‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 14 sur 31 · MADEMOISELLE WILLIAMSON · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE WILLIAMSON

— • Entrez, cria la femme.

J'entrai, et, après m'avoir regardé un instant, elle me dit de prendre une chaise.

— Comment t'appelles-tu? me demanda-t-elle.

— Sarah Williamson.

— Tu demeures dans la ville ?

— Non, madame. Je suis de Hookerdale, ià. sept milles plus bas. J'ai fait le chemin à pied et je tombe de fatigue.

— Et tu as faim, je parie ? Heureusement, le garde-manger n'est pas vide.

— Merci, madame; ce n'est pas la peine de vous déranger. J'avais si faim que j'ai dû m'arrêter dans une ferme à deux milles d'ici. Voilà pourquoi j'arrive si tard. Ma mère est malade ; elle n'a plus d'argent, et je viens trouver mon oncle Abner Moore. Il demeure tout en haut de la ville, à ce qu'elle m'a dit. C'est la première fois que je lui rends visite. Vous devez le connaître?

— Abner Moore? Non. Il n'y a pas deux semaines qu'il a fallu quitter notre belle ferme de l'Ohio pour venir habiter cette bicoque, de sorte que je ne suis pas à même de te renseigner. Le plus simple, c'est de passer la nuit ici. Là, ôte ton chapeau.

— Non, non; merci, madame. Laissez-moi seulement me reposer un instant.

— Eh bien, mon mari sera de retour dans une heure ou une heure et demie. 11 en sait peut-être plus que moi, et il t'accompagnera un

■^ bout de chemin.

MADEMOISELLE WILLLVMSON. 07

Gela lui laissait le temps de causer et je n'en demandais pas davantage. Elle se mit à parler de sa belle ferme, de son mari et de ses affaires, qui ne m'intéressaient pas le moins du monde. J'étais très embarrassé, car je n'osais pas l'interroger, de peur de lui donner l'éveil. Enfin, au moment où je désespérais d'obtenir d'elle un renseignement q^uelconque, la voilà qui commence, je ne me souviens plus à propos de quoi, à me raconter — avec beaucoup d'enjolivements — ma propre histoire. J'appris que j'avais trouvé vingt mille dollars, que j'étais un mauvais garnement, et que mon père ne valait guère mieux. Lorsqu'elle arriva à l'assassinat, je lui dis :

— Là-bas, à Hookerdale, un colporteur nous a parlé de ça; mais il ne savait pas qui a tué ce pauvre garçon.

— Je crois bien, personne ne le sait. Pas l'ombre d'une piste ! J'ai une voisine qui pense que c'est un nègre évadé du nom de Jim.

— Jim! m'écriai-je.

J'allais protester. Je jugeai prudent de m'abstenir, et elle continua :

— Oui, un nègre nommé Jim, qui s'est sauvé la nuit même de l'assassinat. On l'a soupçonné tout d'abord. Bientôt, le vent a tourné et on le soupçonne moins, parce que la police a reconnu qu'il devait y avoir plusieurs complices.

— Et le père de Huck est revenu ? *

— Certainement. C'est lui qui a mis la ville sens dessus dessous en annonçant le meurtre, comme je te l'ai dit ; mais il est reparti au bout de deux jours, après avoir extorqué de l'argent au tuteur de son fils. On s'étonne de ne pas le revoir, car il entend hériter, et le procès pourrait bien tourner en sa faveur. Quant à Jim, on finira par le prendre.

— On le cherche donc toujours ?

— Innocente, va! Un nègre évadé! On offre une récompense de trois cents dollars à qui le ramènera. Il y a des gens qui s'imaginent qu'il n'est pas loin, et j'en suis, quoique je garde mon opinion pour moi. L'autre jour, je causais avec une vieille qui me vend quelquefois

es LKS ÀViiNT.OftES DK^^BUCK FINN.

du poisson et je lui ai parlé par Hasard de l'île Jackson, une petite île que tu pourrais apercevoir d'ici, s'il faisait plus clair. Elle m'a dit que personne n'y demeurait. Je n'ai rien répondu ; mais ça m'a donné à penser; J'étais sûre d'avoir vu de la fumée s'élever au dessus des arbres un jour ou deux aupara^^an t. L'idée m'est venue que le nègre se cache là-bas. Je n'ai pas vu de fumée depuis, et il a peut-être filé. Par malheur, mon mari se trouvait abseiii;ae, matin, à son retour, je l'ai prévenu et nous en aurons bientôt le cœur net.

