FIN DES SIX SEMAINES
LA
DU
JtIéLâS! je suis à la Bastille!... Ty passai presque tout Thiver, quatre n^ois, quatre mois entiers. On Ta mille fois écrit, cependant je me vois forcé de récrire encore (i) : tous les chagrins
(i) C'était au mois de juillet 1788 que je mêlais ainsi mes réclamations à celles de tous les citoyens. Comment devî* ner alors qu'au mois de juillet 1789 la Bastille serait, en moins de trois heures, emportée d'assaut par mes vaiUantt
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sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les chagrins, le plus inconsolable, l'ennui, Ténnui terrible, y veille nuit et jour à côté de Tinquiétude et de la douleur. Je crois que la mort Fhabiterait bientôt seule, s*il était possible qu*on empêchât l'espérance d'y pénétrer. # mon roi! le jour où, dans ton équité, tu détruiras ces prisons fatales, sera pour ton peuple un jour d'allégresse.
Le soleil, qui depuis plus de deux heures peutêtre éclairait le reste du monde, commençait à peine à paraître pour nous, malheureux prisonniers. A peine un de ses plus faibles rayons, obliquement dirigé, frappait la première moitié de rétroite et longue lucarne^ à regret pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur ; mes yeux, qui depuis longtemps n'avaient plus de larmes, mes yeux appesantis allaient se fermer pour quelques instants ; pour quelques instants, je cessais d'àp-^ peler Sophie ou la mort; tout à coup j^entends
compatriotes ? Comment deviner les rapides progrès de la révolution qui devait nous assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique ? Grâces te soient rendues, Dieu de ma patrie I tu as jeté sur elle un regard libérateur ; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et tous les événements nécessaires à sa régénération, si désirable et si difficile.
fe.
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s'ouvrir ma triple porte, et le gouverneur entre, qui me crie : Liberté! liberté! Comment un infortuné, détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment ai* je pu supporter Texcès de la mienne! Je n*en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est que j'allais tout nu me jeter hors de mon tombeau, quand on me représenta qu'il fkllait au moins prendre le temps de m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant qe . se fit plus vite. ^ t^
Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M. de Belcour (i) , ^^vj
accourut vers moi : avec quel transport j'embras- " >'tH
sai mon pdrel avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!
Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m*avoir rendu les plus tendre^ caresses, le baron entendit la question délicate que déjà lui répétait un époux plein d'inquiétude et dlmpatience. Ta Sophie! me dit-il, je voudrais pouvoir
(i) On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avût pris le nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près du Luxembourg.
GooM
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te la rendre; mais une femme charmante, qui prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche...
Je crus que le baron parlait de la marquise de B"*; un soupir m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et souffert pour moi, me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avait été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instants, et me regarda très-attentivement, puis il reprit :
Cette dame qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a dit... — Vous a dit! Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez parlé? — Oui, mon ami. — ^Vous lui avez parlé, mon pèrel — Je lui ai parlé, oui. — Hé bien t n'est-il pas vrai qu'elle est... Mais tout à l'heure vous en faisiez la remarque : elle est vraiment charmante I — J'en conviens. — Et vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup?... — • A vous; oui, je le crois. — Mon père, elle vous a dit? — Que madame de Faublas s'était vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on vous y avait arrêté; personne n'a pu découvrir en» quel endroit Lovzinski l'a cachée. — O chère épouse! ô dans quel état elle était, lorsque les soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre ; je la vis tomber*. • évanouie,. • mourante. Ahl si
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ma Sophie n*est plus, tout est fini pour moi. — Éloignez ces idées funestes, mon fils... Sans doute votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer : le jour qu'elle quitta son couvent, elle paraissait bien, désolée, bien inquiète, mais on ne craignait rien pour sa vie. — Vous me rassurez, vous me consolez; nous la retrouverons! — Je le désire vivement; cependant je n'oserais l'assurer* J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais je vous avoue que je commence à désespérer du succès. — Quoi ! mon père, elle vit, |e suis libre, et je ne la retrouverais pas ! Ah ! je la retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.
Cependant notre voiture avançait. Déjà sortis des cours de la Bastille, nous touchions à la porte Saint -Antoine, lorsqu'un domestique à cheval ayant fait signe à notre cocher d arrêter, me remit une lettre, en me disant : C'est de la part de mon maître que voici. Il me montrait un jeune cavalier qui caracolait en face de notre carrosse, à Ventrée même du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenait ses yeux presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville; je reconnus l'élégant frac anglais dont il s'était paré dans des temps plus heureux, pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désa-
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buser un amant trop injuste, et, une autre fois, pour conduire mademoiselle du Portail à la petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai k la portière, en criant : C'est elle ! Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plut caressant, me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de la revoir, et ne pouvant contenir ma joie, je criais toujours s C'est elle ! Le baron criait aussi : Mon ami, vous allea tomber dehors... Vous allex tomber, monsieur, prene» donc garde ! -^ Mon père, c'est elle! — Qui, elle? -^ Elle, mon père... cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure. Regardez.
J'avais pris ou j^avafs crus prendre la main de M. de Belcour, je' tirais à moi et je déchirais sa manchette. Si vous voulez que je regarde, rangez vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc? -^ Là^bas, là-bas. Elis est déjà un peu loin ; mars voua pouvez encore distinguer son joli cheval et son charmant habit, -^ Comment! se met-elle en homme quelquefois! — Souvent. ~ Et elle monte à cheval? -^ Bien, très-bien, avec inlBnité de grâce et d'adresse. Vous êtes mieux instruit que moi, répondit le baron, qui paraissait avoir un peu d*humeur, je ne sais pas cela. -^ Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle m'fcrit?
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. iSy
— Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.
Je lus tout haut :
« Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit » entièrement oublié, monsieur, vous ne pouvez, » pas plus que monsieur votre père, qui a bien » fait de garder, le nom qu'il avait pris à Luxem- 9 bourg, reparaître dans la capitale sous celui de^ 9 Faublas; faites-vous appeler le chevalier de 9 Florville, si cela ne vous est pas trop désagréa- » ble, et si vous ne trouvez rien de pénible à vous j» rappeler quelquefois le souvenir d'une amie » aux sollicitations de laquelle vous devez enfin » votre élargissement, n
Je savais bien quelle faisait des démarches, interrompit le baron, mais elle n'espérait point un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine ; encore ne me l'a-t-on mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture, ippaami.
a Ce soir nous pourrons causer ensemble un
» moment ; ce soir vous recevrez une visite de
» madame de Montdesir, et vous ferez ce qu elle
9 vous dira... Brûlez ce billet, d
Le baron me demanda vivement quelle était m. 10
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cettQ ma^laHie de Montdesir. Je répondis que e n'en savais rien. Il y a toujours, me répliqua-t-il avec impatience, il y a toujours quelque ehose de bizarre et d^ohscur dans tout ce qi|i vous arrive. Au re^te, j^aurai dès ee soir reiplieation de tout cela, -n Dès eç soir, mon père ! «^ Oui, dès ce soir, nous irons chez elle remercier cette dame... ^r-* Nous irons ehee elle!... mais fe ne peux pas m'y présenter, moi ! — Pourquoi donc? — Parce qu^ son mari,.. <r^ Son mari pourrait-11 le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il est mort! son mari. «m II est mort I -^ Eh oui, il est mort. Vous qui paraisses si bien être instruit de ce qui la regarde, comment ne savez- vous pas cela? -^ Demandezmoi plutôt comment je le saurais, mon père... il est mort ; j^en suis vraiment fâché.^Pauvre marquis de B**M c'eit apparemment des suites de sa blessure : j'aurai toujours cela à me reprocher.
M. de Beleopr ne m^entendait plus, parce que sa voiture venait de s^arréter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, près la place Vendfim*. Vous ailes voir vptre sœur, me dit le baron. -« Aii] ma chère Adéla'ïde. -^ Je l'ai mise lei, pontinua mon père, pour qu^elle fût plus près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans doute avec plaisir, que des fenêtres de l'hôtel
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oft ]> loge maintenant vous pourrez apercevoir votre sœur, lorsqu'aux heures do récréation elle se proBEiénerâ dans le jardin do son couvent. Vous concevez qu*il était impossible que je continuasse i demeurer rue de FUniversité, et qu au contraire il m^a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg St^ Germain. Suivezrmoi, mon ami^ nous allons emmener Adélaïde, qui ne ser^ pas fichée de dtner avec nous.
Elle vint d'abord au parloir. Comme oUo était embellie» depuis plus de cinq mois que je ne Pavais vue! que je la trouvai mieux faite encore et mieux formée, plus grande et plus jolie ! O fille toute aimable! si je n'avais été ton frère, que a*aurais-je pas fait pour être ton amant?
Je tenais sa main que je mouillais de mes larmes, ses larmes tombaiçnt sur ma main, et iïioa père nous prodiguait à tous deux mille douées caresses. Cependant détait moi qu*U embrassât le plus spuvent : N*en sois point jalouse, dit^il à ma sœur, qui eq fit h remarque ayçç Hngénuité qu*on lui connaît; permets qu'aujourd'hui je r^me un peu pluf que je ne te chéris. Pepqis plus de six mois peut-^pre, je souffre et îp m'inquièf^, et ce n'est pas t^i* um chère fille, ce n'est pas toi qui me donnas du chagrin. Le baron.
pour adoucir cette espèce de reproche, me pressa vingt fois sur son sein.
Du couvent nous nous rendîmes en moins d*une minute à notre hôtel, où mon père me mit d'abord en possession de Tappartement qu*il m'avait destiné. Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin dans mon antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagriit, voir dans ma chambre à coucher très-petite un seul l^t trèsétroit. Oh! mon père, vous avez logé le chevalier de Fi^ublas comme s'il devait longtemps encore gémir dans le veuvage; voici la chambre du célibat. Pour toute réponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après avoir traversé plusieurs pièces très-vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, où se trouvaient deux alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie : voici le temple de l'hymen; l'amour y ramènera ma femme pour moi. Mon père, je n'habiterai cette chambre quavec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce que ma femme me soit rendue, j'occuperai cet autre ap*^ partement si triste; personne n*entrera dans celui-ci; personne : aucune beauté moins digne de ce lieu ne le profanera par sa présence. Et ce boudoh-, qu'il est jolil qu'il est galant!... galant et joli sans doute ; mais quand mon amantey sera
venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir n'existera plus; ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je n*approcherai de l'autel qu'avec un saint respect...
L'autel, c'était un lit de repos; je lui parlais, et je le baisais.
Nul autre que moi ne s*en approchera!... Ah!
ma sœur, n'entrez pas! n'entre pas, ma chère Âdâdde, je t'en prie ! L'accès de ce lieu de délices ne doit être permis qu'à ma femme ! oui, ma Sophie, je le jure par toi, jamais mortelle ne pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adorée, la divinité que mes vœux les plus ardents y vont appeler chaque jour.
Quand il faisait ce double serment au moins inutile, le chevalier de Florville était loin de soupçonner qu'avant la fin de la journée il arriverait grand scandale en ce lieu si témérairement consacré.
Mon père me fit voir que du boudoir on passait dans un cabinet de toilette, et du cabinet de toilette dans un corridor, au bout duquel on trouvait un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu metlé-^
tetmiùtr h passer dans lo sien« fut obligé de sourire flut propos tendres, et d*admirer les douces caresses dotit fhotiorai successivement châôufl des petits meubles du Charwafit boudoir.
Ne me demandez pas cômmeilt il se fit que plusieurs heures s*écoulèrent sans que feUsse pU donrtef seulemetit uti souvenir à madame de B**% sans que j*eusse ti'ôu^é le mometit d'intétiûgêt encore M. de BelcoUf surTétèlf iiôUVeau de Êeitt veuve qui devait m'étre si chère. Sêtigta qu*Ad<» lapide me parlait de sa botiiie amie; songei quci ma Èùèût pleurait avec moi Tabsence de ma bicn^ aimée.
Ouï, ttôUS pleurions encore lorsque les po^ tes de rhôtel s*ouvriretlt aVeé fracas. Au bruit d^une Voiture qui entrait^ mon père courut à la fenêtre, puis il revint à moi : mon affll^ c'est èllel quoiqu'elle sût très^bieti que vous étiex ici« je le lui ai fait dire i elle vient apparemment noua demander à dîner. J*allais me précipiter sur TesCalier^ Mi de fiekour me retint i mon fils» vous ne rire^ pas remercier dans le vestibule; c'est à moi de la recevoir! •*»- Mon pirel -^ Mon ami, restes là i teittt avec Adi^laide, je le Veux.
Il descendit et remonta le moment d'aprèsi En vérité, je m'attendais à voir paraître la âiarquise
d« B'"; ce fut la bofonne de Fonrose qui entra.
Mon étonnementf déjà trds-grand, devint extrême
lorsque je la vil accompagnée d'une jôliâ petite
brune qui) prompte comme Féclair^ vint tomber
dans mes bras: Quand elle m*eut vingt fois serré
dans les iiens« vingt fois embrassé» vingt fols
appelé son cher AtnU elle 8*aperçut qu*il y avait là
dsux personnes qu'elle ne coiinaissait f^as^ et qui,
très-surprises de son excessive )oie^ coiâme de sa
vivadté plul excessive encore^ la regardaient faire
en silence, et Semblaient attendre impatiemment >'
quelle eût fini 1 Pardon^ dit^elle à mon père en le
saluant, je ne vous avais pas reiharquéii» mais ce ;
n*cli pas ma faute;. • c'est que« .» c'est quil est bon fl
de Vous dire que je suis tiaturellement un peu . !i
prompte i et sans attendre la réponse de Mi de J^
Belcoiif t quelle est cette jeune personne? me de^ %
msnda^t^elle en mè montrant Adélaïde» Dés quû /.ti
feus répondu que c*était nia sœUr« elle courut ^1;
rsmbrasser^ en lui disant t Mademoiselle^ je suis
bien eise que vous lui soyex parente d'aussi près,
car je vous trouve bien jolie,
Ma chère Adéla*ide, extrêmement troublée^ ne , \'.|
put répondre un seul mot; mais j'entendis que 1^
mon pére^ à peine revenu de sa première surprise, .' dMm
priait tdttt bas madame de Fonrose de lui dire le * '-^
^ÎS
\ii
nom de cette jeune dame qu'il trouvait en effet passablement prompte. La baronne répondit tout haut : c*est Tune dermes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé quelquefois de madame la comtesse de Lignolle. Mon père adressa la parole à la comtesse : il me paraît que mon fils a Thonncur d'être connu de madame? Beaucoup, monsieur, dit-elle. Oui, beaucoup, répéta la baronne qui riait, ils ont fait des charades ensemble.
Chacun s'était assis, la comtesse me faisait signe de venir me placer à côté d'elle ; j'y allais, le baron m arrêta : Étourdi que vous êtes! me dit-il; puis me présentant madame de Fonrose : recevez, madame la baronne, les remercîments de mon fils. — Il faut convenir qu'il m'en doit, répondit-elle» je lui ai promptement ramené une jolie dame» pour laquelle il a sans doute quelque amitié. — Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela seulement qu'il s'agit. — Vous avez raison ; il m'a encore Fobligation de lui avoir fait lier connaissance avec elle. Aussi me suis- je empressée, ce niatin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le chevalier venait de sortir de sa prison. — Dès que vous l'avez su par moi I mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait dire? — Non. — Comment non ? vous n'avez point fait de
démarches pour obtenir la liberté du chevalier?
— J'en ai fait, il est vrai. — Ce n'est pas à vous qu'il doit son élargissement? — D'honneur, je ne k crois pas. — Madame, vous m'étonnez, s'écriat-il avec un peu d'humeur; pourquoi vous refuser à la reconnaissance du père, quand vous sollicitez celle du fils ! — Quand je sollicite celle du fils 1 expliquez* vous, monsieur. — Eh oui! madame, vous me faites un mystère de votre heureux succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire le chevalier. — Dites -moi, monsieur, répliqua-t-elle avec impatience, comment j'ai pu instruire le chevalier dont je n'ai... ?
— Comment, madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin. — Une lettre!
Maintenant il est clair pour moi que, pendant toute la matinée, il s'était fait entre le chevalier de Faublas et son père un long quiproquo; il était clair que celui-ci avait toujours entendu parler de madame de Fonrose, tandis que celuilà ne songeait qu'à madame de B***. Frappé de la chaleur que M. de Belcour mettait dans son explication avec madame de Fonrose, je ne pouvais douter qu'il ne fût très-amoureux d'elle et un peu jaloux de moi. Je n'avais qu'un mot à dire pour justifier la baronne; mais il ne fallait pas
compromettre la marquise et me faire une querelle avec ia comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchais un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde paraissait rêveuse, madame de LignoJle inquiètei madame de Fonrôse impatientée, et le baron continuait :
Oui, madame, une iettte qu^on lui a remise de votre part au moment ou nous passions à la porte Saint-Antoine, une lettre dans laquelle il vous plaît de lui donner le nom de Ptorville. — Le nom de Florville ! — Et dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne sais quelle dame de Montdesir. — Je suis fort aise que vous m*appreniez ce nom-là. Cependant, monsieur, je vous Favoue, j*attends avec quelque impatiente que vous vouliez bien finir ce trop long badinage. — îl ne tient qu'à vous, madame; avouez simplement... — Quoi, monsieur! toutes les rêveries qui vous passent par la tête ! — Avouez simplement, continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée du boulevard, vous attendiez un regard du (Chevalier. — Si M. le baron ne s'amuse pas. Il perdu la raison* — Avouez, madame, il n'y a pas de quoi me fâcher; tout tt qui pourrait m*étonner ulii
peut c est que vous avez cru nécessaire de voui enfuir à toute bride, lorsque j*ai voulu mettre la tête à la portière» — A toute bride ! Texprëssion est excellente! — > Au galop! Hu galop! si vous Taimez mieux* «^ Celle-ci n'est pas moins bonnôi -- Eh I sans doutai s'écria-'t-il aVec une eittime vivacité I à toute bride ou au galop» pourquoi pas? puisque Vous étiez à cheval et en habit dû cavaliers — Moi» ce matin, sur le boulevard» à cheval et en habit de cavalier? moi! monsieur ! songez- voUs bien à ce (|ue Vous dites ! ^^ Ah ! celfl est trop fort.. il madame, on vous a vue comtne je vous vois^ — Qui? monsieur. — Mon fils» — Lui? — Lui-même» — Ëh bien, je m en rapporte à ce qu'il va dire« Parles^ chevalier^ est<è moi que vous avez vue?-— Je répondis : non, madame» — Comment^ non? s'écria M^ de Belcôur. Ne m'avez- vous pas ditf^.. — Mon père^ nous nous sommes mal entendus; quand vous comptiez qu'il était question de madame^ je vous parlais d'une autre personne. -*- Et de qui donc? «-* Dis* pensexhmoii.»
