‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 21 sur 31 · ENTRÉE : 50 CENTS · texte numérisé non relu

ENTRÉE : 50 CENTS

Puis au bas de l'affiche, en très grosses lettres, on lisait : LES FÉMNiES ET LES ENFANTS NE SERONT PAS ADMIS

— Là, dit le duc, si cette dernière ligne ne les amène pas, c'est que je ne connais pas les gens de l'Arkansas,

On avait déjà presque entièrement démoli notre estrade. Nous passâmes une bonne partie de la journée à la remonter, à disposer un rideau et à couper des chandelles pour éclairer la rampe. Ce soir-là, la salle fut remplie en un clin d'œil. Quand il n'y eut plus de place, le duc, qui avait veillé lui-môme à l'entrée de la salle, fila par une porte

LES AVENTURES DE HUGK FINN.

de derrière, monta sur les tréteaux et passa devant le rideau. Après avoir distribué trois beaux saluts, à droite, à gauche, au milieu, il prononça un petit discours. L'intermède auquel on allait assister était le spectacle le plus merveilleux que l'on eût jamais vu. Le célèbre Edmond Kean s'y montrait sous un jour nouveau. Sans l'aide des journalistes — car il dédaignait les éloges payés — il y avait obtenu des succès qui dépassaient toutes ses espérances, etc., etc. Enfin, comme le

public s'impatientait, le duc se glissa derrière la toile, qui ne tarda pas à se lever.

Alors le roi arriva à quatre pattes en imitant un cheval qui se cabre.

En fait de costume, il ne portait qu'un bout de caleçon; mais sa peau, tatouée et rayée, brillait de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Il n'y a pas à dire, c'était très drôle. On crevait de rire. Quand il fut fatigué de caracoler, de grimacer, d'aboyer, de miauler, il tourna le dos et disparut en sautillant dans la coulisse. On le rappela, il dut recommencer jusqu'à trois fois et on n'en avait pas encore assez.

A la fin, le duc fit baisser le rideau et s'avança en posant la main sur son cœur. Il annonça qu'à son vif regret la tragédie du Caméléopard ne Serait jouée que deux fois encore, parce qu'un engagement le rappelait à Londres, où toutes les places étaient retenues d'avance au Théâtre royal de Drury-Lane. Puis il salua et ajouta que, flatté d'avoir réussi à charmer un public aussi intelligent, il espérait que ces messieurs engageraient leurs amis à assister aux deux dernières représentations.

— Gomment, c'est déjà fini? s'écria-t-on.

— Oui, messieurs, répondit le duc. L'affiche ne promet qu'un inter-

Sa peau était tatouée et rayée.

LE CAMELEOPARD. l'ir»

mède, et, vous ne devez pas l'ignorer, un intermède ne dure jamais longtemps.

Alors il y eut un beau vacarme.

-- C'est une attrape ! On nous a mis dedans !

Tout le monde s'était levé ; on allait escalader la scène et empoigner ces tragédiens lorsqu'un grand monsieur, très bien habillé, sauta sur un banc et cria :

— Un moment, messieurs. Je n'ai qu'un mot à dire. On s'arrêta pour l'écouter et il reprit :

— Nous sommes atrocement floués, j'en conviens ; mais vous ne tenez pas à devenir la risée de nos concitoyens, je pense? Si la chose s'ébruite trop tôt, nous n'en entendrons jamais la fin, tant que nous vivrons. Donc, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de sortir d'ici tranquillement et de porter le spectacle aux nues. De cette façon le reste de la ville se laissera mettre dedans et n'aura pas le droit de se moquer de nous.

— Oui, oui, cria-t-on. Le juge a raison.

— Eh bien, c'est convenu. Pas de tapage — pas un mot qui puisse donner l'éveil. Rentrez chez vous et conseillez à ceux qui n'ont pas donné dans le panneau de venir voir cet intermède.