Cette confidence me causa une telle inquiétude que je me sentis tout décontenancé. Je ne savais que faire de mes mains. Je pris une aiguille sur la table et jp voulus l'enfiler. Mes doigts tremblaient trop ; je n'y parvins pas. Quand mon hôtesse cessa de parler, je levai les yeux et* je vis qu'elle m'examinait curieusement, en souriant un peu. Je remis l'aiguille sur la table et je dis, d'un. ton que je cherchai à rendre indifférent : • * '

— Trois cents dollars, c'est une grosse somme. Je voudrais en rapporter^utant à ma mère., Est-ce q^e votre mari partira ce soir?

— Je l'espère bien. Il est^dUé à là ville, avec l'ami dont je t'ai parlé, pour louer un "canot et tâcher d'emprunter un second fusil.

— S'ils attendaient le jour, ils verraient mieux.

. — ^Ôui, et le nègre verrait mieux aussi. Après minuit, il sera sans doifte endormi ; dans l'obscurité, ils pourront se glisser à travers les arbres et découvrir son feiî de camp sans lui donner l'éveil.

— C'est vrai; je ne songeais pas à ça.

Elle continuait à me regarder d'un air intrigué, ce qui augmenta mon embarras. Tout à coup elle me demanda :

— Gomment m'as-tu dit que tu t'appelles?

— Mary Williamson.

— Mary? Je croyais que tu avais dit Sarah quand tu es entrée?

— Oui, madame. Sarah-Mary Williamson. Sarah est mon premier nom. Quelquefois on m'appelle Sarah, quelquefois Mary.

— Ah ! très bien ; je comprends.

MADKMOTSKI.LR WILLIAMSON.

Sa réponse me remit à mon aise, mais je n'osai pas encore la regarder en face. J'aurais bien voulu m'en aller. Mon embarras fut do courte durée. L'instant d'après, elle nje parla d'autre chose. Elle se plaignit de son mari, qui n'avait pourtant qu'un seul défaut : la passion du jeu. C'est pour cela qu'elle était réduite à haTDÎter une maison où les rals^^jk^'

Iliick vièe un rai.

semblaient se regarder comme chez eux. J'ignore si elle avait raison de blâmer son mari. Pourles rats, Je ne pouvais pas lui donner tort. La chandelle n'éclairait pas assez pour leur faire peur et à chaque instant on les voyait se montrer à l'entrée de leurs trous.

— Une voisine m'a donné un beau chat, repHt mOn hôtesse, et il s'est sauvé au bout d'une heure. Il aura eu peur d'être mangé. Je suis obligée d'avoir sans cesse sous la main quelque chose à leur lancer, sans quoi

LES AVENTURAS DE HUGK FINX.

ils ne me laisseraient pas tranquille. Voilà ce que j'ai trouvé de mieux, ajouta-t-elle en me montrant une lame de plomb roulée en boule. Je vise assez bien, lorsque mon rhumatisme ne me gêne pas.

Là-dessus, elle atteTidit une occasion ; mais elle manqua le but et cria : ouche! tant son bras lui faisait mal.

Je ne pus m'empêcher de rire.

— Essaye un peu, dit-elle; tu verras que ça n'est pas trop facile, rhumatisme à part.

Je tenais à déguerpir avant que son mari revînt; mais je n'osai pas refuser. Je pris le morceau de plomb, et le premier rat qui s'aventura hors de son trou serait rentré chez lui assez malade s'il avait attendu une seconde ou deux de plus.

— A la bonne heure, dit mon hôtesse, tu as mieux visé que moi. Ils n'en seront pas tous quittes pour la peur, je le parierais.

Là-dessus, elle va ramasser le morceau de plomb et rapporte en même temps un écheveau de fil qu'elle me prie de l'aider à dévider. Je tends les bras et elle se remet à causer de ses affaires, puis elle s'interrompt pour me dire : •

— Attention aux rats !... Mais il faut avoir son arme sous la main. - Tout en parlant, elle laisse tomber le plomb sur mes genoux. Naturellement, je serre les jambes et elle continue à jacasser. Au bout d'une minute, elle s'arrête de nouveau, enlève l'écheveau, me regarde entre les deux yeux et me demande d'un ton amical :

— Voyons, quel est ton vrai nom?

— Plaît-il, madame?

