
menti. Attendez que j'ôte mon gant. — Un grand vilain pied.., — Il en a menti. Me voici déchaussée... — La jambe grosse... — Il en a menti.
Voyez. — La gorge plate... — Il en a menti. Regardez. — La peau rude... — Il en a menti. Tâtez. — Le genou cagneux... — Il en a menti.
Jugez vous-même.
J*aimais la manière franche et décisive dont la comtesse repoussait les imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisais à faire parler. Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une justification très-facile emporterait cette femme si vive, f ajoutai : c'est lui dire enfin qu'elle a quelque difformité secrète. Un geste expressif que fit madame de Lignolle, un geste aussi prompt que sa pensée, m'annonça qu'elle allait encore donner la preuve justificative en même temps que le démenti formel. Madame d'Armincour aussi devina très-aisément lé dessein de la comtesse, et malheureusement pour moi, qui le trouvais louable, elle accourut assez tôt pour en empêcher rentière exécution. Va, ma chère amie, ce n'est pas la peine, dit-elle à sa nièce; moi qui depuis ton enfance ne f ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et mademoiselle de Brumont s'en rapporte à toi. Au reste, il ne faut pas non plus te fâcher si fort...
— Ne pas me fâcher 1 — Ton mari.,. — Est un impudent menteur...— N*est peut-être pas si coupable... — Un insolent.... — Que nous Fimaginîons d'abord. — Un lâche... — II se peut qu'une longue indisposition... — Ma tante» il n'y a pas d'indisposition de deux mois. -^ Ou quelque chagrin domestique...—- Point de chagrin pour un homme trop heureux de m'épouser. — Ou quelque grand malheur... -^ Oui, le progrés de la philosophie.— Ou quelque travail important... — • Des charades. Tenez, îna tante, ne le défendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je conçois maintenant toute l'indignité de sa conduite, et dés qu'il rentrera... dès quil rentrera, laissez-moi faire... il s'expliquera, il me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de l'outrage... il m'épousera sur l'heure, ou vous verrons.
Cependant le jour commençait à tomber. Ce ne fut pas sans peine que j'obtins de la comtesse un moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte m'apprit qu'un homme sûr, chargé d'aller à l'hôtel de B**% remettre à madame la marquise elle-même la lettre de Justine, avait rapporté cette réponse : Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n étais pas tranquille sur le
BU CHEVALIER DE FAUBLAS. lOi
sort de la personne dont elle me donne des nouvelles. Dites qu*elle peut continuer de m'instruira de la situation des affaires de cette personne, à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous pouvez ajouter que M. de B***, qui d'abord m'avait assez mal reçue, vient de reconnaître ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret, elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque peut m'en féliciter.
M. de Valbrun ajouta : madame de Fonrose est maintenant allée au couvent de madame de Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que nous avons fait. Après avoir re* mercié le vicomte, comme je le devais, je lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande poste. Il voulut bien, en me quittant, m'assurer qu'il allait tout à l'heure faire lui-même les deux commissions. Fatale lettre à M. de Belcour 1 n aurais*je pas dû prévoir tous les chagrins que tu pouvais me causer!
Maintenant je me demande pourquoi mademoiselle de Brumont, sans avoir en tête d'autre projet déterminé que celui de se rapprocher de Sophie, sentit pourtant, en rentrant dans l'appartemoitde la jeune comtesse, quelque déplaisir
d y retrouver la vieille marquise? Cest qu'apparemment, comme tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les inexcusables torts dont Thymen se rend journellement coupable envers la beauté, le chevalier de Faublas, entraîné mîalgré lui, ne faisait qu'obéir à Fimpulsion de son gépie. Je me demande aussi pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant sur moi des regards dont tous mes sens étaient émus, ne montrait pas un vif empressement à retenir chez elle, le reste de la soirée, madame d'Armincour, d'ailleurs si chérie? C*est qu'ils existent en effet ces atomes inhumainement rejetés par nos philosophes modernes, ces atomes sympathiques, qui tout d'un coup partis du corps brûlant d'un adolescent vif, et dans la même seconde, émanés des nubiles attraits d'une jeune fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent pour ne faire bientôt des deux individus doucement attirés, qu'un seul et même individu. C'est qu'il agissait déjà sur la gentille brune, le charme dont était possédé le joli garçon; c'est que déjà guidée par les puissants rayons de la bienfaisante lumière que j'avais fait luire à ses yeux, et plus encore par cet instinct naturel à tout le beau sexe^ dont le tact, en cer-
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taines matières surtout, et dans certains cas, est à la fois délicat, prompt et sûr, madame deLignoUe se sentait intérieurement avertie de la nullité d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquait nuit et jour, et que machinalement elle pressentait en moi celui qui pouvait pleinement punir Tof* fense et dédommager Toffensée. Je me demande encore pourquoi madame d'Armincour, quoique favorisée de son antique expérience, ne parut pas s'apercevoir qu'elle était de trop, et s'obstina, malgré ks fréquentes distractions de sa nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour de M. de LignoUe. C'est que les vieilles gens furent de toute éternité spécialement destinés à gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses désirs contrariés devinssent plus ardents, et que les plaisirs obtenus malgré les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle à mes propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. Plus d'une fois j'ai cru m'apercevoir que, dès qu'une femme entrait pour quelque chose dans mes raisonnements, elle brouillait toutes mes idées. De là vient que souvent, quand je voudrais moraliser, je plaisante; de là vient que souvent je déraisonne, au lieu de philosopher.
