UNE FERME DANS L'ARKANSAS
chercher un autre toit tant que je me conduirais bien, et on alla se coucher.
Georges, dont j'avais partagé le lit, me réveilla plus tôt que je n'aurais voulu. Il tenait à me montrer sa maison. C'était une très belle maison. Il n'y en avait pas de plus belle à Saint-Pétersbourg, ou du moins de plus grande ni de mieux meublée.
Sur la cheminée du salon on voyait une pendule que Georges n'aurait pas donnée pour tout l'argent du monde. Il me raconta que depuis qu'un horloger ambulant l'avait nettoyée et réglée, elle se mettait souvent à sonner cinquante fois de suite sans être fatiguée.
A droite et à gauche de la pendule s'étalaient deux grands perroquets qui ne ressemblaient pas à des oiseaux ordinaires. Je crois qu'ils étaient en craie peinte. A côté d'un des perroquets il y avait un chat, et à côté de l'autre un chien en faïence ; quand on pressait la main dessus, ils miaulaient — le chien surtout. Seulement, ils n'ouvraient pas la bouche — ils miaulaient en dessous.
Sur la table du salon, recouverte d'une belle toile cirée, il y avait une superbe corbeille en faïence remplies de pommes, d'oranges, de pèches et de raisins plus rouges et plus verts que de vrais fruits. Aussi n'étaient-ils pas vrais, et on s'en apercevait tout de suite, parce que les couleurs s'étaient écaillées par endroits.
Les gravures accrochées aux murs ne me semblèrent pas très neuves, bien qu'on les eût mises sous verre pour les empêcher de jaunir. C'étaient, pour la plupart, des Washington, des La Fayette et des batailles, comme on en voit partout. Mais il y avait trois autres images que Georges admirait beaucoup plus et qu'il appelait des pasteis. Une de ses sœurs, morte depuis longtemps, les avait dessinés elle-même quand elle n'avait pas encore quinze ans. Pour ma part, je me passerais bien de pastels, car ça manque de gaieté.
L'un d'eux représentait une femme en grand deuil qui se penchait sous un saule pleureur, à deux pas d'une pierre tombale, les bras ballants, un mouchoir bordé de noir dans une main et un joli sac à
ouvrage dans l'autre. De grosses larmes lui roulaient le long- des joues et au bas on lisait : je ne te vkrrai plus, hélas !
Le second pastel représentait une dame qui contemplait un serin mort, et le troisième, une autre dame — c'était peut-être la même, Je n'en suis pas sûr — qui levait en l'air une lettre cachetée de noir. C'étaient de très belles images ; seulement, cela me rendait triste de les regarder, surtout lorsque je songeais à ce pauvre Jim.
Si je possédais le talent d'Emmeline Grangerford, je ne me contenterais pas de ne dessiner que des pastels, où il y a toujours une femme qui pleure. Que voulez-vous ? c'était son genre et elle y réussissait trop bien pour en sortir. Elle travaillait à ce qu'on appelait son grand ouvrage lorsqu'elle tomba malade. Elle ne demandait qu'à vivre assez longtemps pour l'achever ; mais cette consolation lui fut refusée.
Figurez-vous une dame emmitouflée dans un long peignoir blanc, debout sur le garde-fou d'un pont, prête à sauter dans l'eau, avec les cheveux qui lui tombent sur les épaules. Par exemple, je ne sais pas pourquoi celle-là versait des larmes, car elle regardait une pleine lune qui ressemblait à une orange. Elle avait deux bras croisés sur la poitrine, deux bras étendus droit devant elle et deux bras levés au ciel. Ça lui donnait un peu l'air d'une araignée ; mais Georges m'expliqua que l'idée d'Emmeline était de laisser la paire de bras qui produirait le meilleur effet, et d'effacer les autres. Par malheur, le choix était si difficile qu'elle mourut avant d'avoir pris une résolution. Son dernier ouvrage resta donc accroché, tel quel, au chevet de son Ut, et à l'anniversaire de sa naissance on l'entourait de fleurs.
UNE VENDETTA AMÉRICAINE
Le colonel Grangerford, le père de Georges, servait dans la milice et se tenait aussi raide que s'il marchait à la tête de son régiment. Grand et sec, il avait un teint basané, des lèvres et des narines très minces. Sous ses épais sourcils et son front bombé, ses yeux semblaient étinceler comme au fond d'une caverne. Ses cheveux, encore noirs, lui descendaient tout droit sur les épaules. Il se rasait tous les malins, ne laissant pas l'ombre d'une barbiche. Son costume — je ne l'ai jamais vu en uniforme — faisait mal aux yeux, tant il était blanc, et il le changeait chaque jour. Il élevait rarement la voix ; mais, des fois, quand il vous regardait d'un certain air, on aurait voulu être loin. Si, par hasard, quelque chose allait de travers, il fronçait les sourcils et tout <^g^~= rentrait dans l'ordre pour longtemps. J<^^
\. Le c
Le matin, lorsque M. et M"" Grangerford descendaient au salon, chacun se levait et personne ne reprenait son siège avant qu'ils fussent assis. Alors, Robert allait à un buffet où se trouvaient les carafes, préparait un verre de biiter et le présentait à son père. Le colonel tenait son verre à la main jusqu'à ce que les deux jeunes gens eussent rempli le leur ; alors ceux-ci saluaient en disant : « Monsieur, madame, nos respects. » Les vieillards
Le colonel Grangerford.
m LES AVENTURES DE IIUGK FINX.
répondaient par un léger signe de tète et un « merci », puis on buvait. Robert et Thomas, les deux aînés, étaient de beaux garçons, aussi grands que leur porc, plus larges d'épaules et beaucoup moins raidcs. Velus, comme le colonel, d'un costume de toile blanche et coiffés d'un panama, ils passaient leur temps à dompter les chevaux, à chasser et à surveiller les travailleurs, qui leur obéissaient au doigt et à l'œil.
Miss Charlotte et miss Sophie.
Miss Charlotte, la moins jeune des deux filles, avait vingl-cinq ans. Très grande, très belle, très fière, elle se montrait aussi très bonne, pourvu qu'on ne la contrariât pas. Mais elle avait de qui tenir, et quand elle se fâchait, son regard rappelait celui du colonel.
Miss Sophie n'avait que vingt ans. Malgré sa taille moins imposante, elle était très belle aussi ; seulement elle n'avait pas l'air de s'en douter.
En comptant Georges, c'était tout ce qui restait de la famille. Elle avait été plus nombreuse ; mais trois des fils étaient morts, et j'ai déjà parlé d'Emmeline.
UNE VENDETTA AMERICAINE
ns
M. Grangerford possédait au moins une centaine d'esclaves. Nous avions tous un domestique à notre service. Mon négrillon et celui de Georges se donnaient du bon temps. Nous n'avions pas souvent besoin d'eux et ils s'aidaient à ne rien faire.
Nous enteudimes derrière nous un bruit de galop.
Le colonel et ses fils sortaient rarement le soir et ils ne s'aventuraient guère dehors sans être armés, même en plein jour. Ils avaient des parents qui venaient les voir de temps à autre, de dix à quinze milles à la ronde, et ceux-là avaient aussi un fusil sur l'épaule. Je devais bientôt apprendre pourquoi.
Il y avait dans nos environs plusieurs propriétaires du nom de She-
pherdson, aussi fiers que les Grangerford, et les deux familles étaient à couteaux tirés.
Un jour que Georges et moi revenions d'une plantation, nous entendîmes derrière nous un bruit de galop. Nous traversions une route et mon compagnon me cria :
— Vite, regagne le bois.
