CHAPITRE III
Voyage de Fauteur à Borneo.
e pouvant distinguer nos marchandises de celles qui appartenaient aux pirates , Sousa prit le parti de garder le tout, de sorte que nous ne piimes faire de grandes dépenses à la foire.
Nous errions tristement, Lobo et moi , au milieu des boutiques de marchandises. Les théâtres, les bateleurs, les animaux savants, qui remplissaient toutes les places, attiraient à peine nos regards, quand il rencontra un de ses compatriotes nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta qu'il était en grande faveur à la cour du sultan de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour acheter des marchandises d'Europe. Il nous proposa de raccompagner, en nous assurant que ce prince aimait beaucoup les Européens.
Comme, notre sort pouvait difficilement devenir piré i nous acceptâmes sa proposition .
Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et
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se montra très satisfait de ce que lui apportait Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur, et nous renvoya en nous promettant de nous élever au rang de mandarin. Le soir, nous causions , en buvant, de notre grandeur future, quand Lobo s'écria : Pourvu qu'il ne vienne pas à l'idée du sultan de nous demander d'embrasser le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose, je lui répondrai que je veux mourir chrétien. 11 me fera les plus belles offres, je les refuserai. Il me fera empaler, et j'obtiendrai la couronne du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca. Il sied bien à un petit compagnon que j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le pas sur moi ! Tu diras , tu feras ! Apprends que c'est à moi à porter la parole pour- nous tous. C'est moi qui répondrai au sultan , et si nous sommes empalés, j'entends l'être le premier.
Si je ne me fusse pas trouvé là, dans leur ferveur avinée ils en seraient venus aux coups, et j'eus toutes les peines du monde à mettre le holà.
Le lendemain, au lieu des récompenses que nous attendions, nous vîmes entrer des gardes qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent devant le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce. Parmi les objets d'Europe que Fonseca avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait une tapisserie de Flandre à personnages, repre-
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sentant le sacrifice d'Abraham. Lie grand-prêtre persuada au sultan que cette ûgure qui tenait le cimeterre levé était un personnage enchanté, et qu'il descendrait la nuit de la tapisserie pour le massacrer. Nous eûines beaucoup de peine à le faire revenir de cette idée ; mais, depuis cette époque, il nous traita toujours avec défiance, et parut aussi pressé de nous voir sortir de son île que nous étions peu désireux d'y rester.
Nous ne pouvions pardonner au grandprêtre le tour qu'il nous avait joué; voici comment nous nous en vengeâmes. Les habitants de Borneo adorent un grand singe , couvert de poils qui est de la grandeur d'un homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins à me glisser dans le temple , qui n'était autre chose qu'une vaste cabane en bambou , et je donnai au singe, qui les dévora avec avidité, des boulettes de sucre dans lesquelles j'avais mêlé des drogues purgatives. Au moment où le sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait devant lui, l'animal se mit à faire des contorsions épouvantables, et, s'élançant sur les poutres quij soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée de ses malédictions. Le sultan luimême ne fut pas épargné. A cette marque de la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous avions bien de la peine à retenir nos rires ;
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mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que nous ne l'avions espéré : il sut persuader an peuple et au sultan qu'il fallait apaiser la colère du dieu par des présents, et ce fut lui qui eut tout le profit de mon invention.
Les habitants de Borneo sont très simples, et ce pays serait d'une conquête facile, car ils ont un grand respect pour les blancs , qu'ils regardent comme une race supérieure. Ils disent que , quand le grand singe eut créé le premier homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses trois enfants pénétrèrent dans le jardin du grand singe pour y voler des bananes. Celuici les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se réfugia dans la maison : c'est pour cela qu'il a conservé la fraîcheur de son teint. Le second grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil : il est le père des races basanées. Le troisième se réfugia dans le four encore chaud : c'est pour cela que les nègres sont noirs et ont les cheveux crépus.
Une autre particularité des habitants de Borneo, c'est qu'ils traitent très mal leurs femmes et les méprisent. Ils répugnent même à épouser des filles vierges ; quand un jeune époux trouve sa fiancée dans cet état, il dit que c'est une preuve qtte personne n'en a voulu 1 et quelquefois même Ü la répudie. Si les
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RR. PP. franciscains avaient une mission dans cette île, ils auraient bientôt rétabli la paix dans les familles.