La comtesseï se leVant alors avec beaucoup de vivacité^ me dit s Je veux le savoir» moi I J'affectai de rite, en répétant s vous voulez le savoir? -^ Oui» reprit-elk» je veux savoir quelle femme si
pressée de vous voir, vous guettait ce matin sur votre passage, et vous a écrit. — Vous voulez le savoir? — Oui, mpnsieur. — Quoi! sérieusement, vous voulez que je dise?... — Oh ! que vous m'impatientez ! Oui, je le veux. — Absolument, madame? — Eh, oui. — Vous l'exigez ! —Je l'exige.
— Si je vous obéis, vous ne serez pas fâchée! — Non. — Mais, voyez, madame, faites bien vos réflexions. — Je perds patience. — Ah ça, mais du moins, je ne le dirai donc qu à vous, et tout bas. — Quel supplice!... Non, monsieur, tout haut et à tout le monde. — Vous le permettez?
— Apparemment, puisque je l'ordonne. — Vous l'ordonnez? — Eh, oui, oui, cent fois oui! — Allons, c'est que probablement vous avez quelques raisons?... — Sans doute, j'en ai. — A la bonne heure... Je vais le dire (au baron et à la baronne, en montrant la comtesse). C'était madame. — Cela n'est pas vrai, s'écria-t-elle. — Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue? — Je vous jure que ce n'était pas moi !
Je lui soutins que c'était elle ; je le lui soutins avec tant d'assurance et un si grand air de vérité, que mon père le crut fermement. La baronne elle-même y fut trompée. Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous mettez quelquefois des habits
d*homme, et que je ne vous ai pas trouvée ce matin chez vous, quand ) ai été vous y chercher. Je vous ai attendue près d*une heure. Madame de LignoIIe, désolée, désolée plus que je ne puis le dire, criait en vain : j*étais allée chez ma tante, la marquise d*Armincour; de ma vie je n*ai monté à cheval, je ne savais pas que le chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté. En vain criait-elle, personne ne paraissait la croire ; et moi, toujours armé d'un imperturbable sang- froid, bien propre à redoubler sa vive impatience, je ne cessais de lui répondre tranquillement : Âh ! je vous ai bien reconnue! Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par la fenêtre, si, cruel au point de lui enlever Tunique amusement dont sa petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer les bras et de me casser son éventail sur les doigts. Vous vous fâchez, madame! Je l'avais bien dit! Voilà ce que je prévoyais quand je résistais. Aussi, pourquoi me forcer de parler? — Quoi! monsieur, pouvais-je deviner?... — Que je vous nommerais ? Ah ! voilà ce que c'est! vous ne me pressiez tant, qu'afin que je nommasse une autre personne ? Comment n'aije pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort! quelle gaucherie de ma part! En lui parlant
|5o LA FIN DES AMOURS
ainsi, j^affectais de baisser la voix, mais en même temps j^ayais soin de prononcer assez distinctement pour que chacun pi^entendtt. Ce dernier coup la mit tout à fait hors d^elle<*méme; elle m^allait battre sérieusement, si je ne m'étais enfui .
O I ma Sophie, je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton boudoir chercher un asile que je croyais sûr.
Jç me trompais, madame de LignoUe y entra presque en même temps que oioi. Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu*au plaisir de la voir dans un lieu de délices, où je pouvais si pibmptement faire succéder aux cruelles fureurs de la colère les douces fureurs dç Faniour. Je la pris dans mes bras, et du ton la plus tendre : Puisque vous m'assurez que ce n'était pas vous, lui dis-fje, il faut bien que je voue creiie; cepen^ dant j'aurais gagé toute me^ fortune que ce matia madame de LignoUe m'avait rencontré pris du boulevard. Jolie comtesse, eett^ erreur de mes yeux, cettQ erreur dont vous êtes affligée, que prouyertrelle? rien autre chosç, assurément, sinon qu*en tout temps, préoccupé de votre souvenir, l'amant qui vous adore vous voit partout. H^ bien, voilà uqe bonne raison, répondit la çqm^ mM v^^ilôx apaisée ; que ne^ U disies-^ypus plus
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. l5l
tôt! je nein*en serais pas mise en colère. Elle m'embrassa.
De mes deux serments, Tun était déjà complètement oublié, puisque madame de Li^noUe restait dans le boudoir où je Pavais laissée trop facilement entrer* L'autre, j*en fiais en toute humilité l'aveu pénible, Tautre qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allais aussi peu religieusement et peut-être aussi vite le violer, si madame de Fonrose ne fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît souillé d^un double parjure. . . Hélas f
Allons! enfants, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc faire-làt Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons, revenez avec moi, rentrons. Voilà, répondit la comtesse, un joli boudoir. Nous y reviendrons, monsieur de Faublas, du Portail, de Flourvac, de Florville; car vous êtes le jeune homme aux cinquante noms. — Comtesse, vous savez donc tout cela? — Et bien autre chose encore; nous aurons quelque dispute ensemble, je %»ou» en avertis.
Je fermai Tappartement de ma femme. La comtesse saisit Son temps pour me prendre la clef
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qu*elle mit dans sa poche. Vous en avez sans doute une autre, me dit-elle; moi j'ai besoin de celle-d. ,
Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n*y était plus. Je courus le rejoindre sur Tescalier qull descendait avec Adéltfide. Ma chère sœur avait les larmes aux yeux : voilà une dame qui nous fait bien du mal, mon frère. Cest sans doute à cause d'elle que nous ne dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame ; défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à cheval. N'allez pas encore mettre un habit d'amazone pour celle-là, et vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère, n'aimez pas cette dame ; oh ! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie» et je vous le dis : cette comtesse lui causerait autant de chagrin que cette autre marquise qui la faisait tant pleurer.
Ainsi, ma chère Adélaïde me donnait» sans prétention comme sans finesse, d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'eaten-
DU CHEVALIER DE FAUfeLAS. l53
dre la raisoff, quaiid le plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable sôeûr, tan jour viendra que vous-méaie, in^^ulte par leS ^siont, vous ne pourrez, sans de grands coiiïb«e6, niotiâer l'exemple avec le précepte. Sa s^eftdaDt, }>fSéhedse innocente, Toas perdes vos bofttte» pardlèi^, fe ne ^uis toudié qtie de votre douleur^ tt pendant qne mùû père vous recoodait, )6 vole embrasaef taà fnâîtresse.
Marna 7 seconiù mio^ dit lâtdmné et Fontosé qui me voyait faire. Afno'lpti»tô miô, téplit-éHè pendamt (pie madame de Ugnolle îtle ^ndâit mon baiser. Mais aprtt s'être prédpîtaMmentîetéè entre nous^ die shoota ! doutement, fhèrs enfants^ je suis désolée de séparer kstfetfjr ^^ts personnes; cependant il faot qae votis ^diea( pûHr im autre moment la fin de Theureose charade.
A rappUcation presqœ aficsi heureùéé que là baronne en fiii&ait, je vis bien que b <tomtess6 n'avait point de secrets ponr Cflle,
Placé entre deux jolies femmes, dont rone ^ plaudi^ait aUl tendresses que me prodiguait 1 autre, je devais trouver le %emps bien rapide en son cours. Il est vfai que lorsque mon père revint» je le érofmi â peiiie sorti. M. le baron prit avec
la comtesse Utt ton froiâeâieatpoK;tnais, gtice m. 11
l54 LA FIN DES AMOURS
à madame de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de Belcour lui valait un sourire de la baronne, et monsieur de Belcour paraissait beaucoup aimer ce sourir. Plus sensible pourtant au plaisir de me revoir à sa table, le baron souvent et longtemps reposa sur moi ses regards satisfaits ; souvent il parla d'Adélaïde, et chaque fois qu'il en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui, pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que votre maîtresse pouvait un instant, vous distraire, mais que toujours vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon cœur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant, si tyrannique, le seul amour paternel vous donnait en ce moment les plaisirs que vous vouliez cacher, et la joie qu'il vous était si doux de laisser paraître.
Un ami commun vient la partager; le yicomte de Valbrun, tout à l'heure instruit de mon élargissement, accourait m'en féliciter. Il me parut que madame de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit avec elle le
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ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à Tamant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les airs supérieurs d*un rival préféré. Oui, c'est une affaire arrangée, me dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observais curieusement chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle; c'est une affaire arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas I poursuivit-il en riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine, qui seule occupe en ce moment-ci mon désœuvrement. — Monsieur son fils ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, vicomte. — Je ne m'y fie pas trop; jurez par Sophie. — De tout mon cœur ! je le jure.
Ce jour n'était pas pour moi le jour des serments heureux : bientôt on saura que je devais encore violer celui-ci.
Messieurs, comptez-vous finir? dit madame de LignoUe, impatientée de nous voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère? de madame de Montdesir? — - Madame de
l56 LA PIN DES AMOURS
Moûtdesirî répéta le vîcomw. ^ Côst, t^tit lA coihtesse d*un ton da dépit mêlé d*ir6llk, t'e^t une belle inconnue qui doit faire ce èoir tine visite à M. le tberatier; ce majtin elle Ta prévenu par un billet dôoi:. M« de Velbnan, d'ufli ^ir jét^niié, répéta encore les derafers mots de la eofistessô : un billet douxl Oui, r^^ondit-elle; prie! Htônsiêuf' de vous le naontrer^ vous verrez qœ tf est très-iïité' ressant. *^AIil diévalier^ faites-înoî ce plaîsif-là. Je ne fis aucune difficulté de confier k M, de Vajbma la leoire de la marquise. Il la fait plu^ sieurs fois avec une attenlioû qui me parut fiftêléé d'inqiitéttide, pais il me la rendit sat» «e p^mettre la mctodre réfletimi. Mais tm iû^g&M après, quud nous ^rtîmes de tabk, il me tira sans affectatioii ckns Tembrasure d'iuie fenétn&. Cette lettre» me dk-iU je devine de qui elle vient -^ Vicomte, vcKiis tf^ex très^^bicn fait de n'en rien dire. — Ah I soyez tranquille* Quant i madame de Montdesit, C^est mtadame de S*** quL.« Jlhterrompî# M. de Valbrun. le le crois comme vous; c*est la marquise, c'est elle assurément. Le vicomte reprit t Pendant votre détention, qui aurait pu durer trèl^lon^temps, Justii» m^a dk cent fois que madame de B^*** ne cessait de travailler à V4^e liberté. £llt é ^t^fitre qucAqpse chose dé
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. \iy
très intéressant à vous apprendre. *-* Comme vous dites, vicomte; et c*est là, sans doute, le motif de la visite qu'elle me rendra ce uàr. -^ Chevalier, je ne suis pas fâché qu*elte vienne cbee vous, puisque cette démarche peut vous Are utile ; mais du moins sojrez sage, songez à madame de Lignolle, songez à Sophie, n^alleis pas...
La comtesse^ qui ne me perdait pas de vue un moment, vint alors nous foîndre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et moi nous avions compris, chacun de diyerse manière, plusieurs moU susceptibles de plusieurs interprétations ; oui» lecteur, je vous en demande pardon, e*était encore on quiproquo.
Cq>endant la baronne parlait d'aller à rOpéra. M. de Belcour, dés qull sut que la comtesse n^ accompagnait point madame de Ponrose, déclara qu'il ne sortirait pas de chez lui. Celle^i tenta complaisamment tous les moyens de l'écarter, et désolée de le trouver inébranlable, finit par dire qu'elle resterait aussi : d'un autre côté, la comtesse inquiète m'assurait tout bas qu'elle ne me quitterait pas de la soirée: je serai, disait-elle d'une voix altérée, charmée de omnattre cette madame de Montdesir, si prompte à vous donner des rendez-vous. Puis avec beaucoup de douceur
l58 LA FIN DES AMOURS
elle ajouta : n*avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier? J*avoue que la jalousie de madame de Lignolle et sa tendre , vivacité me jetaient dans une perplexité fort t étrange. Sans doute je me livrais avec transport
; à Tespoir charmant que me donnait cette question
\ si polie : N*ape^'Vous pas (tailleurs quelque chose
> à me dire en particulier ? Mais aussi flatté d'une
espérance plus douce encore, persuadé que sous un nom supposé, madame de B**', dans un quart d'heure peut-être, serait dans l'appartement du chevalier de Florville, je me demandais quel intérêt si pressant la ramenait chez moi si vite, et quelquefois j'osais me dire que l'amour, justement offensé des résolutions violentes qu'elle avait prises à ce fatal village d'Hollrisse, mettrait sa gloire à me rendre ici plus faible que jamais. |; Or, chacun sent dans quel embarras se trouvait
le chevalier de Faublas, brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible la bienfaitrice chérie à laquelle il devait plus d'une espèce de reconnaissance; mais pas à pas suivi d*un empressé disciple, qui semblait impatiem- I^V; ment attendre la leçon que son maître eût été
^fe bien fâché de lui refuser. Que chacun plaigne
doncun malheureux jeune homme, obligéd'abord
^iÀ
~^rr)r
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. iSg
d*écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa première maîtresse, pour recevoir sa première écolière ; qu'en ce moment critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise. Eh ! qui n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi ? Je pris un parti que je croyais bon; je saisis, pour m'échapper du salon, un instant où la comtesse causait avec la baronne; je courus à mon appartement, j'appelai mon domestique. Écoutez, Jasmin : va te mettre en sentinelle à la porte de la rue ; une dame viendra bientôt qui demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame, à la faveur de la nuit vous passerez sans que le suisse vous voie ; vous tra* verserez la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien attendre dans mon appartement, tu l'y laisseras sans lumière, parce qu'il ne faut pas que des fenêtres du baron on puisse s'apercevoir qu'il y a quelqu'un chez moi; tu m'entends bien? — Oui, monsieur le chevalier. — Attends donc, ce n'est pas tout ; au lieu de venir m'avertir chez le baron, tu descendras dans la cour» et tu joueras sur ton méchant vio-
l6o LA FIN DES AMOURS
ka œt dir que In écorclies; â bien : TandU pte tout sommeille^ Quand tu croira» que fsi dû f entendre, tu remonteras ici, où tu attendras mes derniers ordres. As^tu bien compris tout cela S «-^ Oui, monsieur» r- Tu ne Teux pas que yn répète! -^ Non, monsieur, et voua ailes être obéi de point en point. Olx! que je sois aise de toik revoir I oh 1 je le disais bien qsie, quan4 mon jeune maître serait de retour, Tamçor et les plaisirs repasseraient dans monanttcbambre. — **Td oubliais les petits profits. Jasmin. Tiens, prends cela, car j*aime les gens qui ont de rintelligence. Je n'avais qniné la comtesse qu'une mimite, et déjà pourtant elle demandait qu'un domestique allât voir où je pouvais être. Il y avait une bonne heure que j'attendais près d'elle le âgnal cotyvenu, quand Jasmin le donna. Mon bon Jasmin raclait comme un piâaétrier de la foire ; mais c*esl ici surtout que vous admirerez l'empire de mon im^ gination sur mes s^is : aux premiora crim-i^rm du violon criaf d, je ans entendre, ^o»$ les doigts de mon laquais, résooner la barp^ ^i| r<>i prophète, où, vous l'aimerez mieux pe^^^Çre, Jia \^^q d'Amphitryon. Jamais notre Amphion moderne^ Viotti, dans ^s plu$ beaux jours, ne tirera de son instrument des ^ns f]m enchanteurs.
DU CHËVAUER DE PAUBLAS. l6l
fi^rciisfimeat Tenthousiasme ne me transporta ptg 9tt point 4e me faire oublier Theureux mo^ SmïX qi4 m'était annoncé. Je me penchai à fpreîlk de h comtesse» et d'un air empressé ; gaatu) donc permettre2s-vous que je vous entretienne sans témoins? Le plus tôt possible» répondit-elle nalîvement; il ne s'agit que de trouver un ^oyen de nous échapper. J*y vais rêver ; tachez ^ssi d'imaginer quelque expédient... mais» te* n62^.„ oui» oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit- ^ à mon père, la baronne m'a dit que vous sàmiez le tric-trac? — Oui, madame. — J'y suis passablement forte, monsieur. — Voulez-vous en faire une partie, madame? — Volontiers.
Qui demeura três-étonné, ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il s'agissait de me donner un tête-à-tête! cela me paraissait une gaucherie, dont je me consolai par réflexion, car si l'amant de la comtesse en devait souffrir, Tami de la marquise en pourrait profiter. Oui, je croyais que failais m'évader sans que madame de Lignolie «Ue^méme y prît garde. Mais je me trompais, la petite personne avait les yeux ouverts sur moi, die m'appela près d'elle, me força de m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place.
Il y avait une demi-heure que cela durait, je commençais à m'ennuyer fort, et la marquise apparemment s*ennuyait aussi, puisque Jasmin recommença son solo. Mon cher confident craignait peut-être que je ne Feusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisait un tapage d*enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devait augmenter mon impatience ; je me sentais comme piqué de cent miUe épingles, et (voyez quelle ingratitude) la lyre d*Âmphion ne me semblait plus qu'une cornemuse. I^e baron, qui dans ce moment faisait une école, ne trouva pas non plus cette musique fort mélodieuse ; il courut à la fenêtre qu*il ouvrit, et demanda quel était le maudit racleur qui lui écorchait ainsi les oreilles. C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au compliment; c'est moi. -^ Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir ainsi, lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui s*en* rhumait et s'époumonnait à la fenêtre, je criai de toutes mes forces : finissez. Jasmin, vous faites un bruit!... on vous entend dans le salon comme si vous y étiez, finissez... tout à Theure... tout à l'heure... entendez-yous! — Oui, oui, monsieur, voilà qui est dit; je vous entends à merveille.