Quoi qu'il en soit, madame d'Armincour nous honora de sa présence à souper. Elle me parla beaucoup de la province où elle avait élevé sa nièce, de son bon château qu'il ne fallait réparer qu'une fois par an, de ses beaux biens que son concierge faisait valoir, de ce concierge qu'elle nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans offenser personne, me parut être celui de ses gens qu'elle connaissait le mieux. Je crois qu'il eût été question du bon André jusqu'au lendemain matin; mais à minuit passé la voiture du comte se fit entendre. Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus jdésagréable, cria M. de LignoUe en entrant; vous savez bien ma belle charade?... Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise d*Armin«cour, ma tante. Le comte, un peu surpris, cornmença pour la marquise un long compliment, qu'elle n'écouta pas jusqu'au bout. Bonsoir, dit-elle brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère Éléonore(i). Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espère qu'enfin je souhaiterai le bonjour à madame la comtesse de LignoUe.
(i) Cétait le nom 4e fille de la comtesse.
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Adieu, monsieur, dit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle lui fit en sortant une de ces révérences froides que les femmes réservent pour certains hommes qu'elles n'estiment point. Vous savez bien ma belle charade? reprit le comte des qu'elle fut partie... Mademoiselle de Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer chez vous.
J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière ma porte, et prêtant l'oreille ayec la plus grande attention.
Vous savez bien ma belle charade ? reprit encore M. de Lignolle. Madame l'interrompit de nouveau : Il ne s'agît pas de cela, monsieur, on ne se marie pas pour faire des charades, mais pour faire des enfants. — Comment! madame...
— Comment! monsieur, était^e à moi de vous l'apprendre? Comment! si ma tante et mademoiselle de Brumont ne m'avaient pas instruite, je serais donc restée fille ! — Madame, vous ne m^entendez pas. Je savais tout comme un autre quel devoir... — Vous le saviez, monsieur! Si vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas! Il est donc vrai que vous me trouviez laide? Il est donc vrai que depuis deux mois je suis l'objet de vos mépris?... Où allez-vous, monsieur?
io6 SIX SEMÂÎNEâ DE LA VIE
Jentendis madame de LignoUe courir à la porte et la fermer.
Vous ne sortirez pas d'icL rtionsieut** que voui n'ayez réparé vos outrages. "^ Mes outrages? *- Oui, vos outrages. Je sais tout, monsieur; en ne m'épousant pas^ vous m avez insultée ; mais vous m'cpouserejs! vous m'épouserez tout à l'heure Iw« Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce n'est pas uil grand hial pour vous^ j'eftpére^ Au reste, c*est votre devoir : qu'il vous soît agréable ou noQi remplissez-le; je le veux et je vous l'ordonne* — * Mais, madame.^ ^^ Point de mais, monsieur; je vous trouve encore bien impertinent. Croyez-vous que je ne vous vaille pas?. «. On vous donnera une femme jeune et jolie pour lui faire des chara«desl.«^ Vous me ferez un enfant, monsieur.*»
voui m'en fereis un ! vous me le ferez ! vous me le ferez tout à Iheurel.é. tout à l'heure lé «. icil«bA là!.;, à cette place là!
La comtesse venait de le prendre par la main et de le conduire derrière les rideaux. Â travers le trou de ma serrure, je voyais Hur le parquet, dans un petit espace que laissait découvert le lampassê devebtt trop courte vedeva quattrd piedi groppati*èk La loro positura, che tion era piû dubbia» mi dava ben* la e^oscere che *1 Lignolo otteaeva.
od era 8ul punto d*ottencre il pcrdono délie sue colpe.
