‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 20 sur 31 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Dlmpérieux engagements européens rendent impossible une seconde représentation. ENTRÉE : 25 CENTS

LE CAMELEOPARD.

Les affiches posées, nous nous mîmes à flâner à travers la ville. Presque toutes les maisons étaient entourées de petits jardins où il ne poussait que de mauvaises herbes, des tessons de bouteille, des souliers éculés, des chitlbns et des boîtes de fer-blanc défoncées. Les clôtures formées de planches disparates, les unes couvertes de mousse, les

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Je me glissai sous la tente.

autres fraîchement rabotées, se penchaient en avant ou en arrière. Plusieurs de ces clôtures semblaient avoir été blanchies à la chaux à une époque quelconque — du temps de Christophe Colomb, disait le duc. Dans la plupart des jardins on voyait des porcs et des gens qui cherchaient à les chasser.

Les boutiques s'ouvraient sur la grande rue, avec des auvents soutenus par des poteaux auxquels les visiteurs attachaient leurs chevaux.

LES AVENTURES DE HUGK FINN.

Le long des murs, des caisses d'emballage, des tonneaux vides où un tas de lambins se tenaient perchés, fumant, bâillant, déchiquetant leur siège avec un couteau de poche. Ils portaient tous des chapeaux de paille aussi larges. qu'un parapluie; mais les habits et les gilets étaient rares.

Dans toutes les rues on enfonçait dans une boue noire qui nulle part n'avait moins de deux ou trois pouces de profondeur. De temps en temps une truie arrivait avec sa famille ; elle se vautrait au beau milieu de la chaussée, fermait les yeux, agitait les oreilles, se laissait traire, et avait l'air aussi heureux que si le gouvernement la payait pour ça. Tout à coup quelqu'un se mettait à crier : « Chou-là, chou-là. Turc ! » et la truie détalait en grognant avec ses petits et avec un chien ou deux à chaque oreille. Alors les badauds se levaient et restaient debout jusqu'à ce qu'elle eût disparu ; mais, pour les réveiller complètement, il aurait fallu un combat de chiens.

Plus l'heure s'avançait, plus il arrivait de monde. Lorsqu'on commença à se diriger du côté du cirque, dressé sur la grande place, je fis comme les autres. Je profitai du moment où celui qui montait la garde venait de s'éloigner pour me glisser sous la toile. J'avais toujours ma pièce d'or de 20 dollars et quelque menue monnaie ; mais à quoi bon gaspiller son argent sans nécessité, surtout lorsqu'on ne sait pas ce qu'on recevra en échange ?

Eh bien, vrai, je n'aurais pas regretté le prix de ma place quand je vis entrer les écuyers et les écuyères qui arrivaient deux à deux, un monsieur à côté d'une dame. Il y en avait au moins vingt. Les dames étaient très belles, avec un teint plus rose et plus blanc que celui d'un enfant qu'on vient de débarbouiller. Leurs costumes devaient avoir coûté des millions de dollars, car ils paraissaient couverts de diamants. Ceux des hommes valaient beaucoup moins, je crois ; mais ils avaient l'air si fier que personne n'aurait osé le leur demander. C'était magnifique. .

Après avoir fait une ou deux fois le tour de la piste, les voilà qui se

LE GAMÉLÉOPARD. ibi

lèvent et se tiennent debout sur leurs selles. Le maître du cirque — un monsieur très raide — tournait autour du poteau qui soutenait le milieu de la tente en faisant claquer sa chambrière et en criant houp ! houpï Le clown marchait sur ses talons et imitait ses gestes. Bientôt les brides furent lâchées ; les dames se posèrent les poings sur les hanches ; les messieurs se croisèrent les bras et les chevaux partirent à fond de train. Enfin la musique endiablée cessa et le galop s'arrêta brusquement. Hommes et femmes sautèrent l'un après l'autre dans l'arène, firent les plus jolis saluts qu'il soit possible de voir et disparurent au pas de course au milieu des bravos.