Touché de mon attention, le b^iron se remit au
DU CHEVALIER DE FAUBLAS, l63
jeu d'un air satisfait : Tétourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche, qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que madame de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon, et me demanda tout bas si Tescalier était éclairé. — Oui, ma jolie petite élève.
— En ce cas, partez, je vous suis. — Tout de suite? — Oui, mon cher ami. — Quelle imprudence! gardez- vous-en bien. — Parce que? — Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous deux en même temps. — Bon !
— Impossible ! Cela serait remarqué, vous vous perdriez. Je vais monter; on pourra me croire occupé chez moi, et dans une bonne demi-heure. . .
— Une demi-heure? Ah! c'est trop long. — Il le faut absolument. — Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure? — Le temps ne me paraîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais en vérité, faire autrement, ce serait nous conduire comme deux enfants. Voyez ! le baron s'est déjà retourné plusieurs fois, il nous observe, il s'inquiète. — Le baron ! le baron ! est-ce que nos affaires le regardent? — Il croit pouvoir se mêler des miennes, parce que je suis son fils. Que vou-
lez-vou5 ! presque tous les pères et mères ont cette ridicule prétention-là.
Jasmin n'osait plus jouer du violon; mais je l'entendais» comme un chanteur français, brailler à tue-tête. Tandis que tgut sommeille^
Ma charmante amie^je pars, je vous attends dans ma chambre à coucher. — Non pasi .Dan$ le boudoir, — Pourquoi? — Parce qu'il est plus joli, plus commode. — Cependant.*. — Dans le boudoir, monsieur. Je veux que ce spit dans le boudoir. — Mais... — Je le veux, — Il faut donc vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant une demi- heure. — Oui. —Vous me le promette*? — Oui, oui, oui.
Je m*élançai comme un trait: Jasmin, sprs d*ici, ferme les portes, et va-f en au bas de Tescalier dérobé attendre cette dame qui ne tardera pas à redescendre. Tu Tas amenée sans qu'on la vît? — Oui, monsieur. -^ Tu la reconduiras avec les mêmes précautions f où est-elle?-^ Ahl monsieur, que vous êtes heureux! la jolie femme ! — Dis donc où elle est? -^ Monsieur, nous sommes entrés dans le cabinet de toilette, — Après? — Vous ne me donnez pas le temps, monsieur 1 elle a vu le boudoir, et n*a pas voulu aller plus loin. Je Tai laissée sans lumière, comme vous me l'avez
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. l65
dit. — Bon! éteins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; Va-t'en, et ferme les portés BUf toi.
Ferme tes pùrtes sur toi! La belle précaution 1 étourdi! ne m'être pas souvenu que la comtesse s*êtaît emparée de ma seconde clef!
Plein d'une sécurité fatale, je iraYersai Tappartetnent de ma femme aussi vite que le permit la profonde obscurité qui m'environnait, et f entrai dans fheureux boudoir : Chère maman î tendre amîeî c'est donc ici que vous êtes! le chevalier de Florvîlle a donc le bonheur de vous posséder chez \û\ Cttlie voix étouffée, elle répondit : Oui. -^ Que je vous dois de tendresse et de reconnaissaùàBÎ que je vous aime! que je vous remercie!
Tout eii Itd parlant je la cherchais; deux bras oïScîatr que je rencontrai m'attirèrent; je firô pressé txit xm sein doucement agité, une bouche emprési^e vînt chercher la mienne, et me rendit anWemmènt mes ttrdents baisers. Aussitôt j'osai (htvantage ; loin tle m'opposer la moindre résistâîxce, ina belle amie, plus que faible, ne parut attenôve qu'à précipiter le succès de mes rapides entreprises. Le lit de repos entraîna sa chute et la mientie; quelques minutes virent plusieurs fois stt dSFaîte et plusieurs fois mon triomphe.
M^ettr à qui Rgnore! H y a pour l'homme
l66 LA FIN DES AMOURS
favorisé d'une imagination brûlante, il y a dans la vie des moments où le sentiment du bonheur, devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment ; des moments où Tâme avide d'un objet unique, égarée par le poignant désir de sa possession, le crée et se l'approprie jusque dans un objet étranger. Le prestige est alors si tout-puissant, -qu'aucune &culte ne peut plus, pour le détruu'e, exercer son empire particulier; alors la mémoire ne sait plus se ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement comparer. Malheur à qui l'ignore! cependant, comme on va bientôt le voir, j'eus quelques regrets d'être tonibé dans cette extase-là.
Grands dieux! /entends du bruit! ma chère mdntan, sauve^^vous. Comment se serait-elle sauvée? elle se trouvait sans lumière dans un appartement inconnu, dont les détours m'étaient à moi* même peu familiers. Je voulus favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de trouver la porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps : l'autre porte du boudoir s'ouvrit trop tôt. Trop tôt favorisée du hasard et de l'amour qui guidaient dans les ténèbres sa marche rapide, madame de Lignolle atteignait le couple amant que son approche épouvantait. Enfin c'est vous! mon 'ami, dit-elle, en baisant une main qu'elle venait
de saisir ; et ce n'était pas ma main qu'elle baisait. La marquise, tout à coup retenue, n'osait plus faire un mouvement; et moi qui concevais sa crainte et son embarras mortels, je me hâtai de me jeter entre elle et madame de LignoUe, et par conséquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenait captif un membre essentiel qu'elle continuait de caresser tendrement. C'est vous! mon ami, répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, je fus, dans mon trouble extrême, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir avancé Tinstant du rendez-vous. Pourriez-vous trouver que je suis trop tôt venue, me répondit- elle? J'ai vu le baron trèsoccupé de sa partie, je n'ai pu maîtriser mon impatience, j'ai profité du moment pour m'esquiver. — Et vous avez eu tort, madame, il ne fallait pas vous presser; il fallait attendre, je vous en avais priée, vous me l'aviez promis. Mon père va s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir...
Hélas ! je ne croyais pas si bien dire : il accou-* rait dans le moment même. Un cri d'effroi m'échappa : ma chère maman ! vous êtes perdue! Le baron, armé d'une bougie fatale, s'arrêta dans Fembrasure de la porte ; et quelle scène il éclaira! D'abord lui-même, qui comptait ne trouver qu'une femme avec son fils, ne fut pas médiocre-
ï68 LA FIN DES AMOURS
ment étonné d'en voir deux qui se tenaient amicalement par la inain. Madame de LignoUe ensuite, madame de LîgnôUe, également indignée, honteuse et surprise, montrait assez sur son visage, où se peignaient les combats de plusieurs passions contraires, qu'elle ne pouvait ni me pardonner l'infidélité que satls doute je venais de lui faire, ni se pardonner à elle-même les sottes caresses dont il n'y a qu'un instant elle accablait sa rivale, sa rivale qui, toute droite plantée contre la muraille, ne donnait pas signe de vie. Mais vous jugez que des quatre acteurs de cette étrange scène, je ne fus pas lé moins stupéfait, lorsqu'un coup d'ôeîl furtivement jeté sur l'infortunée statue meut foît reconnaître... je la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent pu m'égater à ce point... Cette femme dans les bras de laquelle j'avais eru posséder la plus belle des femmes, ce n'était qu'une brunette passablement gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrais madame de B***, ce rfétait que Justine! Beauté, présent des cîeui, fille de la nature et reine de cet univers, soufifrè qu'un de tes sujets respectueux, mais sîncère, te soumette une réflexion que tes tenthousîastes adorateurs appelleront J)eut-être un blasphème. Puisqu'il est vrsd
que, tantôt exaltée par les amours et tantôt par les dégoûts flétrie, l'imagination, toujours active et toujours inconstante, peut, à chaque instant et dans un instant cent fois, à son gré te créer et t'anéantir; dis-moi, qu*es-tu donc en toi-même I où donc est ton plus grand charme? où réside ta véritable puissance ? ^
Cette femme dans les bras de laquelle j'avais cru posséder la plus belle des femmes, ce n'était qu'une brunette passablement gentille! celle en qui tout à rheure j'idolâtrais madame de B***, ce n'était que Justine I
Attendez cependant : c'était peut-être quelque chose de mieux que Justine. Cette jolie chaussure, cette robe élégante et riche, ce superbe chapeau surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours, ce rouge surtout, ce rouge de qualité qui jamais ne colora des joues roturières, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément rien de ce brillant attirail n'appartient Hi à la femme de chambre de madame de B***, ni même à la prêtresse de la petite maison du vicomte. Oh ! madame de Montdesir, voyez mon embarras et prenez-en pitié ; est-ce sous un nom récemment yéritable que vous vous êtes présentée chez moi ? Âvez^vous, aux dépens de quelque m. 12
I70 lA HN DES AMOURS
dupe, acquis le noble de qui le précède, et doqt )t m'enorgueillis pour voust Mais doucement, là peau du lioti n*e8t pas si bien revêtue^ qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de l'oreille délatrice. Dans votre paruro de femisàe de cour, il ]f a je ne sais quelle indécence aussi trop affectée qui trahit la fillette... Allons, tout bien examiné/ ce n'était que Justine.
Elle 8*en aperçut aussi la maligne comtesse»
^î, d'un regard méprisant, parcourût de la tite aux pieds son indigne rivale. Madame e^t appa*' remment madame de Montdedr) lui dit-elle« Justine^ qui venait de se remettre, paya d'effront«ie et répondit d'un petit ton moqueur i à voui ser^r^ madame. Madame est peut-être mariée t reprit la nomtesse* -^ Oh I tout ce qu'il y a de plus mariée^ madame* -^ Que fait le mari de madame! Héla$ { tout ce qu'il peut. Et le vôtre» madamel Rien« répliqpa la comtesse avec humeur^ Voue âtes bieii hardie 4e m'interrogerl répondes seule^ ment tui questhma dont on veut bien vous hoào*< rtr. le vous demande œ que foit votr^ mari» quel est son état, son métier, « qu'il est enfin? ^ Ce qu'il e^f.«. mail il est»., ce qu^apparemmeat la vfttre est ausei, madame.
l'awue qu'ici f^eus «v«c madhoa <lt Ugnolli
im tort nouveau. Cette saillie de Justine âait «mutante sans doute; mais je ne devais pas en rire aux éclats devant la comtesse, comme je le ff. Il est vrai, puisque je suis en train de tout dire, il est vrai que Timimtiente petite personne me punit rigoureusement; elle me donna... oui, je crois que c'est un soufflet qu'elle me donna.
On devine que mon père m resta pas paisiblf spectateur d*une scène aussi scandaleuse; mais i^ ft'eft pas saperflu de conter comment il y mit fin, comment il vengea mon affront. Au bruit de Ig sonnet vigoureusement tir^e, accourut un d9« mastique, à qui M* de Belcour ordonna d'édairtr madame de Montdesir jusqu'à la porte de la ru«, Puis U adressa la parole à la oomtesse : Madame, Ï9i p«Ht-étrQ trois fois votre âge, je suis père ot vous êtes chesi moi, Jç me vois donc çbligé 4f vous dire sans détour ce que je pense de votft conduite; elk est tellement inconsidérée (et voua devca, madame, fn9 remercier de ce que, par ua teste de mtea^imeat, je ne me sers pa$ d'uM explosion ptos fort»), çlle est teU#ment ineoasit dérée, que je ne vois d'sKçuse pour vous que dain votre ex^^m» jeunesse, Si mon fils a des maî^ tresseç, madame, e§ n'est point ici qu'il les peut recevoir; ^ touto famm^ qui ^^O^iervert quelquf
lyi LA FIN DES AMOURS
idée des bienséances, ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous au chevalier, la maison de son père et Fappartement de sa jeune épouse. Enfin, madame, une femme bien élevée, une femme de qualité surtout, se gardera bien de traiter son amant, fQt-il véritablement très-coupable, et fût-elle seule avec lui, comme vous n'avez pas craint de traiter le vôtre en ma présence même.
Madame de LignoUe demeura quelque temps interdite. Le baron continua d*un ton moins sévère : Toutes les fois que madame la comtesse, seulement Tamie de M. de Belcour et du chevalier de Florville, voudra bien faire quelques visites à l'un et à l'autre à la fois, elle les honorera tous deux également; mais aujourd'hui vous retenir plus longtemps, madame, ce serait, je pense, abuser de l'embarras de votre situation... Mon fils, allez au salon; dites à la baronne que madame la comtesse, qui veut s'en aUer tout à llieure, la prie de la reconduire chez elle, et l'attend dans sa voiture... Madame, permettez^* moi de vous accompagner jusques en bas. La comtesse, si furieuse qu*elle en perdait la raison, repoussa la main de mon père et lui dit : non, monsieur, je descendrai bien toute seule. Vous
me renvoyez de chez vous , ajouta-t-elle de ce ton impérieux que je lui avais vu prendre avec son mari; mais souvenez- vous-en ! venez chez moi quelque jour! venez-y, vous verrez!
Je n'entendis pas ce que M. de Belcour ré* pondit à cette menace, qui dut Fétonner. Jaloux de réparer moins par ma docilité les étourderies dont je me sentais coupable, jaloux d'apaiser mon père justement irrité, je m'acquittais déjà de sa commission auprès de la baronne, qui, surprise du brusque départ de la comtesse, m'en demanda la cause. Je protestai que madame de Lignolle lui raconterait mieux que moi, dans tous ses détails, le malheureux événement qui me privait si tôt du bonheur de la voir. Madame de Fonrose prit la main du vicomte et descendit; je raccompagnai jusque dans le vestibule. De là j'entendis llmpatiente comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche : ah ! le perfide ! ah ! l'ingrat !
Mon père, resté seul avec moi, remonta dans l'appartement de Sophie, où je le suivis. Il s arrêta devant la porte du boudoir : Ce matin, nulle mortelle ne devait pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce soir, deux femmes y sont entrées] Celle que je ne connais point, ce n'est pas grand'chose, je crois; mais lautrel cette madame de Lignolle !
174 Ul fin des amours
elle m'épouvante ! une femme de cet âge I une enfant 1 déjà si entreprenante, si peu réservée^ si hardie I Pourquoi faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang« de Tesprit et de la âgure? Mon ami, cette madame de LignoUe mepouvante I je n*en ai pas vu de plus foUe^ de plus imprudente, de plus emportée I craignez-la ; vous êtes vous-même trop étourdi, trop vif ; elle peut vous mener loin. Voyez comme pendant plusieurs heures elle a déjà su vous faire oublier celle dont je vous ai vu toute la matinée pleurer Tabsence! Quoi ! les infortunes de Sophie et son sort incertain ne peuvent-ils vous occuper assez ? Faut-il absolument que plusieurs objets exercent à la • fois l'activité de votre âme et Tinconstance de vos
*^ sens ? Ne serez-vous jamais sage ? L'adversité ne
vous a-t^elle encore donné que de trop faibles ley çons ? Et votre femme, si charmante, si malheu-
^; ^ reusement séduite, si respectable, j'ose le dire,
K; jusque dans ses faiblesses , votre intéressante
l\ femme, si digne d'un fidèle amant, n*aura-t-elle
jamais que le plus volage des époux? Âhl Fau-
blast Faublas!
Le baron vit couler mes larmes, et me quitta ^V sans ajouter un mot de consolation. Que le reste
de la soirée s'écoula lentjcment ! Et quand le mo-
DO CHEVALIER DB FAUBLAS. IjS
inent de me couche/ fut Veau, qu'il me parut pénible doccbper» tout près de ruppariement eux deux gretidé litt» le cbaâibre qui n*âvait qtt*an lit trè»»<troitl Cependant il faut convenir que fêtais là moint tuai qu*à la Baitille. Dans tna prikoti f appetaie la motti chee moi ce fat le sommai qiie jlnyoqMl.
Yiefie^ Morph<e« dieu des maris^ viens. Ce que fil fati ^ntlnuelleMent poui" eyx tous, daigne, )e t'en prie, le faire pour moi séttlemeiit pèikdaàt quelqyeè heutti^ écarte de mon Ht les tendres kdikittidèé, lêé impatients déiirs, le brûlant amottr^ ireGueille-moi dans ton sein paiftibte, appelle autour ûê nous llnsouciance et la paresse, les latiguetirs et Findifférencei Tabauement et lés dégoûts ^ su/tout &is passer jusqu'au fond de mon âme l'Mtiir oubli de ma chàremoititf . Mais quand le jour voudra chasser la nuit, ne laisse pas le Chevalier de Fâublas datls on itat qui lui efct si peu naturel* Abl je t'en cotljure, oi>donn« aux rêves du matin de venir caresser son imaginaticHi feposéei ordonnateur de lui rapports une image Aéîit\ pei^mets qu'à Taurorè il se réveille dans les br^ de Sophie. Dieu des mensonges, tu ne Éli'àui^As donné qu'un rêve; mais serai* je le prômkï éélibAtaif e qu'an rave aura consolé } $t pour
, le Jouvenceau que tu favorises, comme pour la novice que tu éclaires, tes plus grossières impostures ne deviennent-elles pas de très-douces réalités? Oui, Dieu bienfaisant, tu m'auras rendu mon courage ; plein d*un nouvel espoir, je quitterai ma couche avec toi; j*irai, je m'enfermerai, je demanderai ma femme à tout Tunivers; et si Tamour me seconde, tu me verras bientôt ramener au temple de Thymen la beauté la plus ca« pable de t*en chasser.
Hélas ! pourquoi la fin de mon invocation étaitelle aussi maladroite que la harangue fameuse 4e ce Nestor très-radoteur à cet Achille très-rancunier? Un dieu peut se piquer comme un héros; mon indigne prière fut rejetée, je n'obtins ni le sommeil réparateur, ni les heureux songes, et pendant toute la nuit il me fallut donner des larmes à l'absence.
