AMOURS
délicieuses larmes sur les mains qui serraient les siennes. Emporté par le premier mouvement de mon enthousiasme, je me précipitai dans ses bras, je la pressai sur mon sein, je lui donnai plusieurs baisers, je m*écriai : Adorable enfant, que tu vas me devenir chère! Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est trop; relevez-vous, arelevez-vous donc. Si la reconnaissance est une dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de la terre ne sauraient payer le plaisir que je ressens.
Ils se levèrent, nous partîmes : ce qui restait encore de la crème fut oublié.
Dût le passage trop rapide d'une scène très-intéressante à une scène très-gaie vous étonner beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, il faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante; car je n'y puis tenir.
La comtesse n'ignorait pas que M. de LignoUe venait de prendre pour lui l'appartement voisin du nôtre; mais l'étourdie n'avait pas remarqué qu'une simple cloison séparait son lit du lit où son mari ne dormait pas encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme, devinez, dis-je, la cause du bruit qu'il avait entendu : Vous êtes incommodée, madame? — • Qui me parle? — Moi. — > Que me
demandez-vous ? — Si vous êtes incommodée? — Incommodée!... Point du tout. — Tout à l'heure je vous entendais vous plaindre. — Me plaindre, moil Je ne me plaignais pas, monsieur, je vous assure ; vous avez rêvé cela. — J'ai bien entendu; mais vous-même, vous rêviez peut-être... au reste, j'ai tort de m'alarmer; si vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin. — Et mademoiselle de Brumont est là tout près de moi, monsieur. —Oh ! mademoiselle de Brumont s'entendrait-elle à donner des soins à unç femme qui?... — Mieux que toutes les femmes du monde... — Avez- vous eu occasion d'en essayer, madame? — Plusieurs fois, monsieur. — Déjà!
— Oui, et je vous certifie que mes femmes et vousmême, monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laissé mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de me prodiguer. — En ce cas, je puis dormir tranquille. — Oui, dormez, dormez. — Je vous souhaite une bonne nuit, madame. — Grand merci; elle ne commence pas trop mal. — Bonne nuit, mademoiselle de Brumont. — Monsieur, j'y tâche.
Ceci du moins fut pour la vive comtesse un
avertissement de gémir plus bas, s'il lui arrivait
' de gémir encore, et surtout de ne me pas donner
d*autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plût de recevoir quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n*avoir plus que des remercîments à me faire.
Le jour était grand, lorsque nous nous réveillâmes. Madame de LignoUe me proposa de monter en voiture, et d'aller rejoindre son mari, dés le matin parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. Â peu près à une demi-lieue du château, nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet, et les gens de madame de LignoUe étaient assez loin derrière nous, quand nous fûmes surpris de voir un cavalier qui d'abord venait au galop, arrêter son cheval dès qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement. Que veut cet homme? demanda la comtesse. — J'apporte une lettre à mademoiselle de Brumont. — Donne. — Je dois la remettre à mademoiselle de Brumont elle-même. — C'est moi. Il lui répondit : Non, ce n'est pas vous. C'est /«i, ajouta-t-il en me montrant. — Comment! lui!... — Ouï, lui. Il me jeta le billet, et repartit aussi vite qu'il était venu.
Je décachetai, je lus. Qu'est-ce donc, Faublas, g'écria-t^elle? Tu pâlis. — Rien, rien, mon amie,
— r Montre-moi ce billet. — Je ne puis. — Non? Avant que j'eusse deviné son fdessein, elle m'arra^ châ le maudit papier, et le mit dans sa poche.
Nous, redescendîmes la colline, nous reprîmes le chemin du château ; et malgré mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me fût rendue. Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y enferme avec moi; puis s'étant à Timproviste jetée dans un cabinet de toilette (i), dont la porte se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire lepître fatale. C'était un cartel ainsi conçu :
« Tu fus longtemps mademoiselle du Portail, » tu es maintenant mademoiselle de Brumont; n faî toujours vu dans ta physionomie que tu j> ferais^ toute ta vie, métier de tromper des ma- » ris et de séduire des femmes. Il ne tiendrait » qu'à moi d'intéresser un second dans ma quej> relle^ en divulguant ton secret; mais tu croi- » rais que fat peur. Si tu n'es pas, en effet, rfe- » venu femme, tu te rendras, dans trois jours, le » 10 du présent mois de mars, dans la forêt de » Compiêgne, au milieu du second chemin de
(i) Faites attention à ce cabinet de toilette ; nous y re< Tiendrons quelque jour, nous y reviendrons plus d'une fois. Ifiote de l'éditeur.)
» traverse j à gauche. Tjr serai depuis cinq Jus- » qu'à sept heures du soir^ sans amis, sans do- D mestiques ; et je n'aurai d'autre arme que mon » épée. »
Signé : le marquis de B^*\
Il n'y avait pas deux minutes que madame de LignoIIe avait disparu, quand elle revint se précipiter dans mes bras. Il y faut aller, mon ami, me dit-elle; il y faut aller. Je ne suis pas femme à te rien conseiller contre Thonneur. Nous allons dîner et partir, n'est-il pas vrai? — Oui, mon amie. — Le lô 1 Cest aujourd'hui le 9; tu as près de quarante lieues à faire ; il n'y a pas un moment à perdre. Dis? — Oui, mon amie. — Eh bieni nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain, sur les cinq heures du soir, à Compiègne, et, avant la fin du jour, tu tueras le marquis... Hein? — Oui, mon amie. — Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le au moins, cela est trèsessentiel ; tue-le, il a notre secret... Tu conçois le danger? Tu conçois? — Oui, mon amie. — Cependant c'est une chose bien cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un! ... que d'avoir la vie d'un homme à se reprocher!... Non, Faublas, non, ne le tue pas ; blesse-le seulement, et tu luii feras donner sa
parole d*honneur qu'il ne dira rien... Entends-tu? — Oui, mon amie. — Et tu reviendras tout de suite m'assurer que c'est une affaire finie... Je t'attendrai à Paris... Tu reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai? — Oui, mon amie. — Ou bien j'irai avec toi; cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu? — Oui, mon amie. — Eh! mais il dit toujours oui! il me répond sans m'entendre.
Je l'entendais, mais je ne la comprenais pas. Effrayé des malheurs qui me menaçaient, je songeais avec désespoir qu'un duel allait une seconde fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, à la marquise, à ma sœur, à mon père... Hélas! à ma Sophie... et, vous le dirai- je? à cette petite madame de LignoUe, que je trouvais chaque jour plus aimable et plus intéressante.
Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquiète ; est-ce parce qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami, comme toi j'en suis désolée ; mais cette absence ne sera pas longue. Je te reverrai après-demain matin, n'est-ce pas?... Parle donc. — Oui, mon amie. — Ce oui, vous le prononcez encore du même ton, monsieur ! Vous ne m'écoutez pas I... Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore. — Oui, mon amie. — Bon Dieu ! dans quel accablement
26o LA FIN DES AMOURS
je le vois. Qui peut donc à ce point?... Eh ! mais... en effet... s'il arrivait un malheur! si c'était, au contraire, M. de B*" qui le.... mais non, cela ne se peut pas. Mon amant est le plus adroit et le plus brave des hommes... Faublas ! tu le tueras, je te le dis, tu le tueras!... Réponds-moi donc. — Oui, mon amie. — Encore ce oui !... qui m'impatiente... qui me désespère..^ Monsieur! monsieur!— Ah!... finissez, Éléonore, vous me faites mal! — Parlez- moi donc, parlez-moi... Dis, mon ami, dis ce qui t'inquiète! — Ce qui m'inquiète! Tu le demandes!... Éléonore, un duel! — lia raison. Grands dieux!... quitter la France!... Mon ami, ne la quitte pas, viens chez moi ; tu seras mieux chez moi que dans l'étranger... Et si on allait l'arrêter, l'emprisonner encore, nous séparer à jamais!... Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison, n'attends pas ceux qui voudraient courir après toi. Reviens vite à Paris; réfugie-loi chez ton amie... Et s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison... s'ils l'osent, laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, mon ami. Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux.
Madame de Lignolle me donna, dans son
extrême agitation, mille autres conseils à peu près semblables, dont il était difficile que je profitasse. On vint enfin l'interrompre : je n y suis pas, criat-elle. Madame, lui répondit-on, c'est monsieur le curé. — Monsieur le curé ! Ne le renvoyez pas ; qu'il entre. Elle courut ouvrir la porte : Digne homme, vous venez bien à propos; j'allais envoyer vous prier de passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'à son dernier voyage ma tante vous a laissés ; je n'ignore pas que votre sagesse égalé votre intégrité. D'ailleurs, j'ai vu, depuis deux jours seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations, et la reconnaissance sur tous les visages : mon cœur est content... Ah! pourtant je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins; vous savez que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât dans son domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave garçon, qu'il n'a jamais mérité les malheurs qui viennent de le réduire à la triste condition de manouvrier? — On dit vrai, madame la comtesse. — Eh bien! achetons-lui quelques arpents de terre ; que l'honnête homme ait, comme tous mes vassaux, son petit champ à cul-
tîver. Ce qui me fait encore de la peine, c*est que, Iiier, en me promenant, j*ai remarqué, dans la rue basse, que la quatrième chaumière à main droite tombait en ruine. Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval le vigneron. — Vous n'oubliez rien. — Voyez, le bon vieillard n'a peutêtre pas de quoi la faire rétablir. C'est l'antique domicile de ses pères, il y a vécu content; je veux qu'il y meure tranquille : nous dépenserons quelques louis pour cela. Quant à cette routes de traverse qui conduit à la ville prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu l'aller voir ; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avancée. — Non, madame. — Hélas 1 tant pis.
Ces pauvres enfants, obligés de voiturer leurs denrées au marché, quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés... douze cents francs suffiraient-ils pour achever cette route? Je le crois, madame la comtesse. — Allons, finissons-la cette année.
Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au respectable ecclésiastique. Tenez, monsieur le curé, voilà un bon de quatre mille francs sur mon homme d'affaires; vous
voudrez bien d'abord prélever là-dessus les sommes dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le reste vous le distribuerez, suivant les circonstances, aux plus nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras ; je sais que mes enfants sont aussi les vôtres : croyez que j'aurais eu bien du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire indispensable me rappelle à Paris. — Serait-ce une affaire malheureuse? s'écria le digne homme; vous avez les yeux rouges, votre figure est altérée... O mon Dieu! soyez juste, n'envoyez à cette généreuse femme que des prospérités ; le renversement de sa fortune replongerait cent familles dans l'indigence. O mon Dieu ! pour qui garderiez-vous les richesses, si vous les ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage? et qui donc, sur la terre, pourrait prétendre au bonheur, si tant de vertus ne l'obtenaient pas?
Quelques heures après le départ du bon prêtre, M. de LignoUe revint de la chasse. Il commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il avait faits, quand madame lui annonça que nous allions tout à l'heure dîner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais avec plaisir; il nous dit que, quoiqu'il se fut proposé
de ne retourner à Paris que le lendemain, il avancerait très-volontiers son départ d'un jour, pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son mari se montrât moins poli. Malheureusement il avait déjà calculé que ce retour commun épargnerait quelques frais de route; et madame apparemment ne crut point que ce fût le cas de frapper un coup d'autorité.
Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire : je le veuxy ne tarda pas à se présenter. Nous sortions de table, lorsque l'homme d'affaires vint devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de Bastien. Monsieur refusa d'abord, madame aussitôt se fâcha. La contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de profonds soupirs, signa.
Enfin nous nous mîmes en route. L'air profondément rêveur de madame de Lignolle me disait assez qu'elle s'occupait des malheurs qui menaçaient nos amours, et cependant je crois que j'étais encore plus inquiet, plus triste qu'elle. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le tyrannique honneur, ce duel fatal où je courais me tourmentait horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissait
aussi que je touchais au moment de ma vie le plus intéressant, que quelques minutes allaient amener pour moi la situation la plus embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en même temps combattu par les événements et par ses passions.
Nous avions fait deux lieues. De loin je découvris la ville de Nemours^ et près de nous le clocher de Fromonville. Alors madame de LignoUe se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignait, me fit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir : c'était un grand mal de cœur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore était mère!... Elle Tétait sans doute!... mais j'allais la quitter! j'allais me battre! et dans trois jours, peut-être, je me voyais forcé d'abandonner tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!... Et mon père!... Et ma Sophie !..• Sophie que je n*adorais plus seule,mais que j'adorais toujours !
Ainsi mon esprit recueillait mille pensées diverses, ainsi mon âme éprouvait mille sentiments contraires : et ce n'était qu'un faible prélude des terribles agitations que mon amante allait partager avec moi.
Son mari le premi^ lui conseillai et moi-même m. 1%
je lâ pressai de laisser un moment sa berline, et de prendre un peu d'exercice. Elle connaissait le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentait la force et Tenvie de gagner, en se promenant, le pont de Montcoury où elle ordonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir que ses femmes, qui suivaient dans une calèche, missent pied à terre pour l'accompagner. Nous quittâmes la grande route, nous descendîmes à travers le village de Fromonvillej jusqu'à l'écluse de ce nom. La comtesse venait de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyait sur le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet endroit les bords du canal (i). Toujours indisposée, ma chère Éléonore penchait de temps en temps sa tête, qui venait reposer sur mon épaule, et de temps en temps laissait échapper, avec un soupir tendre, une douce plainte. Son regard languissant, mais satisfait, semblait, en m'annonçant qu'elle connaissait la
(i) Le canal de Briare, qui commence à la T^Ue de ce nom, et, traversant vingt-deux lieues de pays^ vient finir à Saint-Mametz. Le pont de Montcour est jeté sur le canal même, à six lieues de son embouchure. On voit lo village de Fromnoville yn quart de Heue plus loin
i)U CHEVALIER DE FAUBLAS. 267
cause de son mal et qu^eile la chérissait, semblait, dis-je» solliciter mon amour plutôt que ma- pitié. Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état, que ravi du bonheur d'être père, je contemplais avec plus de plaisir que de crainte l'altération de ce joli visage, devenu plus joli par sa pâleur intéressante. Tous deux entièrement occupés l'un de l'autre, nous ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admirait.
Tout à coup un cri douloureux, un seul cri parti 4*une maison bourgeoise que je n'avais pas même aperçue, frappe mon oreille et vient jusqu'à mon cœur... Dieux!... quelle voix!... Soudain je m'élance. J'aperçois à travers des barreaux qui me retiennent, j'aperçois à l'autre extrémité d'un grand jardin, sous une allée couverte, une jeune personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai vu ses longs cheveux bruns qui tombaient jusqu'à terre t j'ai vu cette taille enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à ellel ce cri de douleur surtout, î'ai cru le reconnaître. Oui, j'ai cru pour la seconde fois entendre ce gémissement du dése^oir»
268 LA FIN DES ÀMOUftS
ce lamentable accent qu'elle ne put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saînt-Germaîn, de barbares satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. Cramponné sur la grille bien fermée, que j'ébranle, que je voudrais renverser, je ne cesse de crier : Elle se trouve mal! elle se trouve mal ! et j'entends à peine madame de Lîgnolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal aussi.
Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon inquiétude, me dit : C'est qu'elle est malade. — Qui? — Ste demoiselle. — Son nom? — Je vous l'dirions bien, mamselle, mais je ne l'savons pas.
— Ces femmes, qui sont-elles? — Ha! oui, devine. Jugez donc, mamselle, qu'ailes ne parlons pas comme nous autes, ces femmes. — Comment? — Comment? Dame, je ne l'savons pas, comment) pisque note curé, qui savons le latin tout comme son livre de messe, n'y comprend' itout ni pus,' ni moins que ma poche : ça vous dégoise un baragouin que l'diable i' n'y entendrait goutte. — Y a-t-il des hommes dans la maison?
— Par-ci, par-là, mamselle : quelquefois j'en voyons un qui a l'air du père à tous. — Il est vieux? — Pas vieux, si vous voulez ; mais, dam! c'est mûr. — Parle-t-il français?— Celui-là! Oh!
c'est ben pis. Il ne parlons pas du tout; c'est, sous votre respect, un ours, mamselle : quand f approchons de sa tanière^ il avons Tair de vouloir nous avaler. Et pis y a un domestique aussi, qui n'étions pas jeune itou, et qui jargonnons riroquois comme les autres. — Depuis quand tout ce monde-là demeure-t-il ici? — Dam! y a ben queuque part comme ça trois ou quatre...
Madame de LignoUe, hors d'elle-même, ne la laissa point achever : taisez-vous, bavarde, passez votre chemin... et vous, mademoiselle, comptezvous rester là jusqu'au soir?... Jusqu'à ce que nous nous soyons perdus. Le comte, qui trèsheureusement ne comprend pas le véritable sens de ces paroles équivoques : jusqu'à ce que nous nous soyons perdus^ lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il serait impossible que nous nous perdissions, même pendant la nuit, par un chemin frayé. Il le lui dit en vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie. Mon ami, ne m'entendezvous pas?... Cruel! pourriez- vous ainsi m'abandonner? Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passants qu'il faudra que j'implore?
Je regardai madame de LignoUe, et je frémis.
