‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 27 sur 31 · UNE QUERELLE · texte numérisé non relu

UNE QUERELLE

Les deux amis montèrent à bord. Le roi, qui était de très mauvaise humeur, s'en prit à moi ; il me saisit par le collet et me secoua rudement.

— Tu voulais partir sans nous? s'écria-t-il. Notre société te déplaît, hein?

11 me saisit par le collet et me secoua rudement.

— Non, non, Votre Majesté... Ne m'étranglez pas !

— Alors, pourquoi ces préparatifs? Réponds sans hésiter ou je te tordrai le cou.

— Eh bien, laissez-moi au moins parler et vous saurez tout... Le monsieur qui me tenait par la main...

— Le docteur? Ah ! si nous le tenions, lui I

— Il m'a dit qu'il a perdu l'année dernière un fils de mon âge et qu'il regrettait de me voir dans une si vilaine passe. Quand quelqu'un a crié qu'il y. avait de l'or dans le cercueil et qu'on a couru pour voir.

UN1<] QUKRELLE. \q^

il m'a soufflé à l'oreille : « Sauve-toi, ou pour sûr on te pendra. » Dame, je n'ai pas eu envie de rester pour être pendu. Alors j'ai couru jusqu'à l'endroit où sont les canots, et en arrivant ici j'ai dit à Jim de se dépêcher, parce qu'on me prenait pour un voleur. Il a été joliment fâché d'apprendre que je vous croyais déjà pendu, et il a été aussi content que moi quand nous vous avons vu arriver. Demandez-lui.

— Oh ! je n'en doute pas, répliqua le roi, qui me secoua de nouveau et menaça de me jeter à l'eau.

— Lâchez donc ce garçon, vieil idiot, dit le duc. Auriez-vous agi autrement, vous? Vous ôtes-vous inquiété de ce qu'il était devenu avant de décamper?

Le roi me lâcha ; puis il se mit à cribler d'injures la ville de Nantuck et tous ceux qui l'habitaient. Le duc l'interrompit encore. \X — Il serait plus juste de vous adresser tous ces compliments à vous- ^/rnôme, dit-il. Vous n'avez rien fait, dès le début, qui ait le sens commun, sauf dans l'affaire du tatouage. Si vous n'aviez pas répondu sans hésiter, nous étions coffrés jusqu'à l'arrivée des bagages de maître Harvey, et alors, un an ou dix-huit mois de détention ! J'ai admiré votre crânerie ; mais, en somme, ce n'est pas là ce qui nous a sauvés. Si les badauds avaient été moins pressés de voir nos 6 000 dollars, nous porterions ce soir une cravate économique qui nous aurait dispensés d'en jamais acheter une autre.

— Hum! dit le vieux, après une minute ou deux de réflexion. Et nous avons cru que les nègres avaient volé cet argent.

Pour le coup, j'eus peur.

— Oui, nous l'avons cru, répéta le duc d'un ton railleur.

— Ou plutôt j'ai été assez bête pour le croire, répliqua le roi sur le même ton.

— Au contraire, c'est moi qui ai donné dans le panneau.

— Bridgewater, à quoi bon nous disputer? Vous m'avez joué là un vilain tour; mais...

— Comment, vous osez m'accuser ?

— J'ai tort, n'est-ce pas? Vous êtes peut-être somnambule et vous aurez mis le sac dans le cercueil sans vous douter de ce que vous faisiez.

— Je vous conseille de ne pas me pousser à bout. Me prenez-vous pour un imbécile? Est-ce que je ne sais pas qui a caché les 6000 dollars?

— Oui, parbleu, vous devez le savoir, puisque c'est vous !

— Moi? Voilà qui est trop fort ! s'écria le duc qui saisit son associé par la gorge.

Vous mentez I

— Vous m'étouffez... Lâchez donc !

— Pas avant que vous vous soyez rétracté,

— Je me rétracte... Ouf!

— Cela ne suffît pas. Avouez que vous avez caché le sac avec l'inlenlion de me planter là après l'avoir déterré.

— Franchement, je pensais que c'était vous. Si je me suis trompé, dites-le et n'en parlons plus.

— Non, ce n'est pas moi, et vous le savez mieux que personne !

— Je vous crois, là ! Ne me serrez pas tant, et répondez à une autre question, Bans vous fâcher. N'avez-vous pas songé à empocher cet argent?

UNE QUERliLLE. 197

— Que j'y aie songé ou non, peu importe. Vous y avez non seulement songé, vous avez soustrait le magot.

— Je veux être pendu si j'y al touché depuis le soir où nous l'avons fourré dans ma paillasse. L'idée m'est venue de tirer la couverture à moi, j'en conviens; mais vous... je veux dire que quelqu'un m'a devancé.

— Vous mentez ! s'écria Bridgewater qui empoigna de nouveau son associé par la gorge. Avouez que vous vouliez me voler ou bien...

— Assez, assez ! dit le roi d'une voix haletante. J'avoue !

Cet aveu me mit à mon aise, car j'avais craint de me trouver mêlé à la dispute. Le duc, quoique sa colère ne fût pas encore calmée, laissa respirer le roi.

— Pleurnichez tant que vous voudrez, dit-il ; mais ne vous avisez plus de nier, ou je vous enverrai jouer la comédie dans l'autre monde. Quand je pense que je m'y suis laissé prendre, lorsque vous avez feint de soupçonner les pauvres nègres ! Je vois maintenant pourquoi vous teniez tant à combler le déficit et pourquoi vous m'avez proposé de tout donner à nos chères nièces.

— Pardon, pardon, répliqua le roi, ce n'est pas moi qui ai eu l'idée de leur céder notre part des 6000 dollars, c'est vous.

— Et je ne vous ai peut-être pas conseillé de filer avec, hein? Mais non ; vous étiez trop goulu ! Vous voyez ce que cela nous rapporte. Ces petites bécasses empochent leur argent et le nôtre par-dessus le marché, car il nous reste à peine quelques dollars. Allez vous coucher et ne me parlez plus de déficit tant que vous vivrez.

Le roi, qui reconnaissait trop tard ses torts, n'osa pas souffler mot ; il se glissa dans le wigwam où il chercha des consolations dans une cruche de whisky. Le duc ne tarda pas à suivre ce bon exemple. Au bout d'une heure, ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde et s'entendaient comme larrons en foire. J'espérais qu'ils finiraient par s'endormir à force de se consoler et alors j'aurais essayé de décider Jim à les déposer doucement dans l'île. Par malheur, il n'en fut rien, de sorte que nous dûmes nous remettre en route avec eux.

Pendant quelques jours, comme les deux associés n'osaient pas se montrer trop près de Nantuck, nous filâmes le long du fleuve. Lorsqu'ils se crurent hors de danger, ils visitèrent plusieurs petites villes. Ils m'emmenaient avec eux, parce que les gens qui se font suivre d'un domestique inspirent toujours de la confiance. Ce n'était là qu'un prétexte, je crois. Ils devinaient sans doute que je n'aurais rien de plus pressé que de disparaître avec le radeau dès que le champ serait libre.

En dépit de leur air respectable, rien ne leur réussit. Un beau sermon sur la tempérance ne leur rapporta pas de quoi se griser tous les deux. Une conférence sur la phrénologie n'attira qu'une dizaine d'auditeurs. Le roi off*rit en vain sa poudre dentifrice, le duc ne trouva aucun chaland pour ses pilules brevetées, et nos provisions s'épuisaient. Le poisson abondait ; seulement Jim s'arrangeait de façon à n'en jamais découvrir au bout de nos lignes.

— Lorsqu'il n'y aura plus rien à manger ici, me dit-il, ils déguerpiront, et bon débarras î

En effet, ils paraissaient déjà découragés. Après avoir rôdé inutilement dans une demi-douzaine de petites villes, ils passèrent leur temps à rêvasser et à regarder couler l'eau, sans échanger une parole. Mais ils n'étaient pas au bout de leur rouleau. Un jour, le roi, qui se tenait assis à l'entrée du wigwam, finit par se lever pour aller rejoindre son associé, et ils se mirent à causer à voix basse. Cela m'inquiéta un peu, parce qu'ils ne se gênaient guère en général pour s'expliquer devant moi. J'eus beau prêter l'oreille, je n'entendis pas un mot de leur entretien.

JIM VKNDU. <99

Le lendemain malin, nous étions à environ deux milles d'une petite ville nommée Pikesburgh, quand le roi m'ordonna de gagner la côte et d'amarrer le radeau.

— Je vais débarquer seul, me dit-il au moment où je m'apprêtais à sauter à terre. Si je ne suis pas de retour à midi, Bridgewater doit venir me rejoindre et vous l'accompagnerez.

Je restai donc sur le radeau. A midi, le roi ne s'était pas montré et le duc m'emmena, laissant Jiqi dans le wigwam. Je n'osai pas refuser de partir avec lui ; mais cette fois j'étais décidé à retirer mon épingle du jeu et à battre en retraite dès qu'on n'aurait plus l'œil sur moi. A michemin, nous rencontrâmes des gens qui venaient de la ville et avec lesquels mon compagnon, contre son habitude, évita de lier conversation.

Arrivés à Pikesburgh, nous cherchâmes en vain le roi. Nous finîmes par le trouver dans une buvette, entouré d'une foule de badauds qui se moquaient de lui. Il était trop ivre pour tenir sur ses jambes et ses menaces ne servaient qu'à mettre les rieurs en verve. Le duc, bouffi de rage, éclata en injures et son associé lui lança à la figure un paquet de cartes. Quand la querelle fut bien engagée, je gagnai la porte sans me presser et une fois dehors je partis comme un trait. Bien que je fusse tout essoufflé, je criai d'une voix joyeuse en sautant à bord du radeau :

— Ohé, Jim, nous sommes sauvés I

Pas de réponse. Le wigwam était vide. Je parcourus le petit bois en face duquel nous étions amarrés, pensant que Jim, pour un motif ou un autre, avait jugé bon de s'y cacher. J'eus beau lancer de nouveaux cris d'appel, mon vieux Jim avait disparu. Alors je m'assis sur l'herbe et je pleurai. Je me relevai bientôt, ne sachant que penser de cette disparition ni à quoi me résoudre. Je venais de déboucher sur la route, quand je vis arriver un garçon de mon âge qui s'avançait les mains dans les poches. Je lui demandai s'il n'avait pas rencontré un nègre habillé de telle et telle façon.

Mon père disait toujours qu'il no faut pas avoir l'air trop pressé

LKS AVENTURES DE HUCK FINN.

quand on a besoin d'un renseignement, parce qu'on vous le fera payer. Il avait raison, car on répondit à ma question par cette autre question : « Pouvez-vous me donner de quoi bourrer ma pipe? » et ce ne fut qu'après avoir empoché une poignée de tabac que mon interlocuteur reprit :

— Le nègre évadé? Oui, je l'ai vu. On l'emmenait chez Silas Phelps, à 2 milles plus bas. Bonne affaire ! 200 dollars de récompense, ça ne se trouve pas tous les jours.

— Et c'est moi qui l'ai vu le premier! Qui donc l'a fait empoigner?

— 11 paraît que c'est un vieux monsieur à barbe blanche. Il n'avait pas le temps d'aller à la Nouvelle-Orléans et il a vendu sa chance 40 dollars. A sa place, moi, j'aurais trouvé le temps d'aller toucher la récompense entière.

