LE SAUVETAGE
Et je me remis à sangloter de plus belle.
— Voyons, ne te désole pas. Ils no sont pas morts, hein ?
— 11 ne s'ien faut guère... Êtes-vous le veilleur du bac?
— Oui, répliqua-t-il en se rengorgeant, je suis le capitaine, le propriétaire, le pilote et le veilleur. Trop souvent même je représente tous les passagers et tout le fret. Ah! je ne suis pas aussi riche que mon ami Tom Hornback, qui distribue des pièces de 5 dollars sans se gêner. N'empêche pas que je ne changerais pas de place avec Tom Hornback. D'abord il ne boit que de l'eau, et...
Je crus qu'il n'en finirait jamais et je l'interrompis en disant :
— Ce n'est pas le moment de causer. Mon père, ma mère, ma sœur... et miss Hooker sont là-bas et si on ne va pas ù leur secours, ils seront perdus.
— Là-bas? Où ça?
— A bord du steamer naufragé.
— Je le croyais coulé depuis longtemps. Bonté du ciel, que fontils là?
— Ils y sont contre leur gré, je vous en réponds. Au commencement de la soirée, miss Hooker est partie de... je ne me rappelle pas le nom... un endroit qui se trouve de l'autre côté du fleuve, presque en face du rocher.
— Bon, elle est partie de Bosh-Landing — continue.
— Justement. Eh bien, le conducteur du bac a perdu sa rame, le bac est allé se cogner contre le steamer échoué. Tout le monde a été noyé, excepté miss Hooker, qui s'est sauvée en s'accrochant à un cordage. Une heure plus tard, nous avons descendu le courant à notre tour ; il nous a entraînés vers le rocher et notre radeau s'est effondré ; mais nous avons réussi à grimper à bord.
— C'est bien le cas de dire : A quelque chose malheur est bon. Sans le steamer aucun de vous n'aurait pu tenir debout sur ce rocher à pic.
— Le steamer ne s'y tient pas d'aplomb non plus, il penche joliment... Nous nous sommes d'abord mis à pleurer et à crier, comme si
on pouvait nous entendre ! Mon père, qui ne pleurait pas, me dit : « Nous sommes perdus si personne ne vient à notre secours ; l'orage est presque passé, tu vas gagner la côte dans ce canot... »
— Comment, ils ont laissé un de leurs canots ?
— Oh ! une petite barque où nous n'aurions pas pu monter tous. Alors je suis parti et me voilà. Votre bac est plus solide que mon canot et vous m'avez l'air d'un brave...
— Quant à ça, tu as raison. Le Mississipi ne m'a jamais fait peur.
— Et puis, vous n'y perdrez rien. Miss Hooker m'a dit que son oncle Hornback...
— Tonnerre! c'est sa nièce? Elle ne devait arriver que dans huit jours. Je serais déjà en route, si tu avais parlé plus tôt... Tu vois cette lumière, là-bas, à gauche?
— Oui.
— Gours-y aussi vite que tes jambes te porteront. C'est la taverne, et elle est toujours pleine le soir. Raconte-leur ce qui arrive et prieles de ma part d'aller prévenir le vieux Hornback... Qu'attends-tu? Ah! bon! Ton père et les autres, n'est-ce pas ? Sois tranquille, je les emmènerai par-dessus le marché, la place ne manque pas. Dépêche-toi, Il faut que j'aille réveiller mon chauffeur.
Je partis en courant dans la direction qu'il venait de m'indiquer ; mais, dès qu'il eut le dos tourné, je regagnai le canot, je longeai la côte et je me faufilai parmi les bateaux amarrés devant un chantier. Je tenais à assister au départ du bac. En somme, j'étais assez content de moi. Il y a beaucoup de gens qui ne se seraient pas donné autant de peine pour empocher trois mauvais garnements de se noyer.
Enfin je vis le petit steamer filer à toute vapeur et je ne songeai plus qu'à rejoindre Jim. Je crus que sa lanterne ne se montrerait jamais. Lorsque je l'aperçus, il me sembla qu'elle se trouvait à cent lieues de moi. Quand j'atteignis le radeau, le ciel commençait déjà à blanchir. Jim tombait de sommeil et moi aussi ; aussi ne tardâmes-nous pas à nous endormir sous les arbres, dans une île où nous avions abordé.
UNE LEÇON D HISTOIRE
Une fois debout, j'examinai ce que nous avions ramassé dans le canot. Il y avait des couvertures, des vêtements, une demi-douzaine de livres et une boîte de cigares — des cigares comme je n'en avais jamais fumé. Nous restâmes une bonne partie de la matinée couchés sur l'herbe et je racontai à Jim ce qui s'était passé à partir de mon entrée dans la cabine.
— Voilà ce qui s'appelle une aventure, lui dis-je, et je m'en suis bien tiré.
— Il n'y a pas de quoi se vanter, massa Huck, répliqua-t-il. Si toutes les aventures ressemblent à celle-là, j'espère que ce sera la dernière. Quand j'ai voulu descendre sur le radeau et que je ne l'ai plus trouvé, je n'aurais pas donné un cent de ma peau. Je me voyais perdu. Si personne ne venait à mon secours, je ne pouvais manquer d'être noyé. Si quelqu'un arrivait à temps pour nous sauver, on me ramènerait à terre pour me livrer au shérif et alors, pour sûr, miss Watson me vendrait au planteur. Autant valait être noyé. Ne me parlez pas de vos aventures, j'en ai assez.