Ce n'était plus cette intéressante figure, où le vif plaisir combattait la faible douleur ; chacun de
fJO LA FIN bES AMOÙli^
ses traits semblait renversé. La brûlante colète brillait dans ses yeux; la pâle terreur décolorait son front; ses genoux chancelants ne la portaient qu'à peine ; elle frémissait de tous ses membres. Ce qu'elle vient de me dire, et l'état où je h vols, rappellent enfin ma raison égarée. Je suis â Tinstant frappé de la foule des dangers qui nous environnent dans ce lieu Redoutable où je m'obstine à rester. Si mon oreille ne m'a pà^ tirompé, 6î l'émotion de mon cœur rie m'abuse j>as, t'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entetidue gémir, c'est elle que [je viens de voir motirante; sans doute elle n'a poussé ce cri du désespoir qu'en reconnaissant, sous des habits perfides, son infidèle époux. Puisque ma femme est dans cette maison, du Portail l'habite avec elle; l'àtoarit déguisé de madame de LignoUe n'échappbrà point au premier regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses de l'amant de niadânléde B***; et mon inflexible beau-père, s'il m'aperçoit, dès deriiain Va changer de retraite, et ih'enlever encore mon épouse adorée... adorée! qiioiqùe trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me demande quel intérêt je prends à ces femmes, qui parle de s'informer quels Sont ces étrangers, d'eritrer dans cette maison; M. de Lignolle peutj au premier
mot d'une explication facile autant que funeste, découvrir le double mystère de mon sexe et de mon nom.
La foule de ces considérations terribles vient à la fois m'épouvanter; et dans mon subit effroi, je fais, pour m'élancer loin de la grille, un aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n*y a qu'un moment, précipité dessus.
Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse ; de la main droite je saisis la main gauche de son curieux mari ; et sans examiner si l'un veut me suivre, et si l'autre en a la force, je les entraîne tous deux, d'une haleine, à plus de deux cents pas de la périlleuse maison. Là, je m'arrête; incertain, je me retourne, et mon triste regard se porte aux lieux que je fuis... Hélas! une forêt de peupliers, peut-être favorable, me cache les murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de plus cher au monde ? Mon cœur alors se serre;je n'ai plus besoin de cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser.
Cependant la comtesse, qui prétend qu'une marche rapide lui fait du bien, me presse de l'aider à reprendre sa course. Il me faut en même temps soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant prête à tomber, dissimuler mon trouble
extrême, et répondre d'une manière satisfaisante à M. de LignoUe, qui se traîne sur nos pas, en me questionnant.
Nous arrivons à Montcour. La comtesse excédée de fatigue, se jette dans son carrosse, et n'ouvre là bouche que pour recommander à son cocher de faire la plus grande diligence jusqu'à Fontainebleau, où nous devons prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, pour mieux goûter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin librement sonder les plaies de mon cœur, et me livrer à mes réflexions déchirantes.
Faublas, où t'emporte cette voiture rapide?
Cruel! où vas-tu si vite? Qui laisses-tu derrière toi?... Depuis quatre mois, séparée de celui qu'elle idolâtre, elle l'appelait tous les jours en pleurant; mais du moins les tourments de l'absence pouvaient être adoucis par cette consolante idée, qu'un fidèle époux en gémissaitcomme elle. Maintenant beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se dire que Tingrat la délaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chérissait l'auteur de ses maux; ce soir, elle doit le haïr... O Sophie! Sophie! quand tu liras dans mon cœur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer encore.,.
Il est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois la douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands dieux! Tout à l'heure elle fondait en larmes ; tout à Theure, de peur d'éclater en reproches, elle se faisait cette horrible violence de ne pas m'adresser un mot, un seul mot de plainte... Ses paupières enflammées se sont appesanties; un cruel assoupissement l'accable, l'immobilité de la mort l'a frappée ! Ma chère Éléonore, que je te plains!... que je t'aime!.., Qu'ai-je dit? Oh ! Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma maîtresse... Éléonore, tu ne pourrais me faire un crime de te quitter pour elle. Plus belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie. Elle a tes vertus, elle a mes serments... Éléonore, ne crains pas cependant que ton cruel ami puisse t'abandonner tout à fait. Ton amant serait-il assez dénaturé pour oublier qu'il t'a fait mère? Non, mon amie, non. Quelquefois je viendrai secrètement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons plus des jours entiers sous le même toit; mais... Quels projets! Oh! qui prendra pitié de ma situation?,.. Qui fixera mes irrésolutions, sans cesse renaissantes? Oh! qui em-
péchera que ma fatale sensibilité ne fasse le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables?... Mais où m'égarai-je encore? Malheureux! Une s'agit pas de me partager entre elles; je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. Jamais peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à Compiègne, à Compiègne où je cours chercher... non pas la mort... je verrais, sans terreur, le comte et le marquis contre moi réunis pour leur semblable querelle... non pas la mort ; mais l'exil, en ce moment plus affreux qu'elle... Exécrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un ennemi justement irrité, que je quitte en même temps deux femmes chéries; c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice ! La vuef des supplices tout prêts n'aurait pu m'y déterminer ! un barbare préjugé m'y force!
Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de LignoUe, voyons si vous devinerez celle-ci. Je répondis tout bas : Que le ciel extermine la race entière des charades ! et tout haut : Vous prenez mal votre temps, monsieur, je suis d'une bêtise amère. Voilà les femmes, répliqua le comte, je les reconnais ; elles sont poltronnes comme des lièvres : à la moindre égratignure, elles croient
voir la mort. Tenez, la comtesse est plus tourmentée de la peur de son mal, que dé son mal même; car ce n'est pas une maladie qu'elle a, ca ri'èst au fond qu'une indisposition, effet assez ordinaire de la campagne, du printemps; et que èait-bnf d'iin exercice un peu fbrcé»,. C'est tjti'àussi, mademoiselle, vdus allez avec elle un tiraiil... Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis... Peut-être pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de àanté, uhe apoplexie d'huiîieurs... d'humeurs propices... bénignes... de bonrië humeur... enfin, cela devient clair. Vous tbyez bien que l'état de ma femme n'est pas alarmant. Cependant elle s'afflige; pourquoi? Parce ijuë c'est soh âma qui s'affecte; et son âme s'afifecte, patte que les âmes des femmes sont comme ^k. Ot; qui dit femme, dit fille ; et comme vous aimez la tomtesse, du moins je le crois, et sans vaiiité, je ni'y connais; comme vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devehir bête... â ce que vous dites; mais j'imagine biëii qu'il iie faut pas prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne pouvez pas deviner ma charade, parce que votre âme SUssi â'âffecte ; et c'est ainsi que les plus grandes yj[)érsitidïis dé l'esprit dépendent dès |ilùs petites
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affections de Tâme. — Cela peut être, monsieur; mais je vous supplie de me laisser à mes rêveries.
Plus d'une fois je lui répétai la même prière, avant que nous fussions à Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son appartement, se bâte de renvoyer aussi ses femmes, et restée seule avec moi, vint tomber dans mes bras. Faublas, ne mentez pas; n'est-ce pas elle que vous avez retrouvée? — Oui, mon amie, c'est elle. -^ Que je suis malheureuse !... répondez : Se pourrait- il que yous eussiez le dessein de m'abandonner? — T'abandonner, mon Éléonore! Eh! le moyen de le pouvoir! le moyen d'être aimé de toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te revoir! — N'est-il pas vrai, Faublas! C'est précisément ce que je me dis, quand je pense à toi, et j'y pense sans cesse... Ainsi, mon bon ami, tu comptes revenir de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, sans aller ailleurs? — Sans aller ailleurs! Et ma femme? --> Eh bien! votre femme? — Ma femme qui depuis si longtemps I... — Il veut l'aller rejoindre! — Ma femme... — Qu'elle est heureuse d'être sa femme! d'avoir des droits légitimes, parce qu'elle a dit oui dans une
église! car voîlà toute la différence. Comme elle, vous m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en suis contente, et je vous idolâtre comme elle... Et ce mal de cœur, croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous m'avez fait, monsieur... Je ne m'en plains pas, je ne dis pas que j'en suis fâchée, au contraire... Ma grossesse va me compromettre, m'exposer, me perdre peutêtre, je le sais. Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes richesses, j'y consens de tout mon cœur, pourvu qu'ils me laissent avec ma liberté mon amant... Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée d'être mère : c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie d'abord ; et puis tu dois me mieux aimer^ car je te chéris davantage. Cependant, ingrat que vous êtes! vous osez penser à me quitter dans Tétat où je suis! — Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais devenir: ce soir, sans doute, il ne sera pas question de revenir à Paris, mais de quitter la France... — ^Vous essayez en vain de me donner le change : c'est à Fromonville que vous espérez trouver un asile!,.. Monsieur, je vous déclare que, si vous y allez, vous m'y traînerez à votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne, que je vous suis partout» que je m'attache à vos pas comme votre
2y6 LA FIN DES AMOURS
ombre. Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous débarrasser de moi, que de m'immoler à c8té de votre ennemi. — De grâce, calmez-vous, écoutez... — Je n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, Je vous conserverai malgré vous ; oui, j'emploierai jusqu'à la violence. Nous allons ensemble à Compiêgne, c'est une chose résolue : et quant à Fromonville, si je ne puis vous empêcher d'y retourner, j'espère que vous ne pourrez pas non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, vous n'y êtes pas encore! un bon coup d'épée pourra bien ne pas vous permettre d'y courir si vite, à Fromonville!... Grands dieux! qu'ai-je dit? Non, Faublas, non. Tiens, j'aime encore mieux que tu ne sois pas tué. Mon ami» défends-toi bien, nous verrons après, qui de Sophie ou de moi l'emportera ; défends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; oh! je t'en prie, tue-le... Mon ami, je serai là, je t'aiderai de mes conseils, je t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi, devant la mère de ton enfant, tu seras invincible... Hein h.. réponds-moi, parle-moi donc. — Que voolezr vous que je réponde, quand vous n'écoutez qu'ua aveugle emporteipent , quand vous formez jtes pco^
bu CHEVALIER DE FAUBLAS. 279
jets les plus insensés ?. . . Éléonore ! ma chère Éléonorel est-il possible, dis-moi, que tu viennes à Compiègne tedonn'er en spectacle?... — Cela est possible, car cela sera. — Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un bonheur inconcevable, personne ne reconnaisse madame de LignoUe courant la poste avec le chevalier de Faublas : puis-je, je te le demande à toi-même, puis-je souffrir que tu sois témoin d*une scène sanglante, quand ton état si critique exige tant de ménagements? — Tant de ménagements! sans doute. C'est pour cela que je dois vous suivre à Compiègne, et que vous ne devez point aller à Fromonville. Que deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre adversaire... et peut-être mon ennemie? A chaqueinstant du jour, tourmentée des plus affreuses inquiétudes, je verrai mon amant infidèle ou mourant. Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, si je le perds, que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends pitié de moi, de ton enfant, de toimême; crains mes fureurs, ne mé livre pas à mon désespoir... Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras pas Sophie ; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.
J.^Uà
28o LA FIN DES AMOURS
Elle était à mes genoux, qu*elle ecabrassait, qu'elle inondait de ses larmes. Le plus insensible des hommes n'eût pu lui résister. Je promis tout ce qu'elle voulut.
Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pûmes nous décider à rester debout Jus^ qu'à son lever. Madame de LignoUe avait besoin de consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes : je fis heureusement succéder aux pénibles agitations d'une journée trop longue les agitations douces d'une trop courte nuit ; et la comtesse, exténuée de tant de fatigues, finit par s'endormir profondément. C'était là ce qu'attendait son malheureux amant, à qui la tendre pitié venait d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse nécessité forçait à la perfidie.
Enfin, le jour fatal va luire. A la faible clarté de son premier rayon, je soulève avec précaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvements égaux et mesurés, je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet ; déjà mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine, la couverture doucement retombe, et sur cette couche où l'amour heureux soupirait tout à l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonné va bientôt gémir.
Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit. Cependant me voilà déjà prêt, je vais partir... Quel frissoh mortel me saisit!... J'entre dans la chambre à coucher de mademoiselle de Brumont, dans cette chambre qui conduit au petit escalier, j'y entre, et je sens mon coeur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me retourne, et je m'éloigne, et je reviens, et je veux fuir, et je m'approche... Grands dieux! me suis-je trompé? N a-t-elle pas dit quelques mots, ne m'a-t-elle pas nommé?... Écoutons... Oui, cette fois, je l'ai bien entendue. C'est Faublas, c'est son ami que d'une voix étouffée douloureusement elle appelle... Aimable et chère enfant!... pauvre petite!... un songe l'avertit de mon évasion, un songe affreux l'agite, et n'est pas trompeur!... Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma bouche lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque pressé les siennes, j'ai laissé tomber une larme sur son sein découvert... Hélas! et me voici sur l'escalier dérobé.
Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de LignoUe, qui déjà montait en carrosse. Ah! ah! si matin, me dit-il? — Oui, monsieur... je... sors... — Quoi! sans la comtesse? — Elle est fatiguée, elle dort, elle sait m. 19
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que j'ai affaire pour vingt-quatre heures. — Seule? à pied? — Je vais prendre un fiacre. — Non, mademoiselle, je vous conduirai où vous avez affaire.
— Mais, monsieur, cela va vous déranger, vous êtes pressé. — Qu'importe? — Permettez-moi...
— Je ne le souffrirai pas.
Pendant que je conteste avec M. de LignoUe pour échapper à ses cruelles politesses, la comtesse peut se réveiller et faire un éclat terrible : cette réflexion me détermine. Je me jette dans la .maudite' voiture; M. de LignoUe y monte et me prie de dire à son cocher où je veux qu'on me mène. Ma première pensée fut pour le couvl^nt de ma sœur; mais, tout bien examiné, je crus qu'il valait mieux me faire conduire chez madame de Fonrose.
Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et comme j'allais entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortait incognito.
Il me reconnaît, il s'écrie : Enfin, vous voilà donci II faut donc que ce soit le hasard... Tremblant, je l'interromps : Mon père, ce monsieur que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter; c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame, chez qui... Le comte
qui nous a entendus descend à la hâte, se jette au cou de mon père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui Ton ne peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute : Nous vous la rendons pour vingt-quatre heures ; mais nous espérons que demain vous nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même. M. de Belcour s'en défend ; M. de LignoUe insiste. Il faut, dit-il, que mademoiselle de Brumont revienne, car ma femme est malade.... Le baron, qui déjà s'impatiente, répond : J'en suis fâché; mais... Mais, reprend l'autre, il ne faut pas que cela vous alarme. Ce n'est rien; une indisposition, un mal de cœur; cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop d'exercice... avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte, alerte, vigoureusement constituée... La comtesse n'a pas encore le tempérament si forme. Au reste, comme je vous dis, ce n'est rien. Pourtant cela deviendrait sérieux, si mademoiselle de Brumont ne revenait pas, parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendrait du chagrin : son âme s'affecterait, monsieur; et quand Tâme d'une femme s'affecte, votre serviteur, il n'y a plus personne. — Monsieur, je vous répète que je ne puis rien promettre. — Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez donné votre parole.
— Mais, de grâce I... — Ah I je vous en sujçlîe, M. de Brumont.
Le baron, emporté par sa vivacité, s^écria : Ehl monsieur, laissez-moi en repos. Puis il me jeta un regard terrible, et me dit : N*est-il pas bien affreux que je sois sans cesse compromis?... Je frémis, je me précipitai dans ses bras. Omon pèrel souvenez- vous de la porte Maillot.
Ces mots lui rendirent assez de sang-froid, pour qu'aussitôt il s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciements à M. de LignoUe* Cependant celui-ci demeurait toujours fort étonné de la colère que le prétendu M. de Prumoat venait de laisser paraître. Pour dissiper tous sos soupçons à cet égard, jeme crus obligé de lui faire tout bas, et d*un ton très-mystérieux» cette insidieuse confidence : Madame de Fonrose vous a dit que certaines affaires de famillç forçaient mon père k vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir I et vous vous avisez de l'appeler tout baut par son nom! Âhl que je suis fâché de mon étourderie, dit aussitôt le comte au baron ; et moi, de ma vivacité, répondit celui-ci. Vous vous moquez, reprit M. de lignoUe, c'est moi qui ai tort... Mais aussi pourquoi refuser de rendre mademoiselle votre filjie à ma
femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer. Je promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez. — Voilà qui est dit. Je pars content... Mais vous n'avez pas de voiture ; voulez- vous que je vous reconduise chez vous ! Ce fut moi qui pris la parole : Bien obligé. Il faut que je parle à la baronne ; j'espère que mon père voudra bien rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à lui dire.
Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un fiacre qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries. Uniquement occupé du désespoir où devait être ma femme hier délaissée, où serait bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avais l'air d'écouter attentivement les sages représentations que M. de Belcour, en ce moment, perdait. De vains sons frappaient mon oreille ; je ne fus tiré de ma léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande : Le malheur de Sophie^ que vous oublie:^, — Non, je ne l'oublie pas, non... Quanta son malheur, il est grand,
sans doute; mais il ne durera pas longtemps... Demain, oui, demain... Et vous, mon père, dès aujourd'hui... Ah! pardon. Je ne ne sais ce que je dis... Mon père, vous descendez ici, vous allez voir Adélaïde ? — Oui, monsieur. — Moi, je ne me présenterai point au parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer d'habits, et puis... adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle! adieu. — Comment, mon ami!
ne vas-tu pas venir me rejoindre? — Vous rejoindre?... Ah! oui, vous rejoindre!... Mon père, embrassez-moi donc, pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne. — De tout mon cœur, mon ami; mais je t'en prie... — En vérité! je désirerais devenir sage; mais je suis entraîné... Vous voulez bien embrasser ma sœur pour moi, n'est-il pas vrai ? Tout à l'heure tu feras ta commission toi-même. — Oui, mon père... à demain. — Que me dit-il? Deviens-tu fou? — Il est vrai que je parle sans réâexion... Adieu, je suis fâché de vous quitter, adieu I... Dans une heure, vous aurez de mes nouvelles.