— Oh ! tu me comprends très bien. Quel est ton vrai nom? T'appelles-tu Jacques, ou Pierre, ou Jean?

Je me figure que je dus trembler un peu et je ne savais que répondre ; enfin, je dis en me levant :

— Ne vous moquez pas d'une pauvre fille, madame ; si je vous gêne, je...

— Non, tu ne t'en iras pas comme ça. Assois-toi et reste où tu es.

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Tu n'as rien à craindre de moi; je garderai ton secret; je te viendrai même en aide, et mon mari aussi, s'il peut t'être utile. Je vois jbien que tu es un apprenti et que tu as pris la clef des champs. Tu as planté là ton maître, hein? J'ai eu un fils qui aurait ton âge, s'il vivait encore, et il en a fait autant. Le mal n'est pas grand. On t'a maltraité et tu es parti sans dire au revoir? Allons, raeonte-moi tout ; ce n'est pas moi qui te dénoncerai.

Je n'étais plus embarrassé. L'histoire qu'elle venait de me suggérer arrivait fort à propos.

— Eh bien, je vais tout vous raconter, répliquai-je, car je suis sur que vous me tiendrez parole et que vous ne me trahirez pas. Ma mère est morte, mon père a disparu, et on m'a mis en apprentissage chez un fermier, à une trentaine de milles d'ici. Cela m'ennuyait d'être battu et je n'y tenais plus. Il est parti pour un voyage de trois ou quatre jours ; j'ai profité de l'occasion pour prendre ces vieilles nippes que sa fille laissait traîner au fond d'une malle, et...

— Tu n'as jamais pu agrafer cette robe tout seul. Qui t'a aidé?

— Un nègre qui m'a conseillé de me déguiser. Je crois que mon oncle Abner Moore me recevra volontiers chez lui. Il m'a reproché do n'être jamais venu le voir depuis qu'il habite Goschen.

— Goschen, mon pauvre garçon? Tu es à Saint-Pétersbourg, ïx dix milles de Goschen. Qui donc t'a si mal renseigné?

— Un homme que j'ai rencontré ce matin. Je ne craignais pas de me tromper de route, car je sais qu'il n'y a qu'à suivre le fleuve. Je lui ai seulement demandé si j'avais encore loin à aller et il m'a dit...

— Enfin, il s'est trompé ou bien il avait bu.

— Je crois plutôt que c'est moi qui ai mal compris. En tout cas, il faut me remettre en route ; mon oncle serait inquiet.

— Inquiet? Il ne t'attend pas.

— Oh ! si, madame; du moins, je lui ai écrit avant départir,

— Bien sûr? Alors, tu peux me laisser son adresse? Nous allons voir.

n LES AVENTUtlES DK lltJCK FlNX.

- J'écrivis tant bien que mal l'adresse de mon oncle sur un bout de papier : Abner Moore, charron, à Goschen (Missouri). Cette épreuve ne suffit pas pour convaincre mon hôtesse.

Il*doit y avoir des vaches sur la ferme d'où tu viens? me dc-

manda-t-elle brusquement.

— Certainement, madame; des vaches, des moutons, des chevaux, des poules, des...

— Alors, réponds vite, sans prendre le temps de réfléchir. Lorsqu'une vache est couchée, comment se remet-elle debout?

— Sur ses jambes de derrière, madame.

— Et un cheval ?

— Sur ses jambes de devant, parbleu !

— De quel côté des arbres pousse-t-il le plus de mousse?

— Du côté du nord.

— Bon ; je vois que tu as vécu à la campagne. Je croyais que tu cherchais de nouveau à me tromper. Maintenant, dis-moi ton nom.

— Georges Peters.

— Tâche de ne pas l'oublier. Tu ne te tirerais plus d'affaire en soutenant que tu t'appelles Georges-Alexandre, lorsque je te surprendrai à mentir. Encore un conseil. Avant de vouloir passer pour une fille, apprends à enfiler une aiguille. Approche le fil de l'aiguille et non pas l'aiguille du fil. -Et, quand tu viseras un rat ou autre chose, ne te contente pas de rejeter le bras en arrière et de jouer du coude et du poignet. Dresse-toi sur la pointe des pieds, lève la main au-dessus de la tète aussi maladroitement que possible, abaisse le bras tout d'uno pièce, comme s'il tournait sur un pivot, et manque ton rat de cinq ou six pieds. Et rappelle-toi surtout que, quand une femme est assise, elle n'a pas besoin de serrer les genoux pour retenir un bout de plomb qu'on jette sur sa jupe. Vois-tu, j'ai su à quoi m'en tenir dès que lu t'es misa enfiler cette aiguille; mais je tenais à être sûre de ne pas me tromper. Aprésent, Sarah-Mary Williamson, Georges-Alexandre Peters, tu peux profiter du clair de lune pour partir et rejoindre ton oncle. Je le