Quel personnage je fais là cependant ! que le rôle d'observateur est, en ce cas, humiliant et pénible 1 Ah ! tante bavarde autant que maudite, pourquoi n'avez -vous pas voulu vous eti aller plus tôt? Hé bien I chevalier, qu'est-ce donc que tu dis i toi-même? Quoi I tu désespères de ta fortune! va^ mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne ^abandonne pas t va, Faublas n'est pas fait pour remplir, dans une aventure bizarre et galante, uti emploi subalterne ; écoute cô que dit la comtesse, et fais un saut de joie.
Pardon, monsieur, peut-être que j'ai tort, peutêtre qu'en effet, ma tante et mademoiselle de Brumont ne m'ont voulu faire qu une mauvaise plal-^ santerie. Je comptais vous învitef à passer chc2 moi la nuit entière; maïs vous prendriez, je le vois, bien des peines inutiles ; je croîs que C'est vous rendre service que de vous engager à Vous retirer dans votre appartement. — Madame, je vous demande le secret; jespère qu'une autre fois je serai plus heureux. — Une autre fois! reste à savoir si je voudrai.». — Madame, dans tous les cas, je compte sur votre discrétion.— Monsieur, je ne prometi rien. -^ Madame. .4
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— Monsieur, je vous prie de me laisser libre. Elle venait d'ouvrir la porte qu'elle referma,
dès qu'il fut dehors. Aussitôt je sortis de ma chambre et volai dans la sienne : Ah ! madame, que je suis aise !... Pourquoi donc cette folle joie t interrompit-elle. — Madame, vous ne pouvez concevoir... Mademoiselle, interrompit-elle encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous faire une juste idée de ce que c'est que M. de LignoUe, vous sauriez qu'entre lui et moi tout à l'heure, il n'a pu rien se passer dont on doive se réjouir et me féliciter. — Rien dont je doive me rejouir I madame, et que diriez-vous si je vous avouais que c'est votre peine qui fait ma joie ? — Ce que je dirais, mademoiselle. •« — Que diriezvous, si je vous apprenais que le sort toujours juste a conduit chez vous un vengeur! — Un vengeur ! — Si je vous déclarais que vous voyez à vos pieds un jeune homme... — Un jeune homme!
— Qui vous aime... — Qui m'aime ! — Un jeune homme plein de tendresse pour vous, et d'admiration pour vos charmes ! — Vous êtes un jeune homme ! et vous m'aimez! — Ah ! ce n'est pas de l'amour, c'est... — Mademoiselle de Brumont»
êtes-vous bien sûre d'être un jeune homme 9 — Jolie comtesse, en vérité je ne puis avoir là-des«
sus aucune espèce de doute. — Hé bien, venez, venez, vengez-moi ; épousez-moi tout de suite; je le veux! je vous l'ordonne! — Ah! vous navez pas besoin de me Tordonner, ah ! charmante Éiéonore! je ne demande pas mieux.
Elle avait raison d'être fâchée contre son mari, j'avais raison d'être content de M. de Lignolle. Ce M. de Lignolle avait si peu fait que tout me restait à faire; mais dans les entreprises de la nature de celle-ci, les obstacles ne sont pas faits pour abattre un courage éprouvé; le mien s'accrut par les difficultés, et bientôt quelques sourds gémissements, à la fois douloureux et tendrez, annoncèrent mon triomphe prochain, dont l'heureux instant fut marqué par un dernier cri: triomphe vraiment délicieux, où le vainqueur, dans Tivresse du succès, s'applaudit des transports du vaincu charmé de sa défaite I victoire la plus douce de toutes, à quiconque, au sein de son propre bonheur, sait jouir encore du bonheur d'autrui !
Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la comtesse ; aussitôt que la parole lui fut revenue, elle me demanda qui j'étais. Préparé à cette question toute simple, qu'une femme moins vive m'eût sans doute adressée plus tôt, je ne fis pas attendre la réponse : charmante Éléonore, on m'appelle le
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chevalier de Flourvaç. Mes parents injustes, uniquement jalouz d assurer une grande fortune à mon aîné barbare, m'ont voulu forcer à me faire génov^ain... Ils voulaient vous faire moine!
