CHAPITRE IV
L'auteur se fait corsaire.
n jour que je me promenais avec mes deux compagnons a quelque distance de la ville, nous aperçûmes une jonque chinoise qui s'approchait de la rive. Ceux qui la montaient descendirent à terre et s'assirent tranquillement sur l'herbe pour prendre leur repas.
Nous vîmes que c'était une occasion que Dieu et sa sainte mère nous envoyaient; comme nous ne possédions autre chose que les habits que nous avions sur le corps, nos malles furent bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière les buissons jusqu'à la planche que les Chinois avaient mise pour descendre à terre. Nous montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un vent favorable nous éloigna de Bornéo. Nous laissâmes les pauvres Chinois , qui jetaient des cris de désespérés, profiter des faveurs du grand singe. , \
de Don Juan de Vargas. i4< Au bout de quelques jours, nous aperçûmes un navire portugais à Tañere dans une petite baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce côté, et bientôt nous (urnes au milieu de nos compatriotes. Ils étaient commandés par Don Juan Botelho , gentilhomme portugais , qui , se croyant lésé par le nouveau gouverneur que le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était décidé à exploiter la mer pour son compte. Il m'avait connu lors de l'expédition d'Afrique, et m'offrit d'être un de ses officiers. Je me hâtai d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce n'était pas mon fait : puisqu'il ne fallait compter que sur la fortune pour vivre, j'aimais mieux la chercher l'épée à la main que derrière un comptons
Botelho avait à son bord soixante Portugais et près de deux cents Malais, ce qui lui per* mettait de tenter de grandes entreprises ; mais il manquait de vivres. Nous abordâmes donc quelques jours après à un port nommé Toubasoy, pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef se montra très disposé à nous en vendre ; il fit conduire sur le bord de la mer un troupeau de buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix. Au moment où nous allions les embarquer, nous entendîmes le son d'une espèce de conque marine, et au même moment tous les buffles se
Les Aventures précipitèrent comme des furieux dans l'intérieur du pays, sans qu'il fut possible de les arrêter. Ce rusé personnage les avait accoutumés à venir au son de cette conque recevoir une distribution de sel , de sorte qu'après avoir vendu et livré son troupeau aux navigateurs, il trouvait moyen de le ravoir. Ce commerce ne laissait pas d'être avantageux, mais nous résolûmes d'y mettre un terme et de ne pas être ses dupes.
Nous feignîmes de mettre à la voile ; mais, au milieu de la nuit, au moment où il nous croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu en lançant dans les toits de paille des dards entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha a s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage fut peu de chose, mais nous eûmes le plaisir de la vengeance. Quant au chef, qui tomba vivant entre nos mains, voici le châtiment que nous lui infligeâmes. Après l'avoir attaché à un poteau, nous tressâmes avec du coton ses longues moustaches et la houpe de cheveux qu'il avait au sommet de la tête ; puis, après avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de goudron, nous les allumâmes, de sorte qu'il À avait l'air d'un candélabre à trois branches. Quand nous eûmes assez ri de la triste figure
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qu'il faisait, on jeta sur lui quelques brassées de roseaux, et bientôt le tout fut consumé.
Nous allâmes ensuite jeter l'ancre près de Tile Hajnan , et nous prîmes quelques jonques chargées de riz et d'autres provisions, qui nous furent d'un grand secours. Nous eûmes soin de jeter à la mer ceux qui les montaient, pour qu'ils n'allassent pas jeler l'alarme dans le pays. C'est une bonne précaution. Plus d'une entreprise a échoué faute de l'avoir observée, et notre négligence fit manquer notre attaque contre 111e de Fan-si , comme on verra plus loin.
Au bout de quelques jours, nous vîmes arriver quatre barques peintes et dorées qui nar viguaient au son des instruments : c'était la fille du gouverneur d'Haynan ; elle allait au devant d'un jeune seigneur du pays qui devait l'épouser le jour même. Nous la laissâmes s'approcher, et quand les barques furent à portée de mousquet nous leur criâmes de se rendre.
Il n'y avait pas moyen de faire autrement, Botelho prit pour Jui la mariée, et nous distribua les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il retint pour la manœuvre vingt Chinois des plus robustes, et mit le reste en liberté. Le lendemain, nous rencontrâmes la flottille du marié, qui s'avançait toute pavoisée de bannières de
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soie; nous l'arrêtâmes également, et pour le dédommager de la perte des présents de noce , que nous gardâmes, nous lui rendîmes sa fiancée et ses compagnes, en lui assurant que nous les avions toujours respectées , ce qu elles ne manquèrent pas de confirmer , de sorte qu'il partit enchanté de notre générosité. Botelho , qui n était pas cruel, crut pouvoir lui donner la vie, parce que nous allions quitter ces parages.