LES QUATRE FRÈRES
Très volontiers, répliqua le roi, enchanté de trouver un défen-
seur.
— Eh bien, asseyez-vous là et donnez-moi une autorisation écrite qui me permettra au besoin de réclamer...
— Vos honoraires? Oh! rien de plus juste !
Et il s'empressa de tracer quelques lignes que lui dicta M. Bell.
— Vous voyez, reprit' l'avocat, que cela ne vous engage à rien.
Donnez-moi une autorisation écrite.
Veuillez prier votre frère d'ajouter simplement : « Approuvé l'écriture ci-dessus o, et de signer.
Le duc, qui avait tout entendu, ne semblait pas trop à son aise, mais il n'osa pas feindre de ne pas comprendre les signes de son frère. M. Bell s'empara de la feuille de papier, puis il dit, en s'adressant au second Harvey Wilks :
— Maintenant, je voudrais une ligne ou deux de votre écriture. Peut-être n'en faudra-t-il pas davantage pour nous éclairer.
— Donnez! répondit d'un ton impatienté le vieux gentleman, qui prit la plume à son tour.
100 LES AVENTURES DE IlUClv FINN.
— Allons, c'est la bouteille à l'encre, s'écria l'avocat après avoir examiné des lettres qu'il venait de tirer de sa poche. Ces lettres portent le timbre de Sheffîeld, et tout le monde reconnaîtra au premier coup d'oeil qu'elles ne viennent pas de ces messieurs-là (il désignait le roi et le duc qui, je vous en réponds, étaient dans leurs petits souliers). Je m'y attendais et j'espérais que le troisième autographe donnerait raison au nouveau venu ; mais non, son griffonnage illisible ne ressemble en rien à l'écriture de Harvey Wilks.
— L'explication est des plus simples, dit le vieux gentleman. Personne ne peut lire mon écriture, excepté mon frère William, et c'est lui qui a copié mes lettres.
— Voyons un peu, fit l'avocat. J'ai là des lettres de William Wilks. Priez donc votre frère d'écrire quelques lignes et nous verrons bien.
— Il ne peut pas écrire avec sa main gauche; mais vous n'avez qu'à comparer ses lettres avec les miennes, l'écriture est la même.
— Le fait est qu'il y a une grande ressemblance, répliqua M. Bell après un court examen. N'importe, je ne tiens pas encore ma solution. Une seule chose est prouvée. Ceux qui m'ont remis celte autorisation sont des faussaires, et jeteur conseille de ne pas chercher à s'évader, car ils n'en seraient pas quittes pour être logés pendant une année ou deux aux frais de l'État.
Le duc devint blême ; mais le roi fit bonne contenance.
— Ah ! monsieur, dit-il en levant les yeux au plafond, voilà des paroles que vous regretterez d'avoir prononcées. Puisse le ciel vous les pardonner comme je vous les pardonne !
— C'est trop d'hypocrisie! s'écria le vieux gentleman qui se leva tout à coup. Vous auriez dû comprendre que, par charité, je voulais vous laisser l'occasion de vous repentir ailleurs qu'en prison. Ma patience est à bout... Y a-t-il ici quelqu'un qui ait aidé à ensevelir mon frère ?
— Oui, répliqua un ouvrier de la tannerie, il y a Ab Turner et moi. Alors le vieux monsieur se tourna vers le roi et lui dit :
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— Puisque vous êtes le frère aîné de Pierre Wilks, vous savez sans cloute quel genre de tatouage il portait sur la poitrine?
Si vous vous figurez que le roi s'avoua battu, c'est que vous ne le connaissez pas. Je crois qu'il voulait simplement gagner du temps afin de profiter de la première éclaircie pour prendre ses jambes à son cou. Toujours est-il qu'après avoir pâli un peu, il ébaucha un sourire et répliqua effrontément :
— Oui, monsieur, je le sais. Mon frère, avant son départ pour l'Amérique, s'était tatoué une petite flèche sur la poitrine.
— Vous entendez? dit le vieux gentleman à Ab Turner. Avez- vous vu cette flèche ?
Ab Turner et son camarade secouèrent la tête.
— Non, n'est-ce pas? Mais vous avez dû voir les initiales de son nom, un P et un W ?