s'écria- t-elle ; mais vous n'auriez jamais épousé personnel oh! que c'eût été dommage! — Aussi, ma jeune amie, quelque chose me disait sans cesse que je n'avais pas la moindre vocation pour ce métier-là. Assurément je ne devinais pas que le destin propice me réservait l'avantage peu commun de consommer un mariage qui ne serait pas le mien ; mais je sentais confusément que j'étais né pour épouser. Je me suis donc échappé du couvent où Ton me tenait renfermé. Mon ajni, le vicomte de Valbrun, indigné de la lâcheté de mon frère et de la cruauté de mes parents, m'a recueilli, m'a conseillé ce déguisement, m'a fait chercl^er un asile plus sûr que sa maison; et chaque jour je rendrai grâce au hasard favorable qui m'a conduit auprès d'une femme jeune, jolie et vierge. Le sort ne m'a pas favorisé moins que toi, mon cher Flourvac, répondit la comtesse en m embrassant, tu me tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parents soient morts. — Quel engagement vous prenez là, ma chère Éléonore ! mon père est encojpe jeune,.. — Tant mieux, mon ami, nous de-
DU CHKVALIER DE FAUBLAS. lll
fleureront» ensemble plus longtemp». Reste» avec moi jusqu a ce que tous vo» parents soient morts, restez, Flourvoc, je le veux.
Peadant que je faisais à madame de LignoUe rindispensable mensonge que vous venez de lir«, je l'aidais à dépouiller des véteiponts incommodes do{)t je ne Favais pai débarrassée d*abord, tant elle m'avait paru presséed'etre vengée, tant j avais |ugé convenable la prompte exécution de ses ordres formels)
A présent, lecteur, parlez sans déguisement, n'auriez^vous pas quelque envie de prendre ma place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où je suis avec elle?
Je ne vous dirai pas tout à fait comment fy passai lef plus douces heqres de ma vie ; mais je vous dirai biea à quels souvenirs enchanteurs j'y livrai» pour quelques instants, ma fugitive pensée. Prés de Taimable disciple que je formais, je me rappelai le maître plus aimable qui m avaitform^. ILà comme id, aujourd'hui comme alors, des événements inattendus et peu communs, préparant mon bonheur, m avaient, presque sous les yeux d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dan^ les bras de sa vive moitié! je mo trouvais, à a plaee de M. de Lignollc, enseignant à la jolie
comtesse les premiers éléments de Tauguste science que j'avais apprise de la belle madme de B***, sous les auspices du marquis. Mais, hélas ! des deux femmes rares que m'avaient données mon étoile singulièrement propice, l'une déjà m'était ravie, l'autre bientôt se verrait abandonnée... Quelle honte cependant ce serait pour moi, si je quittais ma gentille élève, sans avoir parfaitement achevé son éducation ! Quel maître plus favorisé du hasard put jamais s'applaudir d'une écolière supérieure à madame de LîgnoUeî Charmante enfant, sujet précieux, chez qui se trouvaient réunis les moyens séduisante et les dispositions heureuses ! que d'attraits elle m'offrit ! que de docilité je lui trouvai! combien d*intelligence et de feu ! quelle[adresse et que d'activité ! la même nuit, je vous le jure, vît commencer et finir son instruction complète; et cette nuit sera toujours comptée dans le nombre de mes plus courtes nuits.
Le jour ne devait pas tarder à paraître, quand tous deux enfin, lassés, nous nous endormîmes. Lorsque je me réveillai, ma montre marquait midi: Grand Dieul M. de Valbrun m'attend-il patiemment depuis huit heures du matin?... Je q^uittai sans bruit la comtesse qui dormait pro-
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fondement; et presque nu que j'étais, je courus à ma chambre» j'ouvris la petite porte de l'escalier, je ne vis [personne : ô ma Sophie!... heureuse* ment je vis dans ma serrure un petit papier qui de'bordait. Le vicomte, avec un crayon rouge, avait griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à déchiffrer.
« Je frappe et vous ne répondez pas. Oii êtes* » vous, mademoiselle de Brumont? que faftesa vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle » agréable nouvelle je vais porter à la baronne ! à » deux heures je reviendrai; madame la comtesse » sera-t-elle levée à deux heures?
Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma place auprès d'elle. Le regard qu'elle me lança me parut encore «plus vif que tendre; j'eus lieu de croire que la douce caresse dont elle l'accompagnait, n'était pas tout à fait désintéressée; j'entendis, avec de fréquents soupirs, quelques mots à demi prononcés. Tout cela, suivant moi, voulait dire que mon écolière attendait sa dernière leçon. Qui de vous, messieurs, l'eût refusée, pouvant la donner encore? Je la donnais donc, lorsqu'on frappa rudement à la porte de la chambre à coucher. Je quittai brusquement le poste que j'occupais, et je me préparais à sortir du lit de la com-
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tedse; mm elle me fit signe de rester à ses côtés, et d une voix ferme elle demanda : Qui va là 9 C'est pioi, r<5pondit monsieur de UgnoUe, ne vous Uvez vous pas aujourd'hui ? «-^ Pas encore, monsieur. Tw II est tard cependant, madame, — * Oui, monsieur; mais je suis occupée. ^ A quoi, madame? — Monsieur, je compose. — Qui vous apprend à composer? ^*« Mademoiselle do Brumont. -^ Je voudrais bien assister à la leçon. — Cela ne se peut pas, monsieur, vous ne feriez sûrement rien, et vous nous empêcheriez de faire quelque chose. «-^ Et que faites^vous donc, madame? — Des enfants quW puisse croire les vôtres, monsieur. -^ Que voulez^vous diref — Que je finil une charade, ^ Une charade ! voytiqs donc, — Vous avez envie de chercher le mot?'-^ Oui vraiment. -^ Hé bien, atten4ez une minute. Voici, me dît-^Ue tout bas, Tinstant d'une vengeance complète, 3 e veux lui faire une malice, dont le souvenir puiwe, dans cinquante ans encore, amuser ma vieillesse. Mon cher Fiourvac, il a cruellement interrompu nos doux exercices... Elle ne m'en dit pas davantage; mais un regard, yn geste, un baiser parurent m'apporter l'ordre de reprendre [exercice cruellement interromj^H^ Pocile avec plaisir, j*obéis sans me pem^tirQ la
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plus légère observation. Alors, pour me prouver, après Coralie (i)» que plus d'une femme lacbant, dans un moment critique, embrasser à la fois plusieurs occupations difficiles, peut en même temps très-conséquemment agir et très-distinctement parler ; madame de LignoUe éleva la voix et dit au comte : itionsieur, écoutez-vous à la porte? -- Il le faut bien, madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir. — Bon ! voici ma charrie : Amo 'l primo mio. (Piano a Faublas abbracciandolo.) Lamo di molio. Amo 1 primo mio, ridisse il Lignolo. Signor si^ soggiunse ella, M'ama 'l seconda mio. (Pianos a Faublas), iTami, Ah! niami è verol Yion risposi; ma Tabbracciai teneramente, mentre che 1 Lignolo con grandissima attenzioneridiceva : M'amal secondo mio. Bravo, signoTy disse la Contessina, e 7 mio intégrale, benche composta da due, nondimena fa piit che une. (Piano a Faublas ) Deh! non è la... la verità? la verità... ben mio. Ma, disse Lignolo, dunque in prosa lo fate? *— Signor,., st.,. in pro.,. sta volta suUe labra délia svenutala parola mori.
Cependant elle eut tout le temps de reprendre
(i) Voyez la première année de sa vie.
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ses esprits» avant que son mari, qui voulait absolument deviner, eût cessé de répéter : Mon tout, quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un. Monsieur, reprit la jeune écervelée,(plus contente que si elle eût fait un poème épique et une bonne action, je dois en conscience vous prévenir d*une chose essentielle; c*est que ma charade est une espèce d*énigme qui a deux mots. Je vous déclare d*Avance que je ne vous les dirai jamais, et je crois que vous ne les devinerez pas. — Je ne les devinerai pas ! ah I je vais m'enfermer dans hion cabinet, et je descends dans une demi-heure. — Dans une demi-heure, soit; je serai levée.
Il revint effectivement une demi-heure après. Assis à côté de la comtesse, je prénais dans son boudoir une grande tasse de chocolat, que cette fois j avais demandée sans façon. Mesdames, vous savez bien ma plus belle charade, dit M. de Lignollc en entrant, hier on Ta critiquée. On Ta critiquée! mademoiselle de Brumont, auriez- vous cru cela? — Oui, monsieur le comte. — Oui? — Sans doute Tenvie ! — L'envie, vous avez raison. Mais que je vous conte un événement tout aussi désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, on propose une charade, je trouve le mot, un de mes voisins le trouve aussi, nous le disons
en même temps : chacun félicite mon rival, et personne ne me fait le moindre compliment. Cette injustice m*a donné de Thumeur, et je me suis, à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est venu vingt fois dans la tête. Dans le Mercure de France^ mademoiselle, on imprime au bas de chaque charade, le nom, le surnom, lé titre, la demeure, le nom de la ville et de la province de fauteur; et je trouve qu'on fait bien, parce qu'on ne saurait trop encourager les talents. Mais n'est« ce pas une chose affreuse, qu'un homme qui em* ploie régulièrement trois ou quatre jours de la semaine à la recherche des mots du logogriphe, deTénigme et de la charade de chaque numéro, ne soit jamais payé de ses travaux par un peu de gloire! Assurément c'est là de l'ingratitude, ou je ne my connais pas. A présent, mademoiselle, écoutez mon projet : je veux proposer aux rédacteurs du Mercure d'ouvrir une souscription, dont leproduit sera destiné à Timpression d'une grande pancarte qui paraîtra toutes les semaines, et sur laquelle on lira les noms de tous ceux qui auront deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de la semaine précédente. Fort bien vu, monsieur, répondit la comtesse; mais puisque nous parlons de charade, avez-vous deviné la mienne? — Pas en**
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core, madame, rép!iqua-t*il d\m air confus. Madame de Ligiiolle aussitôt lui repartit : monsieur, si vous venez i bout de trouver les deux mots, je vous promets» en attendant iexécutioil de votre grand projet, je vous promets de remuer ciel et terre pour qu'oti veuille bien insérer dans lé Mercure ma charade, son explication, mon nom à moi qui l'ai composée, votre noIqL à vous qui Taurez devinée^ et même je tâcheî|l> qu'on apprenne au public comment et pourquoi je l'ai faite. ^ Madamd, ce que vous me dites là m'excito GUcore»..
