‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 12 sur 31 · LA MAISON FLOTTANTE · texte numérisé non relu

LA MAISON FLOTTANTE

jours. Je vais vous aider à, grimper; mais ne le regardez pas, Huclv. Il s'était dépêché de jeter un bout de tapis sur le corps ; il aurait pu s'en dispenser; je n'éprouvais pas la moindre envié de regarder.

— Tiens, lui dis-je en lui montrant un masque de drap noir que je venais de ramasser, c'est la bande dont mon père a parlé qui a fait le. coup.

— Tant pis, répliqua Jim ; ces gredins ne laissent derrière que ce qui ne vaut pas la peine d'être emporté.

Les gredins paraissaient avoir tout bousculé ; mais ils n'avaient pas tout emporté. Accrochés aux murs, il y avait des robes, des jupes et quelques habits d'homme à ma taille. Ils arrivaient à propos, car mes vêtements tombaient en loques. Nous ramassâmes aussi une hachette, des livres, un couteau de poche, un paquet de chandelles, un chaude-, lier de cuivre, une gourde, deux tasses d'étain, un couvrepied rapiécé, un marteau, des clous, un collier de chien, une ligne à pêche aussi épaisse que mon petit doigt, un fer à cheval, une cruche à moitié pleine de whisky ; tout cela pouvait servir. Notre dernière trouvaille fut une jambe de bois ; elle était trop courte pour Jim, trop longue pour moi, et les courroies manquaient ; à part ce défaut, c'était une très belle jambe. J'eus beau chercher, je ne parvins pas à mettre la main sur l'autre.

Quand nous fûmes prêts à pousser au large, nous nous trouvions à un quart de mille du pied de l'île et il faisait déjà grand jour. J'obligeai Jim à se coucher au fond du canot, parce que, s'il était resté assis, on aurait reconnu un nègre d'assez loin. J'avais traversé le fleuve des centaines de fois et j'étais bon rameur; sans quoi, je ne serais peutêtre jamais parvenu à me rapprocher des côtes de l'Illinois. Je finis par regagner l'eau dormante au bord de l'île ; mais je me sentais joliment fatigué. Jim prit à son tour les avirons et nous arrivâmes sains et saufs à notre point de départ.

Après déjeuner, j'adressai une foule de questions à Jim au sujet du mort que le courant emportait au loin. Je cherchais à deviner si c'était

CO LKS AVENTURES DE HUCK PINN.

un des voleurs ou s'il avait été tué par eux. Le nègre détourna la conversation.

Je me mis à examiner une espèce de houppelande qui semblait avoir été taillée dans une vieille couverture de laine. Après l'avoir décrochée avec d'autres vêtements pendus aux murs de la maison flottante, je l'avais jetée de côté ; mais Jim s'était obstiné à l'emporter. Je découvris, cousus dans la doublure du collet, huit dollars en argent.

— Eh bien, demandai-je au nègre, soutiendras-tu encore qu'il ne faut jamais toucher à une peau de serpent? Je t'ai raconté avant-hier que j'ai trouvé une peau de serpent sur le plateau, à l'entrée de la caverne, et que je l'ai écrasée entre mes doigts. Tu as prétendu que rien ne portait malheur comme de manier ces machines-là. Tu vois que c'est tout le contraire.

— Attendez un peu, Huck, ça viendra; rappelez- vous que je vous l'ai dit, ça viendra.

Il ne se trompait pas et je n'eus pas le temps d'oublier sa prédiction. 11 me l'avait faite un mercredi. Le vendredi suivant, comme nous étions assis sur l'herbe à l'entrée de la grotte, je me levai pour aller chercher du tabac. La première chose que j'aperçus fut un serpent à sonnettes. C'était peut-être celui qui avait changé de peau quelques jours auparavant. En tout cas, il m'aurait certes porté malheur, si je ne l'avais pas tué. Je le plaçai à côté de la couverture de Jim. Roulée sur elle-même, sa tête plate en l'air, la vilaine bête paraissait prête à s'élancer, et je ne pus m'empêcher de rire d'avance de la peur qu'elle causerait au nègre.

Une heure après, je n'y songeai plus. Quand Jim se jeta sur sa couverture, il y avait là un second serpent qui le piqua. Jim se redressa en hurlant, et, dès que j'eus allumé la chandelle, je vis le crotale se tortiller autour de sa jambe, tout prêt à le mordre de nouveau. En un clin d'œil, je passai un bâton sous un des replis, un coup de couteau fit le reste. Jim empoigna la cruche de whisky et avala gorgée sur gorgée, ne s'arrêtant que lorsque la respiration allait lui manquer.

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