Et ce n'était -que le commencement. Mais vous m'accuseriez de mentir si je vous racontais tous les merveilleux tours de force que ces gens-là accomplirent quand ils revinrent un à un dans des costumes différents. Le clown, qui essayait de les imiter, finissait presque toujours par tomber à plat ventre, le nez dans la sciure de bois. Cela n'empêchait pas les imbéciles de l'applaudir tout comme s'il avait réussi. Par exemple, il avait la langue bien pendue. Le maître du cirque ne pouvait pas lui dire un mot sans s'attirer une riposte des plus drôles. Je ne sais pas où le clown allait chercher ces réponses-là ; il m'aurait fallu au moins un an pour en trouver la moitié. A un moment, un gros lourdaud, que ses voisins s'efforçaient de retenir, enjamba la balustrade et sauta, ou plutôt roula dans l'arène, en déclarant qu'il voulait monter à cheval. On voyait bien qu'il était ivre, car il trébuchait à chaque pas. Les gens du cirque essayèrent en vain de raisonner avec lui et de le ramener à sa place. Il n'écoutait personne, de sorte que la représentation fut interrompue. Les spectateurs commençaient à se fâcher, quand le maître du cirque intervint.

— Messieurs, pas de tapage, je vous en prie, dit-il. Puisque cet homme veut absolument nous amuser, laissons-le faire. Je crois qu'il en aura bientôt assez, quoique le cheval qu'on vient d'amener ne soit pas trop méchant.

Tout le monde battit des mains. On aida donc le gros paysan à

monter en selle. Dès qu'il y fut, le cheval, qui n'était pas habitué à se sentir deux bras autour du cou, se mit à lancer des ruades et à se cat)rer. Le clown, qui tenait la bride, dut la lâcher. Alors le cheval partit au grand galop, avec cet individu couché sur son dos et menaçant à chaque minute de tomber à droite ou à gauche, la tête en avant. On avait beau rire, ça ne me paraissait pas drôle, à cause du danger. Au bout du premier tour, il réussit à saisir la bride et à se mettre à califourchon, chancelant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Tout à coup il lâcha la bride, sauta d'un bond sur la selle et s'y tint debout, aussi à l'aise que s'il n'avait jamais été ivre, bien que son cheval allât bon train, je vous le garantis. Puis il commença à ôter ses habits et à les lancer au milieu du cirque. Les vestes, les pantalons, les cravates, les perruques pleuvaient; il y en avait de toutes les couleurs et on ne voyait presque plus clair. Il se déshabilla si vite que l'on eut à peine le temps d'admirer ses dix-huit déguisements. Enfin il resta dans son vrai costume, un superbe costume collant qui resplendissait de paillettes d'or ou d'argent. Il ne ressemblait plus au lourdaud qu'on avait voulu mettre à la porte. Il cingla son cheval avec sa cravache, fit encore une fois le tour de la piste, sauta à terre, salua, et courut en sautillant du côté de l'écurie, tandis qu'on poussait des cris de surprise.

L'individu qu'on avait pris pour un ivrogne était tout bonnement le meilleur écuyer de la troupe, qui avait imaginé cette frime sans prévenir personne. Le directeur paraissait furieux, et je n'aurais pas voulu être dans la peau de celui qui venait de lui jouer ce tour — non, pas pour 1000 dollars. Mes voisins soutenaient que la chose avait été arrangée d'avance et qu'il savait à quoi s'en tenir ; mais je n'en crois rien. En tout cas, ce cirque-là aura ma pratique chaque fois que je le rencontrerai.

Notre représentation à nous n'obtint pas le même succès, tant s'en faut. Elle n'attira qu'une trentaine de spectateurs. Us poufi'èrent de rire tout le temps et n'attendirent pas la fin du spectacle. Leur bonne humeur semblait avoir exaspéré le duc.

LE GAMELEOPARD.

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— Pas l'ombre d'un applaudissement! s'écria-t-il.. Bah! avec ces gens-là, Garrick et Kean eux-mêmes auraient raté les plus beaux effets. Ils sont incapables d'apprécier Shakespeare. Il leur faut des farces de bateleur et je leur en servirai une.

Le lendemain matin, il se procura quelques feuilles de papier, d'emballage, une bouteille d'encre, un pinceau et composa ce nouveau programme, dont plusieurs exemplaires furent vite collés sur les murs de la ville :

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