Le jour suivant toute la ville parlait de ce curieux spectacle, si bien que le soir la salle fut encore comble. Le public vit que le juge et les autres s'étaient moqués de lui ; mais il ne se fâcha pas trop. Cela ne parut pas étonner le duc.

Nous avions apporté un tas de provisions à bord, et quand nous eûmes soupe, le duc dit à Jim de démarrer. On s'arrêta à 2 milles environ au-dessous de la ville et on établit le radeau dans un endroit où il aurait fallu de bons yeux pour le découvrir.

La troisième représentation attira encore plus de monde que les deux premières. Cette fois, ce n'étaient pas des nouveaux venus. Je remarquai que chaque spectateur arrivait les poches gonflées ou chargé d'un paquet bien enveloppé qu'il cherchait à cacher. Je devinai vite que

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ces paquets ne sortaient pas d'une boutique de parfumeur. Ils sentaient les œufs malades et les légumes pourris. Si je sais distinguer un chat mort à son odeur — et je m'y connais — j'en comptai soixantequatre qui passèrent sans payer leur place. Je me faufilai un instant dans la salle; mais je n'y restai pas longtemps. Je rejoignis le duc qui touchait lui-même le prix d'entrée.

— On étouffe, il n'y a plus de place, lui dis-je.

— Arrivez donc, me cria-t-il de façon à être entendu. Le spectacle commence dans dix minutes, et on a besoin de vous là-haut.

Je le suivis ; seulement je n'avais pas la moindre envie de monter sur la scène — je n'aime pas les œufs pourris. Il s'éloigna sans se presser ; mais il ne m'invita pas à monter. Dès qu'il eut tourné le coin, il allongea le pas et me dit :

— Maintenant, il s'agit de courir comme si le diable était à nos trousses. Au radeau !

Nous sautâmes à bord en même temps, aussi essoufflés l'un que l'autre, et deux secondes plus tard nous filions au miheu du fleuve, sans lanterne et sans avoir échangé une parole avec Jim qui se tenait prêt à partir. Je pensais au pauvre vieux roi, et je me demandais comment il parviendrait à se tirer d'embarras. J'aurais pu me dispenser de le plaindre, car il ne tarda pas à se glisser hors du wigvv^am.

— Eh bien, duc, demanda-t-il, avons-nous fait une bonne recette? Il n'avait pas mis le pied dans la ville ce jour-là !

Nous n'allumâmes notre lanterne qu'à deux ou trois milles plus loinv Durant le souper, les tragédiens se montrèrent très gais.

— Les imbéciles ! dit le duc. Je savais bien que notre premier public ne se vanterait pas d'avoir donné dans le panneau et qu'il nous enverrait les autres gobe-mouches de la ville. Je savais aussi qu'ils voudraient tous prendre leur revanche à la troisième représentation. En effet, c'était leur tour, et j'espère qu'ils ont profité de l'occasion pour se régaler. Les provisions ne leur manquaient pas. Les trois séances avaient rapporté 465 dollars à ces deux fourbes, et on rirait à moins.

XVIIf

Le jour commençait à baisser lorsque nous amarrâmes notre radeau au bord d'une île située presque au milieu du fleuve. De chaque côté on voyait une petite ville où Bridgewater 'pensa qu'il y avait peutùlrc quelque chose à tenter. Sa première idée fut de donner de nouvelles représentations du Gaméléopard ; mais le roi déclara qu'il ne serait pas prudent de recommencer trop tôt.

— Avez-vous un meilleur projet en tête? demanda le duc.

— A quoi bon former un projet sans avoir sondé le terrain? Pour le moment, il s'agit de souper et de dormir. Demain, j'irai jeter un coup d'œil là-bas et nous verrons si cela vaut la peine de nous arrêter.

J'ai oublié de dire qu'ils s'étaient habillés h neuf aux dépens des spectateurs dont ils avaient empoché l'argent. Je ne me serais jamais figuré à quel point les habits changeot un homme. Vous les auriez pris pour de vrais gentlemen. Le roi surtout paraissait si respectable, si bon, si doux, que personne ne l'aurait soupçonné d'avoir rempli le rôle d'un caméléopard. Son costume noir lui donnait l'air d'un clergyman ; mais je ne m'y fiais pas et j'avais encore plus peur de lui que du duc.