— Peut-être sa chance ne vaut-elle pas un cent^ puisqu'il l'a cédée pour si peu.

— Allons donc ! J'ai lu l'affiche. C'est imprimé en lettres longues comme ça. Récompense de 200 dollars, avec le signalement du nègre, le nom de la plantation et le reste.

Il s'éloigna en sifflant. Je regagnai le radeau et je me glissai dans le wigwam afin de réfléchir. Mes réflexions ne furent pas gaies. Non, je n'aurais pas cru ces deux gredins capables de nous jouer un pareil tour après tout ce que nous avions fait pour eux. Je pouvais me vanter d'avoir rendu un mauvais service à ce pauvre Jim. S'il devait rester esclave, il aurait été cent fois plus heureux à Saint-Pétersbourg, où personne ne le maltraitait. Ma première idée fut d'écrire à miss Watson

C'est imprimé ea lettres longues comme ça.

afin qu'elle le réclamât. Deux raisons me retinrent. Elle ignorait pourquoi il s'était sauvé ; elle lui reprocherait son ingratitude et serait plus disposée que jamais à le vendre. Et puis, je songeai à moi. On saurait que Huck Finn avait aidé un nègre à prendre la clef des champs, et si, un jour ou l'autre, je regagnais ma ville natale, je n'oserais plus regarder les gens en face. Tom Sawyer lui-même refuserait de me serrer la main.

Plus j'y songeais, plus ma conscience m'adressait des reproches et plus je me sentais coupable. D'un autre côté, je pensai à ce long voyage durant lequel Jim avait si souvent tenu le gouvernail à ma place plutôt que de me réveiller. Je le voyais sautant de joie le matin où nous avions failli nous perdre dans le brouillard. Je me rappelai le soir où mes remords m'avaient presque décidé à le livrer et où je l'avais sauvé en empêchant les deux poltrons qui craignaient la petite vérole de visiter le radeau. Je ne pouvais pas oublier qu'il m'avait dit que j'étais le seul ami qu'il eût au monde.

Je me sentais toujours honteux d'être l'ami d'un nègre — néanmoins je résolus de ne pas abandonner Jim. Je savais qu'on l'avait emmené chez M. Silas Phelps, à 2 milles plus bas. Dès que le jour commença à baisser, je détachai mon radeau et je gagnai une île boisée où je passai la nuit. Je me levai de grand matin ; puis, après avoir déjeuné, je mis mes meilleurs habits, je fis un paquet de mes vieux vêtements, je sautai dans le canot et je suivis le courant, m'arrêtant à un quart de mille d'un endroit où j'avais aperçu une petite scierie à vapeur. Alors je cachai ma barque et je remontai la côte à pied. Je n'avais pas fait fausse route et je ne regrettai pas la poignée de tabac qui m'avait mis sur la bonne voie. En passant devant l'usine dont j'ai parlé, je vis une enseigne qui m'apprit que c'était la Scierie de Silas Phelps. Rien n'y bougeait et on ne pouvait la prendre pour une maison d'habitation. A deux ou trois cents yards plus loin, je rencontrai une espèce de ferme; mais personne ne se montrait, bien qu'il fût déjà jour. Je me dirigeai donc vers la ville afin de sonder un peu le terrain. Cette ferme n'appar-

202 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

tenait peut-être pas au propriétaire de la scierie et je ne voulais pas être surpris rôdant autour des bâtiments.

Eh bien, devinez sur qui je tombai en tournant le premier coin de rue? Sur le duc ! Il était en train de coller une affiche qui annonçait au public que le célèbre Kean donnerait le soir même et les deux soirs suivants une représentation du Gaméléopard ! Il sembla d'abord très étonné, puis très satisfait de me retrouver.

— Je te croyais déjà loin, dit-il. Où est le radeau ? L'as-tu caché dans un bon endroit?

— C'est justement ce que j'allais vous demander, répliquai-je d'un ton de mauvaise humeur.

Alors il sembla moins content.

— A moi ! s'écria-t-il.

— A qui voulez-vous que je le demande? Hier, lorsque j'ai vu le roi dans ce cabaret, je me suis dit : Le duc ne pourra pas l'emmener de sitôt. Alors, pour passer le temps, je me suis mis à flâner. Un homme m'a offert 40 cetits pour l'aider à emballer du coton. Naturellement, j'ai accepté. Aprèl, je suis allé me reposer dans le petit bois en vous attendant. Jim devait m'appeler à votre retour. Le sommeil m'a pris et quand je me suis réveillé, plus de Jim, plus de radeau ! Qu'est devenu Jim? Qu'est devenu le radeau?

. — iJe n'en sais rien, du moins pour ce qui concerne le radeau. Ce vieil ivrogne a fait là-haut un marché qui a rapporté 40 dollars, et à mon arrivée, il les avait déjà reperdus au jeu. Lorsque j'ai pu le reconduire jusqu'à l'endroit où devait se trouver le radeau, nous nous sommes dit : Ce petit drôle nous l'a volé et nous a plantés là.

— "Est-ce que j'aurais planté là mon nègre, le. seul nègre que je possède au monde ?

— En somme, tu n'y as rien perdu ; sans papiers, tu ne serais jamais parvenu à le vendre. Le fait est que nous avions fini par le regarder coQime notre propriété. Me voilà bien récompensé de la peine que je me suis donnée pour lui... Bah ! il y a des badauds partout et le camé-

léopard les attirera encore. N'importe, je n'aurais pas été fâché d'avoir le radeau à ma disposition. Ton nègre pourrait jaser.

— Gomment voulez-vous qu'il jase? Il ne s'est donc pas sauvé ?

Je me doutais bien qu'il s'était entendu avec le roi pour vendre Jim ; mais je tenais à le mettre au pied du mur. Si je l'amenais à m'avouer que Jim était sous clef dans la ville où il comptait passer trois jours, ma présence le gênerait beaucoup plus que celle du nègre et il se résignerait peut-être à donner ses représentations ailleurs.

— Eh ! non, il ne s'est pas sauvé, répliqua-t-il. Je croyais que tu avais tout compris. Nous l'avons cédé, ou plutôt nous avons cédé pour 40 dollars nos droits à la récompense. Tu aurais eu ta part, si...

— Vous l'avez cédé ! m' écriai -je. Mais Jim était à moi ! Oii est-il ? Et je me mis à sangloter. Ainsi que j'y comptais, le duc parut très

ennuyé. Les regards qu'il lançait à droite et à gauche me rassuraient. C'est lui maintenant qui désirait me lâcher. 11 n'avait plus besoin de moi — il croyait mes poches vides, le radeau disparu, et j'en savais trop sur son compte.

— Je veux mon nègre ! Où est-il ? répétai-je en frappant du pied.

— Mille tonnerres ! prends garde à toi, ou je...

Mais, après avoir froncé les sourcils et levé son pinceau à colle d'un air menaçant, il se décida à me prendre par la douceur.

— Mon pauvre garçon, reprit-il au bout d'une minute, je suis aussi fciché que toi de la façon dont la chose a tourné. Tout ce que je puis te dire, c'est que Jim a été emmené par un planteur du nom de Foster. . . Abraham G. Foster... dont la ferme se trouve à une trentaine de milles I3lus haut sur la route de La Fayette, celle que tu as dû suivre pour venir ici. Je ne vois pas ce que tu gagneras à courir après lui. Dans trois jours nous serons à flot et tu ferais mieux de ne pas nous quitter.

— Non, je veux mon Jim !

— Allons, je n'ai pas le droit de t'obliger à rester ; je n'y tiens pas non plus : il me faudrait te surveiller pour t'empôcher de bavarder. A présent que tu sais ce que tu voulais savoir, file sans perdre de temps.

LES AVENTURES DE HUGK FINN.

Ils ont de l'avance sur toi ; mais tu as de bonnes jambes et tu les rejoindras sans doute avant d'arriver à La Fayette.

Oui, j'en savais assez. 11 cherchait à m'éloigner de la ville, parce que Jim y était et que M. Silas Phelps aurait pu apprendre trop tôt à qui il avait eu affaire.

Jamais de la vie ! répliquai-je.

— Bon, dis-je, je partirai dans une heure ou deux, après avoir déjeuné.

— Tu partiras tout de suite, et je vais te montrer le chemin, repliqua-t-il en contenant sa colère, mais d'un ton qui me rappela le jour où il avait menacé de m'étrangler.

Gela m'ïimusait de lui donner du tintouin tout en le forçant de faire ce que je voulais ; mais il avait dans le regard quelque chose qui me

conseillait de ne pas aller trop loin. Aussi me décidai-je à l'accompagner et je vis qu'il avait déjà posé un certain nombre d'affiches. Il n'en fallut pas davantage pour me convaincre qu'il ne serait pas disposé à me céder la place.

— Tu étais bien pressé tout à l'heure de courir après Jim. Pourquoi as-tu changé d'avis? me demanda-t-il, tandis que nous gagnions la grande route. Encore une fois, tu ferais mieux de rester avec nous.

— Merci, je préfère m'en aller. Je n'ai pas envie d'être pendu.

— Bon voyage ! dit-il. Je t'engage — dans ton propre intérêt^ tu entends ? — à garder ta langue dans ta poche au sujet de l'affaire de Nantuck, et surtout au sujet du caméléopard. Tu me le promets ?

— Je le jure, si vous voulez ; je n'ai pas non plus envie d^èlre étranglé.

— Bien, ta parole me suffit, puisque tu sais qu'une indiscrétion te coûterait cher. Un dernier conseil. Retourne chez toi. J'ai bien deviné que tu fais l'école buissonnière et que tu as aidé Jim à s'évader. Tu joues là un jeu dangereux qui ne te rapportera rien.

— C'est possible ; mais Jim est mon ami et je l'aiderai si je le puis.

— Allons, bonne chance! Tu es un brave garçon, donne-moi la main et adieu.

— Jamais de la vie î répliquai-je.

Me voilà donc parti. Je ne regardai pas en arrière ; mais je sentais que le duc me suivait des yeux. Gomme je ne songeais nullement à me mettre à la recherche de M. Abraham G. Foster, je m'arrêtai à la première pierre milliaire, puis je retournai sur mes pas à travers bois pour regagner la ferme de Silas Phelps.

Quand j'arrivai à la ferme, tout semblait encore aussi tranquille que si c'eût été un dimanche. La chaleur retenait sans doute les maîtres chez eux et les travailleurs devaient être aux champs.

La propriété qui avoisinait la scierie de Silas Phelps était une de ces petites plantations de coton comme on en rencontre tant dans le pays. Les bâtiments n'occupaient qu'une partie d'une cour d(! deux arpents, fermée par une palissade et plaquée par endroits de touffes d'herbe ; pour les blancs, une vaste maison construite avec des bûches équarries à coups de hache et blanchies à la chaux; une cuisine en forme de rotonde communiquant avec la maison par un large passage couvert; derrière la cuisine, une buanderie; des cabanes alignées servant d'habitation aux nègres ; une petite hutte isolée au fond de la cour ; sur un banc, à l'entrée de la cuisine, un chien qui faisait la sieste; d'autres chiens endormis çà et là au soleil ; dans un coin, trois ou quatre arbres et quelques groseilliers le long de la palissade; en dehors de la clôture, le jardin et les champs de cotonniers, puis venaient les bois.

