‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 29 sur 31 · COULEUVRES ET ARAIGNÉES · texte numérisé non relu

COULEUVRES ET ARAIGNÉES

lignes. Mais, en général, les murs d'un cachot ne sont pas en bois. 11 nous faudrait un rocher.

Jim opina que la pierre, étant plus dure que le bois, exigerait beaucoup plus de temps et qu'il ne sortirait jamais de la hutte.

— Au contraire, riposta Tom, nous n'aurions pas besoin de tant creuser et nous irions plus vite.

— Pas avec ces outils-là, massa Tom.

— Que veux-tu, Jim? Un prisonnier n'a pas le droit d'employer des outils ordinaires ; sans cela, nous en aurions emprunté ou acheté.

Le nègre ne trouva rien à répondre et Jim se mit à examiner ce qu'il appelait « nos plumes ». Nous avions beau frotter la cuiller et le chandelier sur la brique, nous n'arrivions pas à les affiler.

— C'est la faute de la brique, reprit Tom au bout d'un instant. J'ai lu quelque part que Latude, ou un autre, avait remplacé une lime par une brique ; mais celle-là me semble trop molle. Je me souviens maintenant qu'il y a, près de la scierie abandonnée, une vieille meule. Je tiens mon rocher ! Nous l'amènerons ici et nous ferons d'une pierre trois coups — elle nous servira à aiguiser nos plumes, à transformer en scie un de nos couteaux, et il nous sera facile d'y graver nos inscriptions.

Il n'était pas encore minuit et nous partîmes à la recherche de notre rocher. Quoique la meule ne demandât qu'à rouler, elle nous donna assez de mal. Nous nous tenions de chaque côté pour l'empêcher de tomber ; mais elle menaça plusieurs fois de nous écraser en inclinant trop à droite ou à gauche. Elle courait souvent plus vite que nous n'aurions voulu et, lorsque le terrain montait, il fallait un rude coup d'épaule pour la remettre en marche. A mi-chemin — plouf! — elle s'étala par terre. Nous n'en pouvions plus de fatigue et l'aide du prisonnier devenait indispensable. Tom lui-môme finit par en convenir.

Nous n'eûmes qu'à soulever le pied du lit pour dégager la chaîne, que nous enroulâmes autour du cou du captif, puis nous sortîmes, en rampant, par le tunnel. Jim releva la meule en un clin d'œil. Nous

LES AVENTURES DE llUCK FINN.

nous y attelâmes tous les trois et elle roula bon train jusqu'à l'appentis.

La galerie souterraine n'était ni assez large ni assez élevée pour livrer

passage à notre rocher ; mais le nègre vint encore à notre secours ; il

saisit une des pioches et nous tira vite d'embarras. Sans lui, je crois

que la meule ne serait jamais arrivée dans la hutte. Cette besogne accomplie, Tom, au lieu de se reposer, se mit aussitôt

à l'œuvre et traça légèrement la plus belle de ses inscriptions sur ce

qu'il appelait v le mur du cachot ».

— Maintenant, dit-il au nègre, passe-moi ton clou pour que je te montre de quelle façon tu dois t'y prendre pour bien graver les lettres. Tu vois, ce clou fait un excellent ciseau, et cette petite barre de fer que j'ai ramassée dans l'appentis, te servira de marteau. Tu travailleras à ta première inscription tant que ta chandelle durera ; ensuite tu pourras te coucher, après avoir caché la meule sous ta paillasse. Demain, nous t'apporterons

d'autres chandelles. Bonne nuit, et dors bien.

Au moment où nous allions nous glisser sous le lit, il s'arrêta et

demanda :

— As-tu des araignées ici, Jim?

-— Non, massa Tom, je ne crois pas.

— Un cachot sans araignées! J'ai bien fait d'y penser. Nous t'en apporterons.

~ Je n'ai pas besoin d'araignées, massa Tom. Je ne peux pas les souffrir. Autant vaudrait m'apporter un serpent à sonnettes. Tom réfléchit un instant.

— C'est une fameuse idée ! dit-il. Je parie que plus d'un prisonnier

Ce clou fait un excelieiil cis.:?au.

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a eu un serpent à sonnettes pour compagnon d'infortune, bien que les livres n'en parlent pas. Où le garderais-tu?

— Où garderais-je quoi, massa Tom ?