Le bruit d'une Voiture qui entrait dans la cour int^rompit le comte. Un laquais vint annoncer madame la marquise d'ÂrmiUcour. Elle entra pré^ cipitamment, fut droit à sa nièce^ ôt lui dit : Hé bien, mon cher cœur, Comment te sensHu au^ jourd'hui? Y a-t-il quelque changement?,.. Ah! petite friponne, je vous trouve lair fatig^ué, vous avez les yeux battus... allons, cestuneaffaireiiate. Je m'y connais ! je m'y connais !... je t'en fciicitcde toute mon âme^ ma petite. Et vous, monsieur l€ comte» recevez mon compliment, faisons la paix» 'embrassons-nous*., allons mes enfants» courage! un petit neveu dans neuf mois. Unpetitnevcu dans neufmoisirépétala comtesse, cela sepourralt bieûi
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Vouâ avez raisbd, inâ tante; mais souhaitez donc le bonjour h. mademoiselle de Brumont.
Tattdîs que la marquise s'occupait de mol, je VÎ5 M. de Lîgnolle se peticherà l'oreille de la conitesse. Tout en paraissant écouter la tante, j'écou* tai le mari ; il dlsluit à 6a femme t madame, ëpargneifc-moî, hissez à la marquise une erreur... Quoi donc! mottsieût, interrompit elle, n'étesvôiïé pas côtitctit de moi? — Au contraire, çiadamb, je Vt)Us reftds grâCe de votre discrétioft. -** Et tous âtéÉ tort, monsieur; elle est naturelle et nêceiistiîre, vous ne me devez aucun remercîment pôtir telâ'.
M. de Ltgtïôlle blcti rassuré ^nt à moi. A pro» pOâ, mademoiselle, me ditil, je vous rends grâce^ vôiïi téixUt bieû enseigner à là comtesse dei clioÉeS dîiRtllesl -^ Difficiles! mais non, moft« sièuf le comte. ^ Ho ! que si, mademoiselle, je Sais tfop te que e*efct ! et je suis vraiment sensible à '^oti^ toDtiplâtsànce» Alors, pour payer le trop lldâUdtlie&mpliment du mari, |e lui répétai mot à )aitOt f équîtbque réponse que sa femme venait dé ftdrt. St tH>us ave{ tort, monsieur, elle est noMhi^ê tt néc^Sdîré, Pous ne me deve\ auûUH Hméttâménïpûuir delà.
kfHèà^tpfAitSBUs réciproques, la converfatiou
devint générale, et de part et d autire il ne fut rien dit qui mérite d être rapporté; mais à deux heures on vint annoncer que quelqu un me demandait.
Qu'on fasse entrer, xlit la comtesse. Je lui représentai qu'apparement c'était M. de Valbrun. Hé bien! répliqua-t-ellCp qu'il vous parle ici. — Cela ne se peut guère, madame. — Allez donc chez vous, mais neVirdez pas à revenir.