Le lendemain, le roi, après avoirdéjeuné d'un aussi bon appétit que s'il n'avait pas soupe comme un ogre, m'ordonna de préparer le canot, puis continua à causer avec son ami ; quand je revins, j'entendis la fin de leur conversation.

— C'est entendu, Bridgewater; si je ne lève pas un lièvre, vous vous mettrez en chasse du côté de l'Arkansas.

— Pourquoi choisissez- vous la rive la plus éloignée ?

— Vous voyez ce vapeur à l'ancre, qui prend du fret un peu audessus de la ville que je veux explorer? Je monterai à bord et on croira, en me voyant descendre, que j'arrive de Saint-Louis, de Cincinnati, ou d'une autre grande cité. Cela inspirera plus de confiance... Tout est prêt, Huck? En route et nage vers le steamer.

Pouvez-vous m'àpprendre le nom de cette ville?

Il n'eut pas besoin de me le dire deux fois. Quelle chance ! une promenade à bord d'un steamer! Je me rapprochai de la rive, puis je filai le long de la côte, où le courant n'était pas fort. Bientôt nous aperçûmes, assis au bord de l'eau, entre deux valises, un jeune homme qui n'avait pas l'air d'avoir inventé la poudre et qui nous regardait en s'épongeant le front.

— Aborde là, Huck, me dit le roi, qui ajouta, en s'adressant au

jeune homme : Pouvez-vous m'apprendre le nom de cette ville que nous venons de dépasser?

— Parbleu, puisque j'y suis né. C'est Nantuck.

— Et où allez-vous, mon ami ?

— Au steamer, monsieur, et je voudrais déjà y être, car je suis si fatigué que j'ai dû m' arrêter pour me reposer.

— Je m'en doutais. Montez dans le canot alors. Là, ne vous occupez pas de vos valises, mon domestique s'en chargera... Adolphe, sautez à terre et aidez ce gentleman.

Adolphe, c'était moi, je le vis bien, et je sautai à terre. Quelques minutes après, nous nous remettions tous les trois en route. Le jeune homme se montra très reconnaissant de la corvée qu'on lui évitait.

— Quand je vous ai vu, dit-il au roi, après nous avoir remerciés, j'ai d'abord pensé : « C'est peut-être M. Wilks, et je suis fâché qu'il arrive trop tard. » J'ai vite reconnu que je me trompais, parce que vous remontiez le fleuve au lieu de descendre à Nantuck.

— En effet, je ne suis pas M. Wilks. Je m'appelle Blodjet, le révérend Alexandre Blodjet. N'importe, je n'en suis pas moins fâché que M. Wilks ne soit pas arrivé à temps.

— Oh ! il n'y perdra pas grand'chose en somme, attendu que l'héritage lui revient; mais le vieux Pierre Wilks aurait donné jusqu'à sa tannerie pour voir ses frères avant de mourir.

Au mot d'héritage le roi avait dressé l'oreille, et il fit causer le jeune homme. Il apprit ainsi que feu Pierre Wilks avait en Angleterre deux frères qui n'étaient jamais venus aux États-Unis. Harvey Wilks était le plus vieux de la famille ; William n'avait que trente ou trente-cinq ans. Le quatrième frère, John, était mort l'année précédente à Nantuck, laissant trois orphelines sans ressources, car ses affaires à lui n'avaient pas prospéré.

— Mais elles hériteront aussi, je suppose, dit le roi.

— On ne sait pas. Pierre Wilks a tout légué à Harvey et à William dans une lettre où il leur recommande ses nièces.

tV

— Pauvre homme, c'est triste de penser qu'il n'a pas vécu assez longtemps pour revoir ses frères. Les avait-on prévenus de sa maladie ?