Jim n'avait pas eu tort de s'effrayer. Noyé ou vendu, il n'y aurait guère eu d'autre alternative pour lui, si les choses avaient moins bien tourné.
Gomme il se montrait encore préoccupé, je pris un des livres et, pour le distraire, je lui lus une histoire où il était question de rois, de ducs, de comtes, de gens à qui on ne disait pas « Monsieur s>, mais « Votre Majesté », « Votre Grâce », c Monseigneur», qui portaient des habits de velours et avaient au côté une épée qu'ils tiraient à tout propos.
LES AVENTURES DE IlUCK FLNN.
Jim ouvrait de grands yeux et m'interrompait à chaque instant pour me demander des explications que je lui donnais de mon mieux.
— Je n'ai pas beaucoup entendu parler de rois, me dit-il, à moins de compter ceux qu'on voit sur les jeux de cartes. Combien gagne un roi
Je racontai ce qui s'était passé.
— Combien il gagne? Rien du tout. Il prend ce qu'il veut — mille dollars par mois et même davantage, si cela ne lui suffit pas.
— Bah ! il aurait de la peine à dépenser mille dollars par mois. Et qua-t-il à faire, massa Huck?
— En voilà une question 1 Est-ce que tu te figures qu'il est obligé de travailler?
— C'est un métier qui m'irait assez.
— Tu n'es pas dégoûté. Seulement, en temps de guerre, il faut qu'il
UNE LEÇON D'HISTOIRE. 89
monte à cheval et se batte comme les autres. Quelquefois, il se dispute avec son parlement et coupe la tête des gens qui ne lui obéissent pas.
— Ça ne m'étonne pas. Le roi Salomon — celui-là, j'en ai entendu parler — a fait bien pis.
— Mais non, mais non, Jim. Il n'y a jamais eu un roi plus sage ; miss Watson me l'a dit.
— Elle peut dire ce qui lui plaira. Vous ne connaissez donc pas l'histoire du bébé qu'il voulait couper en deux?
— Si, je la connais, et elle prouve justement combien Salomon était
— Allons donc ! C'est comme si un juge déchirait un billet de banque en deux, parce que deux individus le réclament. Voilà comment le roi Salomon a agi. Je vous demande un peu à quoi sert une moitié d'enfant? Je ne donnerais pas un liard d'un million d'enfants coupés en deux, ni vous non plus.
— Tu n'as rien compris à cette histoire, Jim.
— Qui? Moi? Je ne suis pas plus bête qu'un autre et je comprends qu'il n'y a pas l'ombre de bon sens dans l'affaire du roi Salomon. Personne ne demandait une moitié d'enfant. On voulait l'enfant tout entier, et un juge qui croit arranger la dispute en coupant l'enfant en deux n'en sait pas assez pour ouvrir son parapluie afin de se garer d'une averse.
— Je te répète que tu n'y as rien compris.
J'eus beau chercher à lui expliquer que Salomon n'avait pas la moindre intention de tuer l'enfant et qu'il tenait seulement à découvrir la vraie mère, je n'y pus réussir. Lorsque Jim se fourrait une idée dans la tête, impossible de l'en faire démordre.
— Et vous, Huck, voudriez-vous être roi? me demanda-t-il tout à coup.
— Non, ma foi. On me traiterait peut-être comme on a traité le roi Louis XVI. Je t'ai lu son histoire là-haut, dans la grotte de l'île Jackson.
— C'est vrai ; je me rappelle maintenant, et le métier me paraît moins bon. Et on a laissé mourir en prison le pauvre petit dauphin qui aurait dû être roi !
— 11 y a des gens qui croient qu'il s'est sauvé en Amérique.
— Tant mieux ; mais nous n'avons pas de rois chez nous ; que veuxtu qu'il fasse ici ?
— Je n'en sais rien. Il doit être assez vieux aujourd'hui ; mais il pourra toujours apprendre aux Américains à parler français.
-r- Est-ce que les Français ne parlent pas comme nous?
— Non, Jim, ni les Allemands non plus. Tu ne comprendrais pas un mot de ce qu'ils te diraient, pas un seul.
— Par exemple, voilà qui est fort.
— Oui, mais c'est comme ça. Moi, je connais un mot ou deux de leur baragouin, parce que miss Watson a voulu m'apprendre. Merci, c'est trop difficile ! Si un colporteur se campait devant toi et te disait : Sprechen sie Deutsch? que répondrais-tu?
— Je ne lui répondrais pas ; je lui flanquerais un coup de poing. Je croirais qu'il se moque de moi.
— Nigaud! Il te demanderait tout bonnement si tu parles allemand.
— Alors pourquoi ne le demande-t-il pas ?
— Mais il te le demande — c'est sa façon de le demander.
— C'est une bête de façon qui n'a pas le sens commun.
— Voyons, Jim, les chats parlent-ils comme nous?