J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisait sentinelle à la porte; le faquin sourit de me voir demoiselle,, et me dit que madame de Montdesir a déjà envoyé deux fois ce matin, pour s'informer si j'étais re-
venu de la campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverais, de courir chez elle. — Bon ! cela s'arrange avec mes projets. Vite. Jasmin, un coup dépeigne. — En homme? mademoiselle. — Oui.
Ce ne fut pas long.
Jasmin ! une plume, de l'encre, du papier, Promptement!... Bien! Pendant que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour m'habiller de la tête aux pieds. — En homme?
mademoiselle. — Eh ! sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le tien. — J'accompagnerai monsieur? — Oui. — Tant mieux, je m'en vais me divertir. Nous allons sûrement faire quelque farce. — Jasmin, tu me donneras mon épée. — Ahl tant pis. Tant pis, si c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit marquis, je crois toujours le voir... là... pan... tomber par terre... Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisait trembler!... Puisque celui-là n'est pas mort, il fallait qu'il eût rame chevillée dans le ventre. — Jasmin, que diable ! allez donc ! nous n'avons pas un moment à perdre... et surtout ne t'avise pas de jaser. — J'aimerais mieux être pendu, monsieur, que de vous trahir.
Cependant j'écrivais à mon père. Je lui donnais, sur la. retraite de Sophie, tous les renseignements nécessaires; et ma lettre finissait ainsi :
a Partez, mon père; ahl je vous en supplie, D partez à Tinstant pour Fromonville. Que du » Portail ne vous échappe pas encore une fois : / )) quels que soient ses motifs, voyez mon beau-» » père, parlez-lui, fléchissez-le; qu'il nous rende » son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde )> avec vous; de grâce, emmenez-la. Les deux B bonnes amies seront si contentes de se revoir I D que la présence d'AdélâSde annonce à Sophie le D retour de Faublas, que les tendres caresses de D la sœur la préparent aux transports du frère, du )> firère qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée. 9 On ne saurait trop ménager l'extrême sensible » lité de Sophie. Mon père, daignez ne rien épar- > gner pour qu'elle apprenne sans danger la non-* » velle de notre réunion prochaine. Elle est D maintenant au désespoir; sa joie la tuerait. » Mon père, je remets en vos mains mes plus » chers intérêts : je vous recommande ce qu'il y a D de plus respectable, de plus beau, de meilleur » dans le monde; je vous recommande ma bien- » aimée.
» Que ne puis-je aussi tout à l'heure vdter à
» Fromonville ! Hélas! je vais ailleurs. Ai-je be- » soin de vous dire qu*uae affaire indispensable j» m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez 9 pas. Demain, avant midi, je serai près de mon 9 père et près de ma femme; je le jure par elle et n par vous, n
Je m'habillai, je cachetai ma lettre ; un homme sûr fiit chargé de la porter au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez madame de Montdesir.
J'y trouvai, non pas madame de B***, mais le vicomte de Florville. Enfin, dit-il, le voilà. Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je m'inquiétais de savoir comment je me procurerais le bonheur de l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je rapportais de la campagne une grande nouvelle. — Quoi donc? — J'ai vu Sophie. Elle pâlit, elle s'écria : Il n'est pas possible !
En deux mots, je lui appris quelle retraite du Portail s'était choisie, et comment un heureux hasard me l'avait fait découvrir. La marquise m*écoutait d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer tout à l'heure à Fromonville
des gens chargés de veiller sur du Portail, et de le suivre partout; car je tremblais que mon beau-pére n*eût encore Fintention et ne trouvât le moyen d*échapper à M. de Belcour. Comment, me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allezvous pas vous-même? — Je ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs. Elle reprit d'un air plus calme et d'un ton plus ferme: Quoi! madame de Lignolle a-t-elle déjà tant d'empire? — Ce n'est pas madame de Lignolle qui m'arrache à Sophie; un devoir indispensable... — Achevez... Ne puis-je savoir ? — Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un secret pour vous. — Chevalier, c'est assez me dire qu'il y aurait de l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais donner les ordres les plus pressants pour que du Portail soit gardé à vue dès ce soir, et ne puisse faireun pas dont je ne sois instruite sur-lechamp, moi... ou la petite Montdesir en mon absence, ajouta-t-elle avec un profond soupir. — En votre absence, maman! Vous quittez Paris?
— Tout à l'heure, mon ami. — Quel malheur pour moi! que je suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils et vos secours
m'eussent été si nécessaires ! Où donc allez-vous? — A Versailles, d'abord. — A Versailles, avec cet habit!... Maman, c'est, ce me semble, le frac anglais du charmant vicomte qui m'a donné son nom, ce frac qtte vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud? Cela se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui... je crois qu'oui. — Et de Versailles, vous partez pour?... — Chevalier, je me vois, à regret, forcée de répéter vos propres expressions : Crojre^ que je ne me console pas d'être obligée davoir un secret pour vous. — Mais encore, ce voyage doit-il être -bien long? Peut-être, mon ami, peutêtre, dit-elle d'une voix tremblante, et c'est pour cela qu'avant de l'entreprendre, j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux. — Vos adieux I maman, ma chère maman, vous m'inquiétez, vpus paraissez triste... de grâce, confiez-moi... — Elle m'interrompit : Respectez mon secret; je n'ai point tâché de surprendre le vôtre. Je ne veux pas même le deviner; je ne le veux pas. Allez, Faublas, allez et revenez content, s'il est possible... Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement se prépare... Quelles craintes m'agitent I... quels vœux j'ose former I... Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il serait cruel de ne se
plus voir! — Grands dieux! vous gémissez! vous avez les larmes aux yeux! — Adieu, Faublas; trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte qu*avec douleur; souvenez-vous-en^ si quelque grand malheur arrive^ N'oubliez pas que la marquise de B'^ vous perdit par une trahison, et devint elle-même la victime d*un lâche qui se disait votre ami. N'oubliez pas surtout qu*elle ne cessa de vous conserver Tarn... Famitié la plus tendre; la plus tendre, répéta-t-elle, en me serrant la main.
Elle me donna un baiser, et m'échappa.
Je demeurai confondu de ce que je venais d'entendre; et dans le premier moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui venaient d'échapper à madame de B***. Alle^i etrepene^ content... Je ne puis dire quels vosux j ose former... Qu'il serait cruel de ne se plus voir ! Il In'est plus douteux que madame de B*** sait que je vais me battre, et connaît mon ennemi... Quels vœux f ose former! Ces vœux, elle ne pourrait, sans crime, les exprimer clairement. Mais peut-être suis-je excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son coeur, sa pensée la pluà cachée... Qu'il serait cruel de né se plus voir! Vous mè reverrez, madame de B***, vous me re-
verrez, n'en doutez pas; je sortirai vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix (1),
Imprudent marquis t quelle audace est la vôtre, d'appeler Faublas au champ de l'honneur! quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées.
Justine, qui survint, avait peut-être aussi l'intention de me donner, à sa manière, quelque encouragement; mais il était déjà si tard, que je n'aurais pu l'entendre, quand même j'en aurais eu la fentaisie,
A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique qui me suivit jusqu'au Bourget ; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et je pris la poste.
Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au lieu désigné. Je m'y promenais depuis quelques minutes, lorsque deux hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge. Ils me demandèrent si j étais gentilhomme. Je ne balançai point à répondre oui. En ce cas, me dirent-ils, veuillez, mon-
(i) Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Corneille, U Cid,
sÎQur, mettre ce masque sur votre visage, et demeurer témoin d'un combat que vont se livrer tout à rheure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant Faction; et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond secret. — Je ne me vante pas, monsieur, dêtre un homme de grande qualité ; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous trompez- vous , peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur tranquille. — Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être : en attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.
On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.
Près d'une heure s'était passée depuis que je me trouvais dans cette situation, qui commençait à me paraître inquiétante, quand je crus entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissait à la grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le chemin de traverse où j'étais, une chaise de poste , environnée de plusieurs hommes armés et masqués. Il me
parut que cette troupe, que je crus d*abord toute composée d'assassins» venait de s'assurer du laquais et du postillon, et forçait le maître à mettre pied à terre. Tremblant qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui veillaient sur moi se contentèrent de me retenir, en me disant : voici le moment critique» songez à ce que vous avez promis.
Cependant l'inconnu, toujours entouré, s'avançait vers nous d'un pas ferme et d'un air délibéré. Plus il approchait» plus je croyais reconnaître les traits d'un jeune homme que je n'avais pas vu depuis longtemps. Lorsqu'il fut à très-peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à lui, le pria de s'arrêter» et lui dit : un homme d'honneur se plaint que vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups» il promet qu'aucun détail de ce combat ne sera jamais su de personne ; s'il ne meurt pas de ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle, qui ne peut être complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez
les mêmes engagements, monsieur le comte, et jurez, sur votre honneur, de les remplir. Quoi I répondit le jeune homme, mylord Barrington se fâche de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste épouse! Il faut convenir que ces maris font partout un singulier peuple! Cet époux d'outre-mer surtout me parait d'une bonne force : voulait-il que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié? D'ailleurs, s'il me gardait rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son pays? que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté longtemps, parce qu'on m'a dit qu'il me cherchait? Pourquoi venir, après six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie, au moment où j'y rentre?... Ah çà, mais j'espère que ce n'est pas à coups de poings que nous nous battrons?
A sa voix, comme à sa figure, à la gaieté de ses discours, comme à son sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnaître Rosambert. Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité : Ol madame de B***, ce fut pour vous que mon cœur tressaillit! mais je me gardai bien de montrer par quelques gestes, ou d'exprimer par quelques mots ma surprise extrême
et ma terreur profonde : j'étais lié par mes serments.
Déjà pourtant on présentait à Rosambert un cheval qu'on l'invitait à monter, et un pistolet qu'on le priait de charger lui-même. Le comte, aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui l'environnaient : Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à messieurs d'Albion... Au pistolet près, je dois de grands remercîments au magnifique lord ; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, messieurs de la Table Ronde!
l'héro'ique parade que le prud'homme nous fait jouer ici, ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus ! Comme les preux de son temps, vous arrêtez les passants sur les grands chemins, pour les forcer gracieusementà rompre dés lances avec vous. En jetant les yeux sur moi, Rosambert continua : Ce cavalier, si joliment tourné, qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos forfanteries, est-ce un gentil damoiseau, qu'il faut que je délivre, ou quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerais mieux, moi. Et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il? L'étranger qui avait jusqu'alors porté la parole, dit à Rosambert : Monsieur le comte, jurez de remplir m. to
les conditions prescrites. — Foidegentilhomme! messieurs, s'écria-t-il.
L'un de mes gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier accourir à toutes brides, de l'autre extrémité as l'allée. I^psambert l'attendit sans s'ébranler; mais soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire en ces occasions, il ât feu de trop loin sur son ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus d'intrépidité', tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La, balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant, s'écria : ceci devient sérieux, c'est à ma cervelle qu'il en veut, le beau masque !
Son adversaire, en effet, s'était comme moi couvert le visage d'un mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnaissant le frac anglais sous lequel, ce matin même, la marquise avait paru devant moi chez Justine.
Le vicomte de Florville, car je ne doutais plus que ce ne fût lui, venait de retourner son c;beval et regagnait au galop le bout de l'allée, d'où tout à Theure il était venu. Rosambert qui le ^uiyai
des yeux, reprit : voilà bien le frac national de mylord; mais de par Saint- Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un ton où perçait le dépit et l'audace, je n'aurais point osé faire à la nation anglaise ce]tte injure de croire que ses braves fussent dans l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais tâcher de faire en soi;te qu'un étranger, fût-il le diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un Français une victoire sans danger... O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon cher Faublas ! où es- tu ? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton coup d'œil si prompt et ta main toujours sûre I
Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. Rosambert cette fois ne demeura pas immobile ! il poussa vigoureusement son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.
Le vainqueur 'aussitôt se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait, le visage de madame de B**". Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnaismoi, meurs de honte : c'est une femme qui t'immole ! tu n'as eu du courage et de l'adresse que pour l'insulter.
Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés. Mais bientôt reprenant son caractère, il lui adressa d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés : Quoi! belle dame... c'est vous... [que j'ai... le bonheur de revoir!... Que les temps... sont... changés!... Cependant notre dernière... entre... vue... m'amu...sa davantage... et vous... aussi, friponne... quoi que... vous en puissiez... dire. Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi... que vous deviez mettre... hors de combat... un bon jeune homme, jadis venu tout exprès de Paris à Lu... à Luxembourg... pour vous procurer... undoux... passe-temps! Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrais en vain dissimuler ta rage et tes douleurs. Le ciel est juste; je puis m'applaudir d*une double vengeance ; ton châtiment, qui déjà commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi que
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mon ennemi doit garder mon secret partout, et me ramener ici ma victime.
Le, comte» soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté : ce jeune homme, dit-il, c'est sûre.. .ment le chevalier de Faublas! Fau...blas! J otai mon masque, je fus à lui. Embrassons-nous d'abord, continua-t-il. Elle m'a... vaincu, mon ami... n en soyez jpoint étonné... ce n'est pas la première fois qu'elle... m'abat. Et vous, pendant que j'invoquais... bonnement votre nom, vous étiez là, qui... faisiez des vœux... contre moi... mais je vous le pardonne... Elle est si... aimable! Venez... me voir... à Paris, si je n'y arrive pas... justement pour... m'y faire... enterrer.
La marquise alors me prit à l'écart, et me dit : chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous ai fait du péril où j'allais m'exposer, et laruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, hélas!... avait vu l'outrage; mon ami devait être présent à la réparation. Faublas, je le sais bien, me gardait encore tant d'attachement, qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle ; mais il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même. Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois je ne
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prenais point un engagement au-dessus de mes forces, lorsque réduite à Taffreuse nécessité de vivre seulement pour ma vengeance, je jurais de vous étonner en Taccomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avait d'équivoque ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin, s'explique de soi-même : vous sentez de quelle crainte je ne pouvais me défendre, quand, les larmes aux yeux, je demandais à mon ami s'il ne serait pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir l'atteinte; quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venait de la retrouver. Ahl croyez-moi, j'ai d'abord compris que du Portail avait pu vous reconnaître sur la route de Montcôiir, et je serais vraiment désolée que ce voyage dé Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur était arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. de B***, ce prétendu cartel, rien ne pouvait me donner à devina* qu'en revenant avec madame de LignoUe, vous retrouveriez Sophie. Dites-vous qu'il n'était plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, puisqu'il ne vous eût
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jamais été possible, quelque diligence que vous eussiez faîte, d*y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y ai dépêchés, avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de du Portail, s'il habitait encore sa retraite, ou de le poui'siiivre s'il l'avait déjà quittée. Maintenant que rîen ne vous retient plus, allez et...
Madame de B*** fut interrompue par des cris perçants qui semblaient partir de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandait sa plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un cabriolet, dans lequel se débattait une femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étaient assurés du laquais et du ^postillon de Rosambert. Grands dieux ! s'écriaîtelle, des gens masqués ! C'en est donc fait! ils n^aurâîent pu le vaincre, ils l'ont assassiné ! Ah î dit-elle, en poussant un cri de joie, le voilà ! le voilà! Puis; d'un ton douloureux: Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de ihon sommeil ?. . .
La marquise mé demanda tout bas si ce n'était pas la petite comtesse? Je répondis : oui, et
je m*élançai dans les bras de ma maîtresse.
Est-ce iiniy me demanda-t-elle? J*ai entendu tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'était à Tépée que vous deviez vous battre! Je suis tremblante... saisie d'effroi. Ton ennemi, où est-il? es- tu vainqueur? Il ne devait amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces armes? ces masques?... Mon ami, que je suis contente de te voir!... que j'ai peur! Cruel! que je vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!
Ainsi, madame de Lignolle annonçait, par le désordre de ses questions, le désordre de ses Idées. Il ne sera plus difficile de peindre celui de sa personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez vu, tour à touret presque en même temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi; vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayait, toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats ; chaque muscle semblait tourmenté d'un mouvement convulsif, l'expression de chaque sentiment passait comme un éclair.