Une lettre qui me fut apportée dès le matia me remit un peu de gaieté : lisez ce qu'on^m'écrivait.
a Jamais, monsieur le chevalier, vous ne lais- » sez à une pauvre femme le temps de se reconj» naître. Je devrais être accoutumée à vos ma- » nières ; mais j'y suis toujours prise, parce que j» je n*ai pas de mémoire, et parce que je perds
» la tête. Vous cependant, vous auriez dû vous » souvenir de nos anciennes conditions, qui » étaient que je commencerais toujours par ma » commission.
» Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une » fort importante : certaine grande dame, dont je » n'étais que Tindigne servante, quand vous pas* B siez pour son fidèle serviteur, fâchée de ce que » je n'ai pas pu vous parler hier, comme elle » m'en avait chargée, me prie def vous écrire au- » jourd*hui qu'elle désire avoir avec vous un court » entretien. Elle sera chez moi dans deux heures. » Venez plus tôt, si vous voulez qu'en l'attendant 9 nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, la » plus grande envie, car vous avez de si bonnes » façons, qu'on n'y peut tenir.
» Toute à vous.
» De Montdesir. »
De Montdesir ! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est ennoblie. La prospérité change les mœurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs ancêtres. Le toute à vous me paraît leste; il me semble que la chère enfant prend le ton de la supériorité... Pourquoi pas? Je suis noble, mais elle est gentille. A-t-on décidé cette éternelle ques-
tion { s'il t$t plus permis d*étre fior du hasard qui donne U naissance et les ricbessea, que de celui qui dispense lea gitees et le beauté? Juatîne* pour les doux combats de Vénus, vaut m^nt que bien des duchesses) et moîrméme oserais* je me vanter d'être là son égalt.^. Allons, Faublas» humilietoi, dépouille une vanité puérile^ pardonne un peu d'orgueil à ton vainqueur «. Relisons certain passage de sa lettre : une grande dame dont je rCéiais que [indigne serpanie, etc« Madame de B*'\ très-certainement ! Madame de B*'" veut me voir dans une maison tierce S madame de B*** veut me parler en particulier I Dieux t si Tamour me la rendait aussi tendre. 4. Jasmin?-^ Moniûevur. ^ Attend-on la réponse? — Oui, monsieur» — Dites que j'y cours... Âh çà, mais elle n'y sera que dans deux heures... Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette petite ; j'ai du chagrin, cela me dissipera... Oui, Jasmin, oui, dis que je pars, que je pars sur les pas du eommissionnaire4
En effet, j'étais au Palais^Royal presque aussitôt que lui. Ce qui me frappa chez madame de Montdesir, ce fut moins la beauté de son logement, l'élégance de ses meubles^ l'air effronté de son petit laquais et de sa laide chambrière» que l'accueil vraiment protecteur dont Justine mW
DU CHEVALIER DE FAtfBLAS. 179
nora. Presque couchée sur une oftomane, elle jouait avec un angora, quand on lui annonça ma visite. Hal bal dit-elle nonchalamment; hé bien! qu'il entre i et sans se déranger, sans abandonner les pattes du joli chat : c'est tous, chevalier? Il est de bien bonne heure; maiâ pourtant vous ne m'incommoderez pas ; j'ai mal dormi, je ne suis pas du tout fâchée d'avoir compagnie^ Elle adressa la parole à sa femme de chambre : Mademoiselle, ne rangerez- vous pas cette toilette? En vérité, je ne sais à quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez rien. Mon tour revint : Monsieur, prenez donc un fauteuil^ asseyez*vous, nous causerons. La soubrette attira encore son attention. Allons, voilà qui est bien ; vous m'impatientez, laissez-nous. Si quelqu'un vient^ on dira que je n'y suis pas. — Madame, mais vous avez donné parole à votre couturière?... -* Bon Dieu ! mademoiselle» que vous êtes bétel Quand je vous dis quelqu'un^ est^e que je. vous parle de cette femme? est-ce que c'est quelqu'un cette couturière? Vous la ferez attendre. Madame, et si elle n'a pas le temps? — Je vous dis que Vous la ferez attendre ; elle est faite pour ça, et vous pour vous taire* Allez, partez.
J'étais d'abord resté muet de surprise ; mais
l8o LA FIN DES AMOURS
enfin je ne pus retenir un grand éclat de rire. Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la princesse? Il est bon, me répondit-elle, de garder avec ces gens-là, et devant eux, son quant à soi. Ainsi, ne te fâche pas du ton que... — Comment! Justine me tutoie ! — Pourquoi non ! puisque tu plais à madame de Montdesir, et puisque tu Taimes. — Fort bien, ma petite. En vérité, voilà ce que je me suis dit à moi-même, il n*y a pas une demi-heure, en lisant ta familière épître. Cependant, permets une observation : ne m*aimaistu pas autrefois? — Autrefois! fi donc! je t*aimais, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de chambre. — Et maintenant? — Maintenant je n*ai pas moins de tendresse, et cette tendresse est plus honnête, plus distinguée; car enfin je suis établie, j'ai un état. — En effet, madame, je vous en fais mon compliment : tout ici respire l'opulence... Conte-moi donc comment tu as fait cette brillante fortune.— Volontiers; mais j'ai auparavant beaucoup de choses plus intéressantes à te dire.
Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me parut que cette petite avait encore prodigieusement acquis depuis trois mois, et je m'étonnai moii;is de la méprise qui, la
DU CHEVALIER DE FAUBLAS, l8l
veille, avait abusé mes sens. Au reste, je n'oserais point assurer qu'il n'y avait pas là quelque mauvais prestige : un joli déshabillé agit souvent plus puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas éprouvé ne peut imaginer combien, aux attraits déjà connus d'une jeune personne qui fut longtemps trop négligée dans sa parure, une pa* rure plus élégante ajoute d'attraits nouveaux. Je dirai même ce que peut-être bien des hommes ne savent pas, mais ce qu'à coup sûr aucune femme nlgnore; c'est que mainte fois telle coquette, dédaignée ou trahie, n'eut besoin, pour soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa chevelure une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa jupe. Que voulez-vous? J'en suis fâché moi-même; mais l'amour s'amuse de toutes ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant j'espère que vous m'entendrez; j espérée que vous comprendrez de quel amour je vous parle, quand je vous parle de Justine.
Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est vrai que je me rappèlsû son souvenir et ma parole assez tard pour que madame de Montdesir ne pût ni s'en étonner ni s'en plaindre; mais ce fut uniquement la
l88 LA FIN DES AM0UR8
faute de tnà mémoire, et point du tout celle de ma volonté, car en vérité je vous le dirais tout de même* t,^ moment de la confiance et du repos étant arrivé, je priai madame de Montdesir de m'Àpprendre quelle espèce d'intérêt le vicomte prenait à son sort ; elle m'en fit, sans balancer» la confidence entière, M. de Valbrua, bientôt dégoûté d« M petite maison, mais chaque jour pipa; «^ttpçh^ à s» maîtresse, avais mis Justine dani ses mwblc^. Il l«li donnait vlngt-<:iaq loyis por mois, pans U^ loyers qu'il payait, sans les cadeaux fréquents, sans quelques menues dépenses dç maison; et voilà çû qu? madame de Montdesir appelait avoir un étui. Dès que je sus qu'elle était, dans toute la forc« du term^, umùjille entreteniK^^ je la priai très-sérieusement de me considérer comme xxntpmmde (i), et je tirai de ma pocha quelque louis que je la forçai d'accepter. Or, je ne puis, I cette occasion, m'empêch^er de sou* mettre au lecteur une observation peut-être utila à l'histoire de nos mœurs. Lorsque autrefois Justine, f^mme de chambre de la marquise, et reafermée dans l'obscurité de $a servile condition,
(i) Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notr^ Opéra^ tf e# ?0|is dlroat que c'est la flot technique.
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. tB3
se donnait généreusement, dans ses moments de Idisir, & quiconque la trouvait gentille, je ne me faisais aucun acmpule de l'aimer pour rien; je regardais même comme un pur effet de ma libé** r«lité les petits présents dont parfois je récom<* pensait son ardeur complaisante. Maintenant»
stipén4iaire Avl vicomte, madame de Mpntdesir trafiquait de ses appas ; je n'aurais pas cru pou** voir les fatiguer gratis à mon profit, sans blesser la délicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de qualité qui ont quelques principes, se conduisent et raisonnent de môme : aussi, pour une jolie fille qqe ses attraits doivent mener à la fortune, le plus difficile n*^$t pas de trouver cinquante merv^leux qu'elle puisse iotirmoient persuader de soti m#ite^ mais un honnête homme qui, le pre* mier» s*avise é'y taettre un prix*
QiK>i quHl en «oit, je payai madame de Mont<* desir^ et j'osai lui demander à déjeuner» Il nous ftil apporté par reffireoité^tequais» Le drôle était d\me jolie figura, et je m'aperçus d'abord que sa aiaîtretse nVmût paa pour lui le ton revéche, les ttvs impertinents dont elle accablait la pauvre chamb|i£re. Madame de Montdesir, je vous ob« serve, et vous n*]r faites pas assez d*attention, et veut i^iges da s^rder, avec efA h^ureui: i^ervi*
l84 LA FIN DES AMOURS
teur» le fameux quant à soi dont vous m*avez parlé! Madame de Montdesir, ou je me trompe fort, ou, dans vos grandeurs présentes, vous conservez les premiers goûts si désintéressés de votre condition première! Justine, ce petit monsieur-là me rappelle la Jeunesse.,. Ah ! vicomte» cher vicomte, prenez garde à vous; ceci vous regarde» et désormais vous regardera seul; car, à compter de ce moment, je promets bien qu'il n'y aura plus rien de commun entre votre maîtresse et moi. m Mais ne pensons plus à madame de ^fontdesir : il me semble que j*entends madame de B**\
Madame de B*** n*arriva pas du côté par où j*étais entré. Je la vis tout à coup paraître au fond de la dernière chambre occupée par madame de Montdesir. Je courus me jeter à ses genoux que j*embrassai. La marquise se pencha sur moi et me donna un baiser; puis voyant que je me relevais promptement pour le lui rendre, elle recula deux pas, et ne me présenta que sa main, encore ce fut d'un air plus poli qu*empressé, de cet air qui, loin de solliciter une caresse, semble commander un hommage. Mais moi, moi charmé de tenir encore une fois dans les miennes cette main depuis si longtemps chérie, je sentis, en lui donnant plusieurs baisers bien vifs, que, toujours digne de
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l'amour, elle était trop jolîe pour le respect et pour Tamitié. Madame de Mdntdesîr vint faire sa révérence à madame de B***; , celle-ci la reçut comme autrefois elle recevait Justine. Petite, lui dit-elle, je suis contente du zèle et de Tintelligence que vous avez mis dans la prompte exécution de mes ordres; vqus me connaissez, je ne serai point ingrate. Allez, fermez cette porte en sortant, et que personne ne puisse pénétrer jusqu'ici.
Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer à madame de B*** tout l'excès de ma reconnaissance et de ma joie. Chevalier, répondit la marquise en retirant sa main qu'apparemment je serrais trop fort, vous ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse, affecter de nier ce que mille gens ne tarderaient pas à savoir, et viendraient vous certifier : c'est par moi que les portes de la Bastille se sont ouvertes pour vous. Peut-être la petite de Montdesir vous a déjà dit à quel point quatre mois d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont je jouissais ; et je vous assure, mon ami, que la considération de vos malheurs qu'il fallait finir, ne fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et me soutinrent dans la poursuite de mes projets ambitieux. Je suis maintenant au plus haut m. 13
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degré de faveur que puisse atteindre la fortune d'un courtisan ; et si votre liberté, d'abord presque tous les jours inutilement sollicitée, mais enfin obtenue malgré mille obstacles et mille ennemis, n'a pas, aussitôt que je l'aurais voulu, signalé toute l'étendue de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier de ce qu'elle en est la preuve la moins équivoque ; et je ne crains pas de vous avouer que je vois en elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant que votre meilleure amie compte borner là ses bons offices. Je sais que, pour vous, la liberté n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas, quoique sans cesse caress^ de plusieurs amantes, ne peut vivre heureux, s'il languit séparé de celle qu'il a toujours préférée. Je prétends la lui rendre, je prétends découvrir la retraite de du Portail, fûtclle au bout de l'univers. — O ma bienfaitrice! m'écriai-je, ô ma généreuse amie! La marquise retira sa main que je voulais reprendre, et continua:
Et quand j'aurai pu réunir les deux charmants époux, j'oserai tenter pour leur félicité commune quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si Faublas récompense mes [soins de sa confiance, et s'il me permet d'aider sa jeunesse de mes conseils,
e tâcherai de le prémunir contre les séductions de mon sexe et les égarements du sien ; je tâcherai de lui faire sentir qu'un jeune homme, autant que lui favorisé par l'hymen, doit trouver son bonheur dans sa fidélité. Gardez-vous d'imaginer que je m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise. Non, je n'ignore pas que les plus grandes me viendront de vous. Je la connais, votre impatiente vivacité, qui rarement vous laisse le temps de résister aux occasions périlleuses ; je la connais, votre imagination bouillante, qui trop souvent vous force à les aller chercher. Voilà, Faublas, les ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye, plus que les tendres emportements de votre étourdie comtesse, plus que les adroites instigations de la baronne, son intrigante amie. J'interrompis madame de B*** : quoi ! vous connaissez ces dames?... Mais comment savezvous?... M. de Valbrun, me répondit-elle, a peu de secrets pour madame de Montdesir,qui depuis trois mois n'en a plus pour moi.
L'air dont madame de B"*' me regardait, en appuyant avec une affectation marquée sur ces mots équivoques : qui depuis trois mois n'en a plus ^pour moi, ne me permit pas de douter du véritable sens qu'elle voulait leur donner. Je ne
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puè m^émpêcher de f otigif ; là mar4ulSe Vît riiôtf troublé et me dit :
Laissons Justine, tôiit à l*héUre nous pàtîefôiii d*èlle; auparavant il est boii que Je VôuS éclaif ô sur le <:arâctêre de itiàdâmé de Ëcttiroôô, et je ûé sef ai pas fâchée que Vous sachiez éi je c'ôîinâltf nïâdame de Lignôlîé.
Là petite comtesse, Vaine dé seéi âppâé, qu'elle cfolt incomparables, dé son esprit, qtfôrt ïuî dît être original, de sa haiësaflce, darit elle ilésâîtfà* qu*on inspecté la lëgitiriiit^; flèrè aûs^l dts fh chéSses qu'elle attend et du rang qu'elle éspèré', forte du hasard qui Idi à donné la plus faiWs ôéé tatités et le plus imbécile des niariè, h petite coni* tessô imagine qrfon ne lui doit, qu'homôiagéi^, adorations et respects. Étourdie, impérieuse^ obstinée, fantasque et jalouse, elle à tous lé^ dé-^ fauts (f uri enfant gâté, f oujoUrs elle se motitféfa molus sensible au plaisir de plaîf e qu'au bonheUf de éommaiider; ôft là trouvera la plus exigeante des maîtresses, comiiie on k voit la plus îUipei'-' tluente des femmes relie fera bientôt de sdn amant son premier valet, comme elle à déjà fait de tùû mari son dernier esclave* Je vous la gàtântîs éga^ lement incapable de dissimuler ses éxtravàgafltt^ opîntens et de réprîtiîet ses pàédoiîs déiôrfôth
'gle J
DU CHEV4I.IEII pb; FAUBLAS. 189
nées. Ainsi vous Tentendrez sans cesse essayant
de justifier, par la ^Qttisie quVUe dira, la sottise
qu'elle aura faitç; et j'ose vous prédire qu'avec i
(inépuisable fonds d'amour -propre dont on la 1
connaît pot^ryoe, elle s efforcerait inutilement de
(^rriger ei^ ^l|e le^ vices réun^ dç la nature et de
l'^ucation.
Quant à la baroape, s^ réputation est faite ; personne ne l'estime, parcç^ que tout le moude la connatt. Le sctmdale de ses débuts e^ fait mourir de çhagria mqnsiçur 4p Fonrose, un trè$- galant homme, seulement coupable d'avoir youlq, daps un rang élevé, donner à sa trop noble femn^e le goût de bourgeoises vertus. Aussi madame, dans (es gaietés, appelait-^Ue monsieur ^ k philosophe Je h me Saini-Dems. A l'époque de la mort de son mari, madame de Fonrose, entièrement libre, s'est hixé& de justifier les brillantes espérances L
qu'elle avait données. Nous l'avons vue s'élever au-dessus de toutes les bienséances, éternelles en- >
nemies de son sexe; et dans toutes les rencontres %
eQe a stoïquement soutenu son grand caractère. H
En moins de dix ans, le nombre de ses conquêtes h
^«st tdlement multiplié, que craignant enfin d'en h
oublier quelqu'une, elle vient tout récemment de ;^
pwdfe Iç «rês^age parti d'en dresser elle- même %
ipo LA FIN DES AMOURS
rhonorable liste. Dans cet interminable vocabu* laire, le nom de monsieur votre père se trouve peut-être le millième, et sera probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vôtre. Ce qui rend plus étonnant encore Tinvincible courage de cette femme capable de supporter laffluence perpétuelle de tant de gens, c'est qu elle accueille . tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jai maïs le nouvel arrivant ne fait, chez cette Messa-
f line, aucun tort au premier venu. Elle en gardera
y( trente à la fois, si trente le veulent bien. Celui
% que cet arrangement n'accommode pas, se retire
sans esclandre; si l'on s'aperçoit du vide qu'il laisse, on le remplit; mais, dans tous les cas, le déserteur revient-il après six mois d'absence, il est toujours sûr d'être bien reçu. Au reste, ne croyez pas que ces menus détails puissent seuls remplir une tête aussi vaste que celle de la baronne; il faut encore à cet intrigant génie des occupations au dehors ; désolée des moments de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s*en console qu'en favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reçoit, vous la verrez environnée de jolis garçons qu'elle forme» et de jeunes femmes qu'elle produit.
Telles sont les ennemies^ue je me propose de
combattre avec vous; cependant je croîs devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir de votre défaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux que madame de Fonrose a faits; cette femme, trop occupée, ne pourra retenir plus d*un jour un jeune homme que je connais sensible et que je crois délicat. Quant à madame de LîgnoUe, je permets qu'elle vous arrête quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de distraction, je préfère à toute autre une enfant capricieuse et légère, qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagère comme la sienne. Soyez, donc, en vos jours de désœuvrement, la poupée dont elle raffole; mais songez qu'il faudra, dès que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans retour avec la comtesse.