J'entrai dans l'enclos en escaladant la barrière qui donnait sur le jardin et je me dirigeai en droite ligne vers la cuisine. Pour commencer, je voulais m'assurer si j'étais bien chez M. Silas Phelps.

J'avais eu tort d'oublier que les chiens ne dorment que d'un œil. A mon approche, ils se levèrent l'un après l'autre et vinrent à ma rencontre. Naturellement, je m'arrêtai et je me tins coi. Ah! quel vacarme ! .En un quart de minute, je ressemblais au moyeu d'une roue dont une quinzaine de chiens représentaient les rayons. Ils

aboyaient à qui mieux mieux, allongeant le cou et le museau. Et il en arrivait d'autres !

Par bonheur, une négresse sortit à temps de la cuisine, un rouleau de pâtissier à la main.

— Veux-tu te taire, Tige ! Veux-tu te sauver, Spot !

Aussitôt toute la meute détala. Une minute après, elle revint, remuant la queue et prête à me lécher les mains. Au môme instant, une dame de quarante à quarante-cinq ans se montra sur le seuil de la maison, suivie de deux enfants qui se cachaient derrière ses jupes et me régardaient d'un air intimidé.

— Que signifie ce tapage? demanda la dame.

Mais, dès qu'elle me vit, son visage s'épanouit et elle accourut en s'écriant :

— C'est donc toi, enfin!

— Oui, madame, c'est moi, répliquai-je machinalement.

Alors la voilà qui me prend dans ses bras et me serre à m'étouffer. Quand elle eut fini de m'embrasser, elle me lâcha et s'éloigna un peu pour me mieux regarder.

— Tu ne ressembles pas trop à ta mère, dit-elle après m'avoir dévisagé. N'importe, je suis bien heureuse de te revoir. Mes enfants, c'est votre cousin Tom, dites-lui bonjour.

Les enfants, au lieu de me souhaiter la bienvenue, se fourrèrent un doigt dans la bouche et se firent un rempart de la robe de leur maman.

— Lise, continua celle-ci, dépêchez-vous de lui apprêter un déjeuner chaud. Il doit avoir faim, s'il n'a pas déjeuné à bord.

— Ce n'est pas la peine, dis-je, j'ai déjeuné.

Là-dessus, elle m'emmena dans la maison, tandis que les enfants s'accrochaient à ses jupes. Lorsque nous fûmes dans le parloir, elle m'installa sur un fauteuil et s'assit en face de moi sur un tabouret, me tenant par les deux mains.

— Là, que je te regarde à mon aise! Je crois que je te mangerais,

208 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

tant je suis heureuse de te revoir. Nous t'attendons depuis trois jours. Qu'est-ce qui t'a retardé? Le steamer a donc échoué?

— Oui, madame.

— Ne m'appelle pas madame ; appelle-moi tante Sally. Où a-t-il échoué ?

Je ne savais que répondre, parce que je ne pouvais pas deviner si mon steamer descendait ou remontait le fleuve; mais il me vint une bonne idée.

— Ce n'est pas l'échouage qni nous aurait beaucoup retardés, si le cylindre n'avait pas éclaté.

— Bonté du ciel! pas de blessés, j'espère?

— Non ; il y a seulement eu un nègre tué.

— C'est heureux, car ces accidents-là estropient souvent beaucoup de monde. L'année dernière, ton oncle Silas revenait de la Nouvelle- Orléans; une chaudière, un cylindre, ou quelque chose, a sauté et on n'en a pas été quitte à si bon compte. A propos, ton oncle est parti pour la ville, il n'y a pas une heure, espérant te ramener, et il ne peut tarder à rentrer. Tu as dû le croiser en route.

— Je n'ai rencontré personne, tante Sally. Il faisait à peine jour quand j'ai débarqué. On m'a indiqué mon chemin; mais, comme tout le monde avait l'air de dormir par ici, j'ai un peu flâné.

— A qui as-tu remis tes bagages?

— Mes bagages?... Oh ! je sais où les retrouver, et, d'ailleurs, il n'y aura pas grand'chose de perdu.

— Comment as-tu fait pour déjeuner de si bonne heure à bord?

— Il me restait des provisions.

Je devenais si inquiet que j'écoutais à peine M""* Phelps. Les enfants étaient toujours là. Ils commençaient à s'habituer à moi, et, si j'avais pu les prendre à part, j'aurais bien vite découvert qui j'étais. Mais ma tante n'en finissait pas. J'eus froid dans le dos lorsqu'elle s'écria :

— Voyons, c'est à ton tour de parler. Tu vas me donner des nouvelles de tout le monde. Gomment vont-ils? Que font-ils? Quelles com-

missions t'a-t-on données pour la tante Sally? Tâche de ne rien oublier.

Pour le coup, j'étais embourbé jusqu'au menton. Je ne voyais aucun moyen de me tirer d'affaire sans lui avouer qu'elle se trompait. Ce fut tante Sally elle-même qui me ferma la bouche.

— Voilà ton oncle qui revient, dit-elle en me poussant dans un

Tiens ! d'où sort ce garçou-là? demanda-t-il.

coin. Reste derrière ce fauteuil et ne bouge pas. Nous allons lui faire une surprise... Vous, mes enfants, n'ouvrez pas la bouche.

Tout en me demandant ce que je gagnerais à me cacher, j'obéis. Avant de disparaître, j'entrevis la tète d'un vieux monsieur qui s'avançait en maugréant.

— Ouf! encore une course que j'aurais pu m'épargner, dit-il.

— Il n'est pas arrivé? demanda M"® Phelps.

— Non, puisque je ne le ramène pas. J'avoue que cela commence à m'inquiéter.

210 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

— Quelque chose me dit qu'il est arrivé. Tu es bien sûr?

— Je suis sûr que personne n'a débarqué depuis hier.

— Et il y a tant d'accidents! Que dira ma sœur? Je n'ose pas y penser... Mais regarde donc, Silas, là-bas, au tournant de la route. C'est peut-être lui. .

M- Phelps se pencha en dehors de la croisée, ce qui permit à mon hôtesse de préparer sa surprise. Elle me tira de ma cachette, et, lorsque son mari se retourna, elle se tenait à côté de moi, le visage rayonnant. L'oncle Silas n'était pas fort, car il ne comprit pas tout de suite qu'on lui jouait un tour.

— Tiens! d'où sort ce garçon-là? demanda-t-il.

— Tu ne devines pas? C'est lui ; c'est Tom Sawyer ï

Je crus que le parquet allait s'écrouler sous mes pieds ; mais je ne tardai pas à me remettre. Le vieux monsieur me prodigua dos poignées de main et des paroles affectueuses ; puis il fallut répondre à une véritable averse de questions à propos de tante Polly, de Marie, de Sid et de toute la tribu des Sawyer.

Si mes hôtes se réjouissaient de me voir, je ne me réjouissais pas moins d'avoir enfin appris qui j'étais. Je leur eus bientôt fourni sur ma famille — c'est-à-dire sur la famille de Tom — beaucoup plus de renseignements que tous les Sawyer du monde n'auraient pu leur en donner. Cela marchait comme sur des roulettes. Rien de plus facile que de remplir le rôle que l'on m'assignait. Aussi me sentis-je à mon aise jusqu'au moment où j'entendis le bruit d'un vapeur qui descendait le fleuve en toussant. Si ce steamer avait déposé au débarcadère de la ville celui qu'on attendait? Si Tom allait se montrer et me nommer? Cela gâterait tout. D'un autre côté, quel prétexte employer pour me poster sur la route afin d'arrêter Tom au passage?

M. Phelps me vint de nouveau en aide.

— Encore un vapeur, dit-il. Heureusement, je n'ai plus besoin de remonter dans ma carriole, je vais la faire dételer.

Je saisis la balle au bond.

— Puisqu'elle est encore attelée, laissez-moi m'en servir pour aller chercher mes effets à la ville. Le paquet n'est pas lourd, mais je suis un peu las.

Il voulut m'accompagner.

— Non, non, lui dis-je, vous vous êtes déjà trop dérangé pour moi. Soyez tranquille, je sais conduire.

TOM RENTRE EN SCÈNE

Je partis donc dans la carriole de M. Phelps. Arrivé à mi-chemin de la ville, je me félicitai d'avoir si bien pris mes précautions. Clic, clac ! j'entendis venir une voiture de louage conduite par un nègre, et à côté du cocher, j'aperçus Tom Sawyer. Je m'arrêtai jusqu'à ce qu'ils m'eussent rejoint, puis je criai :

— Halte-là !

Le nègre retint son attelage et Tom demeura bouche bée.

— Pas possible ! C'est toi, Huck? Les bras m'en tombent!

— Tu vois bien que c'est moi.

— Ah ! tu peux te vanter de m'avoir fait peur. On te croyait mort. Tu n'as donc pas été noyé ? Comment te trouves-tu ici ?

— Je t'expliquerai ça plus tard. Pour le quart d'heure, nous avons d'autres chats à fouetter. Si j'avais quelqu'un pour tenir mes rênes, je serais déjà près de toi. Dis à ton cocher de t'attendre une minute et grimpe dans ma carriole.

Dès qu'il fut monté, dès que nous eûmes échangé une cordiale poignée de main, je m'éloignai un peu de l'autre voiture, et sans lui donner le temps de m'interroger, je lui racontai l'erreur de tante Sally.

— La bonne histoire ! s'écria-t-il. Je l'aime mieux que celle de ta noyade. Comment as-tu pu nous laisser croire à ta mort?

— Pour le moment il ne s'agit pas de ma noyade, répliquai-je. Allons au plus pressé. Pour ma part, je ne trouve pas ma position si drôle; ton arrivée me met dans un fier embarras.

— Bah ! lorsque tante Sally apprendra que tu es mon ami, elle t'ouvrira encore les bras.

TOM RENTRE EN SCÈNE. 213

— Je n'en suis pas trop sûr. Elle se fâchera quand elle verra un second Tom lui tomber des nues.

— Eh bien, non, dit Tom, après avoir réfléchi. J'ai une idée; elle ne se fâchera pas. Sois sans inquiétude. Prends mon sac de voyage dans ta voiture et retourne à la ferme sans te presser, de façon à paraître revenir de la ville. J'arriverai un quart d'heure ou une demi-heure après toi et je me charge du reste. Ce sera drôle, tu verras. Seulement, il ne faudra pas avoir l'air de me connaître tout d'abord.

— Bon, je m'en rapporte à toi... Attends un peu, j'ai un secret à te confier. Il y a là-bas un nègre que je cherche à faire évader — Jim, le nègre de miss Watson.

— Jim? répéta Tom. Tu n'as pas besoin de t'occuper de lui. Il a eu plus de chance qu'il n'en mérite; sa maîtresse...

— Je devine ce que tu vas me dire, et je me le suis déjà dit, interrompis~je. Un blanc devrait rougir d'être l'ami d'un nègre ; mais moi, je n'en rougis pas. Jim est prisonnier chez ton oncle — je ne sais pas encore où, par exemple — et je veux le délivrer. Tu me garderas le secret?

— Certainement, je te garderai le secret, et je t'aiderai par-dessus le marché.

Je tombai de mon haut.

— Tu plaisantes, lui dis-je. Tu passeras aussi pour un abolitionniste.

— Peu importe. On ne trouve pas tous les jours un prisonnier à délivrer.