Le croirais-tu? continua-t«elle; j'ai pu dormir
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quand tu n*étais plus là ! j'ai pu dormir jusqu'à midi! mais de quel sommeil, grands dieux ! quels horribles songes le troublaient ! tu m'échappais à chaque instant, et je ne voyais plus auprès de moi que des objets affreux : le marquis, la marquise, ta femme!... ta- femme!... Cest moi qui suis ta femme! n est-il pas vrai, mon ami?... Ne l'oubliez jamais, monsieur! Et le marquis, l'as-tu tué? — Non, mon amie. — Allons, dit madame de B*"*, que cet entretien sans doute inquiétait, allons, Florville ! à cheval ! à cheval ! vous n'avez pas de temps à perdre. — Qu'appelez-vous du temps à perdre? s'écria la comtesse, en lançant un regard terrible au vicomte de Florville; est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle. — Un parent de M. de B*". — Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur... Oh ! que je souffre depuis hier ! Trembler sans cesse pour moi ! pour luîl quel supplice! perpétuellement m'occuperde cette rivale qui veut me l'enlever ! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé? — Non, mon amie. — Vous ne l'avez pas blessé, monsieur?... Regardez; je le lui avais tant recommandé!... Mais, comment?... il n'est donc pas encore arrivé» le marquis? Florville, reprit ma-
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dame de B***, les heures s'envolent, la nuit s'approche. Éfi! de quoi se mêlé donc cet etrangeH répliqua la comtesse... Faubias, ne l'écoute pas, reste là... Que je souffre depuis hier ! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses tourments paraissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés ! — Que dis-tu, mon Éléonore? mon cœur est navré de tes peines I — Oui! Eh bien! si cela est, me voilà consolée! je suis contente ; allons-nous-en. Je répétai avec elle : allons-nous-en.
Chevalier, s*écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant vous appelle? — Hélas ! — Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.
Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet je sautai sur le cheval que me présentait la marquise. Il va se battre I dit madame de LignoUe. Je veux le suivre ! je veux être présente à ce Combat! Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit : calmez-vous, il n'y a pas de danger pour lui ; ce combat est fini; Fini! répéta-t-elle douloureusement, fini!... c'est donc à Fromonville?... L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!
Elle voulut s^élancer après moi, les gens du vicomte la retinrent. Elle poussa des cris d'inqùié-
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tude et de fureur; elle tomba sans connaissance au fond de son cabriolet.
Ah! quî n'eût plaint cet enfant trop sensible? qui ne se fût ému de ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun effort pour m'empêcher de descendré de cheval et de remonter dans la voiture de la comtesse : je fus même extrêmement touché de voir madame de B*** prodiguer ses soins à madame de Lîgnolle. D'une main elle soutenait la tête de mon amante ; de râutre elle lui vidait ses flacons sur le visage ; elle essuyait avec un mouchoir la sueur froide qui coulait de son front : pauvre enfant! disait-elle, regardez comme ils se sont éteints, ces yeux qui brillaient tout â l'heure du plus vif éclat! quelle pâleur couvre ses joues que j'ai vu colorées d'un rose sî tendre ! pauvre enfant! — Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie ! Croyez-vous qu'il y ait du danger? — ^ Du danger?... peut-être. La comtesse est d'un caractère violent, et paraît vous aimer déjà beaucoup. — Oh! oui, beaucoup. D'ailleurs, elle a, depuis hier, des indispositions légères, mais fréquentes, des maux de cœur... — Elle serait déjà|enceinte ! Ah! tant mieux! s'écria madame de fi***, dans FefFusion d'une vive joie; puis tout à coup elle réprima ce premier mouvement,
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et d*un ton de commisération elle reprit : tant mieux... pour vous... non pour elle !... Pour elle, c est un événement fâcheux qui Texpose de bien des manières... — Qui Texpose!... Et moi, que je suis à plaindre aussi! dans quel embarras je me trouve! L*une est ici qui se meurt de la seule crainte que je ne la quitte! Tautre est là-bas qui !>' . se désespère de ce quejerai quittée! Dites-moi
' donc comment je vais faire, apprenez-moi quel
parti... Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageais à partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverais moi-même fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre cœur, . ; . mais vous devez aussi prendre conseil des circon-
stances. — Consulter mon cœur? Je n*y trouve que des irrésolutions, des combats ! Prendre conseil des circonstances? Ne sont-elles pas, de Tune et de l'autre part, également inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie! je vous en conjure, prenez pitié de ma situation vraiment cruelle; finissez mes perplexités, conseillez-moi. — Que pourrai- je vous dire? S'il ne s'agit que des lois que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques. Il est vrai pourtant qu'il paraît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la voilà... Elle est très-vive.,. Vous la croyez en-
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ceinte... et la pauvre petite vous aime... comme il faut vous aimer, beaucoup trop!... Partir dans ce moment, c'est certainement la livrer à des agitations qui peuvent lui coûter la vie... Il semble plus probable que Sophie, d'un caractère beaucoup plus doux... Sophie, accoutumée depuis longtemps à Tabsence... à l'abandon, peut-être... supportera moins impatiemment... Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à fait possible que votre épouse ne vous voyant pas revenir, et se croyant pour toujours délaissée, en soit au désespoir.
Au désespoir ! Oui, répéta d'une voix faible madame de LignoUe, qui reprenait enfin l'usage de ses sens, au désespoir. Elle me reconnut, elle me dit : C'est vous, Faublas, vous ne m'avez pas quittée? vous avez bien fait; restez là, je le veux, restez là. Elle dit à la marquise : Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel 1 mes maux te trouvent insensible! tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne? Toi! tu n'as donc jamais aimé? Si vous saviez à qui vous faites ces reproches, répondit le vicomte, en lui prenant la main, si vous saviez que madame de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que Tinfortunée qui loi parle I Et moi aussi, j'ai brûlé de
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cet amour qui vous consume! et moi aussi, j'ai connu ses passagères délices et ses inconsolables regrets. Comtesse I infortunée comtesse! vous avez encore beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi !
Ici, ç^es yeux rencontrèrent ceux de la mar- ' quise; ils étaient humides les siens, et leur regard fit palpiter mon cœur.
Serait-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence; serait-il vrai qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prit un horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale distribution? Serait-il vrai que, par le raffinement d'un calcul barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très-petit nombre d'êtres privilégiés, que pour tourmenter plus sûrement la foule immense des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop favorisé^ les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talents qu'on envie, la beauté qu*on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et charme l'âme ; toutes ces qualités, et mille autres dont l'assemblage n*a peut-être jamais brillé qu'en toi, quoi donc 1 un impitoyable Dieu ne te les aurait donnéçs qije pour le désespoir de tes rivaux et le su^Uce de tes amantes? Et la constance, cette vertu qui»
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seule, manque à toutes tes vertus; la constance, îl ne te l'aurait refusée, ce Dieu jaloux, qu afin qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle absolu de perfection ! quoi ! ceux de ton sexe, qui, ne te connaissant pas encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse, tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués, doivent-ils nécessairement paraître n'avoir encouru que sa disgrâce, quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles qui t'auront vu, seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée !
La comtesse avait écouté la marquise avec une attention mêlée detonnement. Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. Vous parlez de lui, comme j'en pourrais parler moimême. Me voilà un peu réconciliée avec vous; mais permettes que nous nous quittions. Allonsnous-en, Faublas» allons-nous-en... Eh bien!
vous ne dites mot! vous ne voulez pas?
Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai sur la marquise un rçgard qdi lui annonçait mes irrésolutions et le
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besoin que j'avais d'être déterminée par ses avis. Le vicomte me comprit et s'expliqua. Vraiment, je ne balancerais plus, j'irais à Fromon ville... A Fromonville, interrompit la comtesse. Demain, reprit l'autre; et, ce soir, je rentrerais dans Paris avec madame de Lignolle. — Voilà ce qu'on appelle un bon conseil! s'écria la comtesse; j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas? — Moi aussi, mon Éléonore.
Dans le transport de sa joie, madame de Lignolle embrassa madame de B*** ; et, je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains de ces deux charmantes femmes.
Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons vous dire adieu ; mais permettez auparavant une question que je vais vous faire, parce que je suis jalouse; je le suis, je n'en fais pas mystère. Tout à l'heure, vous pleuriez presque ; vous êtes malheureux en amour, et c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près de qui le chevalier vous a supplanté... Monsieur, poursuivit madame de Lignolle, qui ne pouvait deviner la véritable cause de l'embarras que la marquise laissait paraître,
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vous pardonnerez à son ami d'imaginer qu en effet il méritait la préférence ; mais au moins je crois, et je ne cherche pas à vous faire un compliment, je croîs que vous étiez fait pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui... Monsieur, reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confiance que je ne vous demandais pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le mien. Madame, répondit le vicomte, enfin déterminé sur la réponse qu'il devait faire à l'embarrassante question ; dans un moment de trouble, on se plaint de mille choses... — Ah! je vous en prie, dites-moi quelle maîtresse Faublas vous a... — Madame, je suis, comme monsieur vous le disait tout à l'heure, parent de M. de B'**. J'adorais sa femme... — Sa femme! ne m'en parlez pas, je la déteste! -^ Vous êtes donc un ingrat, car elle vous aime.
— Qui vous l'a dît? — Elle-même. — Elle me connaît? — Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler. — Où cela? — Voilà ce que je ne puîs vous dire. — Eh bien! oui, elle a tort de m'aimer; car, je vous le répète, je la déteste. — Peut-on vous en demander la raison?
-—La raison?... C'est une femme dangereuse...
— Ses ennemis l'assurent. — Intrigante... — Les
comrtîçans le publient... — Pas assez jolie pour m. 21
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faîre tant de brait. — Les femmes le disent. — Galante d'ailleurs. — Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit. Comment ne lui prêterait-on pas quelques aventures? — Quelques ! Elle en a eu mille!
— Désigne-t-on quelqu'un?— Je le crois! moi qui ne vais pas souvent dans le monde, je lui en connais trois. — Voulez-vous nommer? — Le comte de Rosambert. — Il est bien fait, et elle l'a toujours nié. — La bonne raison !...Faublas.
— Oh ! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?
— M. de'**. M. de'**! répéta la marquise, que je vis, dans le même moment, plusieurs fois rougir et pâlir. — Oui, M. de**", le nouveau ministre, à qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier... Ce que je vous dis là vous fait de la peine? Monsieur de***! répéta Ja marquise avec moins de trouble et un étonnement plus marqué.
— Cela vous fait de la peine? Je vois que vous êtes encore bien épris. — M. de'**! voici une accusation bien nouvelle. — C'est que l'intrigue n'est pas ancienne. — Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?— Comment voulez-vous qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins. — Cependant, madame, vous osez assurer cela? — Monsieur, parce que tout le monde l'assure. — Tout le monde? Chevalier, vous le saviez donc?
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— Vicomte.,, on me Ta dit; mais je ne le crois pas. Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d un air mécontent; vous deviez m'en avertir. — Oui, dit la comtesse, c'est rendre service à un galant homme, que de l'éclairer sur la conduite d'une coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être tombé dans les filets de cellelà: vous paraissez mériter de rencontrer mieux... Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus d'inquiétude? — Pardonnez-moi, madame. — Voyez-vous, monsieur; s écria la comtesse en me regardant... Il y va donc souvent chez la marquise? demanda-t-elle ^u vicomte. — Quelquefois. — Voyez-vous, monsieur, vous y allez quelquefois!... il est donc amoureux d'elle encore? — Encore un peu, je crois. — Voyez-vous, monsieur, vous en el^^ amoureux! Cependant, reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi : j'y suis intéressée, je vois peutêtre mal. — Oh! vous voyez bien, monsieur, vous voyez trop bien... Faublas, laissez-moi faire; je saurai vous empêcher d'aller chez cette coquette, et de l'aimer!... Nous vous quittons, poursuivitelle, en s'adressant à madame de B**\ Après la scène dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y compte ; car tout en
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vous, monsieur, prévient favorablement,.. S'il y avait une troisième place dans mon cabriolet, je me ferais un vrai plaisir de vous Toffrir... Je vou$ avoue que je serais charmée de cultiver votre con-o naissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier m'obligera, s'il veut bien vous amener.,. Ou faites mieux, venez seul ; vous n'avez pas besoin d*être présenté par personne. Venez, et je vous pro* mets, si cela vous fait décidément trop de peine^ je vous promets de ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une mécb^ntf femme.
Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon qui nous conduisit à la Croix-Saint-* Ouen, où la comtesse Tavais pris, et qui promit de ne rien dire de tout ce qu'il avait vu. Madame de LignoUe aussi crut devoir acheter la discrétion de son laquais l.a Fleur, qu'elle s'était vue forcée de faire de compagnon de son voyage, et par conséquent le confident de nos amôur?.^
Ma jeune amie cependant m'accablait de cst resses, que je lui rendais, de reproches que je ne méritais plus, et de questions auxquelles il m'était impossible de répondre. En vain je lui représpo^ tais qu'il devait lui suffire que son amant ne fdf ni mort, ni blessé, ni fo^cé de la quitter i^n quît
tant son pays ; elle n'était pas contente du secret auquel m'oblîgeaît cette parole d'honneur que je ne devais pas donner, disait-elle.
La conversation tomba naturellement sur le tîcomte de Florville. Il est fort aimable, ce jeune homme, s*écriâ la comtesse, qui paraissait observer curieusement Timpression que ses discours faisaient sur moi. — Fort aimable. — 11 a des grâces. — Beaucoup. — De la tournure. — Vraiment. *— Une trés-jolie figure. — Très-jolîe. — Une voix douce comme toi. — Oui. — La sienne est un peu trop claire cependant; il y manque quelque chose. -^ C'est un enfant. — Sans doute. Que peut- il avoir > seize ans? — Tout au pluà. — N'importe, reprit-elle avec affectation, il est charmant. — Charmant. — Il paraît .plein d'esptit et de sensibilité. — Comme tu dis, mon étnk.
Aitisi jô ne parlais que par monosyllabes, de peut de trop parler; et j'affectais beaucoup d'indifférence, afin d'éloigner toute espèce de soupçon. Voulez-vous bien me répondre autrement?
eécth madame de Lignolle. — Qu'y a-t-il donc ?— Il y a que votre sang-froid me désespère^ — Mon sang-froîd?... — Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué éè )etiné homnié; j'en dis beaucoup de bien, tout
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cela ne vous émeut seulement pas. — Je ne vois pas ce qui pourrait me fâcher... — C'est de quoi je me plains. Vous ne témoignez point la moindre inquiétude ! — C'est qu'en vérité, mon amie, je n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant. — Pourquoi cela? monsieur. Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien, moi! — Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer. — Ne riez pas, monsieur; je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison.
Dites-moi, s'il vous plaît, pourquoi le vicomte?... — Pourquoi?... Parce que c'est... un enfant. — Et vous I ne dirait-on pas que vous êtes vieux? — Et puis ma sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires. — L'estime! l'estime!... Pas tant d'estime, monsieur, et plus d'amour. Je l'ai souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenais rien : et maintenant que je m'y connais, je sens que cela est trop vrai ; on n'est bien amoureux que lorsque l'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous voulez me plaire, — Soyez donc contente, madame ; je vous avoue que je n'étais pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une attention... — Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que j'ap-
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pelle parler, voilà ce quil fallait dire tout de suite... Cependant, Faublas, ne falarme pas. Va, je n'admirais le vicomte que pour f admirer davantage. Je me disais : Il est bien, ce jeune homme, fort bien. Mais mon amant est mieux, beaucoup mieux. Mon amant na pas une figure moins charmante, et sa taille est plus belle. On remarque dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer... Cela ne m'effraie pas, moi, cela méfait plaisir... de Tesprit ! de la sensibilité ! Pourrait-il en avoir autant que toi, le vicomte? autant que toi qui, toute la journée, me fais rire, et de temps en temps me fais pleurer!... C'est alors que je suis bien contente, car tu ne te moques pas comme les autres hommes qui rien^ de nos larmes : au contraire, mon ami, tu me consoles en te chagrinant avec moi; tu sais pleurer, toi, tu sais pleurer... Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnais aussi Supérieur à ce joli garçon, que lui-même me paraît l'être à tous ceux que j'ai vus... Dis-moi, ton père, l'aime-t-il, le vicomte? — Beaucoup. — Eh bien! il devrait marier ta sœur avec ce jeune homme-là. Cela ferait un charmant couple. — Voilà une idée qui me paraît toute simple, et que
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pourtant je n'aurais pas eue. — Vraiment, je vois à cela quelque obstacle : le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage... Tiens, sais- tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le dire; car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il est amoureux de madame de B"*. Il me dira si tu vas chez elle. — Fort bien trouvé! — Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté ; ce n'est pas de bon cœur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de m'en offrir un moyen que je ne me consolerais pas d'avoir négligé.
Cependant nous avancions... du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie; mais consple-toi, c'était aussi du côté de Fromonville. Sophie ! j'allais encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je trouvais si courtes ; mais pardonne. Va, je songeais moins aux plaisirs de Ja nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devait lui succéder, de ce jour où, dai^s les bras de mil femme, je pourrais goûter enfin le suprême bonheur, depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie : Il est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de madame de LignoUe; il est vrai qtie cette douce faveur est la irécompeilsc d'un
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soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ina Sophie ! réjouis-toi ; ce sodpir si tendre, il tte m'était pas échappé pour elle!
Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avais envoyé Jasmin : les chevaux de la comtesse y étaient restés dans une auberge; nous les reprîmes ; ils nous eurent bientôt rame* tiés dans Paris. On conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenait de l'être toujours, ne pouvait, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez madame de LignoUe repré* senter mademoiselle de Ërumont : ce fut donc chez madame de Fonrose que nous prîmes le parti de descendre.
Cruels enfants! dit la baronne, d'où venezvous donc? Nous mourons de faim, répondit la comtesse, faites-nous donner à souper.
Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venait d'apporter, madame de Fonrose disait à madame de LignoUe : Je me suis rendue chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant que, désespérée de la fuite de mademoiselle de Brumont, vous veniez de sortir pour l'aller chercher. Il y avait déjà quelques heures, poursuivit-elle, en s'adressant à moi, que M. de Belcout, accompagné de
mademoiselle de Faublas, était venu me faire une courte visite. Tous deux partaient pour Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils n'imaginaient pas qu'un intérêt moins cher que celui de Thonneur pût vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse. Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler, seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas rejoints avant le milieu du jour qui va bientôt paraître.