— Ton serpent à sonnettes.

— Miséricorde ! Huck vous dira que je suis payé pour ne pas aimer ces bêtes-là.

— Je connais l'histoire. Ici, ce ne serait pas la môme chose ; tu aurais le temps de les apprivoiser.

— Les apprivoiser !

— Oui, et c'est très facile. Tous les animaux sont reconnaissants, lorsqu'on est bon pour eux et qu'on les dorlote. Ils ne font jamais de mal aux gens qui les traitent bien. Essaye — je ne te demande que ça : — essaye, et bientôt les serpents ne voudront plus te quitter. Ils dormiront entortillés autour de ton bras ou de ta jambe et te laisseront mettre leur tête dans ta bouche.

— Brrr... Essayez vous-même, massa Tom. Moi, j'aurais trop peur.

— Tu es plus obstiné qu'une mule, Jim. Les prisonniers sont toujours enchantés d'avoir une bête à apprivoiser, et ils rencontrent rarement un serpent à sonnettes. Tu serais peut-être le premier, et tu peux être sûr qu'on parlerait de toi. Huck et moi, nous finirions bien par t'en trouver un.

— Vous le garderez pour vous, alors ; je n'en veux pas.

~ Puisque tu es aussi têtu, j'y renonce. Nous t'apporterons des couleuvres. Nous leur coudrons des boutons à la queue et nous croirons que ce sont des crotales. Là, es-tu satisfait?

— Eh bien, non, massa Tom. Je puis supporter les couleuvres; mais je m'en passerais volontiers. Je m'en passais très bien avant votre arrivée.

— Tu avais tort, parce que tu dois avoir l'air d'un vrai prisonnier, si tu veux que nous te délivrions. Y a-t-il des rats ici?

— Je n'en ai pas vu un seul.

— Sois tranquille, nous t'en procurerons.

— Je n'ai pas besoin de rats non plus, massa Tom. Ils me grignoteraient les pieds et m'empêcheraient de dormir. C'est bien assez des couleuvres.

— Allons donc ! Dans un cachot, les rats sont encore plus nécessaires que les serpents. Si Huck n'était pas à moitié endormi, il te l'aurait déjà dit. Tu ne peux pas t'en passer. Presque tous les prisonniers en ont — du moins ceux dont l'histoire vaut la peine d'être lue. Tu les nourriras, tu leur apprendras des tours et ils s'attacheront à toi. Il n'y a rien d'aussi facile à dresser que les serpents et les rats, excepté les chevaux. Par exemple, il faudrait... As-tu quelque chose pour leur faire de la musique ?

— Je n'ai que ma guimbarde ; ça ne les amuserait pas.

— Tu te trompes joliment. Tous les animaux aiment la musique — dans un cachot, ils en raffolent, quand elle n'est pas trop gaie. La guimbarde est justement ce qui leur convient. Tu n'auras qu'à leur jouer un air un peu triste, le soir avant de t'endormir ou le matin de bonne heure ; au bout de cinq minutes, les araignées, les couleuvres, les rats commenceront à s'inquiéter ; ils croiront que tu es malade et fourmilleront autour de toi pour avoir de tes nouvelles.

• — - Et si je ne joue pas de la guimbarde ?

— Dame, il y a gros à parier que tu ne les apprivoiseras pas, et ce sera dommage, car alors on ne parlera jamais de toi dans un livre... Bon ! j'allais oublier une chose importante. Crois-tu qu'une plante prendrait racine ici et donnerait des fleurs ?

— - Pas probable, massa Tom.

— Tu pourras toujours essayer. D'autres prisonniers ont fait pousser une plante entre deux pavés, ce qui me semble bien plus difficile.

— Un bouillon-blanc viendrait peut-être ici, mais il ne vaudrait pas l'eau qu'il boirait.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, Jim. Nous t'en apporterons un pied ; tu le planteras dans ce coin et tu le soigneras comme la prunelle de tes yeux. Nous ne l'appellerons pas bouillon-blanc^ mais Picciola —

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c',est Kl le vrai nom d'une fleur dans une prison. Tu l'arroseras...

— Oh ! ce n'est pas l'eau qui me manquera, j'ai ma cruche.

— Lai?se-moi tranquille avec ta cruche. Tu arroseras le bouillonblanc avec tes larmes, autrement, nous ne pourrions pas l'appeler Picciola.