Tom mit son sac dans ma carriole et avança au pas, tandis que je me dirigeais vers la ferme. J'étais si content que j'oubliai de lambiner en route, de sorte que j'arrivai à la maison plus tôt qu'il n'aurait fallu. Justement M. Phelps se tenait sur le pas de la porte ; il se frotta les yeux en m'apercevant.

— C'est étonnant ! s'écria-t-il. Qui aurait jamais cru cette jument capable de faire le trajet en si peu de temps? Et pas un poil mouillé.

Oui, c'est étonnant. Je ne la donnerais pas pour 100 dollars, et hier je l'aurais volontiers cédée pour la moitié de cette somme.

Au bout d'une demi-heure, la voiture de Tom s'arrêta devant la palissade, à une cinquantaine de yards de la maison. Tante Sally, qui l'entendit arriver, regarda par la fenêtre.

— Une visite? dit-elle. Qui donc cela peut-il être? Un étranger... Johnny, va dire à Lise de mettre un couvert de plus.

Les étrangers étaient rares dans ces parages : aussi tout le monde courut-il à la porte d'entrée. Tom avait déjà dépassé la barrière de l'enclos ; il s'avançait à pas comptés, et sa voiture s'éloignait au grand trot. Il semblait assez fier de ses habits neufs et portait le nez au vent. Arrivé à quelques pas de nous, il souleva son chapeau comme si c'eût été le couvercle d'une boîte contenant des papillons dont il ne voulait pas troubler le sommeil.

— Monsieur Archibald Nichols, je présume ? dit-il.

— Non, mon garçon, répliqua M. Phelps. Votre cocher s'est trompé. Nichols demeure à trois milles plus bas. Mais entrez vous reposer.

Tom regarda par-dessus son épaule.

— Trop tard, dit-il : la voiture est hors de vue.

— Raison de plus pour entrer. Vous dînerez avec nous et je me charge de vous conduire chez Nichols.

— Oh ! je serais désolé de vous donner tant de peine. J'achèverai bien la route à pied.

— Nous ne le, souffrirons pas ; la vieille hospitalité du Sud s'y oppose.

— Entrez, répéta tante Sally. Vous ne pouvez pas refuser, car votre couvert est déjà rriis.

Tom la remercia par un beau salut et se laissa persuader. Une fois dans le parloir, il se campa dans le meilleur fauteuil avant qu'on l'eût invité à s'asseoir ; puis il raconta, sans attendre qu'on l'interrogeât, qu'il s'appelait William Thompson et qu'il venait d'une grande ville dont j'oublie le nom, mais sur laquelle il débita un tas d'histoires. 11 allait, il allait, et je commençais à me demander si c'était avec ces his-

TOM RENTRE EN SCENE

toires-là qu'il espérait me tirer d'affaire. Tout à coup, il se pencha vers tante Sally, qui s'était assise à côté de lui, l'embrassa sur les deux joues, se rejeta tranquillement au fond de son fauteuil et se remit à jacasser.

— Où ave^-vous appris ces manières-là? s'écria tante Sally, d'un ton indigné.

— Gomment, je vous ai fâchée? Ah ! si c'est là votre vieille hospitalité du Sud, je m'en vais, répliqua Tom.

— En vérité, je crois que ce gamin est toqué, dit M"'^ Phelps.

^d'^.SlK^CU^

Sid ! s'écria tante Sally. Ah ! mauvais garnement !

— Non, je ne suis pas toqué, riposta Tom d'un air froissé. Soyez tranquille, je ne recommencerai pas... du moins jusqu'à ce que vous me l'ayez demandé. Je vous ai embrassée de bon cœur, parce qu'on m'avait dit là-bas : Embrasse-la bien fort, ça lui fera plaisir.

— Quel est le sot qui vous a dit ça ?

— Tout le monde me l'a dit, et il me semble que tout le monde l'aurait cru, répondit Tom. Voyons, ajouta-t-il en s'adressant à M. Phelps, est-ce que vous ne pensiez pas qu'elle serait enchantée de voir Sid?

— Sid! s'écria tante Sally. Ah! mauvais garnement! est-il permis de se moquer ainsi du monde !

216 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

Et elle s'avançait pour l'embrasser, quand Tom la repoussa.

— Non, dit-il, je ne vous embrasserai pas avant que vous me l'ayez demandé.

Elle l'embrassa tout de même, puis elle le passa à M. Phelps, qui ne ménagea pas les poignées de main. La première surprise passée, elle entama le chapitre des explications.

— Nous n'attendions que Tom, dit-elle ; ma sœur n'a pas soufflé mot de ta visite.

— C'est que Tom seul devait venir ; mais au dernier moment je l'ai tant priée qu'elle m'a laissé partir avec lui. Ce matin, pendant que nous descendions le fleuve, Tom a pensé que ce serait une bonne plaisanterie d'arriver tout seul et de feindre de ne pas me connaître. Nous avons eu tort, car vous ne recevez pas trop bien les étrangers, tante Sally.

— Pas quand ils se donnent des airs comme tu le faisais tout à l'heure, Sid. Vrai, là, j'avais envie de te souffleter. N'importe, je te pardonne ; embrasse-moi encore.

Nous dînâmes dans le grand passage couvert, entre la maison et la cuisine. On se nourrit bien dans le Sud. 11 y avait sur la table de quoi rassasier sept familles — un tas de bons plats chauds, auxquels Tom et moi fîmes honneur, je vous en réponds. Ce fut l'oncle Silas qui récita le bénédicité ; mais rien n'eut le temps de se refroidir, ainsi que cela arrivait souvent chez la veuve Douglas.

Je me sentais à mon aise et l'après-midi se passa fort gaiement. Nous ouvrîmes en vain l'oreille ; il ne fut pas question de Jim et nous n'osions pas essayer d'amener la conversation sur ce terrain. Dans ma joie de retrouver Tom, j'avais presque oublié le caméléopard. Vers la fin du souper, un de nos petits cousins, avec qui nous avions vite lié connaissance, se chargea de me le rappeler.

— Papa, demanda-t-il, ne me laisseras-tu pas aller voir, avec Tom et Sid, le spectacle dont tout le monde parle ?

— Non, répondit M. Phelps d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

TOM RENTRE EN SCÈNE

C'est un attrape-nigauds et je suis tenté de plaindre ceux qui l'ont organisé, car on menace de les jeter à l'eau. Burton les a reconnus et, pour peu que la moitié de ce qu'il a raconté soit vraie, ils n'auront que ce qu'ils méritent, si on se contente de les chasser de la ville à coups de trique.

Ma conscience ne m'adressait aucun reproche. J'avais tenu ma promesse de ne pas les dénoncer. Toutefois, j'étais trop curieux pour ne pas désirer savoir comment ils s'en tireraient. Aussi, dès que le souper fut terminé, me déclarai-je très fatigué, afin que

Ils se tenaioQt à califourchon sur une barre de bois

tante Sally m'engageât à aller me reposer. Tom et moi, nous devions coucher dans la môme chambre. Au lieu de me déshabiller, je mis Tom

i>l8 LES AVENTURES DE HUCK FINN.

au courant et nous sortîmes par la croisée, en nous glissant le long du conducteur du paratonnerre. Tandis que nous gagnions la ville, je racontai à Tom les dangers que j'avais courus pendant mon voyage. Loin de me plaindre, il répétait sans cesse : « Ah ! comme je regrette de n'avoir pas été de la partie ! »

Il était près de huit heures et demie lorsque nous atteignîmes l'entrée de la ville. A peine avions-nous dépassé les premières rues que nous vîmes arriver une foule de gens, dont la plupart brandissaient des torches et faisaient un vacarme à réveiller les morts. On hurlait, on chantait, on grognait, on soufflait dans des cornets à bouquin, on battait le rappel sur des casseroles. Quel charivari ! Nous dûmes nous jeter de côté, pour ne pas être renversés par cette avalanche. Pendant le défilé, je vis que la bande emportait le roi et le duc, qui, tant bien que mal, se tenaient à califourchon sur une barre de bois. Du moins, je devinai que c'étaient eux que l'on escortait ainsi, car ils ressemblaient plutôt à de monstrueux- panaches de corbillard qu'à des êtres humains. On leur avait barbouillé le corps d'une couche de goudron à laquelle adhérait le contenu d'un lit de plume.

Certes, si la punition était rude, les deux associés ne l'avaient pas volée; cependant, je ne pus m'empecher de la trouver cruelle. J'interrogeai un traînard, qui nous raconta comment les choses s'étaient passées. Les spectateurs n'avaient pas laissé au duc le temps d'annoncer une seconde représentation du fameux intermède. Au moment où le caméléopàrd commençait ses gambades, M. Burton avait donné le signal, et... vous savez le reste.

— On va les jeter à l'eau, dis-je à Tom.

— Pas de danger, répliqua-t-il. Où as-tu vu habiller ainsi des gens que l'on songe à pendre ou à noyer? Ce serait du luxe. On ignore que ce sont des voleurs ; on croit n'avoir affaire qu'à des vagabonds auxquels cette promenade ôtera l'envie de revenir. Pour ma part, je ne leur en veux pas, puisqu'ils nous laissent un prisonnier à délivrer. C'est là ce qui m'intéresse le plus.

JIM PRISONNIER. ^i«.

Tout le long du chemin, nous ne parlions plus que de Jim, nous demandant où on avait pu l'enfermer. Enfin, Tom s'écria :

— Que nous sommes bêtes de n'avoir pas deviné plus tôt! Je parie que je sais où il est.

— Vrai? Où est-il?

— Dans cette hutte isolée qui se trouve au fond de la cour. Pendant que nous dînions, n'as-tu pas vu un nègre y entrer avec des provisions?

— Oui ; les chiens ont aboyé, et j'ai pensé qu'il leur apportait à manger.

— Je l'ai cru aussi; mais les provisions n'étaient pas destinées aux chiens.

— Gomment le sais-tu ?

— ■ Parce que je me rappelle maintenant qu'il y avait là une grosse tranche de melon d'eau. Est-ce que les chiens aiment le melon? En outre, le nègre a remis une clef à mon oncle au moment où nous sortions de table. La tranche de melon indique un homme, la clef indique un prisonnier. Jim est là.

Ah! ce Tom, quelle tête, pour un garçon de son âge! Si j'avais la tête de Tom Sawyer, je ne la troquerais pas contre celle d'un duc, ni même contre celle d'un clown ou d'un membre du Congrès.

— A présent, reprit Tom, il y a trente-six moyens de faire évader un captif; il s'agit de choisir le meilleur,

— Il n'y a pas besoin de tant chercher. J'ai mon idée.

— Voyons-la.

220 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

— Demain, nous commencerons par monter à bord de mon canot pour amener le radeau de l'île et nous le cacherons dans un bon endroit. Après, nous prendrons la clef dans la poche de l'oncle Silas, pendant qu'il dormira; nous ouvrirons la porte, puis...

— Peuh ! fît Tom, le premier venu aurait trouvé ça. Oui, la chose marcherait comme sur des roulettes, mais elle ne ressemblerait guère à une aventure. A quoi bon un plan qui ne donnerait pas plus de peine et n'étonnerait personne ? Une évasion où l'on s'en va sans courir le moindre danger n'est pas une véritable évasion.

Je ne cherchai pas à défendre mon idée ; je devinai que le programme de Tom serait supérieur au mien.