11 fila devant moi sans me laisser le temps de l'interroger, et je me dépêchai de le suivre.
Une fois à l'abri sous les arbres, il écarta les branches et nous regardâmes du côté d'où venait le bruit. Bientôt un cavalier de fort bonne mine se montra sur la route. Il n'avait pas l'air de s'occuper de son cheval, qui pourtant ne paraissait pas commode, et il tenait son fusil en travers du pommeau de sa selle. Je l'avais déjà vu. C'était le jeune Harry Shepherdson. Le fusil de Georges partit à un pas de moi et une balle enleva le chapeau de Harry. Ce dernier saisit sa carabine et se dirigea sans hésiter vers l'endroit où nous étions cachés.
Nous ne l'attendîmes pas. Nous partîmes au pas de course. Le bois n'était pas trop épais, de sorte que je regardais par-dessus mon épaule afin d'éviter la balle. Deux fois je vis Harry viser Georges ; mais il ne tira pas et remonta la route par laquelle il était venu. Nous ne reprîmes haleine qu'en arrivant à la maison. Georges était tout essoufflé quand il raconta l'aventure à son père. Le vieux gentleman ne témoigna aucune surprise, aucun mécontentement ; au contraire, son visage s'éclaira pendant une seconde ou deux, puis il dit très doucement :
— Je n'aime pas que l'on s'embusque derrière une haie pour tirer. Pourquoi n'es-tu pas resté sur la route, mon garçon ?
— Les Shepherdson ne le font pas, père, répliqua Georges ; ils nous prennent toujours en traîtres et je me suis montré avant de tirer.
Miss Charlotte redressa la tête comme une reine tandis que Georges racontait l'histoire ; ses narines se dilataient et ses yeux lançaient des éclairs. Miss Sophie devint très pille jusqu'à ce qu'elle eût appris que personne n'avait été blessé.
UNE VliNDETTA AMERICAINE. H7
Dès que je me trouvai seul avec Georges, je lui demandai :
— Est-ce que tu voulais le tuer?
— Parbleu !
— Qu'est-ce qu'il t'a fait?
— Lui? Il ne m'a jamais rien fait.
— Alors pourquoi as-tu tiré sur lui ?
— Parce que c'est un Shepherdson.
— Drôle de raison !
— Très bonne, au contraire. Les Shepherdson ont tué trois de mes frères ; ils nous tueraient tous, s'ils le pouvaient, et on leur rend la pareille. Où donc as-tu été élevé? Tu ne sais pas ce que c'est qu'une guerre de faction ?
— Non, et je ne serais pas fâché de le savoir.
— Eh bien, répliqua Georges, ces guerres-là commencent toujours de la môme manière. Un homme a une dispute avec un voisin et il le tue. Alors un oncle ou un frère du voisin le venge, puis les parents des deux morts se mettent de la partie. On s'arrête quand une des familles a disparu ; mais cela demande du temps.
— Et ton affaire à toi dure depuis longtemps ?
— Je crois bien. Depuis plus de vingt ans.
— A quel propos s'est-on disputé ?
— Il y a eu procès, je crois, et celui qui l'a gagné a reçu une balle.
— Et qui a tiré le premier? Un Grangerford ou un Shepherdson?
— Gomment veux-tu que je le sache ? je n'étais pas né.
— Et a-t-on tué beaucoup de monde ?
— Oui, il y a eu assez d'enterrements et assez de chances d'enterrements. Mon père, Thomas et Robert ont été blessés plusieurs fois — ils ne s'en portent pas plus mal. Gette année, les Shepherdson ont eu un mort et nous en avons eu un. Il y a trois mois, mon cousin Bud, qui avait quatorze ans à peine, traversait à cheval la forêt, de l'autre côté du fleuve. Il n'était pas armé — une fière bêtise de sa part. Arrivé dans un sentier, il entend derrière lui le pas d'un cheval et voit le
H« LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
vieux Baldy Shepherdson lancé au galop, son fusil à la main, ses cheveux blancs flottant au vent. Au lieu de mettre pied à terre pour se réfugier dans le bois, Bud crut qu'il pourrait lutter de vitesse. La course dura pendant cinq milles et plus ; mais le vieux gagnait peu à peu du terrain. Enfin, Bud, dont la bête s'essoufflait, vit que ce n'était pas la peine de s'entêter. 11 s'arrêta donc et fit volte-face — il ne voulait pas recevoir une balle dans le dos, tu comprends. Alors le vieux s'avança et le tua raide. Mais il n'eut guère le temps de se vanter de son exploit, car, huit jours plus tard, un des nôtres lui a mis du plomb dans la tête.
— A mon avis, ce vieux n'était qu'un lâche.
— Tu te trompes joliment ! Il n'y a pas de lâches parmi les Shepherdson — non, pas un seul, pas plus qu'il n'y en a chez les Grangerford. Un jour, ce vieux-là a tenu bon contre trois Grangerford pendant je ne sais combien de temps, et il a eu le dessus. Son cheval et lui rentrèrent clopin-clopant, la peau considérablement trouée ; mais il fallut porter tous les Grangerford chez eux. L'un était mort, l'autre mourut dans la nuit et le troisième boite encore. Non, ce n'était pas un lâche !
Le lendemain — c'était un dimanche — je partis avec la famille pour l'église, qui se trouvait à six milles environ de la maison. Les hommes emportèrent leurs fusils, qu'ils posèrent à côté d'eux en gagnant leur banc. Les Shepherdson en firent autant. Le sermon me parut long, peut-être parce qu'il était trop savant pour moi. Le colonel déclara pourtant que c'était un très beau sermon, et au retour on ne parla guère d'autre chose.
Le dimanche, on ne chasse pas et il n'y a pas de travailleurs à surveiller. Une heure après le dîner, on bâillait à qui mieux mieux dans le salon. Ceux qui ne s'étaient pas assoupis à force de bâiller finirent par disparaître un à un. Je m'esquivai à mon tour et me mis à la recherche de Georges. Je le trouvai endormi sur l'herbe en compagnie de son chien, qui savait probablement aussi que c'était dimanche. Alors je me décidai à rentrer pour dormir de mon côté en attendant
UNE VENDETTA AMERICAINE
Ilî)
rhoarc du souper. En haut do l'escalier, je rencontrai miss Sophie qui se tenait sur le seuil de sa chambre où elle me fit entrer.
— Huck, me dit-elle, j'ai un petit service à te demander. Je viens de recevoir un billet de mon oncle, lequel, tu le sais, est pasteur du village que nous voyons là-bas, de l'autre côté de la rivière. Mon oncle me demande de venir causer avec lui, en secret, d'affaires importantes. Il s'agit, me dit sa lettre, de mon bonheur futur et d'une réconciliation possible de notre famille avec celle de nos ennemis, réconciliation que je souhaite depuis longtemps très fort.
— Comment puis-je vous être utile, miss? demandai-je.
— En m'accompagnant jusqu'au bord de la rivière, en m'aidant à la traverser.
— N'est-ce que cola? Vous êtes si bonne, miss Sophie, que ~~ je ferais beaucoup plus, si je le
pouvais, pour vous obliger. ^^''^^^ J"' "" ''^''^'«'^ ^ ^^ demander.
— Tu feras plus que tu n'imagines, Huck, en me secondant, et voici pourquoi. C'est près du village dont mon oncle est pasteur qu'habitent les Shepherdson. Or, si l'un des miens me voit me diriger de ce côté, ou il voudra s'opposer à mon départ, ou il insistera pour m'accompagner, ce qui pourrait amener d'afPreux malheurs.