— Non, les chats ne parlent pas comme nous.
— Et les vaches?
— Les vaches non plus.
— Est-ce qu'un chat parle comme une vache ou une vache comme un chat?
— Non.
— Et tu trouves tout simple que les vaches et les chats parlent d'une manière différente, pas vrai?
— Oui, pour sûr.
UNE LEÇON D'HISTOIRE
— Alors n'est-il pas tout simple que des hommes d'un autre pays parlent autrement que nous? Réponds à ça.
— Un chat est-il un homme, Huck?
— Non.
— 11 n'y a donc pas de raison pour qu'il parle comme nous. Une vache est-elle un homme? Une vache est-elle un chat?
On ne peut pas apprendre à un nègre à raisonner.
• — Non, non, et non! Elle n'est ni l'un ni l'autre.
— Eh bien, alors, elle ne doit parler ni comme l'un ni comme l'autre; mais un Français est-il un homme?
— Oui.
— Eh bien alors, pourquoi diantre ne parle-t-il pas comme un homme? Répondez à ça.
Je vis que ce serait perdre mon temps que de vouloir discuter avec Jim. On ne peut pas apprendre à un nègre à raisonner.
Xf
Jim pensait que trois ou quatre nuits de plus nous amèneraient au Caire, à l'embouciiure de l'Ohio. C'est là que nous avions hâte d'arriver afin de vendre le radeau et de prendre passage sur un vapeur pour remonter jusqu'aux États libres.
La seconde nuit, notre voyage fut interrompu par un brouillard qui n'était pas encore assez épais pour nous empêcher de distinguer la côte, mais au milieu duquel il serait peut-être bientôt dangereux de poursuivre notre route. Je filai donc à bord du canot avec une amarre que j'enroulai autour d'un arbre. Par malheur le courant était fort; le radeau fut entraîné avec tant de violence qu'il arracha l'arbre et le voilà parti, emportant Jim.
Je sautai dans la barque et je donnai un bon coup d'aviron. Elle ne bougea pas; j'avais oublié qu'elle était attachée à un autre arbre. Au lieu de perdre du temps en retournant à terre, je coupai la corde qui la retenait, je saisis les rames et me mis à la poursuite du radeau. Cela marcha fort bien tant que j'entrevis la rive; mais elle ne tarda pas à se perdre dans le brouillard.
— A quoi bon me fatiguer? me dis-je. Ne vaut-il pas mieux suivre le courant? De cette façon, je serais à peu près certain de prendre le même chemin que Jim.
Toutefois on ne reste pas volontiers les bras croisés dans un pareil moment. Je fis un porte-voix de mes mains, je lançai un cri d'appel et j'écoutai. Une sorte d'écho m'arriva de loin. Le courage me revint et j'empoignai de nouveau les avirons. On me répondit à diverses reprises, tantôt à droite, tantôt à gauche, sans que le bruit se rappro-
chat. Au fond, je n'étais sur que d'une seule chose, c'est que l'on criait en avant de moi.
J'aurais joliment voulu que Jim songeât à tambouriner sur une casserole, sans s'arrêter. Il ne s'en avisa pas, et les intervalles de silence me déroutaient. Au bout de quelque temps, j'entendis crier derrière moi. Pour le coup, ça se compliquait. Était-ce Jim ou le conducteur d'une autre embarcation qui me répondait? Je ne pouvais distinguer sa voix dans le brouillard, qui dénature tout, le son aussi bien que les objets.
Enfin le holà! hé ! résonna de nouveau devant moi, à ma droite. Une minute après, je passai comme une flèche le long d'une berge où se dressaient de grands arbres. Tout s'expliquait. Cette berge était celle d'une île, et Jim avait passé de l'autre côté. L'île avait peut-être cinq ou six milles de long et un demi-mille de large. Le radeau avait marché plus lentement que le canot, voilà tout.
Je n'étais plus aussi inquiet et je laissai la barque suivre le courant. Elle allait bon train — quatre ou cinq milles à l'heure au moins — mais vous ne vous en seriez jamais douté. Non ; on croit flotter sur l'eau sans avancer, et si l'on entrevoit quelque chose qui disparaît en un clin d'oeil, on ne se dit pas : «Faudrait enrayer; » on retient son haleine et on se dit : « Comme cette épave ou cet arbre file vite! » Si vous vous figurez que c'est gai de naviguer ainsi tout seul en plein brouillard, essayez un peu et vous ne serez pas tenté de recommencer.
Pendant une demi-heure encore, je poussai de temps à autre un cri d'appel. Enfin une voix me répondit à une grande distance et j'essayai de ramer du côté d'où elle semblait venir. Autant aurait valu courir après un feu follet, carie son changeait constamment de direction.
Bientôt je jugeai que je me trouvais dans un nid d'îlots. J'apercevais par moments la terre de chaque côté, et deux ou trois fois je dus me servir de ma gaffe. Je cessai de crier, parce qu'aucune réponse ne m'arrivait. Ce silence, du reste, me laissait espérer que le radeau n'avait pas suivi le même chemin que moi. 11 n'aurait pas manqué de s'accro-
LES AVENTURES DE HUCK FINX.
cher, et alors Jim se serait dépêché de me donner de ses nouvelles. S'il se taisait, c'est qu'il était déjà loin. Je courais plus de risques que lui ; un canot se défonce là où un radeau tient bon.
