‹ Les aventures de don Juan de Vargas [pseud.] raconters par lui-même;Chapitre 25 sur 77 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Départ de l'auteur pour les Indes. Son naufrage à la Bermude.

avais pris, comme on Ta vu, le plus long pour me rendre aux Indes , mais je n'avais pas renoncé à ^mon projet. Le trésor des ingas nie tenait toujours au cœur, et je n'avais pas perdu l'espoir de le recouvrer. Je m'embarquai donc pour Porto-Bello, d'où je devais,

de Don Juan de Vargas. 95 en traversant l'isthme, me rendre â Panama, et de là au Pérou.

Nous approchions du terme de notre vóyage, quand nous fûmes assaillis par une horrible tempête. Nous fumes plusieurs jours sans savoir où nous étions ; enfin, nous aperçûmes la terre très près de nous, et presqu'en même temps nous touchâmes sur un rocher. On se hâta de jeter la cargaison par dessus le bord pour allé;ger le navire , et , le temps s'étant un peu radouci, on s'occupa du sauvetage des passagers. Les uns se jetaient tout nus à la mer et gagnaient la cote ; les autres voulaient sauver leurs effets les plus précieux et étaient engloutis par les vagues. Nous employâmes le restant de la journée et celle du lendemain à ramasser tous les objets que la mer jetait sur la rive ; mais ce n'étaient guère que des pièces de bois et quelques caisses de biscuit avarié. Nous manquions surtout de vêtements , car nous étions presque tous entièrement nus. Une jeune femme d'Antequère, qui accompagnait son mari , revêtu de la charge de contador, eut tant de honte de se voir dans cette position que, pour cacher sa nudité, elle exigea de son mari de l'enterrer dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et périt dans cette position. Que reine des anges ait pitié d'elle. , ,

Notre pilote nous annonça que nous étions dans Hle delà Bermude, et que nous y péririons infailliblement, parce qu'on y manquait complètement d'eau. Heureusement cette dernière prévision ne se réalisa pas, et nous réussîmes à découvrir une sourcé d'une eau qui, quoique saumâtre , nous fit le plus grand plaisir. Nous parvînmes à allumer du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre , méthode que quelques uns d'entre nous avaient apprise des Indiens. Assurés de notre existence * nous construisîmes quelques cabanes avec les débris du navire, en attendant qu'il plût à Dieu de nous délivrer de cette solitude. Nous prenions assez de tortues et de poissons pour suffire à notre nourriture journalière.

La discorde ne tarda pas à se mettre parmi nous. Les matelots, qui faisaient bande à part t exigèrent qu'on leur abandonnât les femmes de quelques passagère. Ceux-ci s'y étant refusés, üs nous livrèrent un combat sanglant. » Heureusement nous Savions pas d'armes dangereuses. Chacun s'arma des pièces de bois qui lui tombèrent sous ta main^ qt il y eut ]ilus de têtes cassées que de- vies perdues* Quelques religieux qui «e trouvaient parmi nous s 1 entremirent pour rétablir la paix, et il fut convenu qu'on remettrait aux matelots quatre négresses

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qui avaient accompagné quelques unes de nos passagères. Après avoir fait les difficiles, elles s'accoutumèrent assez bien à leur sort. Mais ces Hélène* couleur de suie furent sur le point de faire du camp des matelots une seconde Troie. Nous fumes obligés d'intervenir. Comme nous avions placé un poste sur un rocher assez élevé, pour nous avertir s'il passait quelque navire, et que personne ne voulait y aller à cause de l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait une cabane pour les négresses , et que ceux qui seraient chargés de faire le guet jouiraient de leur société* Depuis ce temps, ce poste fut fort recherché.

Au bout de quelques semaines, nos guetteurs nous avertirent de l'approche de cinqpirogues. Les Indiens abordèrent sur un autre point de l'île sans nous avoir aperçus. Quelques uns d'entre nous se glissèrent le long des rochers , et nous étions déjà dans leurs embarcations quand ils nous aperçurent et coururent sur nous, en nous lançant des flèches et en poussant de grands cris. Nous primes le large sans plus attendre. Heureusement les pirogues contenaient quelques provisions, et nous pûmes gagnerén peu de jours le port de Saint-Christoval de la Habana. Le commandant se hâta d'envoyer un petit navire au secours de nos compagnons, mais on ne trouva

que quelques cadavres. D'autres Indiens avaient rejoint les premiers; tous ensemble avaient attaqué les Espagnols et les avaient massacrés. Ils étaient ensuite retournés probablement sur le continent , en emmenant les femmes, car on n'en trouva pas une seule parmi les morts, de sorte que nos pauvres passagères , après avoir évité les Carybdes à peau blanche, avaient été la proie des Scyllas à peau rouge. J'espère que le supplice qu'elles ont probablement subi leur comptera dans le ciel comme un martyre. Les Indiens sont assez laids pour cela.

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