— Mais que dirons-nous, si l'un d'eux nous rencontre ? s'il nous voit nous embarquer?
— Ils font tous leur sieste, Huck, et ce contretemps est peu à craindre.
Nous voilà en route, feignant de nous promener. Nous descendons jusqu'à l'endroit où la rivière décrit une courbe sans avoir rencontré
âme qui vive. Miss Sophie saute dans un canot, je saisis les rames et le bateau file si vite que bientôt nous approchons de la rive qu'il s'agit d'atteindre.
— Je ne vois personne, me dit miss Sophie ; nous pouvons aborder, et j'en suis heureuse.
— Redoutez-vous donc quelque chose ? lui demandai-je.
— Pour moi, rien, mon brave garçon ; mais j'étais un peu inquiète pour toi. Tu es presque de la famille maintenant, et si un Shepherdson t'apercevait, peut-être serait-il tenté de te saluer d'une des balles de sa carabine.
Je secoue la tête ; il me semble entendre siffler à mes oreilles la balle dont parle miss Sophie.
— Mais vous? lui dis-je en cessant de ramer.
— Moi? Je n'ai rien à craindre. Si implacable que soit la haine qui sépare les deux familles, les femmes sont respectées.
Je me remets à ramer, avec plus de lenteur néanmoins, et j'examine avec soin le point où je compte aborder et qui me paraît désert. Tout à coup, je vois, près d'un buisson, un homme armé d'un fusil et je le désigne à miss Sophie. Elle part d'un petit éclat de rire.
— L'homme qui te fait peur, dit-elle, est un paisible pêcheur, et son fusil une simple ligne au bout de laquelle frétille un poisson.
Miss Sophie a raison. Je reconnais, une fois de plus, que la frayeur dénature facilement les objets. Nous abordons, et miss Sophie saute sur le rivage.
— Dois-je vous attendre, miss ?
— Non, Huck, ne t'inquiète plus de moi ; mon oncle me ramènera. Tu peux retourner à la maison.
Je me hâte de gagner le large, car un cavalier vient de paraître dans la plaine, et j'aborde avec soulagement la rive d'où je suis parti. Mon canot est à peine amarré, que je suis accosté par mon négrillon.
— Ah ! me dit-il d'un air mystérieux, il y a longtemps que je vous cherche, massa.
UNE VENDETTA AMERICAINE
■ — Que me veux-tu ?
Mon interlocuteur regarde autour de lui avec méfiance, puis reprend à mi-voix :
— Massa, si vous voulez venir du côté du marais, je vous montrerai une belle gerbe de souliers de Notre-Dame.
— Laisse-moi tranquille, répliquai-je ; les souliers de Notre-Dame ne sont pas assez rares pour qu'on s'amuse à courir après.
— Tout de même, il y en a un que vous ne serez pas fâché de voir. Je me rappelai que, la veille, il
avait déjà proposé de m'emmener du côté du marais ; son air mystérieux m'intriguait.
— Eh bien, montre-moi le chemin, lui dis-je.
Je le suivis à travers bois pendant un demi-mille, puis il s'engagea dans un marais où l'on enfonçait jusqu'aux chevilles. De temps à autre il se retournait pour cligner do l'œil. Evidemment, cela signifiait :
la route n'est pas bonne, mais ce que vous verrez vaut la peine d'être vu. Enfin, nous arrivâmes en face d'une petite butte où le terrain desséché était couvert d'arbres, de buissons et de vignes.
— Voilà l'endroit, massa. Vous n'avez plus besoin de moi.
Sur ce, il me tourna le dos. Je m'avançai dans le fourré, et, au fond d'un bosquet, j'aperçus un homme endormi. C'était mon vieux Jim.
Je le réveillai, comptant que ce serait une fière surprise pour lui de me revoir. Je me trompais joliment. Il pleura presque de joie, mais ne parut pas surpris. Il me raconta que le soir où le vapeur nous avait coulés, il s'était mis à nager derrière moi. Il entendait très bien mes
MoQtre-moi le chemin, lui dis-jo.
422 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
cris d'appel ; seulement il n'osait pas me répondre, parce qu'il ne voulait pas être repêché et ramené à Saint-Pétersbourg.
— J'étais un peu meurtri, continua-t-il, de sorte que je suis resté en arrière. Je pensais qu'une fois à terre, je n'aurais pas de peine à vous rattraper ; mais quand les chiens ont commencé à aboyer, je n'ai plus eu envie de me presser. Lorsqu'ils ont cessé, j'ai deviné qu'on vous avait ouvert la porte et j'ai filé pour attendre le jour dans les bois. Le lendemain, de grand matin, des nègres qui allaient aux champs m'ont conduit dans cet endroit, où les chiens perdraient ma piste ; tous les soirs ils m'ont apporté des vivres et donné de vos nouvelles. Jack venait même quelquefois en plein jour.
— Pourquoi ne m'as-tu pas fait prévenir plus tôt?
— Gela n'aurait servi à rien,' massa Huck. Nous ne pouvions pas songer à repartir. Aujourd'hui, c'est différent. Chaque fois que l'occasion se présentait, j'ai acheté des provisions, des couvertures, tout ce qui nous manquait, et j'ai passé des nuits à raffîstoler le radeau...
— Quel radeau, Jim ?
— Notre vieux radeau, parbleu !
— Quoi, il n'a pas été mis en miettes?
— Non, il a été pas mal endommagé, mais il n'y a pas eu grand mal, en somme. Si la nuit avait été moins noire, nous aurions vu le radeau remonter sur l'eau. Ça n'en vaut que mieux peut-être, car le voilà remis à neuf et bien ravitaillé.
— Où donc l'as-tu repêché, Jim ?
— Gomment voulez-vous que je le repêche ? J'étais obligé de me tenir caché. Les nègres l'ont trouvé accroché près d'ici, à l'endroit où le fleuve fait un coude, et ils l'ont amarré dans une crique. Votre Jack m'a raconté qu'ils se chamaillaient pour savoir à qui il appartenait. Alors j'ai mis le holà en disant que le radeau n'était à aucun d'eux, mais à vous, et qu'on leur tannerait le cuir s'ils osaient vendre la propriété d'un blanc. J'ai donné dix cents à chacun et tout le monde a été satisfait. Jack n'a rien voulu accepter.
UN1<: VENDETTA AMEIUGAIXE. U3
— Oh ! Jack est un malin. Il ne m'a jamais dit que tu étais ici et m'a emmené sous prétexte de me montrer des souliers de Notre-Dame. Si l'on découvre quelque chose, il pourra jurer qu'il ne nous a pas vus ensemble.
Je quittai Jim et je retournai vers la maison où régnait un silence inusité. Je me mis à rôder à l'aventure, avec l'espoir de rencontrer Georges. Près de l'écurie, j'aperçus Jack.
— On dirait que la maison est vide ? lui criai-je.
Il leva les bras vers le ciel et me regarda d'un air effrayé.
— Quoi, massa, vous ne savez pas ce qui est arrivé?
— Qu'est-il arrivé ? parle ! '
— Les Shepherdson sont en campagne. Ils se sont emparés de miss Sophie. On croit qu'ils l'ont tuée et tout le monde est à cheval pour la venger. Nous allons entendre le bruit de la bataille, massa Huck, et elle sera terrible.
Les paroles de Jack me serrent le cœur, les oreilles me tintent, j'ai des larmes plein les yeux. Hélas, miss Sophie, si bonne — morte, noyée ! Et c'est moi qui, pour lui obéir, l'ai livrée à ses bourreaux ! Une détonation retentit. Je m'élance vers la rivière. Pour le coup, moi aussi, je voudrais frapper un Shepherdson. Je rencontre Georges. Il est écarlate et semble hors de lui.