Déjà la comtesse ne songeait plus à son repas, à peine commencé. Elle interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffrirait pas que je la quittasse; et elle ajouta qu'il lui paraissait trèsétonnant que madame de Fonrose, qui se prétendait son amie, se permît de donner en sa présence même de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point embarrassée de se justifier : si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime le père. M. de Belcour ne me pardonnerait pas d'avoir contribué, dans une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui. D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole inutilement toutes les bienséances ! Je suis loin de lui conseiller une infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner,
mais d'aller trouver Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde, comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se conduire autrement, ce serait vous perdre. Je vous demande, par exemple, si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa femme n'est plus absente ? S'il doit ainsi publiquement afficher le désespoir de Tune et les bontés de l'autre? En supposant que vous fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette extravagance, et qu'il fût assez faible pour ne vous la point refuser, je demande si tout le monde ne saurait pas bientôt que M. de Faublas s'est fait demoiselle chez vous, parce qu'il s'ennuyait d'être homme chez lui? Je ne parle pas de monsieur de LignoUe; espérons que le Dieu protecteur des amants fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le couvrira?
Sa famille! Que m'importe sa famiUe! répondit la comtesse, qui n'avait opposé jusqu'alors aux
3h la FIK Des AKIOURs
prudents av^s de la baronne, qiiô des cfis^ dds pleurs, et mille exclamations déraisonnables. Qde TOUS importe I répliqua madame de Fonrosé. Eh! mais< comptez-vous retenir le chevalier, malgré les gémissements de sa veuve, qui ne tnàtiquera pas de réclamer en criant AM ftcandale, malgl^é l'intarissable bavt^rdage de votre sempiternelle tante, qui viendra chaque matin Vous radoter ses gothiques principes ; malgré te fameux capitaine LignoUe, capable de laisser ses flibustiers poUr accourir en posté vous épouvanter de sa large moustache et de sa longue épée ; malgré le public aussi, le public jaloux, inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il devrait taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudrait ensevelir; le public, qui, ne respectant personne, et ne se respectant pas lul^-méme, ridiculise les maris qu'il plaint^ protège les femmes qu'il blâme, et Condamne sévèrement les fdutes dont pourtant il amuse journellement et nourrit sa malignitd; enfin, malgré le baron, qui... — Malgré tottt l'univers, madame. — Quelle réponse ! avez-votis perdu l'esprit, ou croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'alldis vous parler, vous ne le coilnaissez pas! Il est homme, si vous le poussed un peu, à venir reprendre soii fils jusque dàfîè it)Vt
chambre à coucher! — EtQioi, «i Ton ne craint pas non plus de me porter aux dernières extrémi>tés... — Que fereZ'Vous î -^ Je me tuerai. — hs^ belle ressource ! Je vous plains... je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut mieux faire un moment le sacrifice d*un bien précieux, pour le retrouver ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant quelques jours de trop, à mourir du regret de sa perte.
Madame de Fonrose parlait encore et parlait vainement, quand nous entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvait être que celui de M. de LignoUe. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la ba^ ronne. *
Un moment après j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames. Étonné de ce que sa femme, qui mangeait rarement en ville, n'était pas de retour à trois heures du matin, il avait deviné qu'elle soupait chez la baronne, et qu'elle s'y trouvait indisposée. Il lui demanda si elle avait pu rejoindre mademoiselle de Brumont dans U journée. Oui, monsieur, répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi,.. — Elle y reviendra certainement, interrompit^!!, parce que
je Taî fait promettre à monsieur son père. En attendant, comtesse, songez qu'il est tard ; acceptez une place dans ma voiture, et venez... — Bien obligé, répliqua- t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.
J'aurais pu facilement écouter la fin de cette conversatiqn, qui me touchait d'assez près... Sophie, des intérêts plus chers occupent déjà ma pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes côtés pour me faire oublier tes tourments par ses peines, et ton amour par ses tendresses. Sa voix seulement frappe mon oreille^ et ne va pas jusqu'à mon cœur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes, et me suis pénétré de ton désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres ; l'idée du bonheur qui nous attend, m'a fait tressaillir.
Quiconque me lit avec quelque attention, doit se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet où je me trouve. Il doit se souvenir que, pressé, ce jour-là, du désir de revoir la comtesse
et d*échapper au baron, je me suis fait conduire par un escalier secret dans la cour de madame de Fonrose. Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont je connais un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.
Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avait deviné ce que tout autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'était pas impossible, avait-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à repasser par la capitale, le suisse devait veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. On aimait trop le baron et son fils, pour oublier les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi je trouvais à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes prodigalités, ne se plaignaient pas d'avoir été réveillés trop tôt ; ils m'appelaient monseigneur, et nous allions comme si nous eussions eu des ailes.
L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour.
3î8 UWltf Pm AMOURS
Voilà cette route si péniblement parcourue, U surveille, dans un sens contraire. Quel heureux changement trente^six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie ; je n'emporte pas le remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivait de sa juste vengeance. Cestà Fromonville que mon père, tout à Theure rassuré, me pressera sur son sein I C'est là que tout à l'heure, ma femme consolée... Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon l... Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je soiliciterai le prix de ma tendresse extrême... Il est vrai qu'Adéiafide sera là... Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde t Quoi! faudrait-il différer jusqu'à la nuit?... Un siècle d'attente I... Mais la nuit ! la nuit ! Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse !... Que ces rosses me traînent lentement! postillon, va donc!... et demain, demain, je serai sur cette route encore ! Mais j'aurai Sophie près de rhoî! je ramènerai ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la chambra de Vkymen^ à côté de celle du célibat^ qui sera déserte! à jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme ! j'y passerai mes journées, ma vie! je Tentepdrai me faire et
me répéter le Ipng récit des maux qui Font accablée pendant l'absence ! et moi, moi, je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs qui me sont arrivés.... Tous? non. Je ne lui dirai pas comment la marquise est à plaindre, et quelle tendre commisération je lui garde. Sophie, naturellement soupçonneuse, pourrait s'inquiéter ; et je veux non-seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les tourments de la jalousie... Je ne lui parlerai pas non plus de la comtesse... la comtesse! elle est maintenant bien seule ! bien étonnée ! bien triste ! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de barbarie!... Vraiment, je devais au moins lui dire quelques mots, la prévenir, la préparer... Quel train cet homme me mène! postillon, tu vas comme le vent ! un moment donc, im moment! Où me conduis-tu si vite ? Villeneuve- Saint-George, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville. — De Fromonvîlle!bon I^.. Eh bien ! quel démon t'arrête ? — Dame, n'est-ce pas vous? — Regarde que de temps perdu ! allons, des coups de fouet ! et va plus vite. — Va plus doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avais pas quitté le grand galop ; je ne
lU. 22
33o LA FIN DES AMOURS
puis faîre mieux. — Tu as raison, mon ami, tu asraison ; mais, je f en prie, va plus vite.
La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs embrassements et je partage leur joie. L'une me demande si je n*ai pas reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. Non, ma chère Âdéla'ide, je ne suis pas, blessé. Non, mon père, nous ne quitterons pas notre patrie... mais courons, je vous prie... Que je vous dois de remercîments! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de moi !... Venez, volons, présentez Jui son époux, soyez témoin... Quoi ! mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné ! Quoi I ma sœur, vous pleurez !,.. c'en est fait!... Sophie!... l'absence I... l'abandon I elle n'a pu résister, elle n'est plus ! — Elle respire, s'écrie le baron, mais... Elle vous aime, interrompt ma sœur, mais,.. — Je vous entends ! c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit, j
Tous deux ne me répondent que par leur silence ; tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit
DU CHEVALIER DE PAUBLAS. 33l
de mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que la surveille il effleurait à peine, quand, pour suivre une maîtresse, abandonnée maintenant, il fuyait d'un pas rapide sa femme , aujourd'hui vainement regrettée!
Adélaïde! ah I je t'en conjure, prends pitié de ton frère !... Mon père! laissez-moi, laissez-moi mourir! Elle m'est enlevée! elle me croît coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle ; Sophie ne sait pas que je donnerais la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer l'autre moitié... Elle m'est enlevée ! elle me croit coupable ; laissez-moi! laissez-moi mourir I
Adélaïde cependant me tenait dans ses bras, et me prodiguait les plus tendres caresses : les larmes que je lui voyais répandre, adoucissaient lamertume de celles que je versais; et mon père calmait mes douleurs en les partageant : Enfant trop cher et trop malheureux, disait-il, les plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta jeunesse orageuse ? et l'adversité
qui, depuis quelque temps, s*est chargée de te donner elle-même de cruelles leçons ; Tadversité ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir'rigoureux de t'offrir des consolations ou trop faibles, ou tout à fait impuissantes ? O mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié. Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son ravisseur la traîne?... Vous ne répondez rien !... Il est donc vrai que je l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!... Maintenant un long intervalle nous sépare; avant-hier, je Tài vue là-bas!... làbas, ma sœur. . . Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots vont redoubler... d'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai d'une main trop faible, cette grille que j'aurais dû briser... Ta bonne amie était là! elle était là, ma bienaimée!... Maintenant, un long intervalle nous sépare! Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside nos amours. On dirait qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence ; on dirait qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller dans mon cœur le désespoir de ta perte : oui, le cruel, dé temps en temps, ne nous rapproche, qu'afin de se donner l'affreux
plaisir de nous séparer aussitôt... Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit : peu d'heures après, elle retrouve un père qui, le lendemain, Tarrache à son époux ! A travers mille périls, je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme : il ne m'est permis de l'admirer qu'un moment I Enfin, le hasard me conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, qu'elle me reconnaît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, et cependant l'honneur.... l'honneur? du moins je le croyais. Fatale marquise ! ce n'est pas la première fois que tu fais nos malheurs... L'honneur impérieux m'entraîne; et quand je reviens, j'ai tout perdu ! Le ravisseur de Spphie... Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé ? Le barbare ! que reproche-t-il encore à son adorable et malheureuse fille? De quelle faf te m'accuse- t-il, que n'ait réparée mon hymen? de quel crime, que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il que deux épouxamants périssent consumés de leurs vains désirs? pourquoi veut-il précipiter ses deux enfants dans le même tombeau! O mon père! mon père!
Celte fois, dît-il, du Portail ne s'est point éloigné de nous, sans m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour
moi,.. — Une lettre! Voyons, voyons donc. — Mon amî, commençons par gagner le prochain village. >
Nous entrâmes dans une aubergedeMontcour.
Le baron voulait lire lui-même la lettre de mon beau-père; mais obligé de céder à mes instances, il me la confia.
« Puisque votre fils vient de découvrir encore » ma retraite, puisqu'il s'obstine à poursuivre » partout ses victimes, il faut, monsieur le baron, » que je vous instruise enfin de tous les malheurs » de ma fille; il faut que Je vous apprenne des » horreurs.
)) Vous savez dans quel piège presque inévita- » ble Sophie fut attiirée ; vous n'oublierez jamais 1) en quels lieux et comment l'infortuné Lovzinski )) retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska, }) moins digne de blâme que de pitié, même au » sein du crime. Baron, l'enlèvement de celte en- » faut malheureuse autant que responsable,n'était )> pas le plus grand des forfaits de votre indigne )) fils... »
Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! Quelles expressions! quel horrible mensonge ! Vous-même, mon père, vous-même frémissez de cette injure!... Monsieur le baron, je
TOUS proteste qu'elle sera lavée dans le sang du calomniateur... Mais que dis-je ? Il est votre ami, il est le père de Sophie... Rassure-toi, ma sœur'; mon père , rassurez-vous , excusez le premier transport de la surprise et de la colère. Excusez. . . — Donnez, me dit le baron; donnez, que je finisse cette lecture. — Oh ! non... Permettez.., je vous en supplie !
« Le jour que je lui donnais son amante, à » l'instant même où tout se préparait pour leur » union, j'entends, dans la principale rue du B Luxembourg, un étranger demander le cheva- » lier de Faublas; et malgré son travestissement » nouveau, je reconnais celle qui la première » forma votre fils dans l'art détestable de corrom- » pre des femmes et de tromper des maris. Elle » accourait, comme ils en étaient sans doute con- » venus ensemble, rejoindre au lieu de son exil » le meurtrier de son époux... «i
Grands dieux!... mon père, je vous jure qu'il n'en est rien ! j'ignorais que la marquise dût me suivre à Luxembourg. J'ignorais... — J'aime à le penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que du Portail a si promptement supposées. Mais il est père, et père malheureux; nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer
de le retrouver et de le fléchir. Continuez.
<( A cette apparition fatale, je pressens tous les )> malheurs qui menacent ma Dorliska ; je ne vois )) qu un moyen de Tarracher au pressant danger )) d'un opprobre et d'un abandon publics ; et ce- )) pendant j'arrive au temple, ne sachant encore » si je dois me hâter de prendre un parti qui me » semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne )) respecte rien, que rien n'étonne, paraît presque j) en même temps que nous à l'autel de l'hymé- )) née. La sacrilège qu'elle est ! c'est à la face du )) Dieu qui reçoit les serments des époux, qu'elle )) vient sommer celui-ci de violer tous les siens !
)) Cependant, qu'espérait-il, votre cruel fils, le » digne élève d'une femme sans pudeur, le lâche )) suborneur dune fille sans défense? Qu'espé- )) rait-il, quand il arrachait l'une à la respectable )} retraite que ses vertus embellissaient, quand il » obtenait de l'autre l'éclatant sacrifice d'un j> monde corrompu dont elle était l'idole? Ce )) qu'il espérait I se donner en spectacle à toute )> l'Europe ; s'enivrer de la gloire de traîner, en- )> chaînées au même char, une fille séduite, une » femme adultère; associer ses deux maîtresses. à » de semblables plaisirs, à une ignominie pa- » reille ; promener de contrées en contrées ma-
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. SSy
» demoiselle de Pontis, partageant un amant » banal et le mépris public avec la marquise »deB"*!»
Mademoiselle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B*** ! Ah I mon père, quelle imposture! Ah! ma sœur, quel blasphème!.,.
« Tels étaient ses desseins, que j'ai prévenus, » que j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dor- » liska fut sauvée; mais les événements ont d'ail- » leurs justifié tous mes soupçons. Jamais on D n'a su bien précisément ce que la marquise était » devenue pendant les six semaines que votre fils » a passées dans les environs du Luxembourg : n sans doute ils y vivaient ensemble... »
Est-ce vrai cela, me dit Adélaïde? — Ma sœur, il est vrai que madame de B"'* venais me voir de temps en temps; mais je ne savais pas que c'était elle qui me rendait visite. — Comment ne le saviez-vous pas, mon frère? — Mon amie... voilà ce que je ne puis f expliquer; ce serait trop long. Je ne suis pas contente de cette réponse, répliquat-elle, je la trouve obscure ; ce qui me fâche davantage, c'est que M. du Portail ait quelquefois raison, quand il vous fait de tels reproches : cela prouve que vous avez réellement de grands torts
avec ma bonne amie. Je vous impatiente, mon frère? Eh bien! voyons, finissez.
(c Chacun la vit effrontément reparaître à la » cour, quelques jours, après le retour de son D amant dans la capitale; et si toutes ses intrigues )> ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis » en prison, personne du moins n'ignore que c'est » en se prostituant qu'elle vient de l'en Caire sor- » tir... »
En se prostituant!... Non, mon père, non, je ne puis me le persuader ! Il me serait trop douloureux de le croire. — Insensé! me répondit-il; que m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir? Lisez, lisez donc!
... « Quel usage a-t-il fait de sa liberté? So- » phie ne revenant pas, il a fallu qu'une autre' » prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas » homme à se contenter d'une seule conquête : » deux victimes à la fois, deux victimes au moins )) lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends )> pas, c'est qu'après avoir tout récemment décou- » vert ma retraite, il ait jugé convenable d'y venir D montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui )) préfère. »
Que je lui préfère ! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la comtesse! la comtesse qui
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maintenant m'appelle et gémit f... la comtesse! Ah ! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme elle est sensible! comme elle est aimable! comme... Le baron m'interrompit :
Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites? — J'ai tort, mon père, jai tort... mais c'est qu'aussi je me trouve dans la position la plus embarrassante... Pardon, cent fois pardon.
... (c Cette inconcevable démarche dont je ne » devine point les motifs, renferme apparemment » quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir » découvrira. Quelle est cette jeune personne » près de laquelle j'ai reconnu votre fils sous des » habits trompeurs? Une fille simple que son » innocence ne pourra sauver, ou une femme sans » expérience dont il va corrompre les vertus nais- » santés. Quel est cet homme d'un âge mûr qui » les accompagnait? Un époux malheureux qu'il » couvrira de ridicule et d'opprobre, ou un père ï) confiant dont il trahira l'amitié.