J'en pris l'engagement avec la marquise ; je la remerciai vivement de l'intérêt qu'elle me témoignait; je lui promis de n'aimer que ma femme, aussitôt que ma femme me serait rendue. Cependant je n'avais pas entendu, sans chagrin, madame de B*"* réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me hâte, afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif déplaisir qu'involontairement je ressentais, je me hâte d'avertir tout le monde que la marquise était alors; plus que jamais, brillante des
agréments de s^ jeunesse et de Téclat de sa beauté. Je trouvais sa peau d'une blancheur plus éblouissante, les roses de son teint me paraissaient avoir plus de fraîcheur, ma mémoire me retraçai; Vautres appas que mon imagination me montrait encore perfectionnés; mais aussi je me sentais forcé de reconnaître quelque chose de plus décent, de plus assuré dans son maintien toujours enchanteur, et dans toute sa personne, comme autrefois remplie de grâces, je ne sais quel air de dignité qui n'appartient point aux amours. J'étais désespéré; vingt fois je voulus lui rappeler le souvenir qui m'agitait, le douloureux souvenir de mon bonheur pasàé; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un regard, qui semblaient me dire : Plaignez mon malheur et respectez votre amie.
Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me résoudre à l'écouter quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me détailla la foule des moyens qui maintenant étaient en son pouvoir, et dont elle comptaijt user pour chercher madame de Faublas; et quand elle me vit bien persuadé que personne au monde ne pouvait retrouver Sophie, si madame de B*"" ne le pouvait pas, elle me parla de Justine. Cette petite, me dit-elle, m'a promis de n'apporter aucun obstacle au projet que fai
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. igS
formé de vous rendre sage; mais je la soupçonne peu capable de garder constamment une résolution désespérée; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre son courage à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux» lui continuer la longue affection (}ue vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous convient sous aucun rapport :
mon ami, vous n'êtes ni assez fou pour avoir Tintention d'enrichir madame de Montdesir, ni assez lâche pour songer à Taimer gratuitement. Il paraît qu'on çst généralement d'accord sur ce point, qu'il faut un peu moins mépriser le riche libertin qui va sans cesse marchandant des filles, que le freluquet obscur qui fait métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus ridicule de payer fort cher leurs faveurs dont on se soucie fort peu, qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses^ quand on n'a pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la société de ces sortes de femmeç, doit bientôt, s'il n'y prend garde, y perdre, avec sa fortune ou sa santé, Festime des honnêtes gens et sa propre estime. Pour justifier celle de la marquise, je ne lui
dissimulai poînt que ce matin et tout àTheure madame de Montdesir violait avec moi sa téméraire promesse, et même je lui contai naïvement quelle douce méprise, pour me donner la veille un des plus fortunés instants de ma vie, avait dans mes bras embelli Justine de tous les attraits de madame de B***. Je vis la marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai risquer, avec une légère caresse, une insidieuse question : et vous, ma chère maman, ne songez-vous donc jamais à moi? Jamais un tendre souvenir?... Madame de B"*, déjà remise, m'interrompit : devez-vous demander si je songe à vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts les plus chers?... — Il est donc vrai que vous êtes mon amie!... Hélas! vous n'êtes plus que mon amie ! — Faublas, vous devriez m'en féliciter. -— Ma chère maman ! je ne puis que m'en plaindre. — Mon ami, c'est madame quil faut dire. — Madame! à vous? jamais je ne m'y accoutumerai. — Il le faut cependant, Faublas. — Ma... madame, on m'appelle Florville.— Tant mieux, je suis sensible à votre déférence.— Ma chère maman! que de bonheur !... — Mon
ami, c'est madame qu'il faut dire. — Que de bonheur ce nom me rappelle! — Laissons cela. — Qu'avec plaisir je me souviens de l'aimable vicomte qui le portait! — Parlons d'autre chose, mon ami. — Que ne suis-je encore mademoiselle du Portail ! — Chevalier, changeons de conversation. — Que n'allons-nous encore ensemble à Saint-Cloud!
Bon Dieu ! déjà midi I s'écria-t-ellc en regardant sa montre. Florville, je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission. Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. J'ai moi-même sollicité cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus mortel ennemi; faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut, sous son nom, reparaître dans la capitale, et même à la cour. Je vous permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvait d'un mot le priver à jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce à ma vengeance ; mais qu'il sache que je la veux digne de moi : un lâche châtiment ne sera point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse un homme indigne de sa naissance,
qui ne craignit pas de tpilnsulter bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami. — Adieu, madame... Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir? — Non, Florville, je compte revenir ici quelquefois. — Dites souvent. — Souvent, si jç puis. — Et bientôt? — ^ Le plus t^t possible,. i — Dans quelques joqrs, — Vous serçz averti par Justine. Adieu, mon ami.
Quand madame de B*" fut partie, j'appelai madame de Montdesir. Dis-moi donc où communique cette porte par laquelle j ai vu la marquise entrer et sortir? Chez le bijoutier voisin, que madanie a généreusement payé pour cela, me répondit-elle. C'est ici de même qu'au boudpir de la marchande de modes. — ' Ohl non, Justine, ce n'est pas de même, il s'en faut bien. — Quoi donc I notre maîtresse ai-t-elle été cruelle î — Oui, mon enfant. — Peut-être parce que vous êtes marié? — Crois- tu? — Dame! je sens qu'à $a place cela me ferait une peinç terrible, je serais d'abord comme un petit démon. Mais nous autres femmes ne savons pas garder rancune, je finirais par m'apaiser, — Tu penses donc que la marquise,,, r— S'apaisera, Oui, soyez tranquille. Et puis, ajouta-t-elle d'un ton cc^ressaot» je sais bien qu*il te reste des consolations.
DU tHËVALÎER t)Ë FAUBLAS. 197
Madame dé Môntdesîf me paraissait en effet très-disposée à m'en ofiffir; mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin.
JaSmîn attendait impatiemment mon retour. Il me dit que madame de Fonrose venait d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je commençai par écrire au comte de Rosambert une courte lettre que je ôs porter à la poste, et puis je me rendis chez la baronne.
Quand on lui annonça le chevalier de Florville, madame de Fonrose fit un cri de joie. Elle me conduisit à son cabinet de toilette, m'y plaça devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui moins jolie, mais non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et des fleurs, la plus élégante coififure dont une jeune personne ait jamais pu s'enorgueillir. Ensuite jô me vis paré d'une robe de pékin lilas; on me passa le plus décemment possible un jupon pareil, et, pour compléter la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un petit soulier du cadran bleu. Madame de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre, puis, en me donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avait peu de femmes aussi aimables que moi.
J'allais . imprudemment lui rendre et ses propos
Jtijd
flatteurs et ses tendres caresses» quand un secourable laquais s'avisa de crier de la porte : Monsieur de Belcour.
La baronne, craignant que mon père ne pénétrât jusqu'au cabinet de toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pièce voisine. Je viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et vous exprimer mes regrets. Hier il a fallu nous quitter un peu brusquement; j'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout à fait à vous, baronne ; vous m'avez amené la plus folle petite personne. .. — Dites, une femme charmante, monsieur, pleine d'attraits, de vivacité, de gentillesse, d'esprit... — Cela peut être, madame; mais... — Point de mais, interrompit-elle. Cependant il continua : Je vous avoue que je ne vois pas sans chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. Il me serait trop cruel de penser que sa femme sera toujours absente... — Hé bon Dieu! tranquillisez- vous, baron; quand elle reviendra, nous lui rendrons son mari. — Trop tard, peut-être, il la chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite d'être heureuse. — Vous voilà I jevous admire I à vous entendre, on croirait qu'une femme ne peut trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations de son mari; et vous avez
apporté du fond de votre province cette idée de Fautre siècle, que tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d*un éternel amour.
Eh ! mais, monsieur, d où venez- vous? comment ! ignorez-vous encore que maintenant un honnête homme ne se marie qu*afin de se donner une maison, un état, un héritier? — Et c'est pour cela, madame, que les honnêtes gens dont vous parlez n ont, après quelques années de mariage, ni état, ni maison, ni enfants qui leur appartiennent. Vous êtes, répliqua la baronne en riant» Thomme du monde le plus amusant, quand vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, ditelle à un domestique. — Vous ne dînez pas chez vous? s'écria mon père? — Non, vraiment. — Moi qui comptais passer la soirée avec vous. — J en suis tout à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une chose impossible. — Madame, peut- on, sans indiscrétion, demander où vous dînez? — Chez la petite comtesse. — Y allez vous seule? — Non. — Avec mon fils, peutêtre? — Avec le chevalier? Point du tout. — Vous riez, baronne. — Je vous donné ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur votre fils qui m'accompggne chez la comtesse. — Eh! qui donc? — Une jeune personne dont je ne crois pas que vous
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ayez entendu parler. — Vous l'appelez t — Mademoiselle de Brumont. — De Brumont I non, je ne la connais pas. Vient-elle vous chercher, oU Tallez-vous prendre? — Mais... je ne sais, j'attends. — Restez-vous tard chez madame de LlgnoUe? — Je comptais rentrer de bonne heure pour souper avec vous. — Vous aviez là, baronne, une excellente idée. -— Et je ferais défendre ma porte, continua-t-elle, si vous ne craigniez pas trop l'ennui du tête-â-tête. Je crains seulement que le tête-à-tête ne soit trop court, répondit-il en lui baisant la main.
Un domestique vint dire que les chevaux étaient mis. Mademoiselle de Brumont, pressée de revoir sa maîtresse, trouvait que le baron causait trop longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en demande pardon ; Faublas rêvait au moyen d'éconduire promptement son père. ,
Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avait coiffé, voulut bien recevoir un louis d'or, et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit, . par un petit escalier, dans la cour, où je trouvai le carrosse de la baronne; puis elle se chargea d'aller dire à sa maîtresse que mademoiselle de Brumont venait d'arriver ; mais qu'ayant su que madame de Fonrose avait du monde, et ne voulant voir
personne, elle attendait la baronne dans sa voiture.
Ma commission fut exactement faîte : bientôt je vis descendre madame de Fonrose ; mon père lui donnait la maîn. Il jeta dans la voiture un regard curieux; mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon éventail.
Nous partîmes. La baronne, qui riait, me félicita du succès de ma ruse. Elle prit ma maîn, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards bien tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père pouvait passer pour un très-aimable homme, mais que j'étais bien la plus charmante femme qu'elle eût jamais vue. Cependant nous avancions; la conversation changea d'objet. Madame de Fonrose daigna m'avertîr que la comtesse, sans doute encore très-irritée, pourrait d'abord me recevoir assez mal ; mais elle ajouta que j'apaiserais celte femme comme on les apaisait toutes, avec des serments, des louanges et des caresses.
Monsieur était avec madame, quand on nous annonça chez la comtesse. Oui , ma foi, dit le comte, c'est elle ! Madame de Lîgnolle, emportée par un premier mouvement, se leva d'abord, et me tendit les bras; mais tout d'un coup, agitée
d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son fauteuil, en criant : Je ne veux pas la voir. J'allais partir, madame de Fonrose me prévint cependant : }e vous la ramène bien repentante et bien désolée ; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa grâce. — Si grâce! après tant d'ingratitude! Il est vrai, dit M. de Lignolle, que mademoiselle s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. Ne rester ici que deux ou trois jours, |et nous planter là sans rien dire ! il fallait au moins qu'elle avertît madame quelques jours d'avance. — Qu'elle m'avertît? s'écda la comtesse. Il eût été fort bon qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter. — Ah ! pourtant il faut convenir que mademoiselle était libre ; elle avait le droit de vous demander son congé, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans ce cas-là, je le répète, on s'avertit mutuellement quelques jours d'avance. — Monsieur, vous voulez bien me faire grâce de vos réflexions? Dans un autre moment, elles m'amuseraient peutêtre; je vous avoue que maintenant elles me fatiguent. Le comte se tut; je pris la parole : Madame, je conviens que j ai quelques torts envers vous; mais les apparences me montrent plus cou-
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paMe que je ne le suis en effet. — Comment!
VOUS ne m'avez peut-être pas fait une infidélité?— Et une infidélité de quatre mois, interrompit le comte. Quatre mois, sans nous donner seulement de vos nouvelles I Mademoiselle, madame a rai* son; cela n*est pas bien. •— • Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit madame de Fonrose : je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a paru fort longue, et que si Ton avait voulu lui laisser la liberté de vous venir voir, elle en aurait de bon cœur profité. — Baronne, vous voudriez en vain l'excuser; vous n'ignorez pas qu'elle m'a trahie! Vraiment sans doute, reprit M. de LignoUe, c'est une espèce de trahison. -* Elle m'a sacrifiée! — Oui, continua l'époul approbateur, elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a été s'établir ailleurs. — Justement, monsieur, s'écria la comtesse; c'est ce qu'elle a fait. — Madame, je me reconnais coupable; mais... Vous Tentendez, interrompit-elle, en joignant avet transport ses jolies petites mains qu'elle leva d'abord vers le plafond (i), et dont elle se couvrit les yeux et le front. Vous l'entendez ! elle a été
(i) Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas ; il faut être exact.
s'établir ailleurs, elle-même en convient. — Madame, daignez m'écouter jusqu'à la fin, permettez... — Elle a été s'établir ailleurs! répéta douloureusement la comtesse, qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs! — Chez une femme, demanda le comte? — Eh! sans doute, chez une femme, lui répondit madame de LignoUe avec beaucoup de vivacité; vous faites des questions! Il m'adressa la parole : Quelle est cette femme chez qui?... — Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse. Qu'importe en quelle qualité ? répliqua-t-elle encore. Est-elle noble, cette femme-là? me demanda-til. Oui!
noble, s'écria-t-elle, comme mon palefrenier. — Et que fait-elle? — Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit la comtesse, dont la colère allait toujours croissant à chaque interrogation de son curieux mari; elle fait des sottises et de mauvaises plaisanteries. ' — Et elle s'appelle? — Madame de LignoUe s'écria : Oh! je le sais comment .elle s'appelle ; mais je veux que vous le disiez, mademoiselle. — Madame, dispensez-moi... — Mademoiselle, point de mauvaises excuses, je le veux. — Hé bien, elle s'appelle Montdesir. — Montdesir! J'en étais sûre. Montdesir!... Elle a pu me quitter pour une autre !... Elle a été s'établir chez
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une madame Montdesir! et la comtesse se remit à pleurer.
La voilà qui s'attendrit, me dit la baronne; elle va se calmer, elle va pardonner. Tombez à ses pieds, mademoiselle, et demandez grâce. Je me jetai à ses jenouxque j'embrassai; et pendant que madame de Fonrose lui adressait tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisait, avec de doux reproches, une paternelle remontrance.
Vous êtes jeune, mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes les grâces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez point à réparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si vous êtes inconstante dans vos goûts, si vous ne voulez vous attacher à personne, si vous allez vous établissant partout, sans pouvoir vous fixer nulle part. Qui nousavez-vous préféré, je vous prie? une roturière, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierais. N'étiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué d'égards pour une demoiselle que j'estimais vraiment beaucoup ; et quant à ma femme, elle vous aimait au point d'en être folle. D'abord, sans compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un très-grand, qu'on rencontre
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rarement ailleurs,/ celui de devenir tous les jour^ des charades, et d'en faire vous-même tout à votr^ «i$e.
Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernière^ réâ&tions de son mari. A peine M* de LignoUe finissait de parler, qqe madamç tomba dans les convulsions d*un rire inextinr guible. Tout à coup la sombre douleur fît place à la joie folle, sur ce charmant visage où je vis les ris et les pleurs ensemble mêlés. Il m'était aisé de m'apercevoir que madame de Fonrose aurait, comme moi, donné de Tor pour quli lui fût permis de rire aussi haut que la comtesse; mais î'étaist comme elle, retenu par la crainte de donner d'étranges soupçons à ce mari qui nous regardait, et qui devait être également surpris du violent diagrin de sa femme et de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua pia confiance; et voici comment il me rassura.
Vous avez Tair stupéfait, mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci vous étonne. Aucune affection de l'âme ne m'échappe à moi : dans votre absence, la belle humeur de madame s'était visiblement altérée ; j'ai découvert qu'il y avait un moyen sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai parlé charade. Aussitôt,voilà madame riant coiâme uoe
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folle. J'ai répété plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Vous en êtes vous même témoin; depuis un quart d'heure elle ne cesse; et tenez, voilà un redoublement.
En effet, la comtesse recommença de plus belle, et madame de Fonrose ne se gêna plus ; je fus, comme elle, entraîné, et M. de LignoUe lui-même ne put voir trois personnes s'égayer de si bon cœur, sans se mettre de la partie. Nos bruyants éclats de rire durent être entendus de tout le voisinage.
Cependant, quoique mademoiselle de Brumont pâmât de rire, le chevalier de Faublas ne perdait pas la tête. D'une bouche avide il pressait les lis d'un bras plus doux que Fivaire, et d'une main caressante il serrait doucement les plus jolis genoux du monde. Pardonnez-lui, dit à la comtesse madame de -Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne perdait aucun détail de cette joyeuse pantomime. Pardonnez-lui, répéta le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et par des signes, se baissa deux fois pour me glisser à l'oreille ces paroles tout à fait encourageantes: Bon! bon! ne vous lassez pas, tenez ferme, elle est vaincue.
Pardonnez-moi,, m'écriai-je à mon tour d'une
voix tendre et d un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je vous aime. — Et moi aussi je vous aime, répondit^elle en m*embrassant; et je vous pardonne , ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais à condition que vous ne verrez plus cette madame de Monidesir. — Oh ! non. — Et que vous n irez jamais vous établir ailleurs que chez moi. — Jamais. — En ce cas, je vous pardonne, je vous aime, et vous embrasse; et si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous embrasserai toute ma vie. Eh bien ! s'écria M. de Lignolle, charmé de la joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser. Il m'honora de plusieurs baisers : et moi aussi, dit madame de Fonrose, je vous aime, je vous pardonne et vous embrasse; car depuis un quart d'heure vous m'avez bien amusée.