— Gomment, tu n'as pas de fusil ! me dit-il. Tu ignores donc ce qui se passe? Les Shepherdson ont emmené Sophie.
— Qui dit cela? m'écriai-je.
— Un pêcheur qui est aussitôt venu prévenir mon père.
Ah! ce pêcheur, j'avais raison de me méfier de lui. Il appartenait à cette race de gens qui racontent de travers tout ce qu'ils voient. Je crois bon d'instruire Georges de la vérité ; mais il m'écoute avec impatience, car il voit un de ses frères prêt à échanger une balle avec un Shepherdson. Il m'écoute jusqu'au bout cependant et m'entraîne vers son père. Je raconte de nouveau que c'est moi qui, sur sa demande, ai conduit miss Sophie de l'autre côté de la rivière, qu'elle se rendait
iU
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
volontairement chez son oncle, lequel l'avait appelée. Gomme pour confirmer mon assertion, on voit paraître au loin le pasteur. A sa droite marche miss Sophie — ce qui fait pousser des cris de joie aux Grangerford — et à sa gauche se tient Harry Shepherdson, ce qui les fait rugir. Que va-t-il se passer? Je suis tenté d'aller rejoindre Jim et de m'enfuir sur l'heure avec lui.
Le pasteur s'embarque à bord d'un canot avec les deux jeunes gens dont il est escorté, et les voilà sur le rivage. Le pasteur s'avance,
tandis que le jeune Harry lève les bras pour montrer qu'il n'est pas armé. Les deux frères causent longtemps ensemble avec animation. Le pasteur fait alors un signe et miss Sophie s'approche avec son compagnon, dont le colonel serre la main. Je n'y comprends rien ; mais bientôt tout s'explique. Grangerford et Shepherdson se dirigent vers la maison, conduits par le vieux pasteur, radieux de son œuvre de paix. Oui, la paix était faite et j'y avais un peu contribué, sans m'en douter. Miss Sophie et Harry Shepherdson s'aimaient depuis longtemps. Le digne pasteur, qu'ils avaient pris pour confident, venait de mettre fin à la vendetta en unissant les deux jeunes gens \
On gagnait l'habitation et je demeurais immobile à la place où je me trouvais.
— Ne viens-tu pas? me demanda Georges au passage.
— Oui, répondis-je, je te suis.
Au lieu de le suivre, je restai à réfléchir. Je songeais à partir; cependant j'aurais voulu, sans révéler mon dessein, prendre au moins congé
Jim me serra dau? ses bras.
i. Ces mariages à la minute sont assez fréquents aux États-Unis, où le consentement des parents n'est pas nécessaire. {Note du traducteur.)
UNE VENDETTA AMERICAINE. 125
de ceux qui m'avaient si cordialement accueilli. Mais parler de la présence de Jim, me poser en abolitionniste, je ne pouvais pas y songer. Il fallait, profitant du désordre causé par la réconciliation, me mettre au plus vite en route. Je me dirigeai donc en droite ligne vers le marais. Jim n'était pas dans son gîte. Je me dépêchai de gagner la crique où le radeau se trouvait amarré la veille. Il n'était plus là. Je me mis à appeler le nègre. Une voix me répondit.
Je courus le long de la berge, je sautai à bord et Jim me serra dans ses bras. Il était enchanté de quitter son marais et déclara que nulle part on ne respire aussi librement qu'à bord d'un radeau. Le fait est qu'on n'y étouffe pas comme dans les maisons et on s'y sentirait plus à l'aise qu'ailleurs sans la crainte d'être coulé par un vapeur.
Deux OU trois jours, deux ou trois nuits s'écoulèrent. La vieille histoire recommençait. La nuit, nous descendions le fleuve qui, dans ces parages, atteignait parfois une largeur d'un mille et demi. Dès l'aube, le radeau, amarré dans une anse, disparaissait sous des branches de cotonnier. Après avoir posé nos lignes, nous nagions pour nous dégourdir, puis nous nous allongions sur le sable afin d'attendre la venue du jour. Sans le coassement des grenouilles, on aurait cru le monde endormi. La première chose que l'on apercevait, en regardant de l'autre côté du fleuve, était une ligne sombre qui annonçait la lisière d'un bois dont les arbres demeuraient encore invisibles. Peu à peu l'horizon s'éclairait ; au loin la surface de l'eau prenait une teinte grise, on voyait des points noirs — sans doute des bateaux marchands — et de longues raies noires qui ne pouvaient être que des radeaux. Parfois on entendait le clapotement d'une rame ou un bruit de voix confus. Au milieu d'un silence aussi profond, les sons nous arrivaient de très loin. Par degrés la brume disparaissait comme en s'enroulant sur elle-même et on distinguait vaguement sur la rive opposée un village ou un chantier.
Enfin il fait jour, tout sourit au soleil, et les oiseaux s'en donnent à cœur joie. Il est encore de trop bonne heure pour qu'un peu de fumée attire l'attention. Nous relevons nos lignes et Jim prépare un bon "déjeuner.
Le repas terminé, nous regardions couler l'eau. Comme ce spectacle manquait de nouveauté, nos yeux se fermaient bientôt, mais ils ne tardaient guère à se rouvrir et nous apercevions un vapeur qui s'éloignait en toussant. Puis il n'y avait rien à voir, rien à entendre. Au bout
d'une heure peut-être un radeau se montrait. Une hache brillait en
l'air et s'abattait, car ils sont presque toujours en train de fendre du bois sur les radeaux. Aucun bruit. La hache se levait de nouveau, et quand elle était au-dessus de la tête du bûcheron, nous entendions un tchewik ! Il avait fallu tout ce temps pour que le son du premier coup parvînt jusqu'à nous.
Un matin, par un épais brouillard, chaque radeau qui passait nous donnait un véritable charivari ; on battait la grosse caisse sur des casseroles pour prévenir les steamers. Une embarcation arriva si près de nous que nous entendions rire des gens que nous ne voyions pas.
J'aperçus deux hommes qui couraient de mon côté. Dès que la nuit venait, nous passions au large et, arrivés au milieu
128 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
du fleuve, nous laissions le radeau suivre le courant. Nos pipes allumées, les jambes dans l'eau, nous causions. Nous restions à peu près nus, quand les moustiques ne nous tourmentaient pas. Les habits que la famille de Georges, m'avait fait faire étaient encore trop neufs pour ne pas me gêner et rien ne m'empêchait de me mettre à mon aise.
A minuit, tout le monde était couché le long de la côte ; les faibles lueurs qui trahissaient la présence d'une cabane s'éteignaient. Ces lueurs nous servaient d'horloge; dès qu'elles reparaissaient, elles nous annonçaient qu'il ferait bientôt jour et qu'il fallait chercher un endroit pour cacher le radeau.
Un matin, vers l'aube, je partis à bord d'un canot que nous avions arrêté au passage et je remontai, en pagayant, une crique boisée où j'espérais récolter du fruit. Après m'être avancé d'un mille environ, j'arrivai en face d'une sorte de sentier de vaches, et j'aperçus deux hommes qui couraient de mon côté. Lorsque je voyais quelqu'un jouer des jambes, je m'imaginais toujours que l'on courait après moi ou après Jim. Ma première idée fut donc de déguerpir au plus vite; mais avant que j'eusse dégagé mon aviron, empêtré dans les roseaux, ils étaient déjà à portée de voix. Ils me crièrent que des gens à cheval les poursuivaient avec une meute de chiens et ils me suppliaient de leur sauver la vie. Arrivés au bout du sentier, ils voulurent sauter dans le canot.