D Baron, vous êtes père aussi; mais vous pa- » raissez ne vouloir jamais vous en souvenir. Je » ne garderai point avec vous de vains ménage- » ments, je vous parlerai sans détour; votre in- » dulgence est ^excusable. Mon ami, craignez » d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de
» sang; craignez que le ciel, enfin lassé, ne pu- » nisse en même temps les désordres du fils et » rexcessîve faiblesse du père; craignez qu*un » jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à » ma fille, et à la vôtre un séducteur... »
Un vengeur à sa fille!... Du Portail, je le verrai, ce vengeur que vous m'annoncez? Du Portail, s'il tarde trop à venir, Faublas Tira chercher! — Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous promettiez... — Quoi! nionsieur, non content de me menacer indirectement, il ose encore insulter ma sœur! Un séducteur à ma chère Adélaïde! — Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre inconséquents et cruels : |a seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite met son frère en fureur! Il ne la pardonne point à celui dont la fille, pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus condamnables excès d'un amour criminel ! Faublas, pour un soupçon qu'il trouve, injurieux, parle de s'armer contre son beaupère ; et pourtant, à Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger, sur un étranger ravisseur, les égarements de sa Dorliska ! — Permettez, mon père... que je sache enfin ses résolutions.
(( Que mon exemple au moins vous soit un » avertissement utile; je contribuai moi-même
> aux égarements du chevalier, . et quoique j'en j» eusse été le complice involontaire, je ne tardai » pas à m'en voir puni. Tous les maux qui m'ac- » câblent me sont venus de cet ingrat jeûne » homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis » tranquillement les criminelles amours. Bientôt, » engagé dans une injuste querelle, j eus la dou- » leur d'enfreindre la plus sage loi d'un État hos- » pitalier qui m'avait rendu des amis et presque » une patrie; mes mains souillées du sang de » rinnocent,firent triompher la mauvaise cause (1) ; » moi-même, enfin, j'escortai ma fille qu'on enle- » vait, j'aidai son ravisseur à la déshonorer.
)} Ah I combien elle est moins à plaindre que » moi, l'épouse adorée, dont il y a douze ans je » déplorais la fin tragique ! Tranquille, elle repose » dans les forêts de la Sula : une mort prématu- » rée l'a soustraite aux plus cruelles infortunes » de sa fille et de son ami.
» Grâces cependant te soient rendues, Provij) dence éternelle, dont il faut toujours bénir les i> décrets; grâces te soient rendues, divinité misé- » ricordieuse, jusque dans tes rigueurs. Tu vou-
(1) Rappelez-vous qu'à la Porte Maillot, où je blessai le marquis, du Portail tua son adversaire.
» lus que Lovzinski survécût à Lodoîska, pour )) offrir un jour à sa fille abusée, des secours.. «. » hélas! bien tardifs; pour empêcher du moins » sa honte complète, son avilissement prochain ; » pour sauver à Dorliska les derniènes humilLa- )) tions que lui gardait son séducteur impitoyable.
B Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. )) Ma fille peut faire encore la consolation» la pie» » l'orgueil de son père... »
Ici mes sanglots m'interrompirent un moment : oui, m'écriai-je ensuite, l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux! puis en passant un mot qu'un père n'aurait dû jamais écrire, qu'un époux ne devait pas répéter, je relus cette phrase qui calmait un peu mes ressentiments et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant de Sophie pardonnait à du Portail les horreurs imputées au fils du baron de Faublas. Je relus :
« Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille ï> peut faire encore la consolation, la joie, Tor- )> gueil de son père. Adorable enfant! son excuse )) est dans les vertus qui lui restent, dans les » regrets qu'elle donne aux vertus qu^elIe n'a » plus... »
Les regrets qu'elle donne!... Quoi! Sophie, se pourrait-il?... des regrets! Hélas 1 j'aurais cru qm
l'absence devait seule les exciter! Voilà le coup le plus sensible à mon cœur.
Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde pleurait aussi ; mai^ le baron paraissait vouloir reprendre Tépître fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et comme tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en omettre quelques mots, • qui, selon moi, n'auraient pas dû s'y trouver. ... (( Son excuse est dans les vertus qui luires- » tent, dans les... et, le dirai-je? dans la foule des » avantages inappréciables dont la nature fut » prodigue envers son séducteur, envers cet éton- » nant jeune homme que nous eussions tous adji miré, s'il eût tenté pour le bien la moitié des » efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu D convenablement appliquer à l'exercice de la » vertu les rares qualités dont il abuse pour le » crime.
». Baron, je vous ai rendu compte de mes trop D justes motifs ; il ne me reste plus qu'à vous ap- » prendre mes résolutions irrévocables.
» De l'impénétrable retraite où je me réfugie, D j^aurai toujours les yeux ouverts sur mon péril sécuteur. . . Ma Dorliska m'est infiniment chère ; 9 j'adore en elle la vivante image d'une épouse
» tous les jours regrettée. . . Jugez si je ne souhaite » pas ardemment son plus grand bonheur... Ah l » qu'avec transport j'immolerais à ses plus chers » désirs le ressentiment de mes propres injures ! » Mais celui qui séduisit son amante n'obtiendra » sa femme qu'après l'avoir méritée, et quiconque » abusa la jeunesse de Sophie ne trompera pas » mon expérience. Que le chevalier n'essaye donc » point de me donner le change. J'ai trop appris » à le connaître, j ai trop appris à redouter son » artificieuse maîtresse, pour m'arrêter jamais » aux simples apparences. En vain prendrait-il » maintenant la peine d'afficher les bonnes » mœurs, je ne verrai dans sa conduite que de » l'hypocrisie, tant que la marquise vivra dans le )) monde. Baron, je vous en donne ma parole » d'honneur : Faublas,parût-ilentièrementrevenu » de ses égarements, ne reverra Sophie qu'après » que le ciel aura, dans sa justice, ordonné lem- » prisonnement ou la mort de madame de B*".
» Mais je m'arrête à des suppositions qui me » flattent sans m'aveugler. Je parle d'un amende- » ment que je n'espère pas. Sans doute un Dieu» » trop équitable pour encourager les grands dés- » ordres par l'impunité, garde à la marquise une » éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son
» châtiment, vînt-îl en ce jour même épouvanter » toutes celles qui lui ressemblent» serait donné » trop tard pour votre fils. Votre fils, d'abord cor- » rompu, devint aussitôt corrupteur. Il se per- » vertira de plus en plus dans la société de ses i> dignes amis, libertins par principes. On le verra » méditer froidement avec eux ces basses noir- D ceurs qu'ils ont appelées des roueries. Au » défaut des époux et des pères, qui savent n rarement venger leurs affronts, l'etinui, les » infirmités, les chagrins attaqueront bientôt son » adolescence épuisée. Jeune, il doit vieillir ; il » doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, » tomber par le fer ennemi ; il doit périr avant le » temps.
» Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche » à guérir ma fille de sa fatale passion. Le même » Dieu qui poursuit les méchants, veille sur les )) justes. Sophie, lorsque son persécuteur descen- » dra, déchiré de remords, dans la nuit du tom- » beau ; Sophie, à ses propres yeux réhabihtée, » ressuscitera pour une vie nouvelle : mes soins » aussi contribueront à fermer les plaies de son )) cœur. Après d'affreux orages, je verrai de beaux » jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera » sur moi toutes ses affections moins vives et plus m. 23
» douces. Le moment heureux viendra, où sa n raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit D son excellent naturel : une fille comme elle n'a » rien à regretter, quand il lui reste un père tel » que moi.
» Je suis avec une estime, que les torts de votre » fils n'ont point altérée, monsieur le baron, votre » ami,
» Le comte LOVZINSKI. »
L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même m'avaient soutenu pendant cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avait été suivie ; et dès qu'il m'eut appris qu'on avait perdu ses traces à la Croisière (1), je me trouvai mal.
Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma sœur, je repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une espérance que peut-être il n'avait pas, me pressait de commencer moi-même, avec ma sœur et lui, des recherches qui seraient, disait-il, plus heu-
(1) La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Mon* targis.
reuses. Tandis qu'il me parlait, un papier, tombé presque sous mes pieds, à côté de ma chaise, s'attirait toute mon attention. C'était la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avait oublié de reprendre. Je songeais à m'en emparer sans qu'il en vît rien; j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle était affreuse, cette lettre; mais elle était injuste : je m'y trouvais bien maltraité; mais à chaque ligne on me parlait de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le repris donc. Ah! Faublas; ah! malheureux, où devaistu le perdre et le retrouver.
Cependant un accident imprévu menaçait de nous retenir à Montcour. Comme nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins jusqu'à ce village de la Croisière, Adéla'f de, trop délicate pour supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les chagrins de son frère, et ses propres agitations; ma chère Adélaïde se sentit fort indisposée.
Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnais, ce sont les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma sœur peut avoir besoin,
Nous allâmes y descendre dans une auberge. Il y avait à peine un quart d*heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui paraissait très-incommod^e, lorsqu'un courrier vint mo demander. Il me remit un billet écrit d*une main inconnue^ et conçu dans ces termes :
a Monsieur le chevalier est averti, de la part du » vicomte de Florville, que M. du Portail, qui, D sur le soir d'avant-hier, avait quitté la poste à » la Croisière^ l'a cependant reprise à Mon/arg'/^, 1^ au milieu de la nuit suivante, »
Vene», mon pèrç, courons! volons!,.. -^ Votre sœur, me dit-il, est-elle en état dQ nous suivre ? et puis-je laisser dans une auberge ma fille seule et malade?^— Vous avez raison... Que je suis moi-même fâché de la quitter!... Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle !.,, Ah ! permettez-moi de partir sur-le-champ... quç mon domestique seulement m'accompagne... Vous avez mes pistolets et mon épée ; donnez-les à Jas* min, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés.,. Croyez pourtant que cette précaution çst bien inutile ; rendez^moi mes armes, çt soyez tranquille, je ne m'en servirai ni contre moi, ni contre le père de Sophie. Ne crai* gnez rie^ de m^^ vivacité» si jç le reaçantra; si je
ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir... L'époux de Sophie ne l'obtiendra de du Portail que par une prompte justification, par des prières, s'il le faut, par des larmes!... Je renonce à tout autre moyen... Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père, soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible: votre fils, dût-il être à jamais le plus malheureux des amants, vivra du moins pour sa sœur et pour vous. M. le baron, Faublas le promet à son père! le chevalier le jure, foi de gentilhomme!
M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétude, ne put, aussi promptement que je l'aurais désiré, se résoudre à prendre un parti. Peut-être il était effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme impétueux, que denouvelles adversités semblaient devoir éprouver encore; maïs sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus grande des excès auxquels pouvait me porter ma douloureuse impatience, s'il s'obstinait à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la permission si vivement sollicitée, qu'après m'avoir fait répéter plusieurs fois que, si j'avais le bonheur de faire quelque découverte, je l'en instruis rais aussitôt; qu'au contraire, je me hâterais de revenir prés de lui, dès qu'il deviendrait probable
35o LA FIN DES AMOURS
que de plus longues recherches seraient mutiles, et qu'enfin, dans tous les cas, je ne laisserais point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.
Adieu, ma sœur, ma chère Adélaïde, adieu. Va, je suis désolé de te laisser dans Tétat où je te vois... Mon père, vous aurez la bonté de m'envoyer son bulletin jour par jour, n*est-il pas vrai?
Lorsque ainsi je m'inquiétais de la santé d'Adélaïde, la mienne n'était guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices ; près de quatre-vingts lieues faites en moins de trentesix heures; de deux nuits, Tune entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin, les agitations du cœur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps; tout cela devait avoir épuisé mes forces : aussi je n'en trouvais plus que dans mon courage et dans mes espérances.
Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les écuries de la poste. Le même malheur venait de m'arriver à Pujr -la-Lande ; mais j'avais forcé le postillon de jPon/^no;^ à pousser plus loin. Ici, malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 35i
paresseux, mille fois maudit, refusa d'avancer, et, Vordonnance à la main, me fit voir que je ne pouvais, en aucun cas, Tobliger à passer deux relais de suite.
Pendant que mon domestique appelait tout l'enfer à mon secours, je prenais des informations: le maître de poste me disait bien qu'en effet un homme d'un âge mûr, une très-jeune fille et deux femmes étrangères étaient venus lui demander des chevaux au milieu de ravant-dernière nuit; mais il ajoutait qu'ils ne s'étaient fait conduire qu'aune demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avaient mis pied à terre. J'interrogeai le postillon qui les avait menés ; cet homme, ne pouvant m'apprendre ce qu'ils étaient devenus, offrit du moins de me conduire précisément à l'endroit où il les avait laissés. Il y fallait aller à pied ; je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue... Hélas! et je pris une inutile peine; personne n'avait vu ma Sophie!
Triste, désolé, mais ne pouvant renoncer à mon dernier espoir, je m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi, du Portail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avait pu faire un long détour, pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin, sur la même
route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible à telle auberge de Montargis, que lui indiqua le postillon qui; seul, allait m'y conduire.
Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, voulezvous souper? — J'en jurais grand besoin; je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une chambre... delà lumière... et qu'on me laisse tranquille.
Tranquille ! quand l'amour élevait dans mon sein les plus furieuses tempêtes ! quand la fièvre me faisait déjà transir et brûler I Tranquille!
Où rirai- je chercher?... Le moment approche qui va détruire ma dernière espérance... Du Portail a trente-six heures d'avance sur moi, il paraît n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites... je ne la retrouverai pas.
Il semble qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte... Cet impertinent maître de poste ! n'avoir pas un cheval dans ses écuries!... et cet insolent valet, qui refuse de crever à mon service quatre détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne valent! Mais Jasmin^ Jasmin me désespère plus qu'eux tous I le maraud ne reviendra point... les heures précieuses s'envolent... Je ne la retrouverai pas.
Les événements aussi combattent contre moi.
H faut que madame de B*** se fasse une fâcheuse affaire, justement quand j*ai le plus grand besoin de ses secours tout-puissants; il faut que ma sœur tombe malade au moment où le le baron demeurait mon unique appui. C*en est fait, Tétoile favorable qui veillait sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais passé, le temps des succès. Là fortune jadis prévenait mes moindres désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importants desseins; moi, dont chacun eût envié le sort il n'y a pas un an, je vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.
De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des hommes... je ne la verrai plus... Non content de me l'enlever, il travaille, dit-il, à sa guérison, et c'est en m'imputant mille atrocités... Pourrait-elle un moment penser que j'en fusse capable? Croirait-elle me devoir ses ressentiments... ou son mépris, pire que sa haine!... Son mépris ! le mépris de Sophie ! Cette idée me révolte et m'accable.
Quelqu'un eût-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une femme me distingue et m'intéresse, pour qu'aussitôt les hommes, le hasatd et le sort lui déclarent une guerre cruelle...
Madame de B**% qu'ils accusent tous, madame de B*** que poursuit leur implacable inimitié, qu'a-t-elle fait de si répréhensible?... Elle m'a trop aimé. Voilà le crime qulls ne lui pardonneront pas ! Et cette femme, déjà trop punie, on mlmpose la loi de ne la plus voir ! on prétend me forcer à la détester! Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux jours, peutêtre avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse ! on veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie !... Leur jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse, car elle m'adore, et je la chéris... La comtesse! elle est enceinte la comtesse ! O mon enfant!... Mon enfant? Hélas!... non jamais, jamais mon père ne l'appellera son fils ; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas... et sa naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!... Mais celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci du moins respectez-la ! c'est mon amante légitime, c'est mon épouse idolâtrée, c'est ma Sophie... en vain je les implore ; contre elle ils arment déjà son propre père, ils ordonnent le parricide... Je vois l'absence et la calomnie creuser une tombe!... je vois ma femme y descendre à quinze ans... et je
reconnais mes destins : la plus chère victime devait être immolée la première !
Ainsi l'amour, qui m*avait donné les plaisirs et promis le bonheur, Tamour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins inconsolables, et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes celles qui m'auront aimé!... Malheureux!... Vengeons leurs premières douleurs, et prévenons leurs derniers tourments; prévenons leurs trépas parle mien... par un suicide!... Oui, ce sera le crime du sort... Immolons Faublas, pour sauver ses trois amantes : sauvons-les, en séparant leurs destinées de la mienne... du moins je ne périrai pas tout entier. Elles pourront m'oublier et vivre... M'oublier ! Jamais. Ni Sophie, ni la comtesse, ni la marquise, ni personne. Il restera de moi, pour tout le monde, le souvenir de mon dévouement... Cependant les époux, joyeux du deuil de leurs moitiés, vont sapplaudir de ce que je n'ai pas vécu plus d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort ; ils se plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que m'importent le triomphe et la cruelle j joie de ceux-là, les terreurs et la fausse pitié de ceux-ci ? Que m'importe ?... Ah ! qu'une
fois, une fois seulement, deux amants, dignes de rétre, deux vrais amants, devant ma tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le trépas glorieux qui les aura toutes expiées ; qu*ils m'accordent une plainte ; qu'ils me donnent une larme ; que, dans le premier mouvement de leur commisération, ils se disent i Ce généreux jeune homme y il mourut pour plusieurs ! N'eût 'il pas mérité de pouvoir n'en aimer quune^ et de vivre pour son bonheur? Que deux amants le disent, qu'Éléonore et Sophie le répètent, mes mânes seront consolés.
Mais mon père, qui le consolera ?... Mon pèrel Pourquoi me laisse-t-il à moi-même dans ces moments affreux?... pourquoi souffre-t-il qu'on m'arrache Sophie?... du Portail, tu me la rendras... tu me la rendras, ou ton sang... Insensé!, tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas même le rejoindre ! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!... C'est à toi de mourir.
Poignants regrets d'un bien | perdu sans ressource, cruel désir d'une vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! comme vous déchirez un cœur fait pour les passions douces!... Vainement je voudrais me dérober à vos fureurs...