Qu'on dise pourtant que les charades ne sont bonnes à rien ! reprit le comte d'un air de triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis de bonne humeur, comme la paix s'est faite aussitôt que... La comtesse l'interrompit : A propos de charade, mademoiselle de Brumont, savez-vous bien que monsieur n'a pas encore pu deviner la
nôtre? — Bon! cest quelle n'est pas exacte, répondit-il. — Voilà une bonne raison, s'écria madame de Fonrose. — Comment I mademoiselle, votre charade n'est pas exacte ? Je lui répliquai, en montrant la comtesse : C'est madame qui l'a faite. Oui, répondit celle-ci : mais c'est vous qui me l'avez fait faire. N'importe, reprit la baronne; si elle n'est pas exacte, il faut la recommencer. La comtesse repartit ; C'est notre intention, madame. Sans doute, dit M. de Lignolle, il faut la recommencer. Cela vous fera donc plaisir? lui demanda sa femme. — Assurément, madame, et beaucoup; je voudrais même pouvoir vous y aider, je voudrais pouvoir vous enseigner... Je vous rends mille grâces, interrompit-elle. Je n% veux plus désormais d'autre précepteur que mademoiselle de Brumont. D'ailleurs, monsieur, ce serait peut-être bien inutilement que vous essayeriez de devenir le mien. — Sans doute ! j'ai fait dans ma vie, tant en énigmes qu'en charades, plus de cinq cents poèmes : ce serait un vrai travail pour moi de me remettre aux premiers éléments. Cependant, monsieur, lui dis-je, je prendrai la liberté de vous observer que madame la comtesse est jeune, curieuse et pressée d'apprendre. — Eh bien! mademoiselle, vous n'avez pas besoin d'un
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second pour lui montrer tout ce qu'il lui importe de connaître; vous êtes, j*en suis sûr, très en état de donner d'excellents principes à votre écoliére, et par exemple, quand une fois vous l'aurez commencée, je m'engage volontiers à la finir. — Non pas, s'il vous plaît : je prétends n'en céder à personne la gloire ni le plaisir. — Eh bien I comme vous voudrez ; cela ne m'empêchera pas de m'intéresser vivement aux progrès de votre écoliére.
— Monsieur, ce que vous avez la bonté de me dire est très-propre à m'encourager. Je donnerai de bonnes leçons à madame la comtesse, je vous le promets. — Donnez! mademoiselle, donnez!
— Je ferai plus d'une charade avec elle, je vous en réponds. — Faites! mademoiselle, faites! — Ainsi, monsieur, dit madame de Lignolle, je puis donc, sans risquer de vous déplaire, m'occuper de ce petit travaiUà. — Eh ! bon Dieu, madame, toute la journée, si cela vous amuse. — Bon, reprit-elle, je suis contente! je m'en faisais quelque scrupule, parce que je craignais de m'arroger un droit que je n'eusse pas; mais à présent que vous m'en avez donné la permission, me voilà tout à fait à mon aise. — A la bonne heure; mais jei vous engage à recommencer celle que vous avez se^l^ ment ébauchée ensemble; car sûrement je l'aurais
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 2ll
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devinée si elle avait été bien faite... Allons, mademoiselle, point de paresse, point de mauvaise honte ; recommencez cela, faites-le mieux. — J'y tâcherai, monsieur. -^ De votre mieux et le plus tôt possible. — Ah I tout à l'heure, si madame le veut. — Non, interrompit la baronne, dînpns, dînons; aussi bien vous aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici la quinzaine. Je crus avoir mal entendu. Quoi! la quinzaine! lui dis-je. Vraiment, répondit-elle, le terme vous paraît court! je le conçois ; mais je n'ai pu obtenir qu'il fût plus long. — Obtenir!... — J'ai tenté Timpossible, mademoiselle; car je savais combien vous désiriez prolonger votre séjour chez la comtesse. — Certainement... mais... — Mais vos parents sont demeurés inflexibles. — Vous dites, madame, que mes parents î... — Ils ne vous ont accordé que quinze jours.— Vous dites que mes parents m'ont accordé... — Oui, seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer à se priver, pour un tempe 'plus long, du bonheur de vous posséder chez eux. — Quinze jôiirs! madame la baronne. Vous êtes fiûre?... — Je suis sûre, mademoiselle, qu'ils ne vous permettront pas de rester plus longtemps ; arrangez'-vous d'après cela ; dans quinze jours je ^K>us remmène, c'est une chose convenue. — Con-
venue ! — Oui, mademoiselle, décidée. — Décidée ! madame. — Irrévocablement décidée, mademoiselle. — Ah ! ah! — En attendant, je viendrai vous voir presque tous les jours, comme vous pensez bien. — Oui, madame. — Et presque tous les jours aussi je les verrai, vos parents. — Oui, madame. — Ainsi vous aurez perpétuellement de leurs nouvelles. — Oui, madame. — Et ils recevront continuellement des vôtres. — Oui, madame. — Tenez, ce soir je soupe avec l'un d'entre eux. — Je le sais ; c'est même un de mes grands parents celui-là, je crois. — Justement, mademoiselle ; je lui parlerai de vous, de votre absence. — Ah I je vous en serai bien obligé. — Je ne doute pas que d'abord cette séparation de quinze jours ne l'effraye, comme les autres; mais je lui ferai entendre raison là-dessus. — Vous me rendrez un vrai service. — Je vous réponds qu'il ne . sera pas fâché. — Madame, je m'en rapporte à vous.
On conçoit que je demeurai três-surpris de la manière artificieuse et hardie dont la baronne venait de m'établir, pour ainsi dire malgré moi, chez la comtesse. Cependant je n'oserai pas dire que j'en fus bien fâché, car peu de gens me croiraient; mais du moins, ô ma Sophie ! j'assurerai
qua l'instant même je pris intérieurement la ferme résolution de conserver mes relations avec madame de B***, pour être, en cas de besoin, promptement informé de ses découvertes, et pour me conduire en conséquence.
Le comte, qui n^avait rien perdu de mon dialogue avec madame de Fonrose, demanda si mes parents demeuraient maintenant à Paris. La baronne répondit qu'ils y étaient incognito, pour des raisons qu'elle savait, mais qu'elle ne pouvait dire.
Nous allons nous mettre à table. Je fus placé entre le mari et la femme : de temps en temps, la comtesse passait adroitement sous la nappe une main qui rencontrait toujours la mienne, et mon genou touchait le sien. Aussi M. de LignoUe se fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si madame de Fonrose, toujours attentive et toujours complaisante, n'^ût vingt fois relevé la conversation prête à tomber, et vingt fois ne nous eût très-habilement avertis de nos imprudences, ou tirés de nos rêveries. Au dessert cependant il fallut payer de ma personne. La baronne, soit qu'elle voulût me distraire de lobjet dont elle me voyait trop occupé, soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter un peu, la ba-
214 ^ F^N DK AMOURS
ronne s*avisa de me porter un coop plus dijBScUe à parer que tous les autres. A propos, dit-elle, vous savez sans doute la grande nouvelle : le chevalier de Faublas est sorti de la Bastille. — Qui, le chevalier de Faublas? demanda le tomte. — Ne vous rappelez-vous pas Thistoire de ce joli garçon, qui, sous des habits de femme... — S'est introduit chez le marquis de B""*. — Oui, oui. — Et Ton a remis en liberté ce mauvais sujet ! et ce petit garnement ne sera pas claquemuré pour le reste de sa vie! — Comte, vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très-aimable, enfant... — Un fieffé libertin qu'on aurait dû fouetter en place publique. La baronne alors m'adressa la parole : Mademoiselle de Brumont ne dit mot; est-elle de lavis de monsieur? —r Non, madame, pas tout à fait, non... ce chevalier de Faublas dont vous parlez, je le juge excusable, s'il est bien jeune encore, à moins qull n'ait commis de ces fautes... — Il a fait des horreurs! s'écria M. de Lignolle. Vous ne savez donc pas son histoire, mademoiselle? Je vais vous la conter. D'abord, il a quitté les habits de son sexe, et se donnant pour femme, il est entré dans le lit de la marquise de B***, presque sous les yeux de son mari. N'est-ce pas aflFreux? — Permettez que je vous arrête, mon-
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 2i5
sieur ; ceci ne me paraît pas vraisemblable. Estil possible qu'un homme ressemble à une femme, si bien qu'on s'y méprenne? — Cela n'est pas ordinaire; mais cela s'est vu. — Si vous ne me Tassuriçz, je ne le croirais pas, dit la comtesse. — Il faut le croire, répondit-il, car c'est un fait. Au reste, ce marquis de B*** n'en est pas moins un imbécile, avec ces connaissances physionomiques. C'est la science du cœur humain qu'il faut posséder... Je l'interrompis : Il me paraît que si vous aviez été à la place du malheureux marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa dupe. — Oh ! soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas plus d'esprit qu'un autre; mais je suis observateur, je connais le cgeur de l'homme, et nulle affection de tâme ne tnéchappe. Nous savons cela, dit la baronne; mais pour revenir à notre mauvais sujet, je vais un peu vous étonner, en vous apprenant qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise. — A madame de B*"* ! s'écria le comte. — A madame de B*** ! s'écria la comtesse avec beaucoup de vivacité. — - A madame de B**M m'écriai-je moimême, en jouant l'étonnement. — A madame de B**'l répéta froidement la baronne. — Tout le monde l'assure. La comtesse se leva brusquement, et m'adressa la parole : Quoi ! c'est la marquise?...
2l6 LA FIN DES AMOURS
Elle parlait si haut et si vite, elle paraissait tellement surprise, inquiète et fâchée, que, tremblant de Tentendre me faire ou quelque imprudent reproche ou quelque dangereuse question, je me hâtai de l'interrompre : Adressez-vous à madame la baronne. Qu'allez-vous me demander à moi qui ne sais pas un mot de toute cette fable? ^ M. de Lîgnolle daigna me seconder. — Une
fable, comme dit fort bien mademoiselle. En effet, comment imaginer que la marquise ait osé... — Il n'y a rien que de vrai dans ce que j'avance, * reprit la baronne. Qu'une fille toute neuve, une
vierge pure, sans passions et sans reproche, trouve scandaleux l'événement que j'annonce, et que, dans l'innocence de son cœur, elle refuse d'y croire, cela me paraît fort naturel. Je ne puis ' même, en passant, m'empêcher de blâmer la
comtesse, qui a déjà quelque usage du monde, ; d'avoir été tout à l'heure tentée de questionner,
^. sur certaine matière, une personne aussi inexpé-
rimentée que l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que M. de LignoUe, homme d'esprit, J. homme de tête, M. de LignoUe, qui a l'expérience
fj* du monde, de la cour, et des femmes surtout, que
l M. de Lignolle, observateur profond, excellent
juge, M. de Lignolle enfin, appelle fable unfaitpeu
DU CHEVALIER DE FAUfeLAS. 217
commun sans doute, mais qui n'est pas sans exemple, et paraîtra même vraisemblable à quiconque connaît les mœurs de ce siècle de corrup» tion : voilà ce que je ne conçois pas. — Encore, répondit le comte, faudrait-il que j'eusse particulièrement étudié le caractère de madame de B***. Je ne la connais que pour avoir entendu quelquefois parler d'elle. — Et moi, malheureusement pour l'avoir souvent rencontrée dans mon che* min. Je pourrais lui contester les dons naturels et les dons acquis ; mais la plupart des jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et ils le saveht bien; mais les vieux courtisans assurent qu'elle est plus qu'eux tous adroite, insinuante, artifi* cieuse et dissimulée : il faut les croire. Ceux-ci lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui reconnaissent de grands talents ; tous généralement conviennent qu'elle est née pour l'intrigue. Les uns s'étonnent que l'ambition puisse régner avec tant d'empire dans un cœur qu'ils croient fait pour des passions plus douces; les autres, la voyant sans cesse occupée de plus grands intérêts, ne conçoivent pas par quel miracle il lui reste un moment pour l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer en elle, c'est un continuel mélange de l'audace qui distingue les forts, et de l'astuce m. 15
;É£dJB
2l8 LA FIN DES AMOURS
qui semble n'appartenir qu'aux faibles. Quelquefois elle étonne ses ennemis et ses rivales par les coups hardis qu elle frappe ; souvent elle les fatigue de sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle. Tantôt c est le tigre irrité qui s'élance sur le chasseur et le terrasse, et tantôt le chat sournois qu'on voit des heures entières tapi près de la retraite de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux pour preuve de sa rare capacité, que la manière dont elle s'est relevée plus puissante, après sa terrible chute. Quand son affaire avec le chevalier de Faublas fit tant de bruit, nous la crûmes perdue ; elle seule eut le courage de ne pas désespérer de sa fortune. Vous dire comment elle persuada à son mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n était pas un sot, je ne le saurais; ce qu'il y a de certain, c'est quaujourd hui nous voyons qu'ils vivent très-bien ensemble. Au reste, c'est là le moindre des succès qu'elle s'était promis ; dès qu elle eut enchanté le bon époux, elle songea à délivrer Tami charmant. Pour cela, que fait-elle? M. de *** qui avait beaucoup de partisans, parce qu'il jouissait d'un léger mérite et d'une fortune considérable, M. de ***, depuis ^A?'r longtemps était vainement amoureux d'elle, et
vainement visait au ministère. La marquise entre
dans le parti nombreux qui le porte aux premières places; après quatre mois d'efforts , elle culbute le ministre, effraye un des concurrents, trompe Tautre, et Theureux compétiteur qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. Alors sa bienfaitrice ne dédaigne pas de devenir son amante... Vous paraissez étonnée, mademoiselle de Brumont?... Hélas! oui, la belle victime s'est k.,
immolée... Elle a généreusement consommé le grand sacrifice. Ainsi madame de B"* retouve ;
son premier crédit qu'elle augmente encore. Ainsi [
le chevalier de Faublas est rendu à la société, ^
pour y faire, si nous ny prenons garde, quelque ^
nouvelle incartade. {
Enfin, madame de Fonrose se tut ; et puisqu'elle \
ne voulait que m'embarrasser, elle eut lieu de s'ap- i
plaudir de la nouvelle fatale; fatale, car je m'en affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, j
je ne trouvais guère probable que l'adorateur de Sophie et l'amant de la comtesse fût encore amou- *
reux de madame de B***. Cependant j'entendais s'élever du fond de mon cœur une voix secrète , :
qui me criait que la marquise aurait dû me laisser :'^
en prison. Oui, dans mon déplaisir extrême, V^i
j'osais accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils auraient donc raison, les consolants mo-
ralistes qui, tous les jours, impriment que rhomme est naturellement ingrat!
Madame de Lignolle^ mécontenté de mon chagrin, qulln*était pas malaisé d'apercevoir, fit tout haut cette iremarque : Voua aveÈ raif bien sérieux, mademoiselle. Vraiment oui, dit le comte. Je ne répondis rien à la comtesse, parce que la baronne, habile à deviner, et prompte à préveriir les imprudences de son amie, déjà s'était emparée d'elle, et tous bas lui disait sans doute ce qu'elle croyait propre à la retenir et à la calmer; mdis je saisis ce moment pour m'approcher de M. de Ligttôl et lui confier un grand secret. Monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous m avez autrefois témoigné le désir qu'il ne fût jamais question d'amourette et de galanterie devant votre jeune épouse. — Il me répondit : Cela est vrai; mais il est qûestioh de ce libertin : je prendà dé l'humeur, je me laisse entraîner, et j'oublie mes Jrésolutions. Au resté, je vous remercie de l'avis que vous voulez bien me donner, j^en vais profiter; noua allons nous en* tretenir d'autre chose. Il me tint cruellement pa»rôle; je fuS^ toute la Sdifée, obligé dé deviner deà charades, d'entendre de longues dissertations sur , leé affaires de Fâme.
A dix heures, la baronne se retira pouJ: allet
souper avec celui qu'elle appelait mon grand parent. A minuit, M. de LignoUe souhaita à la comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à made* moiselle de Brumont. De ces deux souhaits si contraires, ui^ seul pouvait être exaucé; la comtesse eut une bopne nuit, justement parce que mademoiselle de Brumont dormit peu.
Ne vous en étonnçz pas, vous qui vous souvenez qu'hier au soir et ce matin, Justine m'a passablement occupé. Songez à ma détention trop longue, songez'que l'économique régime du célibat, rigoureusement gardé pendant cent vingt mortels jours, a dû convenablement me préparer aux excès dispendieux cie plusieurs nuits heureuses.
Et vous aussi, malheureux amants, qui, pour avoir rencontré la satiété dans les bras de l'amour, ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de vos forces, recevez, avec mes preuves, un avis salutaire, et prenez courage; faîtes- vous mettre à la Bastille, restez-y quatre mois seulement, et quand vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez capables : avec quel empressement vous volerez aux genoux de vos maîtresses! Âh! que de fois vous leur direz : Je vous aime, si elles vous le disent une fois ! Ah ! que vous les retrouverez jolies, si vous les retrouvez fidèles I
La mienne Tétait, et jura de Têtre toujours. De mon côté, je la rassurai si bien, que, le lendemain matin, son cœur ne conservait aucun soupçon jaloux. Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant, car nous ne fûmes pas gênés par la présence d^un tiers. M. de Lignolle, en partant pour Versailles, où il allait passer plusieurs jours, m'avait recommandé de tenir fidèle compagnie à sa femme, et d'avoir bien soin d'elle. •
Ce fut elle qui prit soin de moi; ses petites mains arrangèrent mes cheveux, ses petites mains m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni mieux coiffé ni mieux vêtu; il est vrai que, plein de reconnaissance, je lui rendis, maladroitement si l'on veut, mais pourtant fort bien, à ce qu'elle disait, tous les services que j'avais reçus d'elle. La matinée tout entière, comme un instant, s'écoula
Q dans ces occupations si douces. Nombrez, s'il se
peut, les distractions qui prolongèrent nos travaux, et les folies qui les interrompirent. Madame de Lignolle, naturellement si vive, est devenue plus étourdie de moitié; Faublas, que vous con-
W naissez, serait-il plus raisonnable qu'elle? Figurez-
" vous notre enfantine joie, nos comiques tendresses,
nos bruyants transports. Iisaginez jusqu'à quel
K, point nos caprices peuvent être amusants, et nos
espiègleries piquantes. Devinez le babil de nos querelles, et le silence de nos combats. Représentez-vous ce que nos bouderies ont déplus întéres- . sant, et nos raccommodements de plus voluptueux : fille de compagnie peu respectueuse, je viens de faire à ma maîtresse une malice presque impertinente ; et pour m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite : j ai Tair de vouloir m'y dérober. La comtesse, qui me voit fuir, vole sur mes pas, et sur mes pas se précipite dans la sombre alcôve où je parais chercher à me cacher : un cri qu'elle pousse annonce que je suis découverte et saisie ; mais le vainqueur tout à coup vaincu, reconnaît trop tard le piège qu'on lui tendait, il tombe et demande grâce; je reste inexorable, et je donne un baiser. O vous I qui que vous soyez, que ces jeux effarouchent, si dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses lois qui gouvernent les hommes : je n'ai pas dix-huit ans encore, la comtesse en compte à peine seize ; nous sommes deux enfants.