Je courus à ma petite porte : Bonjour, monsieur le vicomte. — Bonjour, monsieur le chevalier. — Hé bien I la lettre à ma sœur? — Je l'ai fait porter au couvent. — Celle à mon père? — C'est moimême qui l'ai mise hier à la poste? — Et ma Sophie? — La baronne ne la pas vue; mais une chambre est retenue pour vous dans le couvent que vous avez indiqué. — Partons, vicomte, partons. — Comment! partons! — Oui, tout à l'heure... — Ne sommes-nous pas convenu d'attendre?... — Je n'attends pas un moment. — Maïs songez donc... — Je ne songe à rien. — Aux périls... — Je n'en connais plus... O ma Sophie ! je diflFérerais d'un jour le bonheur de te voir? — Cependant il faut différer... — Vicomte, si vous ne voulez pas m'y conduire, j'irai seul. — Mais... — J'irai seul. Plutôt périr cent fois que de ne pas la voir aujourd'hui ! — Chevalier de Faublas^ et
la comtesse! — Dequoi me parler-vous? Qu'est-ce que la comtesse, quand il s'agît de Sophîe? — Et vos ennemis f ^- Je les défie tous. — Ainsi, nulle considération ne peut plus vous arrêter. — Nulle considération, monsieur le vicomte; et, je vous le répète, si vous m*abandonnez, je pars seul... Vicomte, la reconnaissance que je vous dois n*en icra point altérée. -^ Puisque rien ne peut changer vos résolutions, je me rends; mais je vous demande une grâce. — Parlez, et croyez... — Attendes au moins jusqu*à la nuit. — Jusqu'à la nuiti **- Écoutes-moi : dans un quart dTieure je dîne avec la baronne, à six heures du soir je ramène ici. Dès que vous la verrez entrer chez la comtesse, toytt sûr que mon carrosse vous attend à la porte. Descendez alors par ce petit escalier, venez me joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au <;ouvem, je vous le promets. — A six heures précisés, vicomte. ~ Chevalier, je vous en donne ma parole.
Aq moment où M. de Valbrun me disait adieu, la ^mtesse venait elle-même me cherther. L'aimable enfant trop abusée se crut sans doute Tobjet de la profonde rêverie dans laquelle on me vît plongé pendant tout le dîner, qui me parut long.
ma Sophîe ! faut-il vous dire que, seule et sans ni. 9
distraction, vous occupiez alors mon cœur et ma pensée?
Apres le dessert cependant, en prenant le café dans le salon, je fixai plusieurs fois la jeune LignoUe, et toujours mes yeux rencontrèrent les siens. Mes regards enfin s*arrêtèrent volontairement sur tant d'appas. Que de vivacité! que de fraîcheur! la belle peau! la jolie bouche! Ah! charmante petite femme, vous ne méritez ps|s d'être abandonnée le lendemain de vos noces.
Ces réflexions étaient TefTet tout simple d'une commisération trop naturelle pour que personne puisse rimprouver; mais malheureusement, dans la situation où je me trouvais, une réflexion fait naître une idée promptement suivie d'une autre re'flexion, qu'une autre idée remplace aussitôt, et voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive que ce qui était bon dans son principe devient blâmable dans ses conséquences. Qui de vous pourtant, présumant assez de lui-même, oserait, en pareil cas, après avoir assigné le point juste où il faudrait s'arrêter, oserait, dis-je, afiirmer que jamais il ne le passera ? Montrez donc votre indul* gence ordinaire pour un jeune homme qui vous fait, avec sa franchise accoutumée, un aveu délicat et pénible.
J*approchai de la comtesse, et me penchant à son oreille, je lui dis bien bas : ne pourrais-je un instant, ma jeune amie, vous entretenir seule au boudoir ? Madame de Lignolle se leva : madame la marquise, dit-elle à sa tante, permet-elle que je la quitte pour un moment? Oui, oui, répondit madame d*Armincour« Je nlgnore pas que les jeunes femmes ont toujours... Bon! savez-vous ce que ces dames vont faire, interrompit le comte avec un rire presque moqueur ? une charade en prose ! Hé! monsieur, répliqua la comtesse, quelle ironique joie ! que d'amertume! je ne défends pas notre ouvrage, il nous a si peu coûté ! Mais quiconque est également incapable de nous deviner et de faire comme nous, n'a pas, ce me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer à nos dépens.
A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, la maligne comtesse ; et quoique nous n'y fussions pas restés longtemps, la charade était faite quand nous en sortîmes.
Cependant mes vœux hâtaient la fin du jour, et la nuit tardait beaucoup à venir. Elle vint : je tressaillis de joie ; on annonça la baronne, je pensai me trouver mal ; mes jambes me soutenaient à peine, j'eus à peine la force de faire à ma protectrice une inclination légère ; mais aussitôt que
eette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin de ma chambre. Je m'étais flatté que la com^ tesse, qui faisait à la baronne les premiers compliments, ne s'apercevrait pas de mon évasion; mais aucun des mouvements de Tobjct chéri nVchappe à Toeil vigilant d'une amante. Madame de Lignolle me vit sortir et cria : Voua partes, mademoiselle de Brumont? --« Oui, madame. <»r Mais vous allez revenir, j'espère t -^ Oh ! oui*., madame... je... re... vien... drai.., oui, jeta... ehe... rai... oui, madame, le plus tôt possible !