Poursuivi d'affreuses pensées !... environné de spectres horribles !... sont-ce les remords ?... sontce les furies?... Quels transports m'agitent?..^ je me sens des forces extraordinaires ! je me sens une rage égale à mes forces!... Cet enfer qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir !... Je puis m*«nsevelir soqs $es débris! je le puis! je le veux!... Malheureux! que vas-tu faire?... arrête!... Éléonore, que tu vas immoler!... et Sophie l Sophie ! . . . ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les épargner... ton père et ta sœur embrassent tes genoux..» ma main tremble, mes forces m'abandonnent... Asseyons*nous... Que j*ai chaud! que j'ai soif! Âb ! mon Dieu !
La voilà cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma tragique fin ! Je retombe sur le sinistre passage : // doit^ s'il ri attente pas lui-même à sesjourSy tomber par le fer ennemi; il doit périr avant le temps:! Barbare! tes prédictions sont des ordres, des ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.
Qu*il est triste, ce calme qui règne autour
de moi! qu'il est effrayant, ce profond silence!... Un désespoir concentré!... Timage du trépas!... Pourquoi suis-je seul ici!... où donc est ma sœur? qui peut retenir mon père? que fait la marquise? mon Éléonore, qu'est-elle devenue?... comment ne se sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me Tarrache encore., ou pour le forcer à me la rendre? Mais tous, en même temps, me délaissent... toutes les consolations me manquent à la fois... Je n'ai plus de parents, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi, m'évitent; ceux qui ne me fuient pas, m'oublient. Me voilà seul, absolument seul dans l'univers!... Eh bien! la mort me reste! La mort est moins affreuse que l'état où je suis.
O mon père! j'oubliais ainsi mes promesses; un des pistolets que vous m'aviez rendus, venait d'être posé sur une même table, à côté de la lettre de du Portail. Je trpuvais je ne sais quel affreux plaisir à contempler, l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvais plus ni combats, pi remords, ni terreur : mon heure, peut-être, était venue !
Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine c^ni se précipite vers moi, qu'on devine qui je
presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses, qui j'accable de mes remercîments ! Regarde, me dit-elle, tu me donnes volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous les tiens : dès que tu le peux, tu m'échappes, et je ne me lasse pas de venir à toi la première !
Un moment, peut-être, vous avez espéré que j'emÊrassais la plus chérie des trois. Hélas I non ; Sophie ne m'était pas rendue ; mais je retrouvais cette femme, presque autant que la mienne, jeune, jolie, sensible et malheureuse, je retrouvais madame de Lignolle !
Vous connaissez mes impatiences et son étourderie, ma prompte ardeur et ses vivacités. Doucement serré dans ses bras, pouvais- je encore songer à m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre envie que celle de la destruction faisait déjà bouillonner mon sang, et la fièvre du désespoir tournait tout entière au profit de l'amour.
Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier, qu'un même désir entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrais, pour leur justification commune, observer que les lits les plus chers
36o LA FIN DES AMOURS
à Morphée ne sont pas les plus agréables à Vé^ nus; mais cette fois je passe condamnation sur un fait que je tiendrais secret, si le fil des événements ne me forçait à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part du ministre et de là vic* time, une précipitation également condamnable; j'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied d'un autel qui n'avait pas mâm^ de rideaux ; j'avouerai surtout, qu'avant de com* mencer le sacrifice, Faublas devait du moins fermer rentrée du temple aux profanes.
Nous mourions pour la divinité dont tous les feux nous embrasaient, quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre s'ouvrit tout à coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix, qui me parut avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je. crus reconnaître, laissa d'abord échapper cette exda* mation toute simple : Bon Dieu ! que vois-jet Hélas! moi, je ne voyais déjà plus rien; je n'avais pas même la force de faire un mouvement pour essayer de regarder celle qui venait ainsi déranger deux amants. Soit que les plaintifs accents de cette voix, toujours chère, eussent produit dans tout mon être une trop prompte révolution, oa plutôt, soit que la nature, enfin épuisée par tant
lo/JW. Ji\
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 36l
de fatigues extraordinaires, en si pçu de jours accumulées, demeurât trop faible pour supporter le dernier effort de l'amour, je tombai sans connaissance dans les bras de la comtesse, qui, pour le moment, plongée dans un évanouissement d'une espèce plus désirable, se trouvait hors d'état de me secourir.
Le bruit d'une berline et ses cahots, rappelèrent mes esprits. Un clair de lune favorable me permit de voir, dans tous ses détails, la situation où j'étais : je la trouvais, en vérité, plus douce que ma maladie ne me semblait douloureuse. On m'avait ôté les habits de mon sexe, on m'avait rendu mes habits de femme; j'étais presque couché dans la voiture, sur le siège du fond. Du même côté, dans l'encoignure à droite, madame de LîgnoUe, étroitement resserrée, supportait la plus grande partie de mon corps, devenue vraiment un fardeau ; ma tête appesantie reposait sur son sein ; ses deux mains couvraient mon front glacé; mon visage, que réchauffait le sien, recevait des baisers et des pleurs ; le souffle vivifiant d'une amante ranimait le souffle incertain de ma vie presque éteinte.
En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, presque dans le coin de la gauche, un jeune ni. u
homme, dont la charmante figure offrait les signes certains d'une grande altération, soutenait mes jambes sur ses genoux, et, se tenant à demicourbé, s*appuyait légèrement sur les miens. Il essayait de faire passer la douce chaleur de ses mains dans mes mains arrosées de 9es larmes. La plus fatigante des attitudes semblait ne rien coûter à son courage. Il attendait avec inquiétude, mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin les yeux, payât tous ses soins d'un regard.
Bonsoir, mon Éléonorel... et vous, ma... (je me repris) mon ami, cher vicomte, généreux Florville, bon soir.
Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances. Vicomte, je ne m'étais donc pas trompé? c'était vous qui nous surpreniez?... C'était moi, interrompit- il avec un profond soupir. Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit madame de Lignolle... Heureusement que monsieur savait à peu près.... mais n importe. Quelle différence!... Monsieur, je vous conjure encore de n'en rien dire à per* sonne, à la marquise de &*" surtout, je vous en ton jure; car vous me feriez mourir de chagrin.
Il répondit d'un ton pénétré : Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable discrétion. C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit madame de Lignolie; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine devons habiller, car enfin la décence ne m^ permettait pas... Le voilà qui rit, interrompit le vicomte. Ali! tant mieux, dit la comtesse avec un cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa gaieté ne l'abandonne jamais ! Faublas rit toujours!... mais quelquefois il pleure aussi!,.. Mon amant sait pleurer ! Le vicomte se contenta de répondre : A qui dites-vous cela ? Madame de Lignolie, après un moment de réflexion, m'embrassa tendrement. Monsieur, me dit-elle, vous nez de ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais pourtant j*ai raison. Une femme d'ailleurs encore toute confuse, pouvait-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce soinlà, m'a rendu le plus grand service, il nous a tous deux secourus en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les importuns se sont promptement retirés; en un clin-d'œil vous avez été, de la tête aux pieds, revêtu. On ne
saurait trouver un ami plus empressé, plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte... Vraiment, monsieur le vicomte, vous possédez, au suprême degré, l'art de secourir et d^habiller les femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'où va sa prévoyance ! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'était muni des habits que maintenant tu portes.
J'écoutais avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge de la marquise. Cher vicomte, vous êtes en effet le plus généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma reconnaissance? — Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez toute espèce d'agitation. — Mon domestique vous a-t-il rejoints dans cette auberge? — Non. — Quoi ! mon père et ma sœur, sans y avoir été préparés, vont me voir arriver!... — Taisez-vous ; je sais qu'ils sont à Nemours ; nous les ferons avertir demain dès le matin. — Demain 1 Où me conduisez-vous donc ?
J'ignore ce qui me fut répondu : je retombai dans ma léthargie.
Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la première; il faisait grand jour, et j'étais bien faible quand je me réveillai.
Je reconnus le château du Gâtinois, l'apparte-
ment de madame de LîgnoUe, son lit, Fheureux lit où Famant d'Éléonore avait dernièrement passé deux nuits avec elle. C'était là que maintenant mademoiselle de Brumont languissait accablée des peines du cœur et des douleurs du corps ! Â genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au désespoir, gémissait à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins digne de pitié : c'était mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleu^r sur le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux : c'était mon Éléonore qui,'plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disait en sanglottant : le cruel I si du moins il ne parlait que de son épouse! mais il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette madame de B**% dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi souvent que son Éléonore! hélas! je croyais n'avoir à combattre que l'amour de Sophie; je n'imaginais pas qu'il eût pour la marquise un véritable attachement'!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme! je ne puis idolâtrer que lui ! Quelle femme auraisje à redouter, si l'ingrat voulait payer mon amour d'un amour égal? — Eh! madame, il est chez
VOUS, interrompit le vicomtô, tout à fait sorti du profond accablement où je l'avais vu plongé.
Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales l'avantage d'être mère ; bientôt vous aurez l'avantage plus grahd d'avoir sauvé ses jours. Il est chez vous, n'êtes-vous pas trop heureuse? — Oui, s'écrîa-t-elleavec transport, ses jours que^ femme avait compromis, que la marquise aurait abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés; car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui, sauvons-les; employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau nœud les liens qui nous unissent ; que dans le cœur de mon ami, la reconnaissance se joigne à l'amour, pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les... Maislepourrai-je... si le mal fait toujours de nouveaux progrès I si cette fièvre a des redoublements! si, comme tout à l'heure, dans l'accès d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet appartement, courir à Sophie qu'il croit voir, à madame de B*** qu'il croit entendre! Le moyen de le calmer, quand il'me met au désespoir? Le moyen de le retenir^ quand je suis si faible ?«.. Unesoi*-
rée si pénible ! une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait épuisée... Vous, monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de présence d'esprit que moi; cependant vous paraissez aussi bien abattu, bien accablé... hélas! son ami, comme son amante, n'aurait-il plus que du courage?... O mon Dieu! donnez-nous des forces !... Mais je vous implore pour une passion que vous condamnez!... Que vous condamnez?
Ah ! vous n'êtes pas injuste ! Voyez mon cœur, et jugez ; jugez ! prenez piété d'une faible mortelle ! . . . Si pourtant mes vœux ne sont pas entendus? si Faublas succombe?... S'il succombe? du moins je n'aurai point sa mort à me reprocher; ce sera sa femme... non, son indigne maîtresse, la marquise de B***l Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de madame de B"** qui le poursuit, qui le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est celui-là qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante femme : ta passion désordonnée, lui difai-je, a détruit ce que le ciel avait créé déplus parfait; ton artificieuse rage vient de me priver du mortel que j'idolâtrais. Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses! Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et
puis j*irai sur le tombeau de mon amant... j'irai! je ne pleurerai plus ! je me poignarderais
Ainsi, dans sa douleur, madame de Lignolle m'éclairait sur les dangers de mon état : ce que je prenais pour une léthargie, c'était l'assoupissement de la fièvre ; ce que j'appelais mes rêves, c'étaitjun véritable délire.
Cependant j'étais excessivement las, et pour me procurer quelque soulagement en changeant de posture, j"essayai de me mettre sur mon séant. Mes deux gardes , au mouvement qu'elles me virent faire, se jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et réunissant leurs efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodait. Pourquoi voulez- vous quitter votre ami? disait la marquise. Restez-la, criait la comtesse, restez-là, m entendez-vous? — Éléonorel chère amante! je ne veux pas m'en aller. Sois tranquille. — Ahl dit-elle en m'embrassant, tu me reconnais donc?... Reste-là, je t'en prie!... Va, j'aurai bien soin de toi.,, va, tu ne manqueras de rien! — J'adressai la parole à madame de B*** : et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie... — Il est encore dans le délire, interrompit madame de Lignolle. — Au contraire, répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte qu'il adressa U
parole, et pourtant c est toujours à la comtesse qu'il parle ! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit! Plaignez- vous, plaignez-vous donc ! — Mon cher Florville, quelle heure est-il ! — Midi. — Midi î... Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma sœur ?
— On devrait déjà être revenu, me répondit-elle. A l'instant même nous entendîmes du bruit
dans le corridor : c'était la Fleur qui revenait de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré.
Il avait vu M. de Belcour : ma sœur se portait beaucoup mieux : mon père viendrait dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. — Fort bien, la Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas : Julien, à qui j'avais ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de LignoUe de notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite ? — Avant deux heures du matin, madame.
— Bon ! mon cher, laissez-nous... Écoute donc, la Fleur... Prenez cet argent, soyez discret... envoie-nous promptementM. Despeisses, qui doit être resté là-bas.
Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la
Syo LA FIN DES AMOtJRS
langue, et prononça harçliment qu'il n'y avait plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que la malade avait besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta au col du médecin, qui fut embrassé d'abord, puis renvoyé.
Madame de B***, depuis quelques minutes, paraissait livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit enfin le silence, pour donner à madame de Lignolle un conseil qui n'était pas absolument désintéressé. Heureusement, dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions toutes deux auprès de lui. Madame la comtesse ne ferait-elle pas bien de se jeter tout habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet? — Mais vous-même, monsieur... Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte ; je suis visiblement moins accablé que vous ; d'ailleurs, j'aurai tout le temps cette aprèsdînée. Vous, madame, il faudra que vous receviez la visite du baron. La comtesse déclara qu'elle ne me quitteraitpoint;et jecroisque les adroites sollicitations de la marquise auraient été perdues, si je ne les avais appuyées de mes plus vives instances; encore madame de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre xjue nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.
DU CHEVALIER DE tAUBLAS. 3yi
Il y eut quelques moments de silence tt de calme; après quoi le vicomte me quitta âans bruit, fit, sur la pointe du pied, plusieurs tours dans Tappartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les vitres du cabinet où reposait là comtesse ; puis revenant prendre au chevet de mon lit sa place accoutumée : elle dort, me dit-il à ini-voix. Et, d'un ait inquiet, il ajouta : Chevâliet, }àl mille choses â vous dire; mais gardez-vous de tnlnterrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez seulement. Ici madame de B"**, s*étant un instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement. Ah î reprit-elle enfin, voyez si je n*ai pas raison d'accuser le sort! moi, qui depuis si^ mois et pour toujours condamnée au re*^ pentir, à l'indifférence, aux regrets, ne voyais plus qu'une consolation possible, celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens de faire tous vos malheurs! Je sacrifierais pour mon ami ce que j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu te qu'il chérit le plus ! Suis- je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, Faublas; désormais vous allez me haïr. — Ne pluls vous aimer! — Parlez donc plus Us, intërtdmpit-ëlle, du plutôt ue par-
lez pas. Ne parlez pas, mon ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me haïr! répéta-t-elle d'une voix tremblante; et comme elle me vit prêt encore à Finterrompre, elle se hâta d ajouter : mais non, non, vous seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne de'sirez point me trouver coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit dans la forêt de Compiégne. Ah ! votre amie ne s'en défend point ; pour qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment. — O vous qui m'êtes toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer ! et, le -dirai-je? d'un am... Je laurais dit, mais la marquise craignit apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole : d'une amitié qui ne finira qu'avec la vie. Je comprends; mais ne parlez pas, Faublas ; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation. Laissez-moi parler seule ; laissez-moi la douceur de vous apprendre combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel événement que je redoutais, je me suis hâtée d'ar-
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. SjS
river du moins assez tôt pour vous offrir les soins de Tamitié... Elle ajouta, d'un ton bien triste : il est vrai que je prenais une inutile peine; Tamour déjà vous consolait : une femme plus chérie... — Plus chérie!... n'affirmez pas cela, car en vérité je ne sais qu'en penser moi-même. — Quoi! répondit-elle, en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas madame de LignoUe autant que Sophie? — Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni madame de Lignolle, ni...
Je crois que j'allais dire, ni madame de B***. Elle m'en empêcha.
Mais, monsieur ne criez donc pas! Faudra-t-il vous le redire cent fois?... Faublas,vous réveillerez la comtesse... vous vous ferez mal... mon ami!... Je ne sais plus ce que je vous disais. — Que vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler. — Pour vous consoler ! Je n'ai point dit cela !... Pour vous secourir, chevalier... En effet, dès que madame de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert... — A propos, qu'est-il devenu? — Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un ami que j'ai là. — D'un de vos amis, à vous? — A moi. Le chirurgien parlait de risquer le transport à Paris : je n'ai point voulu qu'on fît supporter à M. le comte les fatigues
d'une route; je tfai point souffert qu'on le mît à I auberge : il n'y aurait peut-être pas trouvé tous les secours nécessaires ; et, dans l'état où il est, le défaut de soins eût pu lui causer la mort. Le lâche Ta méritée, mais c'est de moi qu'il doit la recevoir : je ne confierai point aux communs accidents de la vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je désire le plus... — Mais, écoutez donc : ne craignez-vous pas les suites de cette affaire? êtes-vous sûre de la discrétion de tant de gensf... — Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais ; j'ai magnifiquement acheté le secret : les promesses et les menaces ont été prodiguées avecTor. — Ces précautions ne suffisent pas toujours. — Paix donc... J^en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé... c'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu quelques heures... mais dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté de Fromonville... où je croyais arriver avant vous, puisque vous deviez... passez la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré un de mes émissaires, qui venait à Paris me rendre compte de ce que ses compagnons avaient découvert à Montcour. Il
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. SyS
avait, sur sa route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignements qu'il me donna, j^appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur moi beaucoup d'avance, et que madame de LignoUe aussi me précédait de quelques postes. A cette pouvelle, j*ai redoublé de vitesse, et si je n'avais pa^ manqué de chevaux à Pui'la-Lande, j'étais encore à Montargis avant la comtesse. — Ohl oui; mais elle est arrivée la première; et même, à propos de cela, je vous dois bien des remercîments, bien des pardons surtout... Vous nous avez trouvés... Comment avais- je négligé de fermer cette porte? comment... — Chevalier, faites-moi grâce des détails; et, tenez, je vous ea prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de cette rencontre. — Cependant, permettez... — Je ne permets rien. Vous ne parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque...