— Alors, le bouillon-blanc mourra de soif, massa Tom. Demandez à Huck s'il m'a jamais vu pleurer.

Tom parut un moment embarrassé ; mais il tenait à son idée et n'y renonça pas pour si peu.

— Eh bien, dit-il, nous nous en tirerons tout de môme. Je mettrai une botte d'oignons dans le panier de Sambo et tu les couperas quand Picciola aura besoin d'être arrosée. Te voilà content, j'espère ?

Jim répondit qu'il aimerait mieux du tabac ; puis il envoya aux cinq cents diables Picciola, les araignées, les inscriptions et le reste. Cette ibis, Tom perdit patience.

— Quoi ! s'écria-t-il, on te fournit les meilleures occasions qu'un prisonnier ait jamais eues de devenir célèbre, et c'est ainsi que tu nous remercies? Tu ne mérites pas que l'on se donne tant de peine pour toi. Est-ce que nous ne savons pas mieux qu'un nègre comment il faut sortir d'un cachot? Tiens, je suis presque tenté de boucher notre tunnel avant d'aller me coucher.

Bref, il se fâcha si bien, que Jim eut peur de se voir abandonné et promit de ne plus se plaindre.

Le lendemain, à peine réveillé, Tom s'habilla à la hâte et courut à la ville où il acheta une grande ratière. Cette trappe-là valait l'argent qu'elle lui coûtait. A son retour, j'avais déjà débouché les meilleurs trous du cellier et une heure après nous tenions quinze ou seize beaux rats que nous comptions porter chez Jim dans l'après-midi. En attendant, nous les cachâmes sous le lit de tante Sally. L'endroit était mal choisi. Pendant que nous cherchions des araignées dans le grenier, le

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Le petit Phelps ouvrit la cage.

petit Franklin JefFerson Phelps aperçut par hasard la cage et l'ouvrit pourvoir si les rats sortiraient. Ils ne demandaient qu'à déménager — un bébé d'un an aurait dû le deviner rien qu'à la façon dont ils grignotaient les barreaux de leur prison. Lorsque nous revînmes, tante Sally était perchée sur une chaise, criant comme si on l'écorchait et effrayant les pauvres bêtes, qui se sauvaient de tous les côtés, excepté du côté de la cage. Il nous fallut au moins deux heures pour les remplacer, et, pour l'entrain ou la vivacité, les nouveaux venus ne méritaient pas d'être comparés aux premiers. Tante Sally s'en prit à nous.

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au lieu de graisser les épaules du nigaud qui venait d'effaroucher la fleur du troupeau !

Quant aux chenilles et aux araignées, notre collection ne laissait rien à désirer, Tom aurait voulu y ajouter un nid de guêpes ; mais la famille faisait bonne garde, et nous dûmes lever le siège après avoir reçu des piqûres qui nous ôtèrent l'envie de les apprivoiser. En fait de serpents, il n'y avait guère que des couleuvres dans le bois voisin. Nous en fourrâmes deux douzaines dans un sac que je portai dans notre chambre. L'heure du souper avait sonné et nous avions assez travaillé pour nous sentir en appétit.

Eh bien, lorsque nous remontâmes, nos serpents s'étaient éclipsés. Tom avait bien ficelé l'ouverture du sac, la ficelle tenait toujours, et pourtant le sac se trouvait vide. Gomment les couleuvres avaient-elles fait pour sortir sans dénouer la corde? Si je le savais, je vous le dirais. Après tout, elles avaient beau se cacher, elles ne pouvaient être bien loin, et nous espérions les rattraper sans avoir à battre les buissons. En effet, si elles ne se montrèrent pas ce soir-là, elles se promenèrent du haut en bas de la maison le lendemain et les jours suivants. Elles étaient très jolies et pas plus méchantes qu'une mouche ; mais tante Sally ne les aimait pas, qu'elles fussent vertes, jaunes ou grises, rayées ou mouchetées. Elle ne les aurait pas touchées avec des pincettes.

A la vue d'une seule de ces petites bètes, elle se sauvait en criant comme si le feu avait pris à ses jupes. Même lorsque la dernière couleuvre eut disparu — il ne nous en manquait que deux ou trois — il n'y avait qu'à chatouiller la nuque de tante Sally avec un brin de duvet pour la faire sauter jusqu'au plafond. C'était très curieux; mais Tom me dit que toutes les femmes sont comme ça. Heureusement Sambo affirma qu'il suffit qu'un serpent se faufile dans une maison pour en attirer des centaines, de sorte que nous ne fûmes pas mis en cause.