Madame de Lignolle n'avait pas fait défendre sa porte pour tout le monde. Nous reçûmes, dans Taprès-dîner, la visite de madame de Fonrose, qui m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de
la marquise d*Armincour, à qui sa nièce avait mandé le retour de mademoiselle de Brumont.
La bonne tante, enchantée de me revoir, me prodigua les compliments. Pénétrée pour moi de la plus profonde estime, elle n'avait point oublié que je réunissais à l'avantage assez commun de tout connaître le rare talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance embarrassante, je Tavais puissamment aidée à donner à son Éléonore (i) des instructions de première nécessité. La vieille marquise m'aimait tant et me faisait tant de caresses, que je ne pouvais, sans manquer à la reconnaissance, trouver sa visite trop longue. Sur quoi j'observai que la baronne, qui apparemment me jugeait ingrat, s'efforça par toutes sortes de moyens d'emmener la bonne tante souper chez elle. Quand elle vit qu'il était impossible de l'y décider, elle prit elle-même le parti de rester avec nous. A minuit nos deux convives se retirèrent; la même jolie femme de chambre qui m'avait ha-* billée s'empressa de détruire son ouvrage^ et l'amie de la comtesse redevint son amant.
Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On
(i) Rappelez-vous que c'était le nom de bapt&ne de U comtesse f nous en aurons besoin*
savait cliez elle que je n'étais plus sa demoiselle de compagnie. Au reste, je croîs que dans Foccasion tout bon gentilhomme pourrait, sans déroger, se mettre en condition comme j y eusse été. Vraiment I le matin présider à la toilette de madame, causer Taprês-dîner dans son boudoir, et le soir entrer dans son lit, je ne vois rien là qu'un jeune homme bien né doive trouver pénible, et ne puisse faire honorablement. Quant à moi, je sais bien que je remplissais les différents devoirs de ma place avec grand plaisir, et sans craindre de compromettre ma noblesse. De toutes manières, je me trouvais chez madame de Lignolle aussi bien que chez moi.
Aussi bien^que chez moi!... de temps en temps, mais pas toujours. Non, mon père, non. Quoique deux journées seulement se fussent écoulées depuis notre séparation, je sentais le besoin de vous revoir. O ma Sophie! je brûlais du désir d'aller chez Justine savoir si madame de B"*" n'avait rien appris de ton sort, et l'idée de tes infortunes empoisonnait mon coupable bonheur.
Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus avec ma maîtresse un démêlé sérieux, dès que le jour parut. Je crois que tu pleures, s'écria la comtesse étonnée; qu'as-tu donc? Lui avouer que je
donnais ces larmes à Tabsence de Sophie, c*eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me permettre un officieux mensonge : je m*af&ige parce quil faut, mon Éiéonore,que je vous quitte pour quelques heures. — Me quitter? pourquoi faire?
— Une visite... — A qui? — Pas à mon père, car il me retiendrait, et je veux revenir; mais à ma sœur. — A ta sœur ! mon bon ami, rien ne presse.
— Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui. — Tu ne le peux? — Non. — Absolument? — Absolument. — Eh bien! j'irai avec toi. — Quelle idée! nous montrer ensemble dans les rues de Paris? On n'a qu à me reconnaître.^ — Nous baisserons les stores. — Oui 1 ne faut-il pas toujours descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il possible que je te mène à ce couvent? A quoi cela ressemblerait-il? — Je t'attendrai à la porte.
— Eh non I non. — Vous ne voulez pas? — Je le voudrais de tout mon cœar; mais... — Vous me trompez. — Ma jolie petite amie, peux-tu le croire? — Je le crois: vous méditez une infidélité.
— Éléonore... — Ce n'est pas chez votre sœur que vous allez, mais chez cette indigne marquise, ou peut-être chez cette petite sotte de Montdesîr.
— Ma chère Éléonore!... — Mais si vous avez des rendez-vous, vous les manquerez ; car je vous
défends de sortir. — Vous me le défendez ! — Oui, je vous le défends. — Madame, prenez ce ton avec M. de LignoUe, tant qu'il voudra bien le permettre; quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai pas, et que je veux sortir tout à l'heure. — Et moi, monsieur, je vous déclare que vous ne sortirez pas. — Je ne sortirai pas? — Non. — Ah ! nous allons voir.
Je fis un mouvement pour me précipiter hors du lit : de la main droite elle me retint par les cheveux, et de la gauche elle tira le cordon de sa sonnette avec tant de violence, qu'elle le cassa. Ses femmes effrayées accoururent à sa porte.
Elle leur cria : Qu'on dise au suisse qu'il tienne Ihôtel exactement fermé, et qu'il ne laisse sortir aucune des femmes de ma maison.
Cette manière de garder un amant me parut si neuve, que je fus obligé d'en rire : ma gaieté plut à la comtesse, qui se mit à rire aussi. Quelques minutes se passèrent dans le délire de cette joie, nous nous levâmes ensuite; et quand je fus habillé, la querelle recommença.
Éléonore, je m'en vais ; je te donne ma parole d'honneur qu'avant deux heures je serai de retour. — Mademoiselle de Bruraont, je te donne ma parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.
— Quoi I sérieusement, madame?— Très-sérieusement, monsieur. — Comtesse, je n'essaierai point de forcer le passage, parce qu ajouter à votre imprudence une imprudence encore, ce serait visiblement vous compromettre; mais souvenez- vous de la violence que vous me faites, songez que vous n'aurez pas toujours le pouvoir de retenir votre amant chez vous malgré lui, et qu'une fois libre, il pourra tarder longtemps à venir reprendre un joug que V0U5 lui aurez rendu pesant. — Ah !
rindignel il menace de m'abandonner!.., Faublas, quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher... j'irai chez toutes tes maîtresses les unes après les autres; chez cette madame Montdesir, pour la souffleter ; chez la marquise, pour te redemander à son mari ; jusque chez ta femme, s'il le faut, pour lui déclarer que je suis ta femme aussi... oui, ta femme... Ce M. de LîgnoUene s'est marié qu'avec mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée ; c'est toi seul, mon ami, tu le sais bien... Pourquoi veux-tu sortir, et m'aller faire une infidélité? Pendant que tu étais à la Bastille, je n'avais de rendez-vous avec personne, moi : je ne savais que t'appeler, m'impatienter et gémir... Est-ce madame de B... qui t'attend?
Avoue-le, je te le pardonne, si tu n'y vas pas...
Quel avantage a-t-elle donc sur moi, cette madame de B... que tu me préfères? Est-elle belle? je suis jolie. A-t*elle des talents? tu ne connais pas tous les miens ; je chante bien, je danse mieux, et je vais tout à Theure, si tu le veux, te jouer sur mon piano toutes les sonates d'Hédelman et de Clementi. A-t-elle de l'esprit? je n'en manque pas; vous aime- 1- elle beaucoup? je vous aime davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus aimable. Je te le dis, moi, je le dis... Tu ris, Faublas! Hé bien oui! ne sors pas, et nous allons rire, causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre, nous caresser, nous battre, nous amuser comme hier. Hier, le temps a passé si vite! Rest€ avec moi, mon bon ami ; je te promets que cette journée -ci ne nous paraîtra pas moins Courte que celle d'hier. — Tout cela, madame, est inutile. Vous me retenez de force ; mais prenez gardé que votre prisonnier ne vous échappe; car, en quittant sa chaîne, il la brisera. — Vous osez répéter encore... Mettez mon courage à cette horrible épreuve, et vous verrez... perfide! levais partout à votre poursuite, je vous surprends chez une rivale, je la tue, je vous tue, je me tue, et jusque dans mes derniers moments du moins, je vôiis prouve que je vous adore, ingrat que vous
23o LA FIN DES AMOURS
étesl... Grands dieux! où suis-je? Je ne me connais plus... Faublas, mon ami, ne sois pas fâché, ne sors pas... Tu ne dis mot, tu me repousses... Ah ! je f en prie, pardonne-moi. Tiens, regarde, je pleure, je suis à genoux.
Je fus attendri; je la relevai, je la consolai, nous entrâmes en pourparlers, nous capitulâmes. J'obtins qu'on irait tout à l'heure lever chez son suisse la défense qui me tenait aux arrêts chez elle; mais elle obtint que je ne sortirais pas.
Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet; et résolu de voir Justine à quelque prix que ce fût, je parlai de ma sœur à la comtesse. L'interminable dispute allait s'échauffer, lorsqu'au coup de marteau du maître, les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle accourut à l'appartement de sa femme, et du plus loin qu'il nous vit, il s'écria : Félicitez-moi, mesdames, je rapporte de Versailles le brevet d'une pension de deux mille écus. Pour qui? demanda la comtesse. Pour moi, répondit-il de l'air du monde le plus satisfait. — Monsieur, j'en suis fort aise, puisque fr VOUS en paraissez content; mais qu'est-ce pour
vous qu'une pension de 6,000 livres? — Je n'ai pas pu l'obtenir plus forte. Vous m'entendez mal, reprit-elle d'un ton froid, qui contrastait merveil-
ri;
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 23l'
leusement avec la joie de son mari. Loin de me plaindre que la pension soit trop modique, je m*étonne que vous Fayez sollicitée, vous, monsieur, qui possédez plus de douze cents mille livres de biens-fonds, et à qui j*ai apporté près du double en mariage. — Madame, on n'est jamais trop riche. — Hé I monsieur, tant d*honnêtes gens ne le sont pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces de la cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable besoin ? Il est vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'amateurs s'étaient mis sur les rangs; je nai pas été seul favorisé. Les brevetés sont : 4'Apremont, que vous connaissez... — Une seule de ses terres lui rapporte vingt mille écus ! — Et de Verseuil... — Il est lieutenant d'une province ! — Et d'Hérival aussi. — Son oncle, ancien ministre, la chargé de richesses qu'il dissipe, et d'honneurs dont il est indigne. — Flainville encore. — Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente succession de ses pères I — Et puis un monsieur de Saint-Prée... Mais non, je me trompe, celui-là n'a rien obtenu. Ahl le brave homme ! m'écriai-je. Quel dommage ! Vous le connaissez? me dit la comtesse. — Oui, madame. Un vieux officier plein de mérite et de courage! vous ne verriez pas, sans admiration, les cicatrices
dont il est couvert ; et le récit des malheurs qui ont renversé sa fortune, vous intéresserait vivement. Il est pauvre ! s'écria- t-elle. — Très-pauvre. On s'est montré du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses garçons à l'école militaire, et sa fille cadette à Saint-Cyr. — Il a beaucoup d'enfants? — Trois autres demeurent encore à sa charge, et eomme lui languissent dans un village du Languedoc. — Là! dites-moi, n'est-ce pas une chose afifreuse, que des courtisans qui nagent dans l'opulence, enlèvent à cette famille infortunée son honorable et dernière ressource ?... Elle se tourna vers son mari : n'en êtes-vous pas honteux ? Honteux de quoi? répondit le comte. Si ce monsieur est malheureux, qu'il se plaigne ; s'il est oublié, qu'il se montre. Que fait-il dans sa province? qu'il vienne à Versailles, qu'il paraisse à l'œil-debœuf; est-ce à moi de l'aller chefcher? lia fait de malheureuses campagnes ; hé bien I dix mille officiers n ont-ils pas été blessés comme lui? n'est-il pas [guéri comme eux? A la cour, ce ne sont pas des cicatrices qu'il faut montrer ; il ne s'agit que d'avoir des amis, de la patience et de l'importunité. Si rien de tout cela ne manque à ce M. de Saint- Prée, son tour viendra. La comtesse repartit avec vivacité : mais
sans VOUS, peut-être, son tour était venu. M. de LîgnoUe, affectant le ton de la supériorité, répliqua : que vous êtes enfant I vous n'avez pas la moindre connaissance du monde. Supposons que, pour faire place à ce monsieur, je me fusse bonnement retiré; d'autres, moins délicats, l'auraient écarté. D'ailleurs, si dans la vie on était arrêté par la foule des petites considérations particulières, on ne songerait jamais à soi. Madame de LignoUe rougit, pâlit, frappa des pieds : Brumont, vous l'entendez ! voilà de ces raisons qui me mettent hors de moi; cela ferait sauter au ciel!... Monsieur, je ne connais, comme vous le dites bien, ni le monde, ni le cœur humain, ni. Dieu merci, l'art des beaux raisonnements ; mais j'écoute ma conscience : elle me crie qu'aujourd'hui vous avez surpris les ministres, trompé le roi et volé des malheureux. — Madame, Texpression... — Oui, monsieur, volé! Son mari voulut sortir, elle le retint; et d'un ton qui paraissait plus calme, elle continua : Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques jours, de vous démettre de votre pension en faveur de M. de Saint- Prée, je vous déclare que je me chargerai du soin de lui faire passer tous les ans deux mille écus par une voie indirecte ^t par forme de restitution. — ^ m. 16
Comme il vous plaira, madame, vous le pouve^î, satis vous gêner beaucoup : ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que vous vous êtes réservée pour votre entretien. — Ne vous en flattez pas, monsieur, je ne toucherai point à cette portion de mon revenu. Quoique je ne vous en doive aucun compte, je suis bien aise de vous répéter ce que je vous ai déjà dit cent fois; je ne me consolerais pas de dépenser follement vingt mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a dans vos terres des misérables qui manquent de pain. Je ferai de mes économies un emploi selon mon cœur. Quant à la dette que vous venez de contracter envers M. de Saint- Prée, vous Tacquitterez avec les biens qui nous sont communs. Si vous m*en laissez le soin, j'engagerai mes diamants; et quand je les aurai fait mettre au Montde-Piété pour vous, nous verrons si vous ne les retirerez pas. — Non, madame. — Non? Je pense que vous osez dire non ! Moi, je* vous répète que je le veux, et que cela sera. Monsieur le comte, vivons eh paix, croyez-moi, ne me poussez point a bout; j'ai des parents, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation ne serait pas difficile à obtenir. Vous vous passerez bien de ma (persoiuie, )e k sais; mais la perte de mon bien pourrait vpus
laisser des regrets amers... Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, tu vois l'homme du monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je me dispute avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices. Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction de le voir une fois, une seule fois, secourir un malheureux! Soq Unique bonheur est de thésauriser, il s'est fait un dieu de son or 1 Aujourd'hui qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que de l'espérance de les augmenter domain; et demandez-moi pour qui? Pour des collatéraux; car des pauvres, il ne sait pas s'il en existe; et des enfants, il n'en aura jamais, à moins qu'une malheureuse charade...
Depuis un quart d'heure la comtesse était fort en colère ; tout à coup elle se mit à rire comme une folle. Cependant après un court moment de réflexion elle reprit :
A moins qu'une malheureuse charade... ne tienne lieu d'un enfant chéri... Au reste, il a raison de les aimer, car elles ne lui coûtent rien à faire.*; A propos d'enfants, monsieur, il me tarde de revoir les miens. L'automne dernier je désirais aller faire un tour dans le Gâtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage, et j'ai su que
depuis vous avez fait à ma terre un voyage que vous vouliez que j'ignorasse. Maintenant que je vous connais, cette mystérieuse visite m'alarme pour mes paysans. Monsieur, Je prétends qu'on ne change rien à leur condition ; je prétends que les vassaux de la marquise d'Ârmincour n'aient pas à se plaindre d'être devenus ceux' de la comtesse de LignoUe. Bonnes gens, ma bonne tante m'éleva parmi vous; elle fit de vos honorables travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocents plaisirs mes plus charmantes occupations ; elle vous apprit à me chérir; elle m'apprit à vous respecter; elle m'apprit à être heureuse de votre bonheur, fière de votre amour, et riche de vos prospérités. Souvent elle me disait (je m'en souviens avec délices), elle me disait : Éléonore, ne trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge, autant d'enfants qu'il y a d'habitants dans ce village? Oui, ce sont mes enfants; oui, bonnes gens, je veux vous ramener votre mère : elle ne vous paraîtra pas trop vieille encore, et j'espère que maintenant, comme lorsqu'elle était plus petite, vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux, ordonner vos fêtes, ouvrir vos bals, présider à vos banquets, récompenser vos laborieux garçons» et couronner vos jolies rosières.
Tout à l'heure la comtesse riait; maintenant je voyais ses yeux se remplir de larmes.
Monsieur, reprît-elle aussitôt avec beaucoup d'impétuosité, je pars demain. — Demain ! Madame, c'est trop tôt, la saison... — Pardonnezmoi, monsieur : le printemps qui s'approche ramène les beaux jours : il fait un temps superbe. Demain je pars pour ma terre du Gâtinoîs; j'y reste quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires seront finies, et je vais avec elle passer quelques semaines en Franche- Comté. J'ai aussi des enfants dans ce pays-là. — Mais, madame... — Monsieur, demain je pars, c'est une chose décidée. J 'emmènerai mademoiselle de Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec nous. Avez-vous aiffaire? Ne vous gênez pas. Je n ai besoin, ni pour mes travaux, ni pour mes plaisirs, d'un homme également incapable de contribuer au bonheur ou de compatir aux misères de personne.