J*avoue que ma voix était entrecoupée, j'avoue que je tremblais en lui adressant eç fatal adi^u. Pauvre petite I
Je traversai son appartement et ma chambre, je descendis rapidement Tescalier dérobé, je franchis le seuil de la porte cocbère, je me précipitai dans la voiture du vicomte.
Cinq minutes après, j'arrive au couvent, à cet asile désiré. Une religieuse m'ouvre la porte et me demande qui je suis : la veuve Grandval. — Je vais vous conduire à votre chambre, ma sopur. -t^ Non, ma sœur; dites-moi ou sont maintenant rassemblées toutes vos pensionnaires?^ A\JL$aluU ma sœur. — Où dit-on le salut? *— Mais dans la chapelle. — El la chapelle ? — Est devant vous.
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Je tûums à la chapelle, et mon coup d*oeil inquiet en embfÂsse toute retendue. Beaucoup de ftmme^ sont en prières; une d*entre elles se distingue par éon recueillement plus profond. Mon cœur s'est ému, mon cœur palpite. Voilà ses longs cheveux bruns, sa taille légère, Ses grâces enchanteresses... Je fais quelques pas, je la iroîs! grand Dieu!... Faublàs» heureuï époui, maîtrisez la violence de ce premier transport; allez doucement tous mettre à genoui tout à c6té d'elle.
Madame de Faublas était si préoccupée, qu'elle ne s'aperçut pas qu'une étrangère venait de prendre place à ses côtés. J'écoutai la fervente prière qu'elle adressait au ciel. Grand Dieu ! disait-elle, il est Vrai que je fus sa coupable amante ; mais tu m'as permis de devenir sa légitime épouse. Je croyais qu'une longue absence avait assez puni la iidblesse d'un moment. Si pourtant ta justice n'est pas fléchie, ti dans l'augustt sévérité de tes jugements tu as décidé que mon crime ne pouvait s'expier que par une éternelle séparation; Dieu puissant, Dieu de bonté, qui te plais à faire éclater jusque dans les châtiments ta misâricorde infinie^ souviens-toi que je suis mortelle, hâte^toi de frapper, prends ma viel Un prompt trépas sera pour la victime un signalé bienfait; et si tu daignes
combler son dernier vœu, tu permettras qu'à son heure suprême elle entrevoie encore son époux, une fois, une fois seulement! tu permettras que Faublas ferme sa mourante paupière, et reçoive son dernier soupir.
J'entendis sa prière : mon premier mouvement fut de me précipiter devant elle, et de lui montrer son époux. Je conservai pourtant assez de présence d*esprit pour sentir qu'un éclat nous perdrait, et assez de courage pour modérer mon impatience et retenir ma joie. En attendant que l'office fût dit et que je pusse me découvrir à Sophie, quand elle serait seule, je m'enivrai du bonheur de l'admirer.
Le salut vient de finir, Sophie se lève, et ne me voit seulement pas, parce que, tout entière à sa douleur, elle ne voit aucun des objets qui Tenvîronnent. Je règle mes pas sur les siens, et je la suis lentement par derrière. Elle vient de sortir de la chapelle et va traverser la cour. Au moment où j'y mets le pied, plusieurs hommes (i), tout à coup sortis de la retraite qui les cachait, m*eatoarent et se jettent sur moi. La surprise et reflfroi
(i) Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon père, mise hier k la poste, et conjecturez.
m arrachent un cri, un cri terrible qui va retentir aux oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma voix, elle se retourne, trop tôt sans doute, puisqu'elle peut encore m'apercevoir. Moi-même je lentends m*adresser une plainte inutile ; je la vois me tendre les bras, je la vois tomber au milieu des femmes effrayées qui Tenvironnent!... Hélas! où sont mes armes! où sont mes amis !..• Les barbares satellites m'accablent de leur nombre, ils m'entraînent loin de ma femme ! loin de ma femme évanouie!... Dieu cruel! impitoyable Dieu! aurais-tu reçu la prière que tout à Theure elle t'adressait?
Vains emportements d'une fureur impuissante rien ne peut me sauver. EHes viennent de se rouvrir les portes de ce couvent où je suis si témérairement entré ! On m'a jeté dans une voiture qui soudain part et ne roule pas fort longtemps.
J'entends d'immenses portes crier sur d'énormes gonds; je vois un château -fort, le pont-levis s'abaisse devant moi, j'entre dans une grosse tour, des militaires décorés m'y reçoivent... Hélas! je suis à la Bastille.