Enfin, il me sembla que la route restait libre. J'étais tellement fatigué que je m'allongeai au fond de la barque sans autre intention que de me reposer un peu. Je ne tardai pas à m'endormir. Lorsque je me réveillai, les étoiles brillaient et le courant entraînait le canot au
Je me mis à bâiller et à m'étirer les bras.
milieu d'une grande courbe du fleuve. D'abord je ne me rappelai plus où j'étais, et, quand la mémoire me revint, il me sembla que mes souvenirs dataient de la semaine passée.
A l'endroit où je me trouvais le Mississipi avait une largeur effrayante. Vus à la lueur des étoiles, les arbres qui le bordaient paraissaient former un mur impénétrable.
Droit devant moi, je distinguai sur l'eau un point noir vers lequel je me dirigeai à force de rames. C'était le radeau I
Jim, profondément endormi, se tenait assis, la tête sur les genoux,
la main droite sur l'aviron qui servait de gouvernail. La seconde rame avait été brisée en deux. L'embarcation était semée de feuilles mortes, de branches pourries et d'autres débris qui montraient qu'elle avait passé de mauvais quarts d'heure.
J'amarrai, je me couchai sur le radeau sous le nez de Jim; puis je me mis à bâiller et à m'étirer les bras de façon à donner un coup de coude dans les côtes du nègre.
— Ah çà, Jim, est-ce que j'ai dormi? Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé? lui demandai-je, dès qu'il eut ouvert les yeux.
— Bonté du ciel! s'écria-t-il. C'est bien vous? Vous voilà revenu, mon vieux Huck?
— Qu'est-ce qui te prend, Jim? Tu as donc bu?
— Bu? Ai-je eu l'occasion de boire?
— Alors pourquoi bats-tu la campagne ? Tu parles de mon retour comme si j'étais parti.
— Huck, Huck Finn, regardez-moi bien en face et répondez-moi. Est-ce que vous n'êtes pas parti?
— Mais non! mais non!
— Vous plaisantez, massa Huck. Ne vous ai-je pas vu monter dans le canot pour amarrer le radeau à un arbre?
— Moi!
— Et le radeau n'a-t-il pas filé tandis que vous restiez en arrière dans le brouillard?
— Quel brouillard?
— Eh! ce brouillard du diable qui a duré toute la nuit. N'avez-vous pas crié : « Ohé, Jim, ohé! », et ne vous ai-je pas répondu ? N'ai-je pas manqué de me noyer vingt fois au milieu de ces îles?
— Je n'y suis plus, Jim. Où vois-tu du brouillard? Où vois-tu des îles? Je suis resté ici à causer avec toi, tu as fini par t'endormir et j'en ai fait autant. Tu as rêvé. Nous causions encore il y a dix minutes.
— Je n'ai pas pu rêver tout ça en dix minutes.
— Mais si, puisque rien de tout ça n'est arrivé.
Jim se tut; il cherchait à se débrouiller.
— Allons, dit-il enfin, je suppose que j'ai rêvé, Huck ; mais, je veux être pendu si j'ai jamais fait un rêve aussi fatigant.
— Oui, il y a des rêves qui vous cassent bras et jambes.
Alors, sur ma demande, Jim me raconta tout au long ce qui lui était arrive et je ne m'étonnai pas qu'il se sentît fatigué. Ensuite il se mit martel en tête pour expliquer son rêve.
L'endroit où il avait cru me voir amarrer le radeau représentait un homme qui nous voulait du bien et le courant un ennemi qui nous donnerait peut-être du fil à retordre. Les cris d'appel étaient des avertissements qui nous arriveraient de loin en loin, et gare à nous si nous n'en tenions pas compte. Les îles et le brouillard annonçaient des ennuis que nous causeraient des gens querelleurs; mais si nous nous mêlions de nos propres affaires au lieu de leur répondre, nous gagnerions les États libres, où il n'y aurait plus rien à craindre.
— Ton rêve me semble assez bien expliqué, dis-je à Jim. Seulement, tu n'es pas allé jusqu'au bout. Que signifient ces branches cassées, celte rame brisée, ces feuilles mortes, et toutes ces ordures ?
Jim regarda les débris épars autour de nous — on les voyait très clairement à présent — puis il me regarda et contempla de nouveau le radeau. L'idée du rêve lui était si bien entrée dans la tête, qu'il avait de la peine à rétablir les faits. Dès qu'il y fut parvenu, il fixa les yeux sur moi et répliqua d'une voix qui ne ressemblait pas à sa voix ordinaire :
— Je vais vous le dire, massa Huck. Tout à l'heure, quand je me suis endormi de fatigue, j'avais le cœur gros, parce que je vous croyais pierdu. Je ne m'inquiétais plus de ce qui pourrait m'arriver, au radeau ou à moi. Lorsque je vous ai revu là, sans une égratignure, les larmes me sont montées aux yeux. J'étais si content que j'avais envie de me jeter à vos pieds et de les embrasser. Vous, vous n'avez pensé qu'à vous moquer du vieux Jim et à lui faire honte de sa bêtise avec vos men-
terios. Oui, il y a un las do saletés sur le radeau, et ces saletés, ce sont les gens qui font des avanies à leurs amis.