— Oui, et comme on n'a pas reçu de réponse, cela prouve peutêtre qu'ils sont en route.

— Où demeurent-ils?

— A Sheffîeld, en Angleterre.

. — Que font-ils?

— William ne fait rien, parce qu'il est sourd-muet. Le vieux Harvey Wilks est pasteur d'une église presbytérienne.

— Est-ce que vous allez loin à bord du steamer?

— Jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Mais ce n'est là qu'une partie du voyage. Je dois m'embarquer mercredi prochain sur un navire à voiles, et je ne m'arrêterai qu'à Rio-Janeiro.

;, — Un joli voyage; je vous envierais, si j'étais plus jeune... Comment se nomment les trois filles de John Wilks? Quel âge ont-elles? ', ^— Marie-Jeanne, la rousse, a dix-neuf ans, Susanne quinze et Joana quatorze. Joana a un bec-de-lièvre, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi bonne que ses sœurs.

— Pauvres enfants, les voilà seules au monde !

. -r- Soyez tranquille, elles ne sont pas trop à plaindre. Les amis de leur oncle sont là, et il n'en manquait pas. Il y a M. Hobson, le prédicateur baptiste ; et le diacre Lot Hovey, et Ben Racker, et Abner Shackelford, et Levi Bell, l'avocat; et le docteur Robinson, et leurs femmes, et la veuve Bartley et... Il y en a d'autres ; mais, ce sont là les principaux.

Le roi ne cessa d'adresser des questions au bavard que lorsqu'il l'eut complètement vidé. 11 finit par connaître Nantuck et les affaires des Wilks comme s'il avait été de la ville. Enfin il lui demanda :

— Pourquoi n'avez-vous pas attendu le steamer au passage, au lieu de faire une longue course à pied par une chaleur pareille?

— Parce que les bateaux ne se donnent guère la peine de ramasser

un voyageur isolé. Los steamers de Cincinnati s'arrêtent quelquefois ; mais celui-là vient de Saint-Louis.

— Et Pierre Wilks était à son aise ?

— A son aise? Je crois bien : des terres, des maisons, des esclaves, sans compter la tannerie qui, à elle seule, vaut au moins dix mille dollars.

— Quand est-il mort?

— Hier au soir.

— Alors l'enterrement aura sans doute lieu demain?

— Oui, vers le milieu de la journée.

Lorsque nous arrivâmes au vapeur, il avait presque fini de charger et ne tarda pas à lever l'ancre. Le roi ne parlait plus de montera bord, de sorte que je perdis ma promenade. Dès que le steamer se lut éloigné, il me fit remonter le courant en pagayant, puis il débarqua à un mille plus haut et se coucha sur l'herbe.

— Maintenant, me dit-il, repars bi^n vite et amène-moi le duc avec les sacs de voyage neufs. Préviens-le de ma part que le caméléopard est enfoncé, que nous sommes attendus à Nantuck, et que je lui recommaude de se mettre en grande tenue.

Je commençais à deviner de quoi il retournait ; mais je me gardai de dire un mot, naturellement. Quand je revins avec le duc, nous cachâmes le canot. Le roi s'assit sur un tronc d'arbre à côté de son associé et lui répéta tout ce que notre jeune passager lui avait raconté. En parlant il cherchait à imiter l'accent anglais et Bridgewater lui dit qu'il s'en tirait assez bien.

— Et vous, demanda le roi, saurez-vous faire le sourd-muet?

— J'ai vu causer des sourds-muets, répliqua Bridgewater, et je serai moins embarrassé que vous. Il faut que je vous donne une leçon pour que nous paraissions habitués à parler par signes. L'essentiel, c'est d'aller très vite, comme si on avait l'alphabet au bout des doigts.