— Que comptes-tu faire ? lui demandai-je.

— Je n'en sais rien encore, répondit-il. J'ai plus d'une idée en tête, moi.

Il voulut bien entrer dans quelques détails, dont je me dispense de parler, car il se réservait d'agir selon les circonstances, et il n'y manqua pas. Je reconnus volontiers qu'il se montrait cent fois plus inventif que moi, tout en restant convaincu que Jim aurait trouvé mon projet plus pratique.

Une chose semblait certaine. Tom était fermement décidé à m'aider dans mon entreprise et à partir avec le fugitif. Je n'en revenais pas. Voilà un garçon bien élevé, ayant une réputation à perdre, dont la famille avait toujours manifesté un profond mépris pour les abolitionnistes et qui n'hésitait pas à se couvrir de honte, lui et les siens, en protégeant un nègre évadé! Non, je n'y comprenais rien. Moi, c'était ditïërent. Jim était mon ami, je tenais à le sauver et je me moquais du qu'en dira-t-on. N'était-il pas de mon devoir d'engager Tom à me laisser agir seul, à se borner à me garder le secret? Au premier mot que je lui en touchai, il me demanda d'an ton froissé :

— Est-ce que Tom Sawyer ne passe pas pour savoir ce qu'il fait, en général?

— D'accord.

— Et ne t'a-t-il pas dit qu'il t'aiderait à délivrer Jim?

— Oui.

— Eh bien alors?

Ce fut tout. Je jugeai inutile d'insister. Quand Tom avait déclaré qu'il ferait une chose, il n'écoutait pas ceux qui voulaient l'en empêcher. A notre retour, aucune lumière ne brillait aux fenêtres et tout le monde dormait, sauf les chiens, qui nous connaissaient déjà assez pour ne pas donner l'alarme. Nous pûmes donc avancer jusqu'à la petite hutte isolée et l'examiner de près à la lueur des étoiles.

— J'aurais préféré des pierres ou des briques, dit Tom. On ne parle de murs en bois dans aucun des livres que j'ai lus. C'est égal, ces bûches sont solides et je ne serais pas étonné si cette porte était doublée en fer.

— Peu nous importe, puisque la clef nous permettra de l'ouvrir.

— Laisse-moi donc tranquille avec ta clef! Tu veux tout simplifier.

— Eh bien, même sans la clef, ce sera plus facile que tu ne crois. Regarde les planches que l'on a clouées là-haut, sans doute pour boucher une lucarne ; il suffirait de grimper sur une échelle pour les enlever.

— C'est possible, répondit Tom, et on a eu joliment raison de boucher la lucarne ; car un cachot ne doit jamais être éclairé. En tout cas, quand même elle serait assez grande pour livrer passage à dix captifs, je me garderais d'arracher les planches. J'espère bien trouver un moyen plus compliqué.

— Nous pourrions scier quelques-unes de ces bûches et les remettre ensuite en place, comme je l'ai fait la dernière fois que mon père m'a enfermé.

— Oui, ce serait plus mystérieux; mais on ne scie que des barreaux de fer dans les histoires que je connais.

— Et puis, nous n'avons pas de scie.

— Bah ! on en fabrique avec un ressort de montre. Ton idée me plaît assez, quoique tu ne l'aies pas empruntée à un livre.

222 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

Derrière la hutte et tout contre la palissade, se dressait un appentis en planches qui n'avait pas plus de six pieds de large. Nous n'eûmes qu'à pousser la porte pour entrer. Tom tira des allumettes de sa poche et nous vîmes quelques pioches rouillées, quelques pelles et une vieille charrue hors d'usage. Cette espèce de hangar ne communiquait pas avec la hutte que Tom appelait un cachot.

— Nous voilà bien avancés, lui dis-je. Le mur est tout aussi solide de ce côté.

— Je me moque pas mal du mur, répliqua-t-il. Nous creuserons un tunnel de façon à arriver juste sous le lit de Jim. C'est une affaire de huit jours tout au plus.

— Sais-tu seulement où est le lit de Jim?

— Si je ne le sais pas, je le saurai bientôt. Ce qui m'embarrasse, c'est que Ce sont les prisonniers eux-mêmes qui doivent percer les murs ou creuser le tunnel.

Notre inspection terminée, nous retournâmes à la maison, où j'en- ■ai par la porte de derrière, dont je n'eus qu'à soulever le loquet. Cette façon de gagner son lit n'était pas assez romanesque pour Tom, qui préféra remonter dans notre chambre à l'aide du paratonnerre. Il aurait mieux fait de suivre mon exemple, car il ne me rejoignit qu'après être tombé deux fois. Avant de s'endormir, il me raconta l'histoire de plusieurs prisonniers qui avaient réussi à s'échapper en creusant une galerie sous une des dalles de leur cachot.

— Par bonheur, nous serons moins embarrassés qu'eux, lui dis-je. Nous n'aurons pas à faire disparaître la terre à mesure que nous l'enlèverons; j'ai déjà choisi ma pioche.

— Ah çà! te figures-tu que nous allons employer les outils que nous venons de voir? Ce serait par trop commode de se servir de ce qu'on a sous la main. Sois tranquille, je trouverai mieux.

Il ne trouva pas tout de suite ; car, au moment où le sommeil s'empara de moi, il m'expliquait comment on s'y prend pour prévenir un captif que des amis veillent sur lui.

Le lendemain, nous fûmes debout au point du jour. Tom voulait lier connaissance avec le nègre chargé de nourrir Jim. Les travailleurs avaient déjà achevé de déjeuner et partaient pour les champs. Celui que nous cherchions était en train d'empiler des provisions dans un panier, et, tandis que les autres s'éloignaient, on lui apporta une clef. 11 paraissait encore moins intelligent que ses camarades. Ses cheveux crépus étaient attachés çà et là en petites mèches laineuses avec des bouts de fil. Tom et moi, nous savions fort bien que les noirs emploient ce moyen-là pour se garantir contre les sorcières, auxquelles la plupart d'entre eux ont la niaiserie de croire.

— Ah! ah! Sambo ! lui dit Tom, c'est toi qui donnes à manger aux chiens, je crois?

— Un drôle de chien et qui a bon appétit, massa Sid ! Voulezvous le voir ?

— Oui, montre-nous-le.

Je lui donnai un coup de coude.

— En plein jour? Tu n'y songes pas! lui dis-je à l'oreille, ça ne rentre pas dans ton plan.

— Mon plan est changé, répliqua-t-il. Viens et ne crains rien.

J'avoue que je ne me sentais pas rassuré ; toutefois la curiosité l'emporta. Je me rappelai d'ailleurs que la hutte — ou le cachot, pour parler comme Tom — manquait de fenêtre. Mais les yeux du prisonnier étaient habitués aux ténèbres, et, dès que nous eûmes franchi le seuil, il s'écria :

— Vous voilà, Huck ! Je ne comptais plus vous revoir... et, bonté du ciel ! est-ce bien vous, massa Tom?

Je savais ce qu'il en serait, je m'y attendais.

C'est toi qui donnes à manger aux chiens?

224 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

— Il vous connaît! s'écria Sambo, qui était entré derrière nous. Tom fit aussitôt volte-face et lui demanda d'un ton surpris :

— Qui est-ce qui nous connaît?

— Parbleu, le nègre évadé.

— Lui? En voilà une idée!

— Ne vient-il pas de crier qu'il vous connaît ?

— Par exemple, c'est curieux ! répliqua Tom d'un air intrigué. Qui donc a crié? Quand a-t-on crié? Qu'a-t-on crié?... As-tu entendu quelque chose? ajouta-t-il en s'adressant à moi.

Naturellement, je répondis :

— Non, je n'ai rien entendu.

Alors Tom se tourna vers Jim, le contempla comme s'il ne l'avait jamais vu de sa vie et lui demanda :

— As-tu crié, toi?

— Moi, massa ? Non, je n'ai pas dit un mot.

— Pas un mot?

— Non, massa, pas un seul.

— Nous connais-tu?

— Non, massa ; pas plus que vous ne connaissez le vieux Jim. Là-dessus Tom regarda d'un air sévère le vieux Sambo, qui semblait

ahuri.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il. As-tu vraiment supposé que quelqu'un avait crié ?

— Pour sûr, j'ai entendu dire : « Bonté du ciel! est-ce vous, massa Tom ? »

— Tu vois bien que personne n'a ouvert la bouche. Tu as cru entendre, cela arrive à tout le monde.

— Non, cela n'arrive qu'à moi. C'est un tour des sorcières.

— Comment, Sambo, tu donnes dans ces bêtises? Si je t'offrais un demi-dollar, croirais-tu qu'on t'a jeté un sort ?

— Non, répliqua le nègre dont les yeux brillèrent, ou, du moins, je trouverais qu'on ne m'a pas jeté un mauvais sort.

— Eh bien, voilà de quoi acheter du fil pour l'attacher les cheveux. Puis, tandis que Sambo se dirigeait vers la porte et mordait la pièce

qu'il venait de recevoir, afin de s'assurer si elle était bonne, Tom se pencha sur Jim et lui dit :

— Rappelle-toi que tu ne nous connais pas. Si tu entends un bruit de pioches, ne t'inquiète pas. Nous sommes là pour te délivrer.

Jim n'eut que le temps de me serrer la main, et nous nous éloignâmes après avoir engagé Sambo à ne pas parler de ce qu'il avait cru entendre, parce qu'on se moquerait de lui.

PRÉPARATIFS d'ÉVASION.

Bien que l'heure de notre déjeuner fût encore assez éloignée, je voulus rentrer; mais Tom m'emmena bon gré, mal gré, dans le bois voisin. Il déclara que nous aurions besoin de lumière dans l'appentis pour creuser notre tunnel et qu'une lanterne en donnerait trop. Ce qu'il fallait, c'était un tas de ces bouts de bois pourris qui émettent une faible lueur. Nous finîmes par en ramasser quelques brassées que nous cachâmes dans un buisson, puis nous nous assîmes sur l'herbe pour nous reposer. Tom paraissait mécontent.

— Ou'as-tu donc ? lui demandai-je.

— J'ai qu'on nous fait la partie trop belle, répliqua-t-il. Il nous a suffi de vouloiirpour pénétrer dans le cachot. Au lieu d'un porte-clefs farouche, nous sommes tombés sur ce Sambo. Est-ce là un vrai geôlier? Pas même un chien de garde à endormir en lui jetant une boulette empoisonnée! Et puis Jim n'est enchaîné que par une seule jambe. Il suffirait de soulever un des pieds de son lit pour le débloquer. Il se serait sans doute évadé par la fenêtre dès le premier jour, s'il n'avait pas compris qu'on ne va pas loin en traînant une chaîne. L'oncle Silas ne prend aucune précaution. Il nous oblige à inventer toutes les difficultés... Enfin, ce n'est pas notre faute. Ce qui me console, c'est qu'il y a du mérite à créer des obstacles et des dangers quand ceux qui devraient se mettre en travers vous mâchent la besogne. Vois un peu cette affaire de la lanterne, par exemple. Nous pourrions allumer cent torches dans l'appentis sans courir grand risque ; mais nous sommes forcés de feindre d'avoir peur d'être dérangés. Maintenant, il va falloir trouver quelque chose pour fabriquer une scie.

— Pourquoi faire?

— Pour scier le pied du lit de Jim.