Jim eut bientôt assez de compagnons de captivité pour contenter le prisonnier le plus exigeant, ce qui ne l'empêcha pas de bougonner. Du

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reste, il ne se plaignait pas des serpents ou des araignées, qui le laissaient tranquille ; mais il trouvait que les rats s'apprivoisaient trop, et plus ils s'habituaient à lui, moins il s'habituait à eux.

Au bout de trois semaines, tout était prêt ou peu s'en fallait. La chemise avait été expédiée par l'entremise du geôlier, dans un second pâté. Chaque fois qu'un rat mordait Jim, il se levait et traçait des gribouillages sur la toile pendant que son encre rouge était fraîche. La meule était presque couverte d'inscriptions. Le pied du lit fut scié en deux, et nous avalâmes la sciure qui nous donna des coliques atroces. Tom déclara qu'aucun prisonnier ne pouvait se vanter d'avoir rien avalé d'aussi indigeste et que j'avais grand tort de faire la grimace.

Enfin, ainsi que je l'ai dit, nos préparatifs étaient presque terminés et nous eûmes lieu de nous féliciter de n'avoir pas trop lambiné. M. Phelps avait adressé deux lettres à la plantation dont le nom figurait sur la fausse affiche imprimée par le duc. Naturellement, les lettres restèrent sans réponse. Il parla alors de mettre une annonce dans les journaux de Saint-Louis et de la Nouvelle- Orléans pour engager le propriétaire à venir chercher Jim et à payer les 200 dollars de récompense. Nous n'avions plus de temps à. perdre.

— Jim commence à en avoir assez, me dit Tom, et, en somme, il a fait à peu près tout ce que doit faire un prisonnier. Le moment est venu de frapper le grand coup. En avant les lettres anonymes !

— Qu'est-ce que c'est que ça? demandai-je.

— Un avis pour prévenir le gouverneur du château qu'il se trame quelque chose et le mettre sur ses gardes.

— Ce n'est pas à nous de mettre ton oncle sur ses gardes.

— Oui, je sais bien. Il vaudrait mieux être dénoncé par un traître déguisé en femme; mais nous sommes forcés de nous dénoncer nousmêmes. A moins d'être prévenu, mon oncle demeurerait les bras croisés, et après toute la peine que nous nous sommes donnée, nous pourrions gagner le canot sans être poursuivis.

— J'aimerais autant ne pas être poursuivi.

— Ça ne ressemblerait plus à une évasion... Maintenant que j'y songe, nous aurons notre traître. Tu te déguiseras en femme pour glisser la première lettre sous la porte d'entrée.

— Je la glisserai aussi bien sans être déguisé.

— Est-ce que tu aurais l'air d'un traître dans tes habits de tous les jours?

— La nuit, personne ne saura de quoi j'ai l'air.

— Ça n'a rien à y voir, Huck. Un traître doit toujours être déguisé et trembler d'être reconnu. D'ailleurs, il nous faut la robe pour autre chose. En général, c'est la mère du prisonnier qui l'aide à s'échapper — elle lui prête sa robe et il part à sa place. Le geôlier ne manque jamais de s'y laisser prendre.

— Qui sera la mère de Jim?

— C'est moi qui suis sa mère.

— Alors tu seras forcé de rester dans la hutte pendant que Jim et moi filerons?

— Pas si bête ! Je bourrerai de paille les habits de Jim pour faire croire que quelqu'un est couché sur le lit, et nous partirons tous ensemble.

Avant dîner j'avais emprunté la robe demandée, et, le soir, déguisé en traître, je glissai cet avis sous la grande porte :

Veillez au grain. Un orage vous menace. Ne dormez que d'un œil.

Il ne produisit pas beaucoup d'efTet, ou du moins on s'abstint d'en parler devant nous. Tom pensa qu'il n'avait peut-être servi qu'à allumer la pipe d'un des nègres. La nuit suivante, nous collâmes un second avis sur la porte de derrière de la maison. C'était tout bonnement une tête de mort entre ces deux inscriptions tracées en lettres de sang:

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