La leçon dura une demi-heure tout au plus. Il ne s'agissait plus que d'attendre le passage d'un steamer. Nous en vîmes défiler trois ; mais

LKS AVENTURES DE UUCK FINN.

le due eut beau les hêler, ils firent la sourde oreille. Enfin il en parut un quatrième qui nous envoya sa yole. Nous grimpâmes à bord et nous apprîmes qu'il venait de Cincinnati. Quand le capitaine sut que nous voulions descendre à Nantuck, c'est-à-dire à une distance de quelques milles, il se mit à jurer et déclara qu'il ne se dérangerait pas pour'nous mettre à terre. Le roi conserva son calme.

Quelqu'un de vous serait-il assez bon pour m'indiquer la demeure de M. Pierre Wilk»?

— Voyons, dit-il, si des gentlemen sont disposés à débourser chacun un dollar par mille, un steamer peut bien s'arrêter un instant pour les débarquer, je pense.

Le capitaine cessa alors de tempêter, et quand nous eûmes atteint Nantuck, il nous envoya à terre dans la yole. Une douzaine d'individus descendirent sur la berge en voyant arriver un canot. Le roi fut le premier à s'approcher du groupe.

— Mes amis, quelqu'un de vous serait-il assez bon pour m'indiquer a demeure de M. Pierre Wilks? demanda-t-il.

Aussitôt les flâneurs échangèrent des regards et des clignements d'yeux qui signifiaient clairement : « Là, je vous l'avais bien dit », tandis que l'un d'eux répliquait d'un ton compatissant :

— J'en suis très fâché, monsieur ; mais nous pouvons seulement vous indiquer la maison où il vivait hier au soir.

Alors le vieux parut sur le point de se trouver mal. Le menton appuyé sur l'épaule de l'individu qui venait de répondre, il lui inonda le dos de ses larmes.

— Hélas! hélas! s'écria-t-il, notre pauvre frère... Nous espérions tant le revoir... Je me résigne; mais c'est dur, c'est trop dur!

Au bout d'une minute ou deux, il se redressa, se retourna, s'essuya les yeux et fit des signes au duc avec ses doigts. Le diable n'y aurait rien compris. Le duc lâcha le sac de voyage qu'il tenait à la main et se mit à pleurer à son tour. On se groupa autour d'eux, leur prodiguant des paroles de sympathie. Ce fut à qui porterait leurs valises. Chemin faisant, on donna au nouveau venu une foule de détails sur les derniers moments de son frère. Le roi s'arrêtait, la larme à l'œil, pour les communiquer au sourd-muet dont la mine désolée vous aurait touché.

Il va sans dire que, pour ma part, je ne les plaignais ni l'un ni l'autre; sans la frayeur qu'ils m'inspiraient, je les aurais dénoncés.

En moins de deux minutes la grande nouvelle s'était répandue. Les curieux arrivaient de tous les côtés. Beaucoup étaient si pressés, qu'ils n'avaient pas pris le temps de passer leur habit et ils l'endossaient en courant. Bientôt nous fûmes entourés d'une foule qui allait grossissant. Le bruit des pas ressemblait à celui d'un régiment en marche. Du monde à toutes les portes, à toutes les fenêtres. A chaque instant un visage se montrait au-dessus d'une palissade et une voix demandait :

— Ce sont eux?

— Vous pouvez le parier! répondait sans s'arrêter un de ceux qui suivaient les voyageurs.

Quand nous arrivâmes à la maison du défunt, il fallutjouer du coude pour y entrer. Les trois nièces avaient déjà été prévenues et elles se tenaient à la porte de la chambre mortuaire.

— Ah ! Marie-Jeanne, s'écria le vieux caméléopard, je t'aurais reconnue entre mille, rien qu'au portrait que mon pauvre Pierre a fait de toi dans ses lettres !

Il la reconnaissait tout bonnement à la couleur de ses cheveux, Marie-Jeanne en effet était rousse, ce qui ne l'empêchait pas d'être une très jolie fille. Ses yeux brillaient, son visage rayonnait, tant l'arrivée de ses oncles la rendait heureuse. Le roi ouvrit les bras et elle s'y jeta, tandis que le bec-de-lièvre tombait dans ceux du duc. Tout le monde se retenait pour ne pas pleurer, et les femmes ne se retinrent pas longtemps.