— Tu viens de dire qu'il n'y avait qu'à soulever le lit.

— Je te reconnais bien là, Huck! Tu n'as donc rien lu? Si tu connaissais l'histoire du baron Trenck, de Benvenuto Cellini, de Latude et d'une foule d'autres héros, tu saurais qu'on ne s'y prend pas de cette façon. Soulever un pied de lit, la belle malice! As- tu jamais vu un prisonnier se tirer d'embarras en soulevant son lit? Non; il doit scier le bois en deux, avaler la sciure de bois, remplir la fente avec de la graisse ou n'importe quoi, et tout arranger de manière à tromper le geôlier le plus vigilant. Alors, la nuit où tu es prêt à partir, tu donnes un coup de poing, le pied tombe ; tu décroches la chaîne, et te voilà libre. Il ne • reste plus qu'à attacher ton échelle de corde aux créneaux, à descendre, et à te casser une jambe ou un bras dans le fossé, parce que la corde est trop courte de 19 pieds. Ton cheval et tes fidèles serviteurs sont en bas qui t'attendent ; ton écuyer te ramasse, t'aide à te mettre en selle et tu pars au galop. Ça vaut la peine d'être prisonnier pour avoir de ces histoires-là ! Je suis fâché que notre cachot ne soit pas entouré d'un fossé. Si nous avons le temps, le soir de notre évasion, nous en creuserons un.

— A quoi bon un fossé, puisque Jim sortira par l'appentis?

Tom ne m'écoutait pas; il ne songeait plus au tunnel et réfléchissait, le menton dans la main ; bientôt il soupira et secoua la tête.

— Non, dit-il, sans s'occuper de moi; il n'y a pas de précédent. Dans les livres, c'est le prisonnier qui agit en pareil cas, et nous serions obligés de la scier nous-mêmes.

— Qu'est-ce que nous serions obligés de scier?

— La jambe de Jim.

— Hein!

— Il y a eu des gens qui, ne pouvant briser leur chaîne, se sont décidés à se couper le poignet. Une jambe vaudrait mieux ; seulement, Jim ne consentirait pas à observer les règles. 11 faut y renoncer.

— J'y renonce très volontiers.

Tom haussa les épaules.

— Ça ne m'étonne pas de ta part. Tu renoncerais sans doute aussi à lui fournir une corde à nœuds? Heureusement, je suis là. Nous n'aurons pas de peine à lui en fabriquer une avec un de nos draps de lit.

— Jim peut se passer d'une échelle.

— Avoue, Huck, que tu ne sais rien de rien. Est-ce que tous les prisonniers n'ont pas une corde à nœuds? En général, ils ont assez de loisir pour la fabriquer eux-mêmes, et quelquefois on la leur envoie dans un pâté ou dans...

— Mais puisque Jim n'aura pas l'occasion de s'en servir?

' — Tu m'impatientes avec tes puisque. Mettons qu'il ne s'en serve pas, il pourra la cacher dans son lit, comme font les autres prisonniers. Tu cherches sans cesse à inventer des nouveautés; moi, je tiens à ce qu'un prisonnier se conduise en prisonnier.

— Ne te fâche pas, répliquai-je ; si le règlement veut qu'il ait une échelle, je ne m'y oppose pas. Je respecte les règlements. Mais, pour sûr, si nos draps de lit manquent à l'appel, nous aurons du grabuge avec la tante Sally. J'ai notre affaire. Je vais te montrer des arbres avec l'écorce desquels mon père m'a appris à tresser des amarres. Ça vaut du chanvre ; ça sera plus solide que nos vieux chiffons de toile ; ça prendra moins de place dans le lit et les matériaux ne nous coûteront rien. Quant à Jim, il n'y regardera pas de si près.

— Huck, si j'étais aussi ignorant que toi, je garderais ma langue dans ma poche. Où as-tu jamais vu un prisonnier d'État s'évader avec une corde de cette espèce? Est-ce qu'un prisonnier trouve des arbres dans son cachot?

— Eh bien, Tom, arrange la chose comme tu l'entendras. Tout de même, si tu m'écoutais, tu me laisserais emprunter un des draps de lit qui sont en train de sécher là-bas derrière la buanderie.

— A la bonne heure, c'est une idée ; et il m'en vient une autre : tu prendras en même temps une des chemises de mon oncle.

— Il n'y en a qu'une.

— Alors tu prendras celle-là.

— A quoi nous servira-t-elle, Tom?

— Elle servira à Jim pour écrire ses impressions.

— Mais Jim ne sait pas écrire!

— Je ne te demande pas s'il sait écrire ou non. Il en sait assez pour tracer des marques sur la chemise, n'est-ce pas ? Nous lui fabriquerons une plume avec une cuiller d'étain ou un bout de fer.

— Laisse donc ! Les oies ne manquent pas ici et j'ai un canif.

— On croirait vraiment, à t'entendre, que les prisonniers n'ont qu'à allonger le bras pour empoigner une oie et lui arracher une plume I Nigaud ! Ceux qui ont le plus de chance écrivent avec un clou ; mais, des fois, ils ne parviennent à se procurer qu'un vieux morceau de cuivre qu'il faut frotter contre le mur pendant des semaines pour le rendre assez pointu.

Ils ne ramasseraient pas une plume, s'ils en voyaient une sous leur main,

ce ne serait pas régulier.

Je garderais ma langue dans ma poclie.

— Et OÙ trouvent-ils de 1 encre ?

— On en fait tant qu'on veut avec de la rouille et des larmes ; mais c'est là l'encre des prisonniers ordinaires et des femmes. Les meilleures autorités écrivent avec leur propre sang ; tu prêteras ton canif à Jim et il se piquera avec. Quand il voudra apprendre à ses amis où il est enfermé, il n'aura qu'à griffonner avec sa fourchette sur un plat d'étain qu'il jettera par la fenêtre. Le Masque de fer a employé ce moyen, et ses plats étaient en argent.

— On ne donne pas de fourchette à Jim et je n'ai pas vu l'ombre d'une assiette, môme en étain, dans le panier.

— Bah ! il y en a assez dans les cabanes des nègres.

230 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.

— Oui, mais Jim aura beau les couvrir de marques, on n'y comprendra rien.

— Tu sors de la question, Huck. Tout ce qu'on réclame de lui, c'est de gratter les assiettes et de les jeter dehors. La moitié du temps on ne peut pas lire ce qu'un prisonnier a griffonné.

— Alors, pourquoi gaspille-t-il ses assiettes?

— Ça lui est bien égal ; elles ne sont pas à lui.

— Elles sont à quelqu'un, je suppose ?

— Voyons, te figures-tu que le Masque de fer s'inquiétait de savoir à qui appartenaient les plats d'argent qu'il jetait par la fenêtre ?

Notre entretien fut interrompu par un négrillon qui annonçait l'heure du déjeuner en soufflant dans un cornet à bouquin et nous courûmes nous mettre à table. Ce malin-là, j'empruntai le drap de lit et la chemise dont nous avions besoin. Tom les fourra dans un vieux sac avec les débris de bois phosphorescents qui devaient remplacer la lanterne.

J'appelai cela emprunter, parce que mon père se servait de ce mot ; mais Tom me dit que nous aurions bel et bien commis im vol, si nous n'avions pas représenté des prisonniers. Il est permis à un prisonnier de prendre ce qu'il faut pour s'évader. Nous avions donc le droit de tout rafler, puisque nous agissions pour le compte de Jim. Gela n'empêcha pourtant pas Tom de me gronder deux ou trois jours plus tard, parce que j'avais pris un melon dans le jardin d'un nègre et que je m'en étais régalé.

— 11 est convenu que nous pouvons prendre ce dont nous avons besoin, lui dis-je, et j'avais besoin du melon.

— Tu n'en avais pas besoin pour sortir de prison, répliqua- t-il, et cela change la thèse. S'il nous avait fallu un melon afin d'y cacher un poignard et de le faire parvenir à Jim pour tuer son geôlier, personne n'y trouverait à redire.

— Eh bien, je ne vois pas ce qu'on gagne à représenter un prisonnier, si on ne peut seulement pas manger une tranche de melon à sa place.

La dispute ne dura guère et ce ne fut pas moi qui eus le dernier mot.

Ce jour-là, nous commençâmes nos préparatifs d'évasion. Tom profita d'un moment où la cour était déserte pour porter le sac dans l'appentis, pendant que je montais la garde. Il ne tarda pas à me rejoindre, puis nous allâmes nous asseoir sous les arbres pour causer à notre aise.

— Tout a bien marché jusqu'à présent, me dit Tom ; il ne nous reste plus qu'à trouver des outils convenables.

— Il me semble qu'il y a là-bas plus de pioches qu'il n'en faut. Pourquoi ne pas s'en servir?

Tom me regarda d'un air de pitié.

— Huck Finn, me demanda-t-il, depuis quand fournit-on des pelles et des pioches à un prisonnier? Autant vaudrait lui remettre tout de suite la clef de son cachot ! Quel mérite aurait-il à s'évader, alors ? Non, non, ce sont là des outils qu'on ne fournirait pas même à un roi.

— Si tu ne veux pas des pioches, que te faut-il ?

— Deux couteaux de table.

— Pour creuser un trou sous la hutte? C'est bête.

— Non, ce n'est pas bête, c'est le vrai moyen, le moyen le plus usité ; il n'y en a guère d'autre, du moins dans les histoires que je connais. Les prisonniers creusent toujours avec un couteau, et pas dans la terre encore ! En général, ils ont à percer un mur de pierre et je te laisse à penser si c'est facile. Sais-tu combien le fameux prisonnier du château d'If, dans le port de Marseille, a mis de temps à creuser une galerie dans le roc? Devine un peu.

— Un mois ? Deux mois ?

— Trente-sept ans, Huck ! Je voudrais que Jim fût enfermé dans une forteresse comme celle-là !

— Moi, pas. Jim est trop vieux... pense donc ! Il ne durera pas trente-sept ans !

— Jim durera assez. Nous serons obligés d'aller plus vite que je ne voudrais. Pour bien faire, nous devrions y mettre au moins deux ans ;

mais il n'y a pas moyen. L'oncle Silas a écrit à la Nouvelle-Orléans ; il ne tardera pas à apprendre que l'offre de 200 dollars est une attrape, et alors il lâchera Jim, ou fera une annonce dans les journaux. Nous n'avons donc qu'à creuser le tunnel le plus tôt possible et à délivrer notre prisonnier à la première alerte. Rien ne nous empêchera ensuite de supposer qu'il a passé trente-sept ans dans son cachot.

— A la bonne heure, Tom ! Nous voilà d'accord. Nous supposerons tout ce que tu voudras. Pour peu que tu y tiennes, je supposerai qu'il y est resté cent ans. Maintenant, tu peux compter sur moi pour escamoter les deux couteaux.

— Prends-en trois, pendant que tu y seras. Il m'en faut un pour faire une scie.

— C'est inutile, répliquai-je. Tu oublies donc qu'on a laissé dans notre chambre une petite scie toute faite ?

Tom haussa de nouveau les épaules d'un air découragé.

— Une scie toute faite? répéta-t-il. Pour un prisonnier? C'est perdre son temps que d'essayer de t' apprendre quelque chose... Enfin, va toujours emprunter les couteaux — trois couteaux, entends-tu ?

