LES SERPENTS A SONNETTES
Gl
— Prends garde, Jim, lui dis-jc. Tu n'es pas habitué à boire. Si tu continues, tu tomberas bientôt ivre mort.
— Tant mieux, répliqua- t-il, c'est le meilleur remède. Vous me roulerez dans ma couverture et vous me laisserez transpirer. En atlen-
Je passai nu bûton sous nu des replis du crotale.
dant, coupez un petit bout do la béte qui m'a mordu, ôtez la peau et faites-le rôtir. Je le mangerai, ça aidera aussi. Et puis vous enlèverez les crochets pour me les attacher autour du poignet.
Mon pauvre Jim avait toujours, à juste titre, passé pour un modèle de sobriété. Ce soir-là, tout en m'adressant ses recommandations, il s'interrompait sans cesse pour porter à ses lèvres le goulot de la
cruche. Il s'arrêtait de temps à autre, se mettait à hurler et à danser, puis recommençait à boire. Il était nu-pieds et avait été mordu au talon. Heureusement, sa jambe n'était pas trop enflée, et je lui dis que c'était bon signe.
— Oui, murmura-t-il ; mais j'ai beau me brûler le gosier, la tête ne me tourne pas, et c'est mauvais signe.
Enfin le whisky finit par produire son effet habituel et j'enveloppai Jim dans sa couverture. Il demeura couché pendant trois jours, puis le gonflement disparut. Il attribua sa guérison au rôti que je lui avais servi ; mais je crois que le whisky y fut pour quelque chose.
Au bout d'une semaine, le fleuve rentra dans son lit. Nos provisions diminuaient ou se gâtaient; cependant, le poisson et les œufs de tortue ne manquaient pas. Un matin, j'eus l'idée d'accrocher un morceau de lard rance à un des hameçons de notre grosse ligne. Nous prîmes un énorme poisson nommé chat marin, qui mesurait au moins six pieds de long et qui faisait des bonds à nous envoyer sur la côte de l'Illinois. Nous le regardâmes se débattre jusqu'à ce qu'il se fût noyé, et nous eûmes de la peine à l'amener à terre, tant il était lourd. Il aurait valu beaucoup d'argent à Saint-Pétersbourg, car sa chair, blanche comme la neige, fait de fameuses grillades.
Le lendemain, il n'y avait qu'un brochet sur nos lignes, et, le surlendemain, un second brochet. Le temps commençait à me paraître long. Je ne m'ennuyais guère davantage dans la cabane de mon père. Jim débitait sans cesse les mêmes histoires.
Je me félicitai d'avoir été à l'école; sans les livres que nous avions emportés, je me serais démonté la mâchoire à force de bâiller. Ils étaient presque tous amusants, excepté un, où l'on racontait comment on a coupé la tête à Louis XVI, je ne sais pas pourquoi. Jim aimait mieux l'histoire de Robinson Grusoé.
— Et tout cela est vrai? me demanda le nègre.
— Parbleu ! puisque c'est imprimé.
— Alors Robinson a choisi un mauvais nom pour ce bon Vendredi.'
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— C'est vrai ; mais tu peux être sûr que Robinson n'a pas voulu lui porter malheur ; il l'aurait appelé Dimanche, s'il l'avait rencontré pour la première fois ce jour-là. Je parie aussi, qu'en dépit de ses chèvres et de son perroquet, il ne serait pas resté huit jours dans son île s'il avait eu un canot et s'il avait aperçu Saint-Pétersbourg du haut de sa caverne. Tom Sawyer non plus, je t'en réponds. Il aurait tenu à savoir ce qui se passe là-bas, et j'ai bien envie de traverser le fleuve un de ces soirs.
Jim désirait autant que moi savoir ce qui se passait de l'autre côté du Mississipi ; cependant l'idée ne parut guère lui sourire.
— On n'a pas eu le temps de vous oublier, me dit-il, et, pour découvrir quelque chose, il faudra parler aux gens.
— Tu penses bien que je ne m'adresserai pas au premier venu. D'ailleurs, j'ai de bonnes jambes; il n'y a pas de canots au bas de la ville, et le nôtre sera là.
— Alors, il faudra que je vous attende au bas de la ville ?
— Pas du tout, répliquai-je. Tu m'attendras ici, et tu fileras sur le radeau, si je ne suis pas revenu avant qu'il fasse grand jour. Tu emporteras ce qui reste de provisions, les huit dollars, le fusil, et tu tacheras de gagner les États libres.
— Oh! je sais conduire un radeau et je me tirerai bien d'affîiire tout seul. C'est pour vous que je crains, massa Huck. Vous voilà presque aussi bien habillé que chez la veuve et ça ne vous change pas assez... Au fait, il y aurait un moyen... Si vous mettiez une des robes qui sont là?
— Décidément, Jim, tu n'es pas bete, m'écriai-je, Tom Sawyer luimême n'aurait pas trouvé mieux.
Jim, comme beaucoup de nègres, savait coudre. Il se mit aussitôt à l'œuvre et eut bientôt arrangé à ma taille une robe de calicot et un jupon ramassés dans la maison flottante. Je ramenai le bas de mon pantalon jusqu'aux genoux; les vêtements de contrebande furent passés par-dessus ma tête et Jim agrafti la robe derrière mon dos.
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Elle paraissait avoir été faite pour moi. Un grand chapeau do campagne, dont j'attachai les rubans sous mon menton, compléta mon costume. Jim déclara que personne ne me reconnaîtrait, môme en plein jour ; seulement, il m'engagea à ne pas tenir les coudes en Fair
« Jim agrafa la robe derrière mon dos.
et ù sautiller un peu au lieu de faire de longues enjambées. 11 me recommanda aussi de ne pas relever ma robe pour tirer mon couteau ou mon tabac de ma poche.
Gela n'est pas commode de marcher avec des jupes qui vous battent les mollets. Je me sentis d'abord très gêné ; mais, après m'ùtre exercé pendant quelque temps en m'aidant des conseils de Jim, je m'y habi-
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tuai si bien, qu'il me sembla que je pourrais regarder les gens en face sans trahir le moindre embarras.
Vers la tombée de la nuit, je partis dans le canot en longeant la côte de rillinois. Je traversai le fleuve un peu au-dessous de l'embarcadère du bac et le courant m'amena au bas de la ville. J'amarrai la barque dans une anse où j'avais souvent péché, puis je gravis la berge. Une lumière brillait à la croisée d'une petite maison qui, lors de mou départ, se trouvait depuis longtemps sans locataire. Je m'approchai à pas de loup et, regardant par la fenêtre, j'aperçus une femme d'une quarantaine d'années qui tricotait à la lueur d'une chandelle. Je ne l'avais jamais rencontrée. C'était donc une étrangère, car je connaissais au moins de vue tous les habitants de Saint-Pétersbourg.
Le hasard me favorisait. En m'adressant à cette femme, je ne courais aucun risque, et, si court qu'eût été son séjour dans la petite ville elle pourrait sans doute m'apprendre ce que je voulais savoir. Aussi frappai-je sans hésiter à la porte, bien décidé à ne pas oublier que j'étais une fille.