Enfin, comme par hasard, le roi donna un coup de coude au duc. Ils regardèrent autour d'eux et virent un cercueil posé sur des chaises,

dans un coin de la chambre. Alors les deux frères... je veux dire les deux gredins, dont l'un avait passé le bras autour du cou de l'autre, se dirigèrent de ce côté, le visage caché dans leur mouchoir. On s'écarta pour leur laisser le passage libre et toute conversation cessa ; vous auriez entendu tomber une épingle.

Une fois agenouillés près du cercueil, ils firent semblant de sangloter. Non, je n'ai jamais vu des gens fondre en eau aussi facilement. Gela ne dura que deux ou trois minutes, heureusement pour eux, car ils commençaient à me dégoûter. Si Jim avait été là, je crois qu'ils seraient restés à genoux moins longtemps et le roi n'aurait pas eu l'occasion de faire le petit discours qu'il débita en pleurnichant dès qu'il se fut relevé.

Il répéta que c'était une cruelle épreuve pour lui et pour son frère William. Sans l'affreuse tempête pendant laquelle leur navire avait failli périr, ils seraient arrivés à temps... Mais l'épreuve était adoucie par toutes ces démonstrations de sympathie, par ces larmes versées en commun, par la vue de ces jeunes orphelines dont sa présence contribuerait à alléger le chagrin. Elles ne manquaient pas d'amis, il le voyait, et ces amis, il les remerciait du fond du cœur, en son nom et au nom de son frère William, à qui la Providence avait refusé le don de la parole.

Ah! je lui aurais volontiers coupé la parole, à lui, quitte à me faire écharper par les sottes qui pleuraient en l'écoutant.

Enfin, après avoir marmotté une demi-douzaine de phrases qui avaient l'air d'une prière, il leva les yeux au plafond et lança un Amen ! Aussitôt quelqu'un dans la foule entonna le premier vers d'un cantique et on se mit à chanter. On se serait cru à l'église. La musique a du bon, elle me fit presque oublier les pleurnicheries de ce vieil imposteur. Mais il n'était pas encore au bout de son rouleau. Lorsqu'on fut arrivé à la fin du cantique, il s'avança de nouveau et dit d'un ton beaucoup moins larmoyant :

— Nous serons très heureux, mes nièces, mon frère et moi, si les

principaux amis de la famille veulent bien souper ici et nous tenir compagnie durant cette triste veillée. Si le défunt pouvait parler, je sais qui il nommerait, car il y a des noms qui lui étaient chers et il les citait souvent dans ses lettres. Si je ne me les rappelle pas tous, vous me pardonnerez mon défaut de mémoire. Ceux dont les noms revenaient le plus fréquemment sont le révérend Hobson, le diacre Lot Hovey, Ben Rucker, Abner Shakelford, l'avocat Levi Bell, le docteur Robinson, leurs femmes, et la veuve Bartley.

Le révérend Hobson et le docteur venaient d'être appelés par le même malade ; l'avocat était allé à Louisville pour affaires ; mais les autres se trouvaient là; ils s'approchèrent pour remercier le roi, lui serrer la main et causer avec lui. Ils serrèrent aussi la main du duc sans rien dire ; ils se contentaient de hocher la tête en souriant bêtement, tandis que le faux sourd-muet faisait des signes sur ses doigts et poussait des gou, gou^ gou^ comme un baby qui ne peut pas parler.

Le roi ne garda pas sa langue dans sa poche et ne se boucha pas les oreilles non plus. Tout en s'arrangeant de façon à se renseigner sur les gens qui l'entouraient, il rappelait une foule de petits incidents arrivés dans la famille Wilks ou dans la ville. 11 mettait à profit les renseignements qu'il tenait du jeune imbécile que nous avions piloté jusqu'au steamer, se gardant bien de faire la moindre allusion à cette rencontre. Tout semblait donc marcher sur des roulettes.