MADEMOISELLE WILLLVMSON.

souhaite un bon accueil. Si tu te retrouves dans l'embarras, envoie un mot à M"" Judith Loftus - c'est mon nom - et nous tâcherons de t'en lirer. En attendant, la faim vient vite à ton âge ; j'ai là des sandwiches toutes faites que tu vas emporter.

Je me sentais si honteux d'avoir débité tant d'histoires à cette bravo dame, que je voulus refuser. Je n'avais vraiment pas faim. Mais elle me fourra le paquet de sandwiches dans la main et je me laissai faire, car je craignais de voir arriver son mari. Elle me retint encore quelques minutes afin de me renseigner d'une façon 1res précise sur la route à suivre pour arriver en droite ligne au but de mon voyage. Je ne pouvais pas lui dire que je connaissais le chemin beaucoup mieux qu'elle et que d'ailleurs j'avais l'intention d'en prendre un autre. Après l'avoir remerciée, je suivis la berge pendant une cinquantaine de yards, puis je revins sur mes pas jusqu'au canot, qui se trouvait à peu de distance de la maison, et je partis en toute hâte. Je ramai contre le courant assez loin pour qu'il me ramenât à la tête de l'île. Je jetai au loin mon chapeau — je n'avais pas besoin d'œillères. Parvenu vers le milieu du fleuve, je crus entendre tinter une horloge et je m'arrêtai pour écouter... Un, deux, trois... Onze heures!... Il n'y avait pas de temps à perdre. Lorsque j'eus atteint la pointe de l'île, je ne m'attardai pas pour reprendre haleine, bien que je fusse presque

Debout, Jim !

essoufflé. Je poussai jusqu'à mon ancien camp, je me débarrassai en un clin d'oeil de ma robe, et j'allumai un grand feu. Dès qu'il commença à flamber, je sautai dans la barque. L'endroit où nous avions amarré le traîneau était à un mille et demi plus bas. Il ne me fallut pas longtemps pour accomplir le trajet en pagayant le long de la rive. Là, je débarquai, je filai à travers les arbres et je grimpai la colline au pas de course. Jim, enveloppé dans sa couverture, dormait à poings fermés. Je le réveillai en criant :

— Debout, Jim! J'ai bien fait d'aller là-bas. Il s'agit de déménager au plus vite. On est à nos trousses.

Jim ne m'adressa pas une seule question ; il ne dit pas un mot ; mais la façon dont il travailla durant la demi-heure qui suivit me prouva qu'il m'avait bien compris et qu'il ne voulait pas se laisser surprendre. Au bout de trois quarts d'heure tout ce que nous possédions se trouvait à bord de notre radeau, que nous avions mis à flot sous les saules, prêt à être lancé au bon moment. Mon premier soin avait été d'éteindre le feu à l'entrée de la grotte et l'on ne pouvait pas voir notre chandelle du dehors.

Je m'éloignai un peu de la côte dans le canot et je me tins aux aguets. Rien ne bougeait. Ma vue ne portait pas à une très grande distance à cause d'un léger brouillard qui commençait à se lever; mais le brouillard n'empêche pas d'entendre. Du reste, je comptais bien que M. Loftus, s'il mettait son projet à exécution, ne s'amuserait pas à faire le tour de l'île. Il débarquerait certainement de l'autre côté, en face de Saint-Pétersbourg. La voie était donc libre. Jim détacha le traîneau et nous glissâmes à l'ombre des arbres, le canot à la remorque, sans prononcer une parole jusqu'à ce que nous eussions dépassé l'île.

Il devait être près d'une heure du matin lorsque nous arrivâmes enfin au bas de l'île. Le radeau nous paraissait marcher très lentement. Il était convenu qu'en cas d'alerte nous sauterions dans le canot afiin de gagner la côte de l'Illinois et nous cacher dans les bois. Aucune embarcation ne se montra — fort heureusement pour nous, car le fusil, les lignes, les provisions, les couvertures et le reste se trouvaient sur le radeau. On ne songe jamais à tout quand on se presse trop.