— Pas de ça, s'il vous plaît, dis-je en donnant un coup de rame. Rien ne presse — les chiens et les chevaux m'ont l'air d'être encore loin. Filez à travers les buissons et quand je serai sûr qu'on est à vos trousses, je vous laisserai monter de façon à ne pas risquer de chavirer. En marchant dans l'eau, vous dépisterez la meute.
Ils ne se le firent pas dire deux fois, et me voilà en route de mon côté. Ils n'avaient pas menti. Une dizaine de minutes plus tard j'entendis aboyer au loin ; un quart d'heure après, les fugitifs respiraient à l'aise dans un bois de cotonniers où Jim avait établi sa cuisine.
Le plus âgé des deux ne devait guère avoir moins de soixante et dix ans. Il était chauve ; en revanche, il avait une barbe blanche qui
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lui donnait un air respectable. Un chapeau mou, une chemise de laine bleue, un pantalon de toile dont le bas disparaissait dans la tige de ses bottes et des bretelles en tricot composaient son costume — non, pas des bretelles, car il lui en manquait une. Il portait sur le bras un habit de drap noir un peu râpé, mais dont les boutons de cuivre semblaient tout neufs. De même que son compagnon, il tenait à la main un vieux sac de voyage bien rembourré. Ledit compagnon avait trente ans environ et n'était pas beaucoup mieux mis.
Ils s'assirent pour déjeuner avec nous, comme si c'eût été une affaire entendue, et se mirent à causer. J'appris bien vite qu'ils ne se connaissaient pas.
— Pourquoi vous êtes-vous sauvé, vous ? demanda la tête chauve à l'autre.
— J'ai inventé une poudre qui enlève le tartre des dents et j'en ai vendu pas mal là-bas. Seulement ma poudre enlève aussi l'émail au bout d'un certain temps, et je suis resté dans la ville un jour de trop. C'est pour cela que je m'en allais sans avertir mes clients lorsque je vous ai rencontré. Vous m'avez dit que l'on croyait avoir à se plaindre de vous et vous m'avez prié de vous aider à filer. Gomme je me trouvais dans le même cas, j'ai offert de vous tenir compagnie. Voilà mon histoire — à votre tour.
— Moi, j'avais entrepris là-bas une petite campagne contre l'ivrognerie. Cela marchait très bien. Pendant huit jours, j'ai été la coqueluche de toutes les femmes de la ville, jeunes ou vieilles, car je tombais à bras raccourci sur ces gredins qui empoisonnent les gens avec leurs boissons frelatées. Chaque conférence me rapportait jusqu'à cinq ou six dollars. Mais le bruit s'est répandu que je ne prêchais pas d'exemple et que je buvais en cachette autre chose que de l'eau. Un bon nègre m'a averti ce matin que les mécontents organisaient une chasse à mon intention, qu'ils rassemblaient leurs chiens et qu'ils me donneraient une demi-heure d'avance. Je n'ai pas attendu l'heure du déjeuner — je n'avais pas faim.
— Vous m'avez l'air d'un vieux malin, dit le jeune homme. Il me semble que nous pourrions nous atteler à la môme voiture.
— Je ne demande pas mieux. Quelle est votre spécialité, sans indiscrétion ?
— Typographe, par état; phrénologue, artiste dramatique, dentiste, magnétiseur, conférencier, maître de danse ou de géographie, débitant de médecines plus ou moins brevetées, selon l'occasion. 11 n'y a pas de sot métier, pourvu qu'il n'exige pas trop de travail. Et vous ?
— J'ai fait un peu de tout cela dans mon temps. La bonne aventure et le magnétisme étaient mon fort, quand je trouvais un compère habile. Aujourd'hui, je m'en tiens aux conférences sur l'abus des liqueurs fortes. Si les ivrognes — on en rencontre partout — ne se dérangent guère pour venir m'entendre, leurs femmes accourent et d'assez grosses recettes récompensent mes faibles efforts.
11 y eut un moment de silence ; enfin, le jeune poussa un profond soupir et s'écria :
— Hélas! hélas !
— Qu'est-ce qui vous prend ? demanda le vieux.
— Ah ! lorsque je songe que je suis réduit à voyager sur un radeau, en compagnie de gens dont...
Il s'arrêta pour tirer un mouchoir de sa poche et s'essuya le coin de l'œil.
— Dites donc, riposta la tête chauve d'un ton revêche, notre société en vaut bien une autre !
— Certes, et je ne vous adresse aucun reproche. Loin de là. Ce n'est pas vous qui m'avez tout enlevé : nom, honneurs, fortune, famille. Par bonheur, il est une chose que le monde ne peut m'enlever : la tombe où mon pauvre cœur brisé goûtera enfin le repos éternel !
Et il porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.
— Le diable emporte votre pauvre cœur brisé ! s'écria le vieux monsieur. Pourquoi nous le jetez-vous à la tête ? Nous n'y sommes pour rien.
— Je le sais. Encore une fois, je ne vous adresse aucun reproche. Je ne maudis que ceux qui m'ont fait tomber de si haut.
— Tomber de si haut? De quel étage ôtes-vous tombé ?
— Ah! vous ne me croiriez pas... Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en larmes... Que vous importe, d'ailleurs, le secret de ma naissance?... Cependant, je vous le confierai, ce secret, et vous joindrez vos larmes aux miennes... Vous avez devant vous un duc dont on a méconnu les droits.
Les yeux de Jim s'écnrquillèrent et les miens aussi. Nous savions, pour l'avoir entendu dire à Tom Sawyer, qu'il y a en Angleterre des ducs qui se regardent comme de si grands personnages qu'ils ne donneraient pas une poignée de main au président de notre république. Le vieux parut un peu surpris ; mais il se contenta de répondre :
— Ah bah?
— Oui. Mon grand-père, fils aîné du duc de Bridgewater, s'est enfui en Amérique à la fin du siècle dernier afin de respirer l'air pur de la liberté. Il s'y est marié et il y est mort, laissant un fils. La même année, son propre père mourut. Le second fils du duc s'empara du titre et des propriétés. Le véritable héritier réclama en vain ses droits. Je suis le descendant légitime de cet héritier. Je suis le vrai duc de Bridgewater, réduit à errer sans escorte sur la terre étrangère, pauvre, méprisé, alors que chacun devrait s'incliner devant lui. Triste, triste, ô triste !
— Voyons, massa, dit Jim, ça ne sert à rien de se désoler. Le duc comprit à notre mine que nous le plaignions.
— Braves cœurs, reprit-il, vous voudriez me consoler? Eh bien, vous n'avez qu'à me traiter avec les égards dus à mon rang. 11 faut me saluer en m'adressant la parole et m'appeler « Votre Grâce » ou « Votre Seigneurie ». Vous pouvez même m'appeler Bridgewater tout court, car ce nom est à lui seul un titre de noblesse. Quant aux repas, je ne demande pas à faire table à part; seulement, je vous rappellerai qu'un duc...
132 LES AVENTURES DE HUCK FINX.
Soyez tranquille, répondis-je. Jim a servi chez des gens civilisés
et il vous soignera.
En effet, durant le dîner, le nègre se tint derrière Bridgewater, auquel il passa les meilleurs morceaux. On voyait que ces attentions faisaient grand plaisir au duc ; mais le vieux, tout en s'empiffrant, sembla fort contrarié. Il n'ouvrit guère la bouche que pour manger. Je crus d'abord qu'il était fâché de n'avoir que de l'eau à boire. Son appétit satisfait, il alla se promener à l'écart. Au bout d'une demi-heure, il revint vers nous et dit :
— Bridgewater, vous n'êtes pas le seul qui ayez à vous plaindre de l'injustice des hommes.