Ce soir-là, lorsque tout le monde fut endormi, nous descendîmes dans la cour en prenant encore pour escalier le conducteur du paratonnerre. Cinq minutes plus tard, enfermés dans l'appentis, nous nous mettions à l'œuvre à la faible lueur du bois phosphorescent que nous avions tiré du sac. Notre premier soin fut de déblayer un espace de cinq à six pieds vers le milieu du mur de bûches.

— En creusant là, me dit Tom, nous arriverons juste sous le lit de Jim, et personne ne se doutera que le cachot est miné ; la couverture du prisonnier traîne à terre et j'espère qu'on ne s'avisera pas de la soulever.

— Quand même il n'y aurait pas de couverture, répliquai-je, on ne verrait pas le trou ; il fait trop noir dans la hutte.

— S'il n'y avait aucun risque à courir, je ne m'en mêlerais pas, riposta Tom en frappant du pied. Tu m'impatientes, à la fin !

Comme je ne voulais pas l'impatienter, je me tus. Nous travaillâmes jusqu'à près de minuit. Il n'y a rien de fatigant comme de creuser la terre avec un couteau ; les paumes de nos mains étaient semées d'ampoules et le tunnel n'avançait guère.

— Ce n'est pas une besogne de trente-sept ans, Tom, dis-je enGn. A ce train-là, il nous en faudra bien trente-huit.

Il cessa à son tour de creuser.

— Tu as raison, Huck, répliqua-t-il au bout d'un instant, après avoir poussé un gros soupir. Nous n'en viendrons jamais à bout de cette façon. J'ai oublié une chose. Un prisonnier a toujours assez de temps devant lui; il creuse avec n'importe quoi sans s'abîmer les doigts,

LES AVENTURES DE IIUGK FINN.

parce qu'il se repose toutes les dix minutes. Par malheur, nous sommes trop pressés ; si nous creusions deux heures de plus avec ces outils-là, nous serions forcés d'attendre huit jours avant do pouvoir recommencer. Regarde un peu mes mains.

— Et les miennes donc ! Que proposes-tu alors ?

— Je vais te le dire. Ce n'est pas correct, c'est sauter à pieds joints par-dessus toutes les règles ; mais, que veux-tu? Prenons une pioche et faisons semblant de croire que c'est un couteau. Dans un cas comme

Regarde un peu mes mains.

le nôtre, l'emploi d'une pioche est excusable... Allons, passe-moi un couteau.

Il en avait déjà un, ce qui ne m'empôcha pas de lui offrir le mien. Il le jeta au loin et répéta :

— Passe-moi un couteau !

Cette fois, je compris. Je ramassai une pioche dans le tas, je la lui donnai et il se remit aussitôt à la besogne sans ajouter un mot. Moi, je m'armai d'une bôche et nous fîmes voler la terre. Au bout d'une demi-heure, nous en avions assez, bien que nos couteaux de rechange fussent beaucoup plus faciles à manier; mais, au moins, nous avions creusé un trou assez profond. , Lorsque j'eus regagné notre chambre à coucher en prenant le chemin

le plus court — c'est-à-dire l'escalier — je regardai par la fenêtre et je vis Tom qui s'efforçait de grimper le long du paratonnerre. Il avait trop mal aux mains et il dut y renoncer.

— Remonte donc par l'escalier, lui dis-je ; tu t'imagineras que tu es rentré par la fenêtre.

C'est ce qu'il fît.

Le lendemain, Tom emprunta dans la maison une cuiller d'étain et un chandelier de cuivre afin de fabriquer des plumes pour Jim. Il escamota aussi une demi-douzaine de chandelles. De mon côté, je rôdai autour des cabanes des nègres et je finis par mettre la main sur trois assiettes d'étain. Tom trouva que ce n'était pas assez.

— Bah ! lui dis-je, personne ne les verra. Elles tomberont dans les hautes herbes quand Jim les glissera entre les planches qui bouchent la lucarne. Nous n'aurons qu'à les ramasser et à les lui rendre.

— Soit, répliqua Tom d'un ton peu satisfait. A présent, il s'agit de chercher comment nous ferons parvenir au prisonnier la corde à nœuds, les plumes et le reste.

— Il n'y a pas besoin de chercher, Tom ; nous lui remettrons tout lorsque le tunnel sera fini.

— Non, par exemple! s'écria Tom, qui me regarda d'un air dédaigneux. Jamais de la vie ! Nous avons le choix d'une foule d'autres moyens plus ingénieux. Tu verras. Mais il faut d'abord que Jim soit prévenu.

Cette nuit-là, nous descendîmes par le conducteur du paratonnerre un peu après dix heures. Tom avait emporté une des chandelles. En arrivant en face du cachot, il grimpa sur mes épaules, juste au-dessous de la lucarne, et laissa tomber sa chandelle dans la hutte. Puis nous nous remîmes au travail dans l'appentis avec tant d'ardeur, qu'au bout de deux heures la besogne était terminée. Nous nous glissâmes dans le cachot en passant sous le lit du prisonnier. A force de chercher à lùtons, nous retrouvâmes la chandelle, qui fut vite allumée. Jim ronflait; mais nous n'eûmes pas de peine à le réveiller. Bien qu'il n'eût rien

236 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

entendu, notre visite ne sembla pas trop l'étonner. Du reste, nous avions eu soin de le réveiller assez doucement pour ne pas l'effrayer. Ce fat en pleurant presque de joie qu'il s'écria :

— Je savais bien, Huck; je savais bien, massa Tom, que vous me tiendriez parole. Vous venez me délivrer, pas vrai ? Cette chaîne n'est pas très épaisse. Où est votre lime?

Tom répondit qu'il ne donnerait pas un rat mort pour délivrer un prisonnier à l'aide d'un procédé aussi commode; puis il s'assit au bord du lit et expliqua nos plans à Jim.

— Ce sera plus long, ajouta-t-il; mais tu n'as pas à t'inquiéter. A la première alerte, nous brusquerons l'aventure, et en route!

Jim ne se résigna qu'à contre-cœur, tout en reconnaissant que nous savions mieux que lui comment on doit s'y prendre. 11 avoua d'ailleurs qu'il n'était pas à plaindre, parce que l'oncle Silas et la tante Sally venaient tous les deux jours s'assurer qa'il ne manquait de rien.

— J'ai trouvé mon joint! s'écria Tom. C'est par eux que nous t'enverrons une partie des objets dont un prisonnier a besoin.

— Tu bats la campagne, Tom, lui dis-je; autant vaudrait leur montrer tout de suite notre tunnel.

Selon sa coutume, il ne tint aucun compte de mon objection et continua :

— Lorsqu'ils te rendront visite, empoigne ce que tu trouveras dans les poches de mon oncle ou attaché aux cordons du tablier de ma tante. Il te faudra une chemise blanche, une corde à nœuds et d'autres choses qui tiennent trop de place pour que nous en chargions un geôlier sans qu'il s'en aperçoive. Nous te les ferons passer dans un pain ou dans un pâté, ainsi que ça se pratique généralement. Tu auras soin de ne pas te mettre à manger avant que Sambo ait emporté le panier.

Le prisonnier ouvrait de grands yeux. Quand Tom lui eut expliqué comment il devait tracer des gribouillages sur la chemise avec son sang, cacher l'échelle de corde sous sa couverture, et cœtera^ il parut

encore plus étonné. Néanmoins, après avoir répété dix fois qu'il no voyait pas à quoi tout cela servait, il promit de faire ce qu'on lui demandait.

Nous sortîmes à quatre pattes par le tunnel et nous regagnâmes notre lit. Bien que nos mains fussent dans un piteux état, Tom jubilait. 11 déclara que rien n'était aussi amusant que de s'échapper d'une forteresse.

— Je ne regrette qu'une chose, me dit-il. Quel dommage de ne pas pouvoir garder le prisonnier dans son cachot pendant les trente-sept ans ! Il s'y habituerait si bien qu'il ne voudrait plus s'en aller et son histoire nous rendrait tous fameux.

Il s'endormit en parlant de son Masque de fer, de Latude et de je ne sais qui encore. Le lendemain, il ne songeait plus qu'à Jim. Son premier soin fut de se rendre au bûcher, où il brisa à coups de hache le chandelier dont il mit les morceaux dans sa poche avec la cuiller. Ensuite nous allâmes du côté des cabanes des nègres, et, tandis que je détournais l'attention de Sambo, Tom fourra un des fragments du chandelier dans un pain destiné au prisonnier.

Nous accompagnâmes Sambo jusqu'au cachot afin d'assister au déballage du panier. Eh bien, les livres ont beau conseiller ce moyen-là, il n'est pas toujours bon, même quand le prisonnier est prévenu, surtout s'il a trop faim. Du moins, il ne réussit pas dans le cas de Jim, qui, oubliant les recommandations de la veille, mordit dans le pain juste au mauvais endroit et faillit se casser plusieurs dents.

C'était sa faute, et Tom le lui fit avouer plus tard en l'engageant à ne plus rien manger désormais sans avoir sondé ses provisions de bouche à coups de canif. Par bonheur, il n'eut pas le temps de se plaindre. Au môme instant deux chiens débouchèrent de dessous le lit du prisonnier, bientôt suivis de neuf autres. Nous avions oublié de fermer l'entrée du tunnel! Les intrus gambadaient autour de Sambo, qui ne comprenait pas d'où ils venaient. Le pauvre nègre cria : « Encore ces sorcières ! » et se roula sur le sol au milieu de ses amis

238 LliS AVENTURES DE HUGK FINN.

que la peur et l'obscurité l'empêchaient de reconnaître. Tom ne perdit pas la tête. Il se dépêcha de pousser la porte, sortit et lança au loin un morceau de viande qui attira dehors toute la meute. 11 me rejoignit au bout d'une minute ou deux et je devinai que les chiens ne rentreraient pas par le tunnel, quoiqu'il ne se donnât pas la peine de me rassurer sur ce point. Il ne s'occupa que du geôlier.

— Sambo, dit-il d'un ton de reproche, en voilà assez de ces histoires. Est-ce que tu te figures encore avoir entendu parler?

Sambo se releva et regarda autour de lui d'un air effrayé.

— Massa Sid, répliqua-t-il, non seulement j'ai cru entendre aboyer un million de chiens, mais ils m'ont léché la figure; je les ai sentis^ massa Sid... Ah! je voudrais mettre la main sur ces sorcières, rien qu'une minute ! Elles y regarderaient à deux fois, après, avant de me tourmenter.

— Eh bien, je vais te dire ce que j'en pense. Pourquoi arrivent-elles ici juste à l'heure du déjeuner de Jim? Parce qu'elles ont faim. Pour qu'elles te laissent tranquille, il faudrait leur préparer un de ces pâtés qu'elles aiment.

— Me voilà bien avancé, massa Sid! Est-ce que je sais préparer un plat pour les sorcières?

— Non, parbleu! Ce n'est pas une cuisine de nègre. Je le préparerai moi-même. Seulement, je te conseille de tourner le dos quand nous mettrons quelque chose dans ton panier et surtout quand Jim le déballera. Ne touche à rien ; ça pourrait rompre le charme et te porter malheur.

— Je m'en garderai bien, massa Sid; je n'y toucherais pas du bout du doigt — non, pas pour 1 000 dollars.