Ceux dont j'avais annoncé la visite à Jim mirent-ils le pied dans l'île ce soir-là? Je ne l'ai jamais su. En somme, s'ils ont découvert mon feu de bivouac et passé une partie de la nuit à veiller en guettant le retour du nègre, ce n'est pas ma faute; ils n'avaient qu'à rester chez eux. Je ne regrette qu'une seule chose — Ja déception que leur déconvenue aura causée à ma bonne hôtesse ; mais je suis sûr que si elle avait connu Jim, elle ne m'aurait pas gardé rancune.

Dès que le jour commença à paraître, nous amarrâmes notre radeau dans un petit renfoncement de la côte de l'Illinois. Jim abattit avec la hache assez de branches de cotonniers pour en recouvrir le train de bois et les arrangea si bien qu'à vingt pas vous auriez juré que les arbres avaient été renversés par un éboulement. Des montagnes se dressaient sur la rive qui nous faisait face; derrière nous s'étendait une forêt non exploitée; les vapeurs filaient le long de la côte du Missouri, de sorte qu'aucune surprise ne semblait à craindre. Nous passâmes toute la matinée à regarder les radeaux et les steamers descendre ou remonter le Mississipi. Tandis que nous nous reposions, je racontai à Jim, avec plus de détails, les incidents de ma visite à

M""" Loftus. Quant aux soupçons qui planaient peut-être encore sur lui, je jugeai inutile d'en parler, bien qu'ils fussent pour beaucoup dans la hâte que j'avais mise à l'éloigner de Saint-Pétersbourg. Lorsqu'on soupçonne un nègre, on commence souvent par le pendre, quitte à reconnaître plus tard que ceux qu'il a tués se portent à merveille.

— Vois-tu, dis-je en terminant, elle se croit très fine parce qu'elle a deviné qu'elle n'avait pas allaire à une fille ; mais san^ l'histoire dp l'aiguille elle ne se serait doutée de rien.

— Je n'en répondrai pas, Huck. C'est une fine mouche que cette femme-là. Si elle avait eu l'idée de venir elle-même me relancer dans l'île, elle n'aurait pas perdu son temps à monter la garde autour de votre feu de bivouac; non, elle aurait emmené un chien.

• — Alors, pourquoi n'a-t-elle pas conseillé à son mari d'en prendre un avec lui? Elle ne m'a pas parlé de chien.

— Je parie qu'elle y a songé ensuite, lorsque son mari allait partir. Voilà ce qui a causé du retard; autrement, au lieu d'être ici, à seize ou dix-sept milles de la ville, je me trouverais entre les mains du shérif et j'entendrais un fouet siffler sur mes épaules.

— Bah! Je ne me soucie pas de savoir pourquoi ils sont arrivés trop tard. Nous sommes libres, c'est l'essentiel.

Quand il ne fit plus très clair, je sortis des buissons de cotonniers pour jeter un coup d'œil sur le fleuve. Aucune embarcation n'était en vue. Jim enleva à Tune dés extrémités du radeau quelques planches à l'aide desquelles il dressa un petit wigwam assez commode, où nous pourrions braver la pluie. Nous avions un marteau, une scie, et les clous ne manquaient pas. Il établit un plancher à un peu plus d'un pied au-dessus du niveau du radeau, de manière à mettre nos couvertures et nos provisions à l'abri des vagues soulevées par les grands steamers. Au milieu, une couche de terre de cinq à six pouces de profondeur et maintenue par un cadre de bois devait nous permettre d'allumer du^ feu, car Jim trouvait les nuits fraîches et d'ailleurs il ne renonçait pas à faire la cuisine. Nous possédions deux de ces longs

avirons que l'on emploie sur le Mississipi, en guise de gouvernail, pour diriger les radeaux, et nous en fabriquâmes un troisième, parce que les rames se brisent souvent contre un tronc d'arbre ou une autre épave. Nous fixâmes un bâton fourchu pour y accrocher notre lanterne quand nous verrions un vapeur descendre le courant.

Nous continuâmes ainsi notre voyage, nous reposant le jour pour nous remettre en route dès l'aube. Le radeau faisait au moins quatre

De temps à autre, nous abattions une poule d'eau.

milles à l'heure et cela pendant sept ou huit heures, sans que nous fussions obligés de ramer. Il suffisait que l'un de nous tînt l'aviron qui servait de gouvernail. Le poisson ne semblait demander qu'à se laisser prendre. Nous mangions, nous causions, et, de temps en temps, nous nagions un peu pour chasser le sommeil.

