UNE FERME DANS L'ARKANSAS
se frottait les yeux d'une main, tandis que de l'autre il traînait derrière lui un fusil.
— Il y a donc des Shepherdson qui rôdent autour de la maison ? demanda-t-il.
— Non, c'est une fausse alerte.
— Tant pis, j'en aurais peut-être abattu un.
On se mit à rire et l'un des grands frères dit au nouveau venu : -— Tu serais arrivé trop tard, Georges ; ils auraient eu le temps de nous scalper tous.
— A qui la faute? On ne meprévient jamais assez tôt; ce n'est pas bien.
— Ne te désole pas, répliqua le père ; les Shepherdson savent déjà qu'il faut compter avec loi et les occasions ne le manqueront pas. En attendant, obéis à ta mère.
Georges me conduisit dans sa chambre, au premier étage. Là, il m'eut bientôt trouvé une chemise, un pantalon et une jaquette. Pendant que je m'habillais, il me demanda comment je m'appelais ; mais, au lieu de me laisser le temps de répondre, il se mit à faire l'éloge d'un geai bleu qu'il avait attrapé la veille dans les bois ; puis, il me dit tout à coup :
— Où se trouvait Moïse quand il éteignit la chandelle?
— Je connais l'histoire de Moïse; mais on ne m'a jamais parlé de ça.
— Cherche un peu.
— Quelle chandelle ?
— N'importe laquelle... Tu ne devines pas ?
— Non.
— Eh bien, il se trouvait dans l'obscurité.
— Si tu avais ri plus tôt, j'aurais deviné.
— Tu crois ?... J'espère que tu vas demeurer avec nous... J'ai un fusil et des lignes à pêche. Je te les prêterai... Tu dois avoir eu peur de te noyer? Moi, je nage comme un poisson, mais je n'aimerais pas tomber à l'eau la nuit... Tiens, passe cette jaquette ; on dirait qu'elle a été faite pour toi... Allons, te voilà prêt, descendons.
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
Tout en parlant, il s'était habillé de son côté, et je ne demandai pas mieux que de le suivre, car j'avais faim. Il me ramena dans le salon où je trouvai mon couvert mis en face d'un tas de bonnes choses. Je ne regrettais plus d'avoir été arrêté par les chiens.
Pendant que je soupais, Georges et les autres, excepté la vieille
Je trouvai mon couvent mis.
dame et les deux demoiselles, fumaient dans des pipes en bois. Les questions pleuvaient dru comme grêle. Ils m'interrogeaient tous à la fois, ce qui me permit de répondre à tort et à travers. On ne dut pas comprendre grand'chose à mon histoire, si ce n'est que je venais de loin, que ma mx^re était morte, que mon père avait disparu, et que j'avais failli me noyer. Bref, la vieille dame dit que je n'avais pas besoin de