A l'instant même elle ordonna qu'on préparât ses malles et sa voiture de campagne. M. de Lignolle s'en alla mécontent et soumis.
Cependant la comtesse versait quelques larmes, je voyais l'intérêt le plus tendre régner sur son visage, où le feu de la colère venait de s'éteindre;
mon cœur se pénétrait du sentiment délicieux dont le sien paraissait vivement ému* La sensibilité, fille de la providence, et quelquefois du malheur, sœur de la commisération et mère de la bienfai* sance, est, je crois, une de ces vertus qui, pour réternelle propagation de notre espèce, nous fut accordée à nous autres hommes, afin que nous pussions être aimés, et à vous, nos douces compagnes, pour que vous eussiez à tout âge et «ntout temps un sûr moyen de plaire. Au moins j*ûi toujours vu qu il n*y a point de si vieille figure qui ne puisse rajeunir son expression touchante ; et tel est même son admirable pouvoir, qu^ôn embellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille agréments à la plus belle. Jugez donc combien, en çô moment, madame de Lignolle me parut plus brillante de ses attraits piquants et de son extrême jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre qu'une cause en soi digne d*éIoges ait produit par Toccurence des effets condamnables.
Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle revint à Tappartement de madame. Heureusement j'avais mis les verroux. — Vous vous êtes enfermée? çria-t-il. -— Oui, monsieur, répondit-elle. -— Pourquoi donc ? — Parce que nous recommençons notre charade. — Ëst-<« une rai-
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 23g
son pour que je n'entre pas? — Si c'est une raison ! je le crois bien. Je vous ai déjà dit, monsieur, que je ne voulais pas être dérangée quand je composais. Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera peut-être finie.
Elle ne dura pas si longtemps la leçon; mais après l'avoir prise et donnée, Técolière et le disciple eurent une petite explication qu'il ne fallait pas que tout le monde entendît.
Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure je tfécoutais avec transport prêcher à ton mari, qui ne les connaît pas, des vertus que j'idolâtre. Tu m'es devenue plus chère, tu me parais plus jolie. — Eh bieni me répondît-elle, c'est ce que ma tante m-a toujours dit; toujours elle m'a répété <][u'un air de bonté parait une figure mieux que tous les chapeaux de mademoiselle Bertin. Elle avait donc raison, puisque mon amant s'en aperçoit. Oh! que je suis contente I s'écria-t-elle en faisant un saut de joie; que je suis contente detre bonne, puisqu'en effet cela me rend plus aimable à tes yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour davantage. Tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme tout le monde; je suis vive, impérieuse, colère; on me croirait méchante, et, dans le ^nd, il n'y a pas de meilleure femme que moi ; je vaux
de Tor. Tous les jours tu me découvriras des qualités nouvelles, je te le dis. Tu verras, tu verras... Demain je lemmène à ma terre, en es-tu bien aise?— J'ensuis enchanté, ma petiteamie. — Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble. Ne trouvestu pas que je suis grandie depuis quatre mois? — Au moins d'un pouce. — Ah ! je compte grandir encore. Je grandirai, sois-en sûr. Cela te fera plaisir aussi, n'est-il pas vrai? — Grand plaisir, assurément. Pour revenir à la question que tu me faisais tout à l'heure, je suis enchanté d'aller à la campagne avec toi; mais si tu veux que je parte demain, il faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adélaïde, et que j'y aille seul.
Ici recommença notre dispute, qui cette fois se termina tout à mon avantage ; j'eus même le bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il ne fallait pas qu'elle me donnât son carrosse. On fit avancer un honnête fiacre, à qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adélaïde; mais à quelques pas^ de rhôtel, je priai mon phaéton de me conduire incognito chez Justine.
La paresseuse était encore au lit, où M. de Valbrun causait avec elle. Tous deux pourtant, dés qu*on eut annoncé mademoiselle de Brumont, lui crièrent d'entrer. Je fus reçu comme xm ami
commun. Je ne sais pas sî le vicomte, tout à fait exempt de jalousie, trouvait à me voir chez sa maîtresse autant de plaisir qu il mit d affectation à me rassurer; mais je sais bien que madame de Montdesir faisait des efforts malheureux pour que M. de Valbrun ne vît pas quelle lui préférait M. de Faublas. La pauvre enfant, encore un peu neuve dans son métier, remplissait difficilement sa tâche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée de m'apprendre qu'elle n'avait aucune nouvelle à me donner de la paft de la marquise, et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partais avec madame de Lignolle pour le château de ***. Le vicomte me promit, de son côté, qu'il ne dirait point à la baronne en quel endroit il m'avait rencontré.
Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits- Champs, au couvent de ma sœur. Paraître defvant elle dans moïi nouveau travestissement, c'eût été beaucoup affligé ma chère Adélaïde, et commettre une imprudence inutile. Je me contentai de griffonner dans ma voiture, et de faire remettire à la tourière un petit billet, par lequel j'apprenais à mademoiselle de Faublas que son frère allait passer quelques jours à la campagne.
Eri effet, l6 lendemain de bonne heure noui partîmes, madame de LîgnoUe et moi. Le comte, retenu pour quelques affaires, nous faisait esptf» rer qu*il lui serait impossible d'aller nous rejoin* dre avant huit jours. Je n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune maîtresse» lorsqu'elle se vit en rpute avec moi;. je ne vous dirai pas non plus jusqu'à quel point ce voyage m'amusait; mfiis vous savez qu'on ne «'e»" nuie pas de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il était près de cinq heures lorsque nous ar* rivâmes à son château» distant de Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dtné, je sentaî? un vif désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un ^utre soin, qu'elle ju« geait plus essentiel. Nous commençâmes par aller visiter l'appartement qu'on lui avait préparé. Elle fit dresser un second lit k côté du sien. Il était désormais décidé que mademoiselle de Brumont coucherait partout où coucherait madame de Lignolle.
Cependant la nouvelle de notre arrivée s'étant répandue dans les villages dont la comtesse était seigneur, il y eut le soir même grand concours an château. Madame de Lignolle M reçut point la triste et cérémonieuse vi^ife d'un campagnard
gentillâtre, fier de son antique inutilité, ni de quelques bourgeois enrichis, plus vains encore de leurs privilèges nouveaux ; sa nombreuse cour se composa tout entière de ces hommes presque partout dédaignés et partout respectables, à qui la plupart de nos gens prétendus comme il faut ont persuadé que le premier des arts était un vil métier. Moins crédule et plus fortuné, chacun des honnêtes laboureurs que je voyais paraissait avoir la conscience de ses tafents en particulier, et en général le noble orgueil de son état. Tous montraient devant madame de LignoUe une modeste assurance ; tous étaient redevenus des hommes, depuis qu'une femme les avait protégés; tous, en se félicitant du retour de la comtesse, s'affligeaient de ne pas revoir la marquise, et demandaient au ciel qu'il lui plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante les avait comblés. Pressés autour de ma charmante maîtresse, les femmes l'accablaient de remercîments et d'éloges, les filles la couvraient de fleurs, les enfants se disputaient sa robe pour la baiser. Digne de l'amour qu'elle inspirait, madame de Lignolle avait retenu tous les noms ; elle adressait au vieux Thibaut un remercîment affectueux, à la bonne Nicole une obligeante ques. tion, un compliment flatteur à la }eune Adèle,
une douce caresse au petit Lucas. Elle s'inquiétait avec intérêt de la situation des affaires communes : en vérité, vous eussiez dit une tendre mère tout à Fheure revenue au sein de son heureuse famille.
Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous méritez d'être Tobjet de Tallégresse générale, car vous paraissez la sentir vivement. — Très-vivement, mon ami, je t assure. Je suis touchée jusqu'aux larmes. Jamais, cet hiver, la plus intéressante tragédie ne m'a si fort émue. Dis-moi donc pourquoi tant de gens opulents, qui, dans leurs terres» ne font de bien à personne, courent à Paris s'attendrir au théâtre sur des maux factices? — Ils ne s y attendrissent pas, mon amie ; dans nos salles, ce n'est que le tiers-état qui pleure. Les gens prétendus comme il faut ne savent pas même quand l'acteur est là : ils vont à la comédie pour se lorgner dans les loges, et se saluer dans les corridors. Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; mais ils s'étourdissent, pendant quelques heures, sur lennui qui les dévore. — Tu as raison, j'ai cru moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai pris mon parti. Je passerai la plus grande partie de l'année dans mes terres, et je veux employer en bonnes œuvres l'argent que me coûte-
rait une loge à chacun des trois spectacles, — Ah I mon amie, que les journées alors te paraîtront courtes ! ah ! si tu vas toujours au-devant des malheureux, tu n'auras pas un moment à perdre. Du côté des plaisirs, tu y gagneras beaucoup encore, je crois; les scènes intéressantes viendront te chercher. Et comment ne serais-tu pas continuellement amusée et attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs à essuyer, ou des transports de joie à contenir?... — Eh bien ! s'écria-t-elle, me voilà décidée; je resterai dans mes terres ..pourvu que tu ne me quittes pas, Faublas, pourvu que tu me sois fidèle... — Comment ne le serais- je pas, ma charmante amie ? Où trouverais-je, avec plus de vertus, tant...
Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie ! un souvenir m'empêcha d'achever.
Tu m'aimeras donc toujours, reprit tout bas madame de Lignolle? — Toujours. — Tu ne t'occuperas jamais que de moi? — Que de toi... Mais voyez donc, madame la comlesse, comme ces paysannes sont jolies. — Et comme ces jeunes gens ont bonne mine, me répondit-elle. Vraiment je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup d'enfants, et de beaux enfants, parce que les pères sont contents de leur sort. — Non, n'en doutez
pas, mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine, par les dangereux travaux qu'il occasionne, par les voyages de long cours qu'il commande, par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce enlève tous les jours des bras à l'agriculture. Un fléau destructeur qu'il amène avec lui, le luxe , vient encore dans nos campagnes décimer les plus beaux hommes qu'il précipite à jamais dans le vaste abîme des capitales où s'engloutissent les générations. Que reste-t-il pour cultiver nos champs déserts? Quelques tristes esclaves, condamnés à l'oppression des heureux de la terre, qui, par la plus inique des répartitions, ayant gardé pour eux l'oisiveté avec la considération, les exemptions avec les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le mépris» le travail et les impôts. Si la misère avilit l'âme, les chagrins altèrent le corps. Les chagrins rongeurs gravent sur les visages où ils s'attachent, d'ineffaçables marques, plus hideuses que les rides de la vieillesse et que les difformités de la laideur, des marques de réprobation, qu'un père malheureux transmet à sa postérité, comme lui vouée à toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu s'abâtardit en même temps que l'espèce diminue. Partout où vous verrez le paysan peu nombreux et hUxk
laid, prononcez hardiment qu'il est bien misérable. Tandis que |e m'attendrissais avec la comtesse dans cet entretien qui m'inspirait pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de ttnt couverts avaient été mis sur une immense table cireulairemènt dressée dans un salon de verdure aussitôt ilittînîné. Led violons aussi venaient d'arriver ; une impatiente jeunesse, autour de nous rangée, attendait le signal. Madame de Lîgnolle prit la main d'un joli garçon», je fis de même, et le bal commença.
L'heure du souper vint trop,tôt pour les danieuseâ et pour leurs amants ; maiâ au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours, en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que les enfants. Madame de Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin. Nous nous retirâmes, lorsque, tous les convives ayant porté plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les vieillards entonnèrent des chansons à Bacchus, et les jeunes gens des hymnes à TAmour.
Je vous dirai confidemmeiit qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre plaisii: que celui de dormir tranquille auprès d'EIéonore
étonnée. M. de LîgnoUe, à ma place, n'eût fait ni plus ni moins : aussi, loin de m*en glorifier, je m en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour moi ; lamour, toujours juste, avait décidé que, dans la matinée du lendemain, ma jeune maîtresse obtiendrait un dédommagement.
Il n'était pas midi : depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me faisait courir dans son parc ; un jardin anglais nous invitait à goûter quelque repos à l'ombre de ses bocages tortueux ; un vrai zéphyr balançait mollement le feuillage du cèdre et du saule, de 1 érable et du mélèze, du plante et de l'acacia. Sur leurs branches mariées et confondues, mille oiseaux chantaient le printemps et ses plaisirs; un ruisseau, tout à l'heure rapide et maintenant ralenti dans son cours, caressait de son onde argentée les fleurs qui bordaient ses rives. Au fond d'un bosquet sombre que formaient le lilas et le rosier, le chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, était une grotte mystérieuse, dernier asile de l'amour.
Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement, quand je lis à son entrée cette inscription : Grotte des charades. Grotte des charades! m'écriai- je. Grotte des charades ! répéta la comtesse : il ne faut pas demander, ajouta*t-elle en
riant de toutes ses forces, si monsieur le comte est "venu s'exercer ici Tautomne dernier; puis d'un ton majestueux elle reprit : Grotte des charades l Faublas, oseras-tu y entrer ? Et son œil plein de feu m'invitait à réparer les torts de la nuit dernière. J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de délices ; un lit de mousse semblait y avoir été préparé des mains de Vénus : il reçut deux amants... Pendant quelques minutes, nous n'entendîmes plus ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde... L'heureuse grotte venait de mériter son nom, que peut-être nous allions lui confirmer encore, lorsque l'approche d'un profane nous força de suspendre nos transports.
C'était encore M. de LignoUe qui nous surprenait par sa brusque arrivée : ha I ha ! dit-ii, c'est que vous étiez en train de travailler ici?— Oui, monsieur; ne me lavez-vous pas permis de travailler? — Sans doute. — En ce cas, le lieu doit vous être égal. — Parfaitement égal... Mais, madame, vous avez l'air embarrassé; est-ce que je serais venu mal à propos?— * Mal à propos...
non... non, pas tout à fait... Nous nous occupons de vous. — Quoi! en composant une charade? — Nous n'en faisons jamais que vous n'y
«oyez pour quelque chose. — Comment cela? — ra. 17
25o LA FIN DES AMOURS
Le comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille ; il ne s*âgit que d'une bagatelle... qui devrait vous concerner un peu, mais qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout. — Par ma foi, madame, ceci est trop obscur; je n'y comprends plus rien. — C'est ce qu'il faut, monsieur; mais vous saurez peut-être cela quelque jour... Laissons les charades... Monsieur, vous êtes arrivé bien vite; vous avez bien promptement terminé vos affaires. — Madame, je ne les ai pas faîtes. Je compte m'en aller après-demain. Je suis venu, parce que j'étais pressé... de vous voir d'abord... et puis de revoir cette terre qui, depuis nombre d'années, est assez mal gouvernée. — Assez mal! jamais vous ne la gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le soit autrement. — Il y aura pourtant quelques petites réformes à faire. > — Aucune; je vous déclare d'avance que je ne le souffrirai pas... Monsieur, ajouta-t-elle en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer? Nous vous laissons. — Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la vôtre? — La nôtre est faite : nous allions peut-être en commencer une seconde, mais vous arrivez comme un jaloux ! — Madame, je vous en prie, c'est à moi de me retirer si la place vous fait plaisir. — Non,
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 25i
non, restez, répondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment ; nous n'y perdrons rien, soyez tranquille.
L'après-dîner, madame de Lîgnolle me proposa de venir voir ses vassaux. Nous entrâmes dans le premier village, chez un fermier de la comtesse; elle lui dit : Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi ; je viens te demander à goûter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades? Est-ce que tu ne m'aimes plus ? L'honnête homme baissa les yeux d*un air embarrassé. Sa femme moins timide répondit : Not' homme a dit comme ça qu'il ne voulait pas se faire l'honneur de donner à not' dame le plaisir de Taller voir, parce qu'il ne se souciait pas un brin de lui fendre le* cœur de sa peine ; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait pas. — C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la dire. Voyons, Bastien , conte-moi ta peine : nous sommes de vieux amis, mon enfant; viens t'asseoir là, et parle.
Le bon fermier se fit un peu presser, et s'expliqua. J'ai renouvelé mon bail, votre intendant m'a augmenté. — Augmenté! De combien? — De cent pistoles. — Bastien, dis la vérité : qu'estce que tu gagnais avec moi? — Deux mille francs.
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— Tu n'as donc plus que cent pîstoles de bénéjfice? — Pas davantage. — Et tu es père de cinq enfants, je crois? — Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grâce de m*en donner un de plus. — Belle grâce pour un pauvre diable qui ne gagnerait que mille francs? Elle se tourna vers moi : le père, la mère, six enfants ! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent malheureuses pistoles! Je sais qu'à la rigueur, ce n'est pas dans ce pays-ci la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense qui ne soit pas exactement nécessaire; et enfin, après des années de travail et de parcimonie, rien pour établir les garçons, rien pour doter les filles I;N6n, bonnes gens, non, cela ne sera pas... Tiens, Brumont, fais-moi le plaisir de dire à la Fleur qu'il aille tout à l'heure avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.
Quand je rentrai, la comtesse disait : Sois tranquille, Bastien, prends courage, et va me chercher de la crème ; car mademoiselle de Brumont l'aime beaucoup, et moi aussi.
Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût donné une indigestion, si Tespièglerie n'eût chez elle combattu la friandise. Elle
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ne pouvait se résoudre à avaler de suite trois cuillerées du doux liquide; il fallait qu à chaque instant elle en barbouillât la figure de sa bonne amie, qui, au reste, le lui rendait bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme deux écervelées, quand Thomme d'affaires arriva.
Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux., Je voudrais bien savoir, monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté le bail de cet honnête homme, en le renouvelant? • — Madame, je connais les intentions de M. le comte... — J'entends. Mais vous n'avez pas songé que ce moyen de lui faire votre cour était celui de me déplaire souverainement. Écoutez, je ne prétends pas discuter cette affaire avec M. de Lignolle ; vous avez fait Ir faute, c*est à vous de la réparer. Si demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au château. — Madame... — Point de réplique; allez.
Le mariy la femme et [Faînée des filles se jetèrent aux genoux de la comtesse, et baignèrent ses jnains de leurs pleurs. Jugez de mon émotion, quand je vis madame de l.ignolle verser aussi de