Cette affaire ayant été arrangée à la grande satisfaction de Tom et de Sambo, nous sortîmes du cachot pour opérer des fouilles dans un coin de la cour où l'on jetait les vieilles chaussures, les bouteilles cassées, les chiffons et d'autres non-valeurs. Tom finit par découvrir ce qu'il cherchait, une vieille casserole, dont nous bouchâmes tant bien que mal les trous afin d'y cuire notre pâté, ou plutôt la croûte du pâté qui devait contenir la corde à nœuds. Unedemi-heure après, nous avions emprunté dans l'office plus de farine qu'il ne nous en fallait. Tom ramassa aussi deux gros clous.

— C'est très commode pour graver son nom sur les murs ^'''"^ opérons dos fouilles.

d'un cachot et pour leur confier le secret de ses chagrins. 11 y a des prisonniers qui auraient payé cher ces machines-là; nous les enverrons à Jim aujourd'hui même.

Il en déposa un dans la poche d'un tablier que tante Sally avait accroché au dos d'une chaise, et fourra l'autre sous le galon du chapeau de son oncle. Il savait par les enfants que Jim recevrait une visite cet après-midi. Lorsque le cornet à bouquin sonna l'heure du déjeuner, nous étions déjà dans la salle à manger. Tante Sally se fit un peu

240 LES AVENTURES DE HUGK FINN.

attendre et Tom profita de l'occasion pour glisser la cuiller dans une des poches de son oncle. La maîtresse de la maison arriva en proie à un accès de mauvaise humeur qu'elle eut de la peine à contenir, jusqu'à ce que son mari eût récité le bénédicité. Alors, tout en versant le café, elle laissa éclater sa colère.

— C'est inconcevable ! s'écria-t-elle. Les chiens font trop bonne garde pour qu'un étranger ait pu s'introduire dans le séchoir, et pourtant ta chemise de toile a disparu. Je l'ai cherchée partout. Envolée !

Je ne savais quelle contenance garder et Tom ne devait pas se sentir à l'aise non plus. Si tante Sally nous avait regardés en ce moment, elle aurait soupçonné que les voleurs n'étaient pas loin. Elle songea d'autant moins à nous, que son mari jugea à propos de se disculper.

— Je t'assure, Sally, que je n'y ai pas touché, dit-il.

— Oh ! je ne t'accuse pas. Tu es assez distrait pour te laisser prendre la chemise que tu as sur le dos, mais pas assez pour te dévaliser toi-même. D'ailleurs, ce n'est pas tout.

— Comment ! il manque encore quelque chose?

— Oui ; il manque six chandelles et une cuiller. Les rats ont peulèlre avalé les chandelles; pour sûr, ils n'ont pas avalé la cuiller. Je m'étonne qu'ils n'emportent pas la maison ; ils se nicheraient dans tes cheveux que tu ne t'en apercevrais seulement pas. Voilà six mois que tu promets de boucher leurs trous.

— Ne te fâche pas ; je les boucherai demain.

— Ne te presse pas. Attends jusqu'à l'année prochaine... Eh bien! Mathilde !

Mathilde reçut un bon coup de dé sur la tète et retira ses doigts du sucrier sans se faire prier. Au môme instant, Lise se montra à la porte.

— Je viens de ramasser le linge sur les cordes, dit-elle, et il me manque un drap de lit; il ne m'en reste que trois.

— Un drap de lit? répéta tante Sally. C'est trop fort !

— Je boucherai les trous aujourd'hui même, dit l'oncle Silas.

— Tais-toi donc ; les rats ne sont pas en cause... Une chemise, six chandelles, un drap de lit et une cuiller.

— Massa Silas, dit un négrillon dont la tête apparut derrière la jupe de sa mère, Sambo ne retrouve pas le chandelier que vous lui aviez donné à nettoyer.

— Emmène-le vite, Lise, s'écria tante Sally, ou je serai tentée de lui casser la tête... En voilà assez pour aujourd'hui!

Elle était à bout de patience, et vous conviendrez qu'il y avait de quoi.

— Tu as raison, répliqua l'oncle Silas, qui, comme nous, achevait tranquillement son déjeuner. A chaque jour suffit sa peine. Ce qu'on croyait perdu se retrouve souvent à l'heure où l'on y songe le moins.

Tout en parlant, il mit la main dans sa poche, où il cherchait sans doute son mouchoir, et il en tira la cuiller destinée au prisonnier. Tante Sally, les mains levées, demeura bouche bée. Tom se mit à tousser afin de cacher son envie de rire. Pour ma part, j'aurais voulu être à Jéricho ou plus loin. Mon inquiétude ne dura guère.

— Avec toi, il ne faut jamais s'étonner de rien, dit tante Sally. Tu l'avais dans ta poche tout le temps !

— J'ignore comment elle est venue là, répondit le coupable d'un air penaud. Ce matin, j'ai marqué dans mon Nouveau Testament le chapitre que je voulais lire au nègre évadé. Cette cuiller me sera tombée sous la main et je l'aurai mise dans ma poche au lieu du livre. Si le livre est toujours dans ma chambre, cela prouvera que...

— Au nom du ciel, laisse-moi un peu de repos! Allez-vous-en tous! L'oncle Silas s'empressa d'obéir et nous suivîmes son exemple.

Comme nous traversions le parloir, il prit son chapeau sur la table et le clou tomba par terre. Il b ramassa, le posa sur la cheminée et sortit comme s'il eût été habitué à trouver tous les jours des clous dans son chapeau.

242 LES AVENTURES DE llUCK FlNiN.

— Tu vois, me dit Tom, on ne peut seulement pas compter sur lui pour remettre un simple clou à un prisonnier. C'est égal, l'histoire de la cuiller a bien tourné. Il nous a tirés d'un mauvais pas sans s'en douter, et il mérite que nous fassions quelque chose pour lui. Nous lui éviterons la peine de boucher les trous de rat.

Les trous ne manquaient pas dans le cellier. Il nous fallut près d'une heure pour calfeutrer toutes les issues; mais la besogne fut bien faite. A peine étions-nous remontés, que l'oncle Silas arriva, une chandelle dans une main, un petit baquet dans l'autre. J'allais le prévenir, quand Tom me saisit par le bras et me dit tout bas :

— Il ne nous a pas vus. Laissons-lui le plaisir de la surprise ; il ne nous en remerciera que davantage.

L'oncle Silas ne nous remercia pas du tout. Il remonta au bout d'une dizaine de minutes, et, cette fois, il nous aperçut en atteignant le haut de l'escalier.

— D'où venez-vous, mes enfants? nous demanda-t-il. Je vous ai cherchés partout; mais je n'ai plus besoin de vous. Les trous sont bouchés. Par exemple, je ne me rappelle pas quel jour je suis descendu dans le cellier.

Et il s'éloigna en grommelant.

Tom aussi était de mauvaise humeur. Il regrettait sa cuiller, dont il prétendait ne pouvoir se passer. Après avoir réfléchi, il m'expliqua comment il voulait réparer la bévue de l'oncle Silas. Son plan me parut trop compliqué.

— A quoi bon ces manigances? lui demandai-je. Il serait beaucoup plus simple de...

— De faire comme tout le monde, n'est-ce pas? Tu oublies qu'un prisonnier ne peut pas faire comme tout le monde.

— 11 me semble pourtant que tu t'es contenté de prendre la cuiller dans le panier, et tu vas recommencer.

— Cette fois, ce ne sera pas la même chose, puisque nous risquons d'être découverts. Viens donc !

LES TROUVAILLES DK ÏOM. 243

Nous allumes rejoindre tante Sally dans la salle à manger, où elle était en train de ranger la vaisselle dan-s le buffet. Lorsqu'elle se retourna, j'avais déjà glissé une des cuillers dans ma manche et Tom étalait les autres sur la table.

— C'est drôle, ma tante, dit-il, je croyais que l'on avait retrouvé cette cuiller, et il n'y en a que neuf.

— Ne me tracassez pas ; je l'ai mise moi-même dans le panier et il doit y en avoir dix.

— Nous les avons comptées et il en manque toujours une. Naturellement, tante Sally se fâcha ; mais elle se mit à compter à

son tour, comme vous l'auriez fait à sa place.

— C'est vrai, s'écria-t-elle, il n'y en a que neuf... Je suis cependant bien sûre... Elle n'est pas tombée sous la table?

Non ; elle n'était point tombée sous la table, mais dans la poche de son tablier, d'où Jim la retira une heure plus tard, en même temps que le clou. Tante Sally, après avoir secoué le panier, avoua tout bonnement qu'elle avait pu se tromper et nous pria de déguerpir, menaçant de nous frotter les oreilles si nous reparaissions avant l'heure du dîner.

Tom ne se montra pas satisfait de ce dénouement. Selon lui, la seconde disparition de la cuiller n'avait pas causé assez de surprise. Il parla même, afin de se rattraper, de remettre le drap de lit en place et d'en choisir un plus beau dans l'armoire au linge.

— Sais-tu où est l'armoire au linge? me demanda-t-il.

— Non, répliquai-je.

— Oh ! tu ne sais jamais rien, toi. Alors, occupons-nous du pâté qui doit contenir l'échelle de Jim.

Ce pâté-là nous donna beaucoup de peine. Nous allâmes le préparer dans le bois. Le beurre et la farine ne manquaient pas; mais il ne fut pas fini ce jour-là. Nous gaspillâmes trois casseroles de farine sans obtenir un bon résultat. Nous n'avions besoin que d'une croûte, et, comme il n'y avait rien dessous, le haut s'effondrait toujours. Ce ne fut

LES AVENTURES DE HUGK FINN.

qu'après nous être brûlé les doigts et avoir été presque aveuglés par la fumée, que nous songeâmes au vrai moyen, c'est-à-dire à placer la corde à nœuds dans la casserole, avant de faire cuire la pâte. Or, l'échelle n'était pas encore prête. Vers dix heures, nous portâmes le drap de lit dans le cachot, où Jim nous aida à le déchirer en petites bandes et à fabriquer une belle corde à nœuds, assez longue pour pendre dix nègres. Il fut convenu entre nous que nous y avions travaillé pendant plus de neuf mois.

Nous la remplîmes avec la corde.

Le lendemain, nous nous aperçûmes que la corde ne tiendrait pas dans la casserole ; il y en avait de quoi remplir cent pâtés. Par bonheur, l'oncle Silas possédait une superbe bassinoire, à laquelle il attachait un grand prix, attendu qu'elle avait été apportée d'Angleterre par un de ses ancêtres. 11 ne s'en servait jamais; elle faisait justement notre affaire, parce que la longueur du manche permettait de la retirer du feu sans se rôtir les mains. Après l'avoir garnie à l'intérieur, nous la remplîmes avec la corde, ou plutôt avec un quart de la corde, dont Tom se résigna, à son grand regret, à jeter le reste dans un buisson, en disant :

— C'est dommage qu'elle ne soit pas plus longue ; mais on verra bien à quoi elle devait servir.

Ce sacrifice accompli, l'échelle fut recouverte d'une double couche de pâte, la bassinoire fermée et entourée de braise. Au bout d'une quinzaine de minutes, le plat était cuit à point.

Sambo tourna le dos tandis que nous placions au fond du panier le produit de notre cuisine et trois assiettes d'étain. Jim était prévenu. Dès qu'il se trouva seul, il brisa la croûte, fourra la corde dans son traversin et cacha les assiettes.

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