Enfin Marie-Jeanne apporta une lettre adressée à Harvey Wilks. Le roi s'empressa de l'ouvrir et après y. avoir jeté un coup d'œil, il la lut à haute voix. Pierre laissait la maison d'habitation et 3000 dollars à ses nièces. La tannerie, les autres immeubles et les esclaves, plus une somme de 3000 dollars, revenaient à ses deux frères qui le remplaceraient comme tuteurs auprès des orphelines. La lettre indiquait l'endroit où ils trouveraient les 6000 dollars qui étaient cachés dans une cave.

— Sans être un homme d'affaires, dit le vieux caméléopard, je sais que cette lettre vaut un testament, malgré l'absence de témoins, car

elle est écrite d'un bout à l'autre de la main de Pierre. Toutefois je ne m'explique pas qu'il ait jugé à propos de cacher cet argent.

— Il n'y a pas trop de quoi s'étonner, interrompit la veuve Bartley. Depuis la faillite d'une maison où il avait placé des fonds, il se défiait des banquiers, et il traitait ses nièces de gamines. D'ailleurs, dans ces derniers temps, il ne pensait qu'à amasser pour agrandir la tannerie qui lui rapportait gros.

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Le roi s'empressa d'ouvrii- la lettre et la lut tout haut.

Le sourd-muet paraissait n'avoir rien entendu ; le roi feignit de causer avec lui par signes, puis il dit :

— William convient avec moi qu'en notre qualité de tuteurs, nous devons visiter sans retard la cave. La cachette est connue et demain la maison restera vide pendant une partie de la journée. L'argent est là, nous n'aurons pas de peine à le trouver et nous le compterons devant vous. Il faut que les choses se passent ouvertement. Ce ne sera pas long. Prenez une chandelle, Adolphe, et éclairez-nous.

Les pauvres orphelinçs auraient volontiers attendu jusqu'au lendemain ; mais les curieux leur donnèrent tort.

168 LES AVEiNTURES DE HUGK FINN.

Nous descendîmes dans la cave dont le duc referma la porte derrière nous. En effet, l'argent était là, dans un sac, à l'endroit indiqué. Les deux oncles ne tardèrent pas à le découvrir. Après avoir fait ruisseler les écus entre leurs doigts, ils se mirent à les compter. Les yeux du duc brillaient ; mais bientôt son visage cessa de rayonner.

— Il manque 415 dollars, dit-il.

— Peu nous importe, répliqua le roi. Je sais déjà ce que vaut noire part, et elle est assez belle pour nous permettre de sacrifier 415 dollars.

— Vous oubliez une chose, riposta le duc. Le compte n'y est pas et cela paraîtra louche. Mauvais début.

— Eh bien, comblons le déficit.

— Vous avez une bonne tête, mon vieux caméléopard, et votre idée m'en suggère une autre qui vaut encore mieux. Nous allons compléter la somme et donner le tout à nos chères nièces.

— Laissez-moi vous embrasser, Bridgewater, s'écria le roi. Si l'on se méfie de nous après cette preuve de désintéressement!...

Ils tirèrent tous deux de l'argent de leurs poches et complétèrent la somme.

— Nous voilà presque à sec, dit le duc ; mais c'est de l'argent bie placé. /

— Oui, certes, répliqua le roi, d'autant plus que nous trouvero(ns peut-être l'occasion de lereprendre avant de quitter le pays^

Lorsque nous remontâmes, les curieux se pressèrent autour de la table sur laquelle le roi versa les 6000 dollars, dont il forma vingt jolis petits tas qu'il remit l'un après l'autre dans le sac.