. —Non?
— Non. D'autres sont tombés de plus haut.
— De plus haut ? Hélas ! ça me paraît difficile.
— D'autres pourraient attendrir le monde en révélant le secret de leur naissance ...
Et le vieux se mit à pleurer à son tour.
— Hein ? Qu'entendez-vous par là ?
— Mon cher duc, continua le vieux en sanglotant, je puis me fier à vous ?
— A la vie, à la mort ! répliqua le duc en serrant la main qu'on lui tendait. Le secret de votre naissance — parlez !
— Eh bien, Bridgewater, je suis feu le Dauphin ! Pour le coup, Jim ouvrit de grands yeux.
— Feu qui ? demanda le duc.
— Mes amis, ce n'est que trop vrai. Vous contemplez l'infortuné Dauphin Louis XVH, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
— Vous ? à votre âge ? Feu Gharlemagne, je ne dis pas.
— Le chagrin a tout fait, Bridgewater. Le chagrin a blanchi cette barbe avant l'heure et causé cette calvitie précoce. Vous avez dû beaucoup souffrir ; mais que sont vos souffranoes à côté des miennes ? Si vous connaissiez l'histoire du malheureux Dauphin...
— Je la connais, dis-je, et Jim aussi — du moins, Je lui ai lu un livre où on parle de vous et qui fait un joli éloge de votre geôlier Simon.
— Simon ? répéta le vieux d'un air étonné... Oui, je lui dois beaucoup à mon brave geôlier.
— Gomment ! Ce gueux de savetier qui vous donnait des coups d'étrivières et vous appelait Capet?
Eh bien, je suis feu le Dauphin !
— Oh ! on s'est trompé sur son compte, comme on s'est trompé en croyant à ma mort. Devant le monde, il feignait de me maltraiter ; mais dès que nous étions seuls il se jetait à mes genoux, et... C'est grâce à lui que j'ai pu gagner l'Amérique... Pauvre Simon, on a refusé de reconnaître ton maître et on te calomnie ... Bridgewater, convenez que le roi de France a aussi le droit de dire :, « Coulez, coulez, mes pleurs ! »
De grosses larmes mouillaient ses joues. Aussi ce bon Jim le plaignait-il encore plus qu'il n'avait plaint le duc. Pour ma part, je me re-
iU LES AVENTURES DE HUGK FINN.
prochais d'avoir traité de gueux le fidèle Simon, et en même temps j'étais fier de voyager avec un Dauphin. Nous essayâmes donc de le consoler, comme nous avions cherché à consoler l'autre.
— Merci, dit-il. Le duc a raison, vous êtes de braves cœurs. Vous voudriezme voir oublier mes chagrins ? Eh bien, apppelez-moi « Votre Majesté » ou « Votre Altesse », et servez-moi toujours le premier. Je ne vous demande pas de vous tenir tête découverte devant moi, parce que ce serait vous exposer à attraper un coup de soleil ; seulement sachez qu'on ne s'assoit pas en présence du roi sans qu'il vous y ait invité... C'est là un privilège qui n'appartient qu'aux princes et aux ducs, ajouta-t-il en se tournant vers Bridgewater qui semblait sur le point de se rebiffer.
Après avoir ainsi établi ses droits, sa majesté retrouva sa bonne humeur, bien que Jim s'obslinût à l'appeler massa ; mais le duc devint fort grincheux. Cependant le roi lui parla très amicalement ; il déclara qu'il se souvenait que son père estimait beaucoup les Bridgewater et les invitait à dîner deux ou trois fois par semaine. Le duc, toutefois, conservait son air grognon. Enfin, un matin, j'entendis le roi qui lui disait :
— Voyons, Bridgewater, il est probable que nous serons obligés de passer quelque temps sur ce radeau. A quoi bon vous faire de la bile ? Ce n'est pas ma faute si je ne suis pas né duc et ce n'est pas la vôtre si vous n'êtes pas né roi. Il faut prendre les choses comme elles viennent, en attendant mieux. Voilà ma devise. Nous aurions pu tomber plus mal. Les vivres ne manquent pas et nous n'avons qu'à nous croiser les bras. Nous ne gagnerions rien à nous quereller. Allons, votre main, duc, et soyons amis.
A ma grande joie, le duc y consentit ; je dis à ma grande joie, parce que des fois ils se regardaient d'un air si méchant que Jim avait peur de les voir se jeter l'un sur l'autre. .^
Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour deviner que ces deux fourbes se gaussaient de nous, qu'ils n'étaient pas plus duc ou dauphin
que Jim. Mais je gardai mon opinion pour moi; Jim se serait fâché et nous n'aurions peut-être pas élé les plus forts. Si je n'ai pas appris grand'chose de mon père, j'ai tout de môme appris de lui que le meilleur moyen de se tirer d'affaire avec des gens de cette espèce, c'est d'avoir l'air de les croire jusqu'à ce que l'on trouve l'occasion de leur brûler la politesse.
Bridgewater se mit bientôt à m'adresser une foule de questions. Pourquoi ne voyagions-nous que la nuit? Jim était-il un esclave fugitif?
— Allons donc! lui dis-je. Un nègre ne serait pas assez bête pour se sauver du côté du sud.
— C'est vrai, répliqua-t-il, et vous ne seriez pas assez bête pour l'aider... à moins qu'il n'y ait une récompense à toucher. Alors pourquoi vous cacher ?
'f'— Ah! voilà! Mes parents sont morts de la fièvre dans le Missouri, où ils avaient des dettes. Tout payé, il m'est resté 16 dollars et notre Jim, que je ne voulais pas vendre. On me cotiseilla d'aller chez mon oncle, qui a une ferme au-dessous de la Nouvelle-Orléans. Une distance de 1 400 milles avec 16 dollars en poche ! Gela ne nous aurait pas menés loin à bord d'un steamer. Par bonheur la chance s'en est mêlée. Dans la dernière crue, j'ai mis le grappin sur ce radeau. Seulement nous rencontrions des gens qui refusaient de croire que Jim est à moi. Il y a plus de danger peut-être à voyager la nuit; mais au moins on ne nous tracasse pas.
— Je comprends, dit le duc. Une centaine ou deux de dollars à empocher, cela tente toujours. Laissez-moi faire. Je trouverai un moyen qui nous permettra de naviguer sans craindre les curieux. Pour le moment, inutile de se creuser la cervelle. Il serait malsain de nous montrer aujourd'hui dans le voisinage de cette ville.
L'après-midi était déjà avancé lorsque les feuilles commencèrent à frissonner et des éclairs de chaleur partirent de tous les côtés. On
UN PIRATE GONVEllTI.
n'avait pas de peine à deviner que le temps ne tarderait pas à se gâter. Le duc et le roi allèrent inspecter le wigwam pour voir à quoi nos lits ressemblaient. Le mien se composait d'un matelas acheté à mon intention par Jim, qui se contentait d'un tas de paille. On ne dort jamais très bien sur la paille — elle vous pique et vous réveille, avec son froufrou de feuilles mortes, quand on se retourne. Le duc
Un tas de paille n'est pas un lit convenable pour moi.
déclara qu'il prendrait le matelas. Le roi n'entendait pas de cette oreille-là.
— Il me semble, dit-il d'un ton grincheux, que la différence des rangs aurait dû vous suggérer que le choix m'appartient. Un tas de paille n'est pas un lit convenable pour moi. Votre Grâce voudra bien me laisser le matelas.