Les deux témoins déclarèrent qu'ils n'avaient pas remarqué la moindre initiale sur la poitrine du défunt. On commençait à se fâcher et à crier : « Ce sont tous des voleurs! Ils ne valent pas mieux les uns que les autres! Jetons-les à l'eau », lorsque l'avocat sauta sur la table.
— Messieurs, messieurs, dit-il de façon à se faire entendre au-dessus du vacarme, veuillez m'écouter un instant, s'il vous plaît. Il y a un moyen fort simple de tirer la chose au clair. Au cimetière !
— C'est cela ! hourra! en avant!
— Pas si vite, mes amis, dit le docteur. Emmenons ces hommes.
— Oui, oui, et nous hjmherons toute la bande, s'il n'y a pas de tatouage.
— En attendant, contentez-vous de les surveiller de près, sans les maltraiter. Je me charge du gamin.
On se dirigea tout droit vers le cimetière, qui se trouvait à un mille de l'hôtel. Il était neuf heures du soir et le temps tournait à l'orage, ce qui n'empêcha pas la foule de grossir à mesure que nous avancions. Je tremblais dans ma peau. Évidemment, on verrait que le roi avait menti et je passerais pour son complice. Je n'aimais pas à songer à
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ces tatouages et pourtant je ne pouvais penser qu'à cela. Le ciel s'assombrissait, c'eût été un bon moment pour m'éclipser, si le docteur ne m'avait pas tenu par le poignet.
Arrivée dans le cimetière, la foule cessa un peu de crier. Quand on eut atteint la tombe de Pierre Wilks, on s'aperçut que l'on avait plus de pelles qu'il n'en fallait ; mais personne ne s'était avisé d'apporter une lanterne. Cependant on voyait assez clair pour creuser et on se mit à l'œuvre, tandis que Ab Turner courait chercher un falot.
Les fossoyeurs improvisés n'y allèrent point de main morte, car avant son retour ils avaient tiré le cercueil de la fosse, autour de laquelle les curieux se pressaient. Le docteur, craignant peut-être de me perdre dans la foule, restait un peu à l'écart, de sorte que, sans les exclamations que j'entendais, je n'aurais pas su ce qui se passait.
— Il nous faudrait un tourne-vis, dit quelqu'un.
— Bah ! répliqua un autre, un levier suffira et nous avons des pioches.
Un léger craquement m'apprit que l'on faisait sauter le couvercle du cercueil. Au même instant un formidable éclair illumina le ciel et l'avocat, dont je reconnus la voix, s'écria :
— En voici bien d'une autre ! On a enterré son sac d'or avec lui ! Alors ce fut une bousculade comme vous n'en avez jamais vu. Le
docteur poussa à son tour un cri de surprise, me lâcha le poignet, et pendant qu'il cherchait à percer la foule, je profitai de l'occasion pour lui fausser compagnie. Deux minutes plus tard, j'étais hors du cimetière et je descendais au galop la colline qui conduisait à la ville. Il pleuvait maintenant et les éclairs se suivaient à de courts intervalles. Je ne m'en plaignis pas, car les rues étaient désertes. Je pus donc gagner sans encombre un canot que j'avais choisi d'avance, parce qu'il n'était retenu que par une corde, et aussi parce qu'il se trouvait juste en face de l'île où Jim devait fièrement s'ennuyer. Seulement les propriétaires.de la barque avaient enlevé les rames, ils oubliaient qu'il y a souvent des gens pressés et leur oubli me fit perdre un bon quart
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d'heure. Lorsque j'arrivai enfin au radeau, Jim accourut vers moi, les bras ouverts.
— Pas maintenant, Jim, pas maintenant. Garde les embrassades pour demain. Nous sommes débarrassés du vieux caméléopard et de son ami ; mais si on me rattrapait, on serait capable de me traiter comme eux. Filons !
Bon gré, malgré, je dus donner quelques explications au nègre avant de sortir le radeau de la petite anse où nous l'avions caché. Lorsque tout fut prêt pour le départ, j'entendis un bruit qui me coupa la respiration. Je prêtai l'oreille. Oui, c'était bien un bruit de rames. Le prochain éclair me montra le roi et le duc qui avaient aussi emprunté un canot, plus léger que le mien, et qui maniaient leurs avirons comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose de leur vie.