— Mes amis, dit-il alors, mon frère s'est montré généreux eiivcirs les seuls parents qu'il laisse dans cette vallée de larmes. Oui, et il se serait montré plus généreux envers ces trois orphelines, n'était une promesse qui date de loin. Eh bien — c'est entendu entre William et moi — nous le remplacerons. En attendant, nous cédons à ces pauvres petites notre part des 6000 dollars. Marie-Jeanne, Susanne, Joana,

prenez cet argent, prenez le tout. Ne nous remerciez pas — c'est un don de celui qui n'est plus.

Malgré cette recommandation, Marie-Jeanne lui sauta au cou, tandis que Susanne et Joana tombaient sur le duc, puis chacun voulut serrer la main des deux oncles.

Enfm on se remit à causer du défunt. Le roi, qui aimait à s'entendre parler, ne tarissait pas. Au bout de quelque temps un vieux monsieur, très bien mis, se faufila parmi les auditeurs, regardant et écoutant sans ouvrir la bouche. On ne lui disait rien non plus, parce qu'on ne s'occupait que des deux frères. Je crois que le roi jouait mal son rôle, car le nouveau venu, qui s'était approché en se caressant la mâchoire, finit par l'interrompre au milieu d'une belle phrase en lui riant au nez.

— Docteur, docteur! s'écria Abner Shakelford, à quoi songez-vous donc? Vous ne savez donc pas la nouvelle ? C'est Harvey Wilks.

— Ah ! dit le roi avec un sourire des plus aimables et en allongeant la patte, je m'étonnais de n'avoir pas encore vu le docteur Robinson, le meilleur ami de mon pauvre frère.

— Vous, le frère de Pierre Wilks ! dit le docteur en écartant du geste la main qu'on lui tendait. Allons donc! Voilà cinq minutes que je vous écoute ; votre accent et votre langage suffisent pour me convaincre que vous n'êtes pas plus Anglais que moi. Vous êtes un imposteur ! •

Le roi parut interloqué ; mais il retrouva bientôt son sang-froid.

— Monsieur, dit-il sans se fâcher, vous oubliez que vous vous adressez à un homme à qui sa profession ordonne l'oubli des injures. Il y a ici des gens qui me jugent d'après mes actes, cela me suffit, à moi.

— Eh bien, ces gens-là sont des niais. Je...

Les niais entourèrent le docteur et cherchèrent à le calmer en lui démontrant que l'identité de Harvey était bien constatée. Est-ce qu'un étranger connaîtrait les principaux habitants de la ville, l'âge exact des trois orphelines et jusqu'aux noms des chiens de la maison? On eut beau raisonner avec lui, rien n'y fit.

i-O LES AVENTURES DE HUGK FINN.

— J'étais l'ami de votre père, dit-il à Marie-Jeanne, qui s'accrochait à son oncle, et je suis le vôtre, un ami désintéressé qui voudrait vous proléger. C'est pour cela que je vous engage à mettre ces deux individus à la porte. Ils ont obtenu, je ne sais où, quelques renseignements dont ils se servent pour vous jeter de la poudre aux yeux. Écoutez-moi, Marie-Jeanne, et mettez-les à la porte, ou vous regretterez de n'avoir pas suivi mon conseil. Si Lévi Bell était ici, il aurait commencé par demander leurs papiers... En vérité, il faut être bien niais pour...

— Voici ma réponse, répliqua fièrement Marie-Jeanne, qui se dirigea vers la table, saisit le sac aux écus et le remit entre les mains du roi en ajoutant : Prenez ces 6000 dollars, mon oncle, et placez-les comme vous l'entendrez à mon nom et à celui de ma sœur.

Puis elle embrassa le roi sur une joue, tandis que Susanne et Joana l'embrassaient sur l'autre. Tous les niais applaudirent.

— Fort bien, dit le docteur, je m'en lave les mains ; mais le jour viendra où vous vous sentirez un peu malades en songeant aux paroles de votre vieil ami.

Et il s'éloigna sans prononcer un mot de plus.

— Fort bien, répéta le roi d'un ton patelin ; je vous pardonne vos soupçons injurieux. Si elles tombent malades, je les déciderai à vous envoyer chercher.

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