Là-dessus Jim me tourna le dos et se glissa dans le wigwam sans dire un mot de plus. Il en avait dit assez. Je me sentais si honteux
Je me décidai à m'humilior devant le nègre,
que j'aurais presque pu me jeter à ses pieds pour lui demander pardon.
Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure que je me décidai à m'humilier devant le nègre ; mais je le fis. Je ne le regrette pas et je n'en ai jamais rougi depuis. Je ne lui aurais certes pas joué ce tour-là si je m'étais douté qu'il prendrait la chose à cœur.
REMORDS
Après avoir dormi pendant presque toute là journée, nous nous remîmes en route vers la tombée de la nuit. Notre départ fut retardé par le passage d'un radeau qui n'en finissait pas et qui mit autant de temps qu'une procession à défiler. Quatre rameurs se tenaient à chaque bout et il devait porter au moins trente hommes. Les tentes d'abri ne manquaient pas. Au milieu, un feu de camp; aux deux extrémités, un long mât à banderoles destiné à accrocher les lanternes. Ah! on était fier de faire partie de l'équipe d'un pareil radeau.
Nous descendîmes au gré du courant une grande courbe du fleuve, qui était très large en cet endroit, avec des rives boisées où aucune lumière n'annonçait la présence d'un habitant. Jim se mit à parler du Caire et il me demanda si je reconnaîtrais l'endroit, une fois que nous y serions.
— Pour ça, non, répliquai-je, surtout la nuit. Il n'y a pas beaucoup de maisons au Caire, et si elles ne sont pas éclairées, nous ne devinerons même pas que nous passons devant une ville.
Jim dit que puisque deux fleuves se rejoignent là, nous saurions bien que nous n'étions plus loin des États libres.
— Oui, mais nous filerons peut-être dans l'Ohio sans nous douter que nous sommes sortis du Mississipi.
— Que faire alors, Huck?
— J'irai à terre dans le canot dès qu'une lumière se montrera ; je raconterai que mon patron conduit un radeau au Caire et qu'il craint d'avoir dépassé la ville.
— L'idée me paraît bonne, répondit Jim. Il n'y a plus qu'à bourrer
REMORDS. 99
nos pipes et à veiller. Soyez tranquille, Huck, j'aurai l'œil ouvert.
En effet, il le tint si bien ouvert qu'il se levait à chaque minute en criant :
— Voilà le Caire ! Je serai bientôt libre !
Pas du tout. C'étaient des feux follets ou des vers luisants. Alors il se rasseyait et se remettait à veiller, ce qui ne l'empêchait pas de bavarder. L'idée d'être si près de la liberté lui donnait la fièvre. Je ne me sentais pas non plus à mon aise, parce que je'commençais à m'imaginer qu'il était déjà libre. Et à qui pouvait-on s'en prendre? A moi seul. Je n'y avais pas encore songé et cela me troublait. Mon père se serait dépêché d'arrêter un esclave fugitif, môme sans l'espoir d'une récompense ; il aurait rougi de tendre la main à un noir. Je n'avais pas conseillé à Jim de s'évader; mais sachant à quoi m'en tenir, n'aurais-je pas dû donner l'éveil? Un nègre qui s'enfuit est un voleur, et je l'aidais et dépouiller cette pauvre miss Watson, qui ne me voulait que du bien.
Voilà ce que me disait ma conscience, et plus je l'écoutais, plus je me trouvais méprisable. C'est pour le coup que j'avais des fourmis dans les jambes! Chaque fois que Jim gambadait autour de moi en s'écriant : « Voilà le Caire », j'aurais voulu être loin.
Il parlait tout haut tandis que je m'adressais tout bas des reproches. Bientôt il se mit à marcher à côté de moi en me racontant ce qu'il comptait faire une fois qu'il serait dans les États libres. 11 travaillerait ferme et ne dépenserait pas un cent afin d'amasser de quoi racheter sa femme, qui se trouvait sur une ferme près de Saint-Pétersbourg. Ensuite, ils travailleraient ensemble pour affranchir leurs deux enfants, et si le maître refusait de les vendre, on demanderait à quelque abolitionniste de les enlever en cachette.
Sans le voisinage du Caire, Jim n'aurait jamais osé parler ainsi, A peine se croyait-il libre, qu'il brûlait de mettre les autres en liberté. Il me déclarait sans se gêner qu'il voulait voler ses enfants — ses enfants qui appartenaient à un homme dont je n' avais pas à me
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plaindre, que je ne connaissais même pas. On a pendu des nègres pour moins et des gueux d'abolitionnistes aussi.
J'avais meilleure opinion de lui; mais c'était ma faute, en somme. Ma conscience se remit à me picoter si fort que je finis par lui dire : « Bon ! tape sur moi. 11 n'est pas encore trop tard. Dès que je verrai
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D"où vions-tii? me demanda l'un d'eux.
une lumière, j'irai à terre et je raconterai tout. » Aussitôt mes remords s'envolèrent et je me sentis léger comme une plume.