Chaque nuit, nous passions devant des villes dont quelques-unes s'étageaient sur des collines où l'on voyait étinceler des lumières sans distinguer une seule maison. La cinquième nuit, je devinai que nous avions atteint Saint -Louis. J'avais entendu dire que Saint -Louis comptait au moins trente mille habitants; mais cela m'avait semblé

incroyable. Je n'en doutai plus à la vue des innombrables lumières qui brillaient à une heure où tout le monde devait dormir.

Nous commencions à nous sentir plus rassurés. Quand l'occasion se présentait, je descendais à terre à l'entrée d'un village pour acheter du lard, des légumes ou des fruits. Naturellement on me demandait d'où je venais, où j'allais, qui j'étais, et cœtera. Je répondais que je venais de l'île Jackson, que je conduisais un train de bois au Caire, près de l'embouchure du Mississipi. 11 va sans dire que Jim ne se montrait pas. De temps à autre, nous abattions une poule d'eau qui se levait un peu trop tôt ou se couchait un peu trop tard. Bref, nous vivions comme des coqs en pâte.

La sixième nuit, au-dessous de Saint-Louis, un orage éclata. Le tonnerre grondait, les éclairs se suivaient presque sans interruption et la pluie se mit à tomber à torrents. Réfugiés dans le wjgwam, nous laissions le radeau obéir au courant, tout en surveillant sa marche. A chaque minute, un éclair illuminait l'horizon, nous montrant l'immense nappe du fleuve et les côtes rocheuses entre lesquelles il coule. Soudain je m'écriai :

— Regarde donc là-bas, Jim ! \.

— Oh ! j'ai bien vu, répliqua-t-il.

C'était un steamer qui avait échoué sur un rocher vers lequel le radeau se dirigeait en droite ligne. Les éclairs nous montraient fort distinctement le vapeur qui avait une bonne moitié de sa quille hors de l'eau. Aux lueurs de l'orage vous auriez pu distinguer les cordages, et, à côté de la grosse cloche, une chaise au dos de laquelle restait accroché un caban de pilote.

— Décidément, nous avons de la chance, repris-je. Un navire abandonné ! Nous allons voir ce qu'il y a là dedans. Abordons.

Jim, qui venait justement de saisir la gaffe afin d'éviter un abordage, refusa net.

— Non,, non, dit-il. Nous nous en sommes bien tirés jusqu'ici; à quoi bon courir des risques? Il y a probablement un veilleur à bord.

— Bah ! un veilleur ! sur un steamer qui peut couler à fond d'une heure à l'autre? Tu n'y songea pas.

Il n'y avait rieri à répondre à cela; aussi Jim s'abstint-il de répondre. .

— .Et puis, continuai-je, une épave abandonnée appartient à tout le monde. Nous trouverons peut-être dans la cabine quelque chose valctnt la peine d'être emporté, Mets une chandelle et des allumettes dans ta poche. Vois-tu, je ne dormirais pas tranquille si nous ne jetions pas un coup d'œil par là. Crois-tu que Tom Sawyer laisserait échapper une si belle occasion? Quel dommage qu'il ne soit pas là !

Jim grommela un peu, mais il céda, à la condition que nous parlerions le moins possible et sans élever la voix. Un éclair nous montra de nouveau, juste à temps, le vapeur naufragé. Le radeau glissa à tribord, Jim l'amarra, et nous grimpâmes sans peine sur le pont qui penchait beaucoup. Nous suivîmes avec lenteur la pente dans la direction de l'entrée de la cabine, tâtant le terrain avec nos pieds,, les mains étendues pour éviter les cordages.

Quelques pas de plus nous amenèrent en face de la porte qui était ouverte; au loin, nous vîmes briller une lumière — une seconde après il m'arriva comme un bruit de voix.

— Vous ne voulez jamais m'écouter, Huck, me dit Jim à l'oreille. Il y a un veilleur, il y en a même plus d'un. Filons. Ils commenceraient par nous envoyer une balle, et alors il serait peut-être trop tard pour s'expliquer.

— Tu as raison, Jim, répliquai-je.