Je craignis un instant une nouvelle dispute ; aussi fus-je enchanté lorsque le duc répondit sans se fâcher :
— Hélas! les deux lits se valent. Pourvu que je sois à l'abri, je n'en demande pas davantage.
138 LES AVENTUllES DE IIUGK FINN.
Nous attendîmes, pour partir, le coucher du soleil. Le roi et le duc s'étaient glissés dans le wigwam, après m'avoir recommandé de n'allumer notre lanterne que quand le radeau se trouverait assez loin de la ville.
Ce ne fut que vers dix heures que l'orage éclata. Non, je n'ai jamais entendu le vent hurler de la sorte ; à chaque minute partait un éclair qui embrasait tout le ciel et montrait les crêtes blanches des vagues à un demi-mille de distance. A travers la pluie on voyait la côte comme à travers un nuage de poussière. Les arbres semblaient se tordre sous l'effort de la rafale ; puis venait un h-wack — broîim, broum, boum... oum, qui s'éloignait en grondant, suivi d'un autre éclair et d'un autre coup de tonnerre. Lors même que le wigwam eût été vide, je n'aurais pas songé à me coucher. On ne voit pas tous les jours un orage comme celui-là.
Plus d'une fois les vagaes faillirent m'enlever. Peu m'importait. Je ne serais guère remonté à bord plus mouillé que je ne l'étais déjà.
Peu à peu l'orage se calma. Jim pouvait se passer de moi maintenant, et je me dirigeai vers le wigwam ; mais pour y entrer il aurait fallu marcher sur les jambes du roi ou sur celles du duc. Je m'allongeai donc en plein air. Il ne pleuvait presque plus et je me moquais de la pluie, parce qu'elle n'était pas froide. Jim finit par me réveiller ; je pris sa place et il ne larda pas à ronfler.
■ Au point du jour, je le réveillai à son tour et, selon notre coutume, nous remisâmes le radeau dans une bonne cachette.
Nos voyageurs avaient-ils bien dormi? Je n'en sais rien. En tout cas, ils ne nous remercièrent seulement pas d'avoir veillé pour eux.
Après déjeuner, le roi lira de sa poche un paquet de cartes et proposa au duc une partie de seven-itp, à 5 ce?its la partie, pour passer le temps. Ils en eurent bientôt assez.
-;— Bah ! dit le duc en riant, nous jouerions jusqu'à demain sans nous faire de mal — nous sommes de même force, et au besoin cela
nous servira peut-être. En attendant, arrangeons un plan de campagne. J'ai plus d'une corde à mon arc.
Là-dessus il fouilla dans son sac de voyage, où il prit plusieurs liasses de prospectus imprimés qu'il lut à haute voix. Un de ces imprimés disait : « Le célèbre phrénologue, le docteur Armand de Montalban, de Paris, donnera demain une conférence sur l'art de reconnaître le caractère des gens à la conformation de leur crâne. Il fournira à ceux qui lui en feront la demande un diplôme signé où seront énumérés leurs défauts et leurs qualités. Prix d'entrée, 10 cents. Prix du diplôme, 25 cents. »
Un second prospectus annonçait l'nrrivée de l'incomparable tragédien Garrick jeune, des théâtres royaux de Londres et de Paris. Dans d'autres il changeait de nom et promettait des choses merveilleuses. Il se van lait, par exemple, de posséder la fameuse baguette magique à l'aide de laquelle on découvre les sources d'eau ou les trésors cachés.
~ Tout cela m'a souvent réussi, dit-il en serrant ses papiers. Il ne s'agit que de sonder lu terrain. J'avoue cependant que j'ai un faible pour le théâtre. Êtes-vous jamais monté sur les planches, Royauté?
— Non, jamais.
— Eh bien, d'ici à peu, vous chausserez le cothurne, grandeur déchue. A la première occasion, nous louerons une salle où nous représenterons le combat de Richard III et la scène du balcon dans Roméo et Juliette. Que pensez-vous de mon idée?
— Pour tout ce qui promet de rapporter quelques dollars, je suis votre homme, Bricigewater. Croyez-vous pouvoir m'apprendre à jouer la comédie ?
— Avez-vous une bonne mémoire ?
— Oui.
— Bon, je me charge du reste. Commençons tout de suite, cela nous aidera à tuer le temps.
Alors il raconta l'histoire de Roméo et Juliette. Il termina en disant
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LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
qu'il avait l'habitude de remplir le rôle de Roméo et que le roi remplirait celui de Juliette.
— Mais Juliette est une jeune fille, répliqua le roi.
— Ne vous inquiétez pas. Grâce au costume, on ne verra pas votre tête chauve. D'ailleurs la scène sera faiblement éclairée. Juliette est perchée sur son balcon, où elle vient soupirer au clair de la lune avant de se coucher. Elle a déjà mis son peignoir et son bonnet de nuit. Je vais vous montrer sa toilette.
Il prit dans sa valise plusieurs vêtements.
Il prit dans sa valise plusieurs vêtements de toile peinte qu'il dit être les armures moyen âge de Richard III et de Gloster, un long peignoir de coton blanc et une coiffe de la môme étoffe garnie de ruches. Gomme le roi ne paraissait qu'à moitié satisfait, le duc lui expliqua que l'on doit tenir compte de l'illusion scénique. Il ouvrit ensuite un livre où il lut les rôles en levant tour à tour chaque bras, en roulant les yeux et en piaffant.
— Gela suffit pour la première leçon, dit-il enfin; nous répéterons quand vous saurez votre rôle par cœur.
Il y avait une petite ville à 3 milles environ de l'endroit où nous nous étions arrêtés. Après dîner, le duc annonça qu'il avait trouvé le moyen de voyager en plein jour sans danger pour Jim et qu'il désirait se rendre à la ville afin de réaliser son projet. Le roi offrit de l'accompagner. Naturellement, ils comptaient sur moi pour manier les rames, et le canot fut vite lancé.
Dans la ville, personne ne bougeait. Les rues restaient presque désertes, comme un dimanche. Nous rencontrâmes enfin, se chaufftint au soleil dans une cour, un nègre malade. Tout le monde, sauf les infirmes, était parti pour une prédication en plein air qui se tenait dans un bois, à 2 milles environ de la ville. Le roi se renseigna sur le chemin à suivre ; il déclara qu'il avait rarement assisté sans profit à un camp-meeting et qu'il assisterait à celui-là. ^^^^''^'^
Quant au duc, il cherchait une imprimerie. Nous ne tardâmes pas à découvrir un atelier établi au-dessus d'une boutique de menuisier. Typographes et menuisiers avaient disparu, laissant les clefs aux portes. L'atelier était en même temps un bureau de journal, et je ne me rappelle pas avoir vu un endroit aussi sale. On y marchait sur une litière de' paperasses et de poussière — des murs barbouillés de taches d'encre ou couverts d'affiches maculées dont quelques-unes donnaient le portrait d'un cheval volé ou d'un nègre fugitif. Bridgewater, après avoir fureté partout, ôta son habit.
— Là, dit-il, je me sens chez moi ; j'ai ce qu'il me faut pour composer une petite affiche dans l'intérêt de Jim et de l'équipe du radeau. Je n'ai pas besoin de vous. -
Moi et le roi nous nous mîmes donc en route pour le camp-meetbig . Nous y arrivâmes au bout d'une demi-heure, tout en nage, car il faisait joliment chaud. Le bois était rempli de chevaux et do charrettes. La prédication en plein vent avait attiré au moins un millier de personnes. Les chevaux frappaient du pied pour chasser les mouches et mangeaient dans les augets fixés derrière les voitures. Çà et là, sous des hangars construits à l'aide de perches et de branches d'arbres, on
.11-2 LES AVENTURES DE HUCK Flf^N.
vendait de la limonade, du pain d'épice, des melons d'eau et d'autres provisions.