— Nous sommes sauvés, Huck! s'écria tout à coup Jim. Voilà le Caire, j'en mettrais la main au feu. Sautez dans le canot.
— Soit, puisque tu le veux, répliquai-je ; mais tu te trompes peutèlrj. Il ne faut pas crier avant d'être sorti du bois.
Il courut au canot, défit l'amarre, ôta son habit pour l'étendre sur un banc afin que je fusse mieux assis et me passa les rames.
REMORDS. iOI
— Ah! dit-il, au moment où je m'éloignais, je pourrai bientôt crier tout à mon aise, et je crierai que je suis un homme libre. C'est à vous que je le devrai, massa Huck. Sans vous, je serais encore esclave. Jim ne l'oubliera pas, Huck. Vous êtes le seul ami que Jim ait jamais eu.
Je partais avec l'intention de calmer mes remords en le dénonçant. Il avait bien besoin de me remercier. Ma résolution parut s'évanouir; je m'éloignai lentement et je me demandai si je ne ferais pas mieux de revenir en arrière. Au même instant, je vis arriver un esquif monté par deux hommes armés de fusils. Ils me hélèrent et je dus m'arrôter.
— D'où viens-tu? me demanda l'un d'eux. Qu'as-tu laissé là-bas?
— Un bout de radeau, répliquai-je.
— C'est toi qui le conduis?
— Oui, monsieur.
— Il y a du monde à bord?
— Un seul homme, monsieur.
— Bien sûr? Cinq nègres se sont enfuis ce soir, à peu de dislance d'ici. Ton homme est-il un blanc ou un noir?
Je ne répondis pas tout de suite. Les paroles s'arrêtaient dans mon gosier.
— C'est un blanc, répliquai-je enfin.
— Pourquoi as-tu hésité? Nous allons voir.
— Oui, venez, je vous en prie. C'est mon père qui est là, trop malade pour ramer, et vous m'aiderez peut-être à remorquer le radeau.
— Diable I je suis pressé, mon garçon. N'importe, nous ne te laisserons pas en plan. Reprends ton aviron, nous te suivons.
Je me dépêchai d'obéir et ils ramèrent de leur côté. Tout en pagayant, je leur dis :
— Mon père vous sera joliment obligé, je vous en réponds. Personne n'a voulu ra'aider et je ne suis pas assez fort pour remorquer le radeau.
102 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Alors, tu as eu affaire à de fiers pleutres... Dis donc, mon garçon, qu'est-ce qu'il a, ton père?
— Oh! pas grand' chose. Il n'y a pas de quoi s'effrayer comme on le fait.
Nous n'étions plus très loin du radeau; ils cessèrent d'avancer.
— Tu mens, s'écria celui qui m'avait parlé le premier. Dis-nous la vérité, tu n'y perdras rien.
— Eh bien, je vous la dirai. Il a la... Bah! ça ne s'attrape que quand on a peur... D'ailleurs, je vous jetterai l'amarre et vous n'aurez pas besoin d'approcher trop près.
— Nage à culer, John ! Et toi, passe au large, et tâche de te tenir sous le vent. Ton père a la petite vérole, et tu le sais fort bien. Pourquoi ne l'avoir pas dit tout de suite?
— On m'a planté là lorsque je l'ai dit, répliquai-je en pleurnichant.
— Parbleu, on n'a pas envie d'attraper la petite vérole ! Il faudrait trouver un médecin. Descends le fleuve pendant une vingtaine de milles et tu arriveras à une ville. Il fera grand jour alors et tu la verras à ta gauche. Ne t'avise pas de laisser deviner quelle maladie tu apportes. Je te plains ; mais que veux-tu que nous y fassions? Maintenant, file. Tu es pauvre, sans doute? Tiens, je vais mettre une pièce d'or de vingt dollars sur cette planche — arrête-la au passage.
— Attends une minute, Parker, dit l'autre, voilà une autre pièce de vingt dollars. Adieu, mon garçon, et bonne chance.
Ils s'éloignèrent à la hâte, tandis que je me dirigeais sans me presser vers le radeau, étonné de me sentir aussi tranquille que si j'avais livré le nègre et rempli mon devoir d'homme blanc. Lorsque j'entrai dans le wigwam, je le trouvai vide. Jim ne se montrait nulle part.
— Jim ! Jim !
— Me voici, Huck, dit une voix qui venait je ne savais trop d'où. Sont-ils hors de vue? Ne parlez pas si haut.
Il était dans l'eau, à l'arrière du radeau.
— Ne crains rien, répondis-je ; ils sont déjà loin.
REMORDS. i03
Alors Jim remonta, se secoua et me dit :
— J'ai tout entendu ; la peur m'a pris et je me suis glissé dans l'eau. S'ils étaient venus à bord, j'aurais gagné la côte à la nage pour attendre leur départ. Mais comme vous les avez roulés ! Vous avez encore une fois sauvé le vieux Jim, et il s'en souviendra, Huck! Et ils vous ont donné de l'argent par-dessus le marché.
— Oui, vingt dollars pour chacun de nous.
