CHAPITRE V
Histoire dAben-Kumeya.
uelques jours après mon arrivée, je fus vendu à un Turc, quim'emmena chezlui. Je fus bien étonné quand il m'adressa la parole en espagnol, et bien davantage encore quand , en examinant ses traits, ils ne me semblèrent pas inconnus. Il me regardait aussi avec étonnement, et m'interrogea sur mon nom et ma patrie. Quand je lui eus répondu, il me demanda : Ne te rappellestu pas un certain Thomas Corcobado , dont la mère vendait des légumes dans la rue de Los Caballeros. A ces mots il me tomba des yeux comme des écailles , et je reconnus un jeune Maurisque avec lequel javais joué cent fois dans les rues de Jaen.
Il me traita avec amitié, me fît ôter mes fers et me fit donner tout ce dont j'avais besoin. Quand je fus remis par quelques jours de repos et de bonne nourriture, il me raconta son his-
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toire. 11 était de la race des Gazules, illustre dans les annales de Grenade. Gomme la plupart des M au risques, son père, tout en feignant de se convertir à notre sainte foi, pratiquait en secret ses superstitions idolâtres. Mais il ne put échapper à la sainte inquisition, et fut brûlé lors de l'autodafé par lequel on célébra l'avénement de notre glorieux empereur Charles V.
Sa mère se retira à Jaen, ou ils vécurent assez pauvrement d'un petit commerce de légumes; Quand les Maures se révoltèrent dans les Alpuxares, Thomas alla les rejoindre, et quitta son nom chrétien de Thomas pour reprendre celui d'Aben-Humeya .
Tout le monde connaît les glorieuses victoires remportées sur les Maurisques par le marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben- Humeya s'était distingué dans plusieurs combats, et fut un de ceux qui, sous la conduite d'Aben-Farax , défendirent si long-temps le château d'Albaycin. Contraints enfin de se rendre , ils furent conduits prisonniers à Antequère et de là à Malaga , où on les envoya raser Neptune avec un couteau de bois , comme on dit à Séville, ou, pour parler plus clairement , ramer sur les galères de Sa Majesté.
Heureusement pour Thomas ou Aben-Hu-î
de Don Juan de Vargas. §3
meya , sa galère fut prise auprès de 111e de Chypre, où elle avait été envoyée porter des secours aux Vénitiens qui défendaient Famagouste. Il fut mis en liberté, prit du service, et devint bientôt capitaine de la même galère où jadis il avait ramé. 11 s'enrichit par des prises sur les Génois et les Vénitiens, et était devenu l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et l'un des favoris de Soliman. Je dois lui rendre la justice qu'il me traita plutôt comme son ami que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts pour me convertir à sa fausse religion. Grâce à la protection de ma sainte patronné, je résistai à tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il m'offrit la main d'une de ses filles et une partie de ses trésors. Je préférai à toutes ses offres le salut de mon âme. J'essayais, de mon côté, de lui persuader de rentrer en Espagne et de solliciter le pardon de notre mère la sainte Eglise ; mais il ne voulut pas non plus m'écouter.
J'espérais qu'il se déciderait à me donner ma liberté et les moyens de retourner en Espagne; mais , sans me refuser, il me remettait toujours. Ses pensées se tournaient sans cesse vers son ancienne patrie, et il était heureux d'avoir quelqu'un avec qui il pût en parler. Malheureusement pour moi , il mourut peo de temps après ; l'on vendit tous ses effets , et par con-
séquent ses esclaves. Je fus acheté par un nommé Ali , qui se préparait à faire le pèlerinage de la Mecque, et je m'embarquai avec lui peu de jours après pour Tripoli de Syrie. Les commencements de notre voyage furent heureux ; mais, au moment d'entrer dans le port, nous fumes assaillis et pris par une galère de Malte. En arrivant dans cette ville, on remit les esclaves chrétiens en liberté, et les religieux de la Merci distribuèrent à chacun de nous dix écus pour l'aider à regagner sa patrie. Le capitaine d'un navire espagnol me prit k son bord par charité, et six semaines après j étais à Séville. .