Au moment où je me disposais à le suivre, j'entendis une voix qui disait :

— Au nom du ciel, épargnez-moi ! Je jure de garder le secret. Une autre voix, beaucoup plus distincte, répondit :

— Ce n'est pas la première fois que tu agis de la sorte. Tu veux toujours plus que ta part du butin et tu l'as toujours eue, parce que tu menaçais de nous dénoncer. Cette fois nous te tenons.

Lh:S AVfiNTURKS DK HUGK FINN.

Jim était déjà en route pour regagner le radeau, et la prudence m'ordonnait de faire comme lui ; mais la curiosité l'emporta.

— Non, pensai-je, Tom Sawyer ne se serait pas éloigné sans savoir à quoi s'en tenir. Jim ne me plantera pas là, et je veux apprendre ce qui se passe.

Je me glissai donc à quatre pattes dans le couloir des cabines et je

Non, je t'en supplie, Bill 1

rampai dans l'obscurité jusqu'à ce qu'il n'y eût plus qu'une chambre entre moi et le salon. Alors, au fond, je vis un homme étendu sur le parquet, pieds et poings liés. Près de luise tenaient deux individus dont l'un avait une lanterne sourde à la main, tandis que l'autre appuyait le canon d'un pistolet sur le front du prisonnier.

— Si je lâchais la détente, dit l'homme au pistolet, tu n'aurais que ce que tu mérites.

— Non, je t'en supplie, Bill ! s'écria celui qu'on menaçait. Je ne vous trahirai pas.

L'homme à la lanterne se mit à ricaner et répliqua :

— Je te crois. Tu n'as jamais rien dit d'aussi vrai. Poltron, tu nous supplies maintenant, et tu nous aurais tués tous les deux, si nous n'avions pas été les plus forts. Et pourquoi? Parce que nous insistions sur nos droits, tout bonnement. Tu ne trahiras plus personne... Allons, remets ton pistolet dans ta poche, Bill.

— Pas avant de m'en être servi, Jack. N'a-t-il pas essayé de nous tuer?

— Oui, mais je ne tiens pas à le tuer, lui, et j'ai mes raisons.

— Merci de ces bonnes paroles, Jack, s'écria le malheureux que l'on venait de menacer. Je ne les oublierai pas, tant que je vivrai.

Cette promesse ne parut pas toucher Jack ; il se dirigea vers le couloir où je me tenais et lit signe à son compagnon de le suivre. Le steamer penchait au point qu'il n'y avait pas moyen de courir. Je m'éloignai en rampant et je gagnai une des petites cabines. J'avais à peine eu le temps d'y pénétrer, que j'entendis Jack dire à son ami :

— Entrons ici et causons.

Il entra, suivi de Bill. Je m'étais déjà glissé dans le cadre d'en haut, très fâché d'avoir cherché une aventure. Ils s'arrêtèrent à quelques pas de moi. J'avais beau ne pas les voir, une forte odeur de whisky m'annonçait leur voisinage. Je me félicitai de mon horreur de l'eau-devie; après tout, cela ne m'aurait pas trahi, car je respirais à peine, j'avais tant peur.

— Il a juré de nous dénoncer, dit Bill, et il n'y manquera pas après la façon dont nous l'avons traité. Il en sait trop long sur notre compte. Nous devons nouo débarrasser de lui. Voilà mon opinion.

— C'est aussi la mienne, répliqua Jack.

— Tant mieux ; je-me charge de l'expédier.

— Attends un peu. Une balle ferait l'affaire ; mais à quoi bon le tuer quand il est si facile d'arriver au même résultat sans nous en mêler?

— Facile ? Comment cela ?

— C'est simple comme bonjour. Après avoir fouillé les cabines que nous n'avons pas encore visitées, nous irons à terre avec notre butin. Dans une heure ou deux, le steamer sera emporté par le courant. Il y aura un noyé de plus dans le Mississipi, voilà tout. Viens.

Dès qu'ils se furent éloignés, je me glissai hors de ma cachette et je regagnai le pont, heureux d'en être quitte à si bon marché. J'appelai Jim à voix basse. Il était revenu à ma rencontre, ou bien il m'avait attendu, car il me répondit par une sorte de gémissement.

— Jim, murmurai-je à son oreille, il y a là deux chenapans qui vont arriver avec leur lanterne. Il ne faut pas qu'ils nous trouvent ici. Vite, au radeau.

— Le radeau? Il n'y a plus de radeau, massa Huck.

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