— Avec cela nous pourrons prendre passage sur un vapeur et il nous restera de quoi vivre jusqu'à ce que nous soyons dans les États libres. Je voudrais déjà y être.
Lorsque le jour se montra, nous gagnâmes la côte. Jim eut soin de bien cacher notre embarcation, puis il travailla à tout empaqueter, de façon à être prêt à quitter le radeau.
La nuit suivante, vers dix heures, à un endroit où le fleuve faisait un coude, nous aperçûmes un assez grand nombre de lumières qui annonçaient une ville. Je partis dans le canot pour aller aux informations. Bientôt je vis un bateau monté par un pêcheur qui posait ses filets.
— Maître, est-ce là le Caire? lui demandai-je poliment.
— Le Caire? Non.
— Quelle ville est-ce donc?
— Puisque tu tiens à en savoir davantage, je te conseille de ne pas m'empêcher de jeter mes lignes ou gare à toi ! Va te renseigner-là bas, tu y trouveras assez de bavards.
Ce n'était pas le Caire, cela me suffisait. Je regagnai donc le radeau. Jim, ainsi que je le prévoyais, fut terriblement désappointé.
— Ne te désole pas, lui dis-je. Encore une étape et nous y serons. Deux ou trois heures plus tard, nous passâmes devant une petite
ville entourée de collines et je me disposai à aller à terre. Jim me retint. J'avais oublié qu'autour du Caire le pays est très plat. Bientôt l'approche du jour, jointe à la fatigue, nous engagea à faire une nouvelle halte, et nous nous arrêtâmes au bord d'un îlot, près de la rive
i;)i LKS AVENTURES DE IIUGK FINN.
gauche du fleuve. Je commençais à soupçonner quelque chose et Jim aussi se montrait inquiet.
— Nous avons peut-être dépassé le Caire et débouché dans l'Ohio au milieu du brouillard de l'autre soir, lui dis-je.
Quand le jour vint, la couleur de l'eau, claire sur les bords du fleuve et boueuse au milieu, me montra que mes craintes étaient fondées. Nous étions entrés dans l'Ohio, laissant derrière nous le Mississipi.
Nous tînmes conseil. 11 ne fallait pas songer à débarquer ni à remonter le courant avec le radeau. Notre seule alternative était d'attendre le lever du soleil et de rebrousser chemin dans le canot. Nous nous reposâmes pendant toute la journée, car nous avions une rude besogne en perspective. Lorsque nous retournâmes au radeau vers la tombée de la nuit, le canot avait disparu.
— Allons, dis-je à Jim, il ne s'agit pas de se décourager. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de descendre le courant, puisqu'il n'y a plus moyen de le remonter. Le canot doit être loin; mais l'occasion d'en acheter un autre se présentera, et alors nous rattraperons le temps perdu.
Ceux qui s'imaginent encore, après ce que je viens de raconter, que l'on peut manier impunément une peau de serpent, se rangeront à l'avis de Jim, s'ils ont la patience de lire ce chapitre jusqu'au bout.
Les propriétaires de chantiers et les conducteurs de radeaux refusent rarement de céder un de leurs canots, si on en offre un bon prix. Par malheur, il n'y avait ni chantiers ni radeaux le long des rives. Au bout de trois heures environ, le ciel s'obscurcit peu à peu et une buée grise cacha presque les étoiles. C'était une brume plutôt qu'un brouillard; néanmoins on ne voyait pas très loin devant soi. Tout à coup, bouf, boiif ! brotim, broiim ! Un steamer remontait le fleuve. 11 choisissait bien son moment !
Nous allumâmes notre lanterne, persuadés que les gens du bord la verraient, puisqu'une lueur rougeâlre nous annonçait leur approche. Nous entendions bien le vapeur ; mais nous ne le vîmes distincte-
REMORDS
lOo
ment que lorsqu'il fut à peu de distance. Il marchait droit sur nous. D'abord cela ne m'elfraya pas trop. Les pilotes s'amusent souvent à frôler u ne barque sans la faire chavirer. Parfois la roue enlève une rame ; alors ils se mettent à rire et se croient fort habiles. Je me figurai que celui-là voulait seulement essayer de nous raser de près, car il devait savoir que nous ne pouvions rien pour l'éviter. Pas du tout. Il n'avait
Quatre chiens se mirent à tourner autour de moi.
sans doute pas vu notre lanterne. Soudain, il arriva sur nous ; on aurait dit un gros nuage noir entouré d'une rangée de vers luisants. Un craquement, un tintement de cloche pour renverser la vapeur, un brouhaha de cris, de jurons, un sifflement à vous casser les oreilles ; puis, tandis que Jim sautait à l'eau d'un côté et moi de l'autre, le steamer passa- par-dessus le radeau.
Je plongeai avec la meilleure envie du monde de toucher le fond. Les roues du steamer devaient mesurer trente pieds, et je tenais à leur laisser assez de place. J'ai toujours pu rester une minute sous l'eau. Cette fois, je crois que j'y restai une minute et demie ; ensuite, je
100 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
remontai en toute hâte, car il me semblait que j'allais éclater, je sortis de l'eau jusqu'aux aisselles et soufflai comme après une longue course.