La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce fut le mot estime qu'elle prononça d'abord : celui de respect, elle ne le hasarda qu'après, et d'une voix tremblante, et d'un air presque humilié.
Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup d'am... — D'amitié;
je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voilà pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la certitude de votre entier rétablissement... Vous avez beaucoup trop parlé, reposez- vous ; tâchez de dormir... ne fût-ce qu'un quart d'heure... je vous en prie... je le veux.
Si elle ne m'en avait pas donné Tordre, Je me serais vu bientôt forcé de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement, que la marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. Quel est donc, osai-je lui demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos pleurs? — Hélas! pourquoi vous le dirais-je? répondit-elle en soupirant. — Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est passé le temps où votre ami pouvait n'ignorer aucun.de vos secrets. — Des secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avais, je n'en aurais qu'un; et celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il faudrait, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le garder. — Commisération ! quel mot ! — C'est celui qui convient. Mes chagrins... — Je m'efforcerai du moins de les consoler. — Et si maintenant, s'écria-t-elle
avec désespoir, si maintenant plus que jamais ils sont inconsolables!... Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne m'interrogez pas,' ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur; laissez-moi pleurer... des plaintes et des larmes! voilà donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes malheureuses et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les persécutions du sort. Insensée que j'étais!... du moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que j'avais toujours soupçonnée, et qui console ma faiblesse : ce courage guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers, est de tous les courages le plus facile, comme le plus commun. Il est ais4 d'aller, pour la vengance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie ; il ne Test point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs inattendus. Tant d autres revers plus grands encore, aussi peu prévus, aussi peu mérités, ne m'avaient pas tout à fait abattue ; pourquoi celui-ci m'accablet-il? Je ne sais, mais j*ai sur le cœur un énorme
poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je m. 2a
succombe; il faut céder : mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.
Je voulus parler; mais pour m*fen empêcher elle posa sa main sur ma bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la baisai, je la mis sur mon cœur, sur mon cœur vivement ému.
On eût dit que madame de Lignolle attendait ce moment : elle sortit tout à coup de son cabinet où je la croyais endormie. Mon premier mouvement fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi. Persuadée qu*il était trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni changer de situation. Vous m'auriez laissé doriiiir jusqu'à demain, dit la comtesse. Puis regardant le vicomte, elle ajouta : quy a-t-il donc? — Une palpitation, répondit-il froidement. — Une palpitation!... Mais vous pleurez! Est ce que c est dangereux, une palpitation? — Pas ordinairement; mais dans son état, toute agitation peut être nuisible. La comtesse m'adressa la parole: mon ami, vous sentiriez-vous plus mal? — Au contraire, je me sens mieux. — * Parce que tu me vois? — Parce que je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de
chagrin, celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours... — C'est assez, interrompit madame de B***, qui me serra la main, elle vous comprend; elle est payée de ses soins. Sans doute, je le comprends, s'écria madame de LignoUe en m'embrassant ; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si bien !
Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardai le silence. Et qu'aurais-je pu dire encore? je venais de m'expliquer de manière que tout le monde avait été content.
Personne ne le fut quelques moments après, car M. de LignoUe arriva beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendait : Julien, dépêché vers lui, l'avait rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec beaucoup d'empressement et d'intérêt ; mais l'air dont il regardait la marquise ne laissa pas de m'alarmer. Monsieur est un intime ami de mademoiselle de Brumont, lui. dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son inquiétude et de son étonnement. Un ami? répéta-t-il. La marquise se hâta de prendre la parole : un ami de l'enfance. — Monsieur est noble? — Je suis vicomte. — Vicomte de?... — De Florville. — Ce nom-là est nouveau pour moi. — Peut-on savoir tous les noms? — • Sans me vanter, il y en a peu
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que j'ignore. Il prit un siège, et regardant la marquise d'un air dédaigneux, il ajouta : mais apparemment que votre famille n'est pas ancienne? — Le grand-père de mon bisa*ieul a monté dans les carrosses de roi. — Ah! ah!.. Monsieur, je suis votre très-humble serviteur. Il s'était levé et venait de saluer la marquise. Vous paraissez bien jeune, lui dit-il. — Je ne suis point majeur. — Ni prêt à Têtre? — Oh ! j'y viendrai. Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le bonheur de posséder monsieur chez nous? — Par quel hasard? Mais, c'est que... c'est que... Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse. — Eh bien, oui, dites-le! s'écriat-elle. Voici le fait, répéta madame de B**\ Depuis longtemps mademoiselle me faisait espérer que j'aurais le plaisir de lui donner à dîner chez moi* Elle avait jusqu'à présent différé de me tenir parole, parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire... — Où demeurez-vous donc? — A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un appartement au château. M. de Lignolle s'inclina.
Moi, j'écoutais la marquise avec un plaisir mêlé d etonnement : cette femme qui tout à rheure, déplorant je ne $ais quel malheur nou-
DU CHEVALIER DE FaUBLAS. 38i
veau, paraissait inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses gémissements et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue, le moment d*après, donner avec un admirable sangfroid le change à la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O madame de B**M comme vous savez au besoin composer votre figure, assurer votre maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin tout à fait maîtresse de vous ! Oh ! comme en un moment vous venez de justifier et d'augmenter la haute opinion que j'avais de vos talents et de votre force!
Elle continuait: Hier pourtant maaemoiselle est venue... Ah! voilà, s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable qui vous forçait à sortir pour vingt-quatre heures ! c'était pour une partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une indisposition assez grave! A sa place je ne vous le pardonnerais pas. La marquise reprit : Elle est venue, et, pour comble de bonheur, elle m'a amené madame la comtesse. •• Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous
avez dîné chez un jeune homme que vous ne connaissez pas, et quî ne vous avait pas mêmeinvitée? Monsieur, trêve de morale, répondit-elle ; écoutez rhistoire jusqu'à la fin. Vous concevez, ajoutale vicomte, combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas ! ma joie n'a pas. duré longtemps. Dans laprès-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise ; nous avons cru que cela ne serait rien ; mais le soir le mal a augmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien ; car il n'y avait pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence d'esprit... — Beaucoup moins que vous, monsieur le vicomte, je vous rends justice... — A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici... où elle a bien voulu me permettre de l'accompagner. Pourquoi donc ici plutôt qu'à Paris? dit le comte à madame de LignoUe. — Pourquoi?... ma foi, demandez à monsieur le vicomte. — Celui-ci répondit aussitôt : parce qu'il y aurait eu quatorze mortelles lieues à faire, et que de Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.
Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence pendant quelque temps : il . paraissait observer M. de Florville et mademoi-
selle de Brumont. Puisque vous êtes Tami de mademoiselle, dit-il enfin, vous devez savoir deviner des charades? Oui, monsieur, répliqua la marquise, mais pas à présent, s'il vous plaît : je ne m y sens pas du tout disposée.
Ceci fut pour M. de LignoUe un nouveau trait de lumière; il prit la comtesse à part; mais curieu^f de savoir ce qu'il lui disait, nous écoutâmes attentivement.
Madame, ce jeune homme-là n'est pas lami de votre demoiselle de compagnie. — Que voulezvous qu'il soit? — Il est son amant, madame. — Ah! l'excellente idée que vous avez là! — Ne riez pas, madame, vous savez que je m'y connais, — Je sais que vous le dites. — Et je crois qu'il faut veiller sur mademoiselle de Brumont. — Vraiment, monsieur? — Il faut y veiller de près. — C'est mon intention. — Ce vicomte est jeune... a une jolie figure... ne paraît pas manquer d'esprit... ni d'usage... je lui trouve je ne sais quoi de trèsdistingué... et je l'ai vu quelque part... il a tout Fair d'un séducteur, madame. — Monsieur, j'admire avec quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure. — Voilà ce que c'est que de connaître le cœur humain, comtesse!... je crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce
GooQlej
Jeune homme-là. — Bon! — Avant-hier, qu'estelle devenue? — Elle a passé la journée chez son père. — En êtes- vous sûre? — Ouï. — Mais hier, ce dîner à la campagne < cela ressemble furieusement à une partie fine, au moins. — Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine, monsieur. — Madame, une partie fine... c'est une partie... C'était une partie fine, allez, je vous le dis. — Expliquez-moi donc... — Je vous l'explique aussi : c'est une partie... une partie à deux. — Nous étions trois. — Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y allant. — Ai-j6 mal fait? — Vraiment, vous auriez dû auparavant me consulter. — Passons, monsieur. — Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille. — Voyons! vite! — Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré ; ses yeux ont pleuré, parce que son âme s'est affectée ; son âme s'est affectée, parce que sa maîtresse est tombée malade ; donc il aime mademoiselle de Brumont. — Votre logique est pressante, monsieur. — Et il faut que soii âme soit profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne riez pas, madame!... ceci est sérieux... écfeirez la conduite de votre demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé
pour toujours, ou ne la quittez pas une minute.
— Mpnsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne pas lu, quitter. — Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de s'en retourner chez lui.
— Non pas, monsieur... — Mais, madame... — Point de mais! je ne le veux pas. — Tant pis pour vous, madame ; on vous attrappe ; ces jeunes genslà vous joueront quelque méchant tour, je vous en avertis.
Un peu mécontent de sa femme, mais três-content de lui, M. de LîgnoUe sortit de Tappartement. La comtesse alors fit les plus vifs remercîinents au vicomte. Vous m'avez, lui dit-elle, très-habilement tirée de l'embarras extrême où j'étais; vous êtes, après Faublas, le jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable. Il lui répondit : Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à mé complimenter; vous êtes encore menacée d'un danger prochain, auquel il faut songer à vous dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir; s'ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les suites.
— Vous avez raison ; mais quel parti prendre? — Faire dire à M. de Faublas de ne pas venir. — Ah ! je suis bien aise de le voir et de lui parler. — (îe^iendant je prendrai la liberté de vous repré-
senter... — Tenez, monsieur, toute représentation est inutile : si le baron ne devait pas venir, je renverrais chercher. — En ce cas, trouvez donc quelque moyen d'écarter M. de LignoUe.
Elle le fit appeler, et lui dit qu'elle désirait quelques pièces de gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner, et partit pour la chasse. La marquise, alors tout à fait tranquille, alla prendre, sur le lit de camp du cabinet, la place que madame de LignoUe y occupait une heure auparavant.
II n'y avait pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les douceurs du tête à tête, quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous notre surprise et mes craintes; c'était M. de LignoUe, déjà revenu de la chasse. II criait : Ouvrez, ouvrez vite ; je vous amène madame de Fonrose... Oui, madame de Fonrose qui venait nous voir... je l'ai rencontrée comme je sortais du parc... Quel bonheur I La comtesse courait à la porte.
Un moment, ma chère Éléonore, un moment.
Que je te dise... C'est madame de Fonrose! ne lui parle pas du vicomte. — Pourquoi? — Parce que... Tiens, mon amie, j'aurais dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étais si malade! je n'y ai pas
songé... Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paraît que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais ils se sont fort mal quittés, ils se détestent... Ouvre maintenant, car on frappe encore : surtout fais bien attention à ce que tu diras ; ne va pas parler du vicomte. — Non, non, sois tranquille (i).
LE COMTE, en entrant.
Où est donc le vicomte?
LA COMTESSE
Chut!
Plaît-il?
LE COMTE
LA COMTESSE
Taisez-vous.
LA BARONNE, regardant madame de Lignolle d'un air étonné.
Est-ce que je vous dérange, comtesse?
(i) Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières scènes dont j*aie été le témoin et l'acteur : il est bien vrai que la situation où j'étais ne me permit pas d'entendre absolument tout ce qui fut dit de part et d'autre; mais les détails qui m'ont alors échappé, je les ai sus depuis de la bouche même de celle que son imprudence et son mauvais sort réduisirent à y jouer le principal rôle.
LA COMTESSE
Point du tout.
LA BARONNE, à Faublas.
Eh bien! cette chère enfant comment va-t-elle?
LE COMTE
Ce n'est rien, je vous dis; un peu de fièvre...
FAUBLAS
J'ai osé me flatter que mon père...
LE COMTE
Monsieur votre père est un homme fort étrange, mademoiselle.
FAUBLAS
Vous dites, monsieur?...
LE COMTE
Comment ! il m'aperçoit de loin I le voilà qui tout à coup descend de voiture, et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable : on n'est pas sauvage à ce point.
LA BARONNE
Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avait des affaires secrètes.
LE COMTE
Quoi ! dans ma terre ?
LA BARONNE
Non, mais dans les environs.
DU CHEVALIER PE FAUBLAS. 3Sg
LE COMTE
Ah! chez M. de Florville, peut-être.
LA COMTESSE
Paix donc!
FAUBLAS, vivement à la baronne^ qui regarde ' madathe de Lignolle dun air étonné.
Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci?
LA BARONNE
La nuit dernière, un exprès est venu me dire que M. votre père avait le plus pressant besoin de mes services.
FAUBLAS
Ah! oui... ma chère Adélaïde est-elle mieux?
LA BARONNE
Beaucoup mieux.
LA COMTESSE, à Faublas.
Ne parlez pas trop, ménagez-vous.
LA BARONNE
Comme une nuit Ta changé !
LE COMTE
Une nuit ! dites plusieurs, madame; car ne vous
y trompez pas, cette maladie-là vient de loin. Ces
deux dames, pendant leur premier voyage ici,
n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme
on s'en est donné : toute la journée courir dans
le parc, revenir essoufflées, hors d'haleine, et recommencer Ici ! Madame, elles jouaient comme deux enfants, elles se battaient comme deux écoliers ; pas un meuble ne pouvait rester en place : la nuit!... oh ! c'était bien autre chose, la nuit! LA COMTESSE, en riant.
Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau ?
LE COMTE, sans r écouter.
La nuit, elles couchaient dans la même chambre... et croiriez-vous qu'au lieu de dormir, elles ne faisaient que chuchoter. Elles ne faisaient que cà!... Ce que je vous dis, madame, il faut le prendre au pied de la lettre; elles ne faisaient que çà... je les entendais bien, parce que, voyezvous... nous ne sommes séparés que par cette cloison... Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle sentie fort incommodée : des migraines, des maux de cœur !
LA BARONNE
Des maux de cœur, comtesse!
LA COMTESSE
Bon ! ce n'est rien.
LA BARONNE
Ah! prenez-y garde.
LE COMTE, enchanté.
N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle, plus fortement constituée, a résisté plus longtemps; et peut-être que si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de Florville.
LA COMTESSE
Taisez-vous donc.
FAUBLAS, vivement à la baronne^ qui paraît encore très-étonnée.
Madame la baronne?
LA BARONNE
Eh bien!
FAUBLAS
Un secret... tout bas. Vous avez passé par Nemours?
LA BARONNE, à mi-voix.
C'est là que j'ai trouvé M. votre père. J'ai laissé ma femme de chambre auprès d'Adélaïde. LE COMTE reprend.
Oui, je crois que si elle n'eût pas dîné chez le vicomte...
LA COMTESSE
Une se taira pas!
ags LA FIN DES AMOURS
LA BARONNE
J^entends. Ces dames ne voulaient pas me mettre dans le secret I il faut donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à Fontainebleau; M. le comte me Ta dit.
FAXJBLkS, Jaisant à la baronne un signe d intelligence.
Madame la baronne le connaît, le vicomte.
LA BARONNE, dun air fin.
Si je le connais ! la bonne question que vous me faites-làl... c'est un joli garçon... qui a de la tournure... de Tesprit...
LA COMTESSE, bas à Faublas.
Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.
FAUBLAS, bas.
C'est qu'elle dissimule ; attendez donc.
LA BARONNE
Le grand-père de son bisaïeul ^ monté dans les carrosses du roi.
LA COMTESSE, bas.
Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.
FAUBLAS, bas.
Sans doute.
LA BARONNE
Avec tout cela, je lui connais un terrible défaut.
DU CHEVALIER DE FAUBLAS. 3gi
LA COMTESSE
Ah!
LE COMTE
C'est!
LA BARONNE
Au moins j'ai mon garant; c'est encore M. le comte qui me Ta dit; le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.
LA COMTESSE, riant aux éclats.
C'est peut-être pour cela que vous lui en
voulez?
l^PiBk^O^^Eyregardela comtesse etle chevalier.
Est-ce que je lui en veux?
FAUBLAS lui fait un signe d intelligence.
Certainement, vous êtes brouillée ! allez-vous en faire un mystère?
LA BARONNE, dun air fin.
Allons! nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité U a eu de grands torts
avecmoî.
FAUBLAS, basa la comtesse.
Vois-tu ?... (haut à la baronne.) Je ne voulais pas qu'on vous parlât de lui; mais puisque monsieur le comte...
LA BARONNE
Oui, nous ne sommes pas amis ; (au comte,