‹ Les aventures de don Juan de Vargas [pseud.] raconters par lui-même;Chapitre 4 sur 77 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'auteur obtient une enseigne et s'embarque

pour Naples.

e capitaine Diego Osorio était un grand homme sec et jaune, vieilli sous le harnais. Il était sur le bord de la mer, occupé à surveiller l'embarquement de sa compagnie, qui devait mettre le lendemain à la voile pour Naples. Il me reçut du haut de sa grandeur, m'arracha presque des mains la lettre que je lui présentais en tremblant, et, après l'avoir lue, il me toisa des pieds à la tête et me dit : Mon petit jeune homme, ton oncle me demande pour toi une enseigne dans ma compagnie ; tu lui servais sans doute d'enfant de chœur. Je ne te la donnerai pas pour deux raisons : la première, parce que tu portes sur ta tête un bonnet de soie

brodé qui te donne plutôt l'air d'un godelureau que celui d'un soldat, et la seconde, parce que tu n'as pas encore de barbe au menton. Le bonnet était un don d'amour de ma veuve ; j'y tenais beaucoup ; cependant, je pris bravement mon parti. Je le lançai à la mer en disant : Capitaine, c'est ainsi que je me défais de mes ennemis. Ce bonnet est le mien, puisqu'il me prive du bonheur de servir sous vos ordres.

Quant à la barbe, ce n'est pas pour être capucin que je demande une enseigne dans votre compagnie.

Le capitaine Osorio sourit, ce qui. lui arrivait rarement, et reprit d'un ton plus doux : Tu m'as cependant l'air d'un luron {guapo) ; je serais fâché de te perdre. Es-tu le parent de Don André de Vargas, avec qui j'ai servi jadis sous le grand capitaine (1)? Quand je lui eus dit que j'étais son fils , il devint tout à fait gracieux , et me dit : Ecoute , je ne saurais te donner une enseigne au détriment de tant de vieux soldats, mais pars aveç moi comme volontaire, et j'aurai soin de toi.

J'acceptai. Je ne pouvais guère faire autrement , et d'ailleurs j'étais pressé d'aller courir

(i) C'est ainsi que les Espagnols désignent par excellence Gonzalve de Copdoue.

pe Don Juan de Vargas, *í

les aventures. Pendant tout le voyage, la galère qui nous portait arrêtait tous les navires que nous rencontrions, pour s'assurer s'ils n'étaient pas Français. Le roi de France eut du de grandes actions de grâce au commandant de notre galère, pour tous les sujets qu'il lui découvrait : sans respect pour la géographie, Génois, Vénitiens, Sardes et autres étaient déclarés sujets du roi François I er , et par conséquent de bonne prise. Je ne sais pas même s'il respectait toujours le pavillon du Saint-Père.

Après quelques jours d'une campagne plus fructueuse pour nous qu'utile au vice-roi de Naples, qui attendait des renforts avec impatience, nous découvrîmes, à la hauteur du cap Sparti vento, à la pointe de l'île de Sardaigne, un gros navire qui, dès qu'il nous aperçut, parut chercher à nous éviter. Le commandant de notre galère en conclut qu'il devait être français, c'est-à-dire richement chargé. 11 lui donna chasse et l'atteignit au bout de deux heures. C'était un vaisseau génois qui revenait avec une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il était mieux armé que nous ne l'avions supposé, et sa prise nous coûta cher. Les Génois furent déclarés Français, et, voulant éviter qu'ils n'allassent fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de leurs plaintes ridicules, on les attacha à bord

de leur navire, auquel on fit une voie d'eau après l'avoir pillé. Notre galère, qui avait souffert considérablement dans le combat , se dirigea sur Naples , où le capitaine ne manqua pas de se vanter des victoires qu'il avait remportées sur les ennemis du roi d'Espagne. Cette affaire ne fut pas malheureuse pour moi : j'y ramassai quelques écus d'or qui traînaient dans un coin de la cabine du Génois , et Osorio , fidèle à sa promesse, me donna la place d'un de ses deux enseignes, qui avait été tué dans la dernière action.

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