Les missionnaires se tenaient sous des hangars du môme genre, mais plus grands. Deux ou trois rangées de bancs (des troncs d'arbres à peu près équarris où l'on avait percé des trous pour enfoncer les bâtons qui servaient de pieds) se trouvaient au fond du hangar, en face de la plate-forme réservée aux prédicateurs,
Les femmes, assez pauvrement mises du reste, étaient coiffées de robinsons qui les garantissaient contre les coups de soleil. Les vieilles tricotaient, les jeunes ne se gênaient guère pour rire. Bon nombre de jeunes gens étaient nu-pieds et quelques-uns des enfants ne portaient qu'une chemise de grosse toile.
Sous le premier berceau que nous rencontrâmes, celui qui occupait la plate-forme lisait un cantique. 11 entonnait deux vers, puis les auditeurs les chantaient en chœur.
Ensuite le missionnaire commença à prêcher. Il se promenait le long de l'estrade, s'arrêtant parfois pour se pencher en avant ; tantôt il levait au-dessus de sa tête la Bible qu'il avait à la main, tantôt il la tenait à bras tendu, comme pour nous l'offrir, en criant de toute la force de ses poumons :
— Contemplez ce livre et vivez ! Abreuvez-vous à la source de la vérité. Frappez, et la porte vous sera ouverte. Venez, pécheurs endurcis ! Venez, âmes contristées et brisées ! Venez vous asseoir sur le banc du repentir...
Et ainsi de suite. On n'entendait presque plus ce qu'il disait, à cause des sanglots, des amens et des alléluias qui partaient de tous les côtés. Des gens se levaient, les yeux pleins de larmes et gagnaient, à travers la foule, les bancs placés près de l'estrade.
Eh bien, le roi s'était d'abord tenu si tranquille que je ne faisais pas attention à lui. Jugez de ma surprise lorsque je le vis arriver, tout essoufflé, au pied de l'estrade, où le prédicateur le fît bientôt monter. Il y eut entre eux une sorte de discussion qui ne dura pas longtemps.
— Non, non, s'écria le nouveau venu ; je conviens avec vous que l'on ne doit pas cacher sa lumière soùs le boisseau; mais je ne suis pas habitué à parler en public.
Le calme s'était rétabli peu à peu, car il n'en avait pas fallu davantage pour exciter une vive cudosité.
— Si, si, parlez !
Alors le roi ne se fit plus prier. Il se campa au milieu de la plateforme. Il raconta que, pendant tretite ans, il avait exercé le métier de pirate dans l'océan Indien et commis ou fait commettre des atrocités dont il se repentait maintenant. Au printemps dernier, plus d'une moitié de son équipage avait péri dans un combat, et il était revenu aux États-Unis pour trouver des recrues. Grâce au ciel, la veille môme, il avait été dépouillé de tout ce qu'il possédait et les voleurs l'avaient jeté sur la côte sans un cent. Oui, grâce au ciel ! grâce au hasard providentiel qui avait dirigé ses pas, car il avait de son côté dépouillé le vieil homme et il se sentait heureux pour la première fois de sa vie. Si pauvre qu'il fût, il était décidé à se remettre en route, à regagner l'océan Indien et à racheter son passé en s'efforçant de ramener les pirates dans la voie du salut. Ahî il ne connaissait que trop bien ces flibustiers, et si quelqu'un pouvait les convertir, c'était lui. Certes, sans argent, il lui faudrait beaucoup de temps pour les rejoindre; mais sa résolution était prise. Chaque fois qu'il aurait la joie de convertir un pirate, il lui dirait : « Ne me remerciez pas — tout le mérite revient à ces braves gens du camp-meeting de Pokeville et à l'éloquent prédicateur dont la parole... »
Il fondit en larmes et s'arrêta. Alors quelqu'un cria : « Faisons une quête pour lui ! » et aussitôt une demi-douzaine d'individus se mirent en avant. Mais un autre dit : « Non, qu'il passe le chapeau luimême. »
Le roi traversa donc la foule, son chapeau à la main, en s'essuyant les yeux et en remerciant les gens qui se montraient si bons pour les pauvres pirates. On l'engagea à passer au moins une semaine à Pokc-
ville. Tout le monde voulait l'avoir. Mais il dit qu'il avait hâte de regagner l'océan Indien afin de se mettre à l'œuvre.
Quand nous remontâmes à bord du radeau, il s'empressa de compter le produit de sa collecte et reconnut qu'il avait empoché 87 dollars et 75 cents. En outre il rapportait une cruche pleine de whisky, qu'il avait trouvée sous une voiture en traversant le bois.
Le duc, qui s'était flatté d'avoir fait une bonne journée, avoua que
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Le roi traversa lo foule, son chapeau à la main.
le roi lui damait le pion. Il avait composé, à la demande d'un fermier dont on venait de voler les chevaux, deux petites affiches — bénéfice net, 4 dollars. Il avait reçu 4 dollars d'annonces à insérer dans le journal, en réduisant le prix de moitié, à la condition qu'il le toucherait d'avance. L'abonnement coûtait 2 dollars par an ; mais il avait donné quittance, contre un demi-dollar en espèces, à trois abonnés qui offraient, selon leur habitude, de payer en bois de chauffage ou en légumes. Il venait d'acheter le journal, leur dit-il, et renonçait à l'ancien système.
Enfin il nous montra une autre feuille volante dont il avait tiré gratis un seul exemplaire, à notre intention. On y voyait, comme en-tête, l'image d'un nègre qui se sauvait à toutes jambes, portant sur l'épaule un paquet attaché à un bâton. Sous l'image on lisait en grosses lettres : 200 dollars de récompense. Quant au texte, il concernait Jim, dont il donnait un portrait bien plus ressemblant que le vieux cliché trouvé dans l'imprimerie. A la suite du signalement on lisait : « Ledit Jim s'est évadé de la plantation de Saint-Jacques, à 40 milles au-dessous de la Nouvelle-Orléans. Quiconque le ramènera recevra la récompense promise. »
— Là, dit le duc, l'afTaire est dans le sac. Les curieux peuvent venir ; nous les verrons arriver de loin et ils trouveront Jim couché pieds et poings liés dans le wigwam.Nous montrerons cet avis et nous dirons que nous avons attrapé le fugitif au bord du fleuve. Gomme nous ne sommes pas riches, nous avons acheté ce bout de radeau pour aller toucher la récompense. Des menottes feraient bon effet, mais elles contrediraient l'histoire de notre pauvreté. Les chaînes ressembleraient trop à de la bijouterie, il faut nous contenter de cordes.
Le roi adressa des compliments au duc et je fus obligé de convenir que nous n'aurions plus besoin de nous arrêter à cause de Jim. Toutefois ce jour-là on jugea prudent de ne pas se montrer en plein jour, parce que l'afTaire de l'imprimerie ne manquerait pas de causer un beau tapage.
Nous nous tînmes cois jusqu'à la tombée de la nuit ; alors nous filâmes et la lanterne ne fut hissée qu'à une bonne distance de la ville. Le lendemain matin, lorsque Jim me réveilla vers quatre heures, il me demanda :
— Massa Huck, pensez-vous que nous tomberons sur beaucoup de rois pendant ce voyage?
— Non, je ne crois pas, Jim.
— Tant mieux, un passe encore ; mais c'est assez. Celui-là est presque ivre mort, et le duc ne vaut guère mieux.