Naturellement, le steamer s'était remis en marche dix secondes après avoir renversé la vapeur. En général, on ne s'aventure pas sur un train de bois à moins d'être bon nageur, et s'il fallait s'arrêter à chaque accident de ce genre, cela n'en finirait pas. Le steamer était donc déjà hors de vue, bien que je l'entendisse encore.
J'appelai Jim une douzaine de fois, aucune réponse ne m'arriva. Je saisis une planche qui m'avait touché au moment où je remontais sur l'eau et je la poussai devant moi. Je changeai bientôt de direction pour suivre le courant qui portait vers la rive gauche. C'était un de ces courants obliques comme on en rencontre dans les grands fleuves. Grâce à la planche, je pus gagner la côte et je grimpai le long de la berge. Il faisait un peu plus clair ; mais la fatigue m'avait engourdi les jambes et je n'avançai que lentement sur un sol raboteux. Enfin, après avoir cheminé pendant un quart de mille environ, j'aperçus une grande maison, un log house tel qu'en construisent encore les fermiers de l'Arkansas.
Au même instant, trois ou quatre chiens se mirent à tourner autour de moi en aboyant, et je me gardai bien de faire un pas de plus.
XIÏI
UNE FERME DANS l'ARKANSAS.
Au bout d'une minute, qui me parut longue, on cria parla fenêtre, et les chiens cessèrent d'aboyer.
— Qui est là? demanda une voix.
— C'est moi, Huck Finn, répondis-je.
— Connaissez-vous les Shepherdson ?
— Non, monsieur.
— Pourquoi rôdez-vous par ici à cette heure?
— Je ne rôde pas ; ce sont vos chiens qui m'ont arrêté. Je ne suis qu'un gamin. Un steamer a coulé mon radeau et je viens de gagner la côte à la nage.
— Si vous dites la vérité, vous n'avez rien à craindre... Réveillez Thomas et Robert, vous autres.
J'entendis qu'on remuait dans la maison, puis je vis briller à une croisée ouverte une lumière qui ne tarda pas à disparaître.
— A quoi songez-vous, Brigitte? reprit la voix qui m'avait interpellé. Posez la lampe par terre. Si nous avions affaire à un Shepherdson, vous lui auriez donné beau jeu... Vous êtes seul, Huck Finn?
— Oui, monsieur.
— Allons, il ne sera pas dit que la crainte d'un guet-apens m'ait fait refuser l'hospitalité à un enfant. Si quelqu'un vous accompagne, il aura tort de se montrer, car nous voilà prêts à recevoir une douzaine de Shepherdson. On va vous ouvrir, vous pousserez vous-même la porte juste assez pour passer et sans trop vous presser.
Je ne me pressai pas trop. Je n'aurais pas pu, quand même j'en aurais eu envie. C'était à peine si j'osais poser un pied devant l'autre.
108 LES AVENTURES DE IIUCK FLNN.
Sans les chiens, je me serais sauvé. Ils demeuraient aussi silencieux que leurs maîtres ; mais ils me serraient de près. Je posai la main sur la porte et je la poussai tout doucement.
— C'est assez, cria une voix. Avancez la tête et ne bougez plus, jusqu'à nouvel ordre.
J'avançai la tête, et à ma mine, on dut me prendre pour un fier poltron. Dame, à ma place, vous ne vous seriez pas^enti plus rassuré. Je ne pouvais pas reculer — les chiens m'auraient sauté à la gorge — et j'avais en face de moi trois grands gaillards qui me tenaient en joue. Le plus âgé avait une soixantaine d'années ; les deux autres ne dépassaient guère la trentaine. C'étaient de beaux hommes, solidement bâtis, et malgré les fusils qu'ils braquaient sur moi, je ne leur trouvai pas l'air méchant. Us n'étaient pas seuls; il y avait là une vieille dame qui paraissait bonne comme du bon pain, et, derrière elle, deux jeunes femmes que je ne voyais pas très bien.
— Là, tu peux entrer, me dit le vieux.
Dès que je fus entré, il referma la porte, l'assujettit à l'aide d'une barre de fer, tira les verrous et remit son fusil à un de ses fils. Ensuite, ils m'emmenèrent dans un salon très bien meublé et ils se réunirent dans un coin où il était impossible de les voir du dehors. On promena une chandelle autour de moi et chacun convint que je ne ressemblais en rien à un Shepherdson.
— Tu vois bien, Saiil, que ce garçon n'a pas menti ; ses vêtements sont trempés, et il a peut-être faim, dit la vieille dame. Brigitte, ajouta-t-elle en s'adressant à une négresse qui venait de se montrer, préparez-lui vite de quoi manger, et que l'on appelle Georges pour qu'il... Bon, le voilà qui arrive à propos... Georges, emmène ce petit étranger et aide-le à changer d'habits, les tiens lui iront.
Georges semblait avoir mon âge — treize ou quatorze ans — bien qu'il fût un peu plus grand que moi. Il ne portait d'autre vêtement qu'une chemise et ses cheveux étaient tout ébouriffés. 11 paraissait encore à moitié endormi, car il bâillait à se décrocher la mâchoire et il