PAR ORDRE DES RAVAGEURS. COMMANDEZ VOTRE CERCUEIL
Tom me dit que personne ne rirait de ce message-là, parce qu'on respectait les sociétés secrètes. En effet, tante Sally se montra un peu
effrayée quand Sambo lui apporta le dessin; mais l'oncle Silas, moins facile à intimider, se moqua d'elle.
— Sois tranquille, me dit Tom. Au troisième avis, qui sera la vraie lettre anonyme, il finira par se décroiser les bras.
Le soir même la lettre était prête ; elle disait :
C'est pour ce soir. Les Ravageurs veulent vous voler le nègre évadé. Ils ont essayé de vous effrayer pour avoir le champ libre. Je suis de la bande, mais je les dénonce parce que j'ai à me venger d'eux. Ils viendront juste à minuit. Ils ont une fausse clef pour ouvrir le cachot. Laissez-les entrer dans le cachot, et pendant qu'ils limeront la chaîne, vous les tuerez à votre loisir. un ami inconnu.
A souper, l'oncle Silas, afin de rassurer sa femme, avait promis de mettre un nègre armé en faction à chaque porte, de sorte que nous étions embarrassés pour envoyer le dernier message à son adresse. Tom descendit en glissant le long du paratonnerre, trouva la sentinelle endormie et épingla la lettre au chapeau du dormeur.
— Pour le coup, dis-je, lorsqu'il m'eut rejoint, nous voilà obligés do dégaerpir.
— Oui, et on n'aura aucun reproche à nous faire; nous aurons rempli notre devoir.
— Et en prenant une bonne avance... Si nous partions ce soir?
— Vingt-quatre heures d'avance ! ça ne serait pas loyal, et puis nous avons à nous occuper du radeau.
— Pourquoi n'y as-tu pas pensé plus tôt?
— J'y ai pensé, Huck. Tu sais bien que j'ai demandé campo pour demain, sous prétexte d'une partie de pêche. Nous profiterons de l'occasion pour inspecter le radeau. Notre canot est assez grand et en bon état; mais c'est plus amusant de voyager à bord d'un radeau. Je voudrais déjà être installé sous ton w^igwam.
En attendant, il se coucha sans se déshabiller et je suivis son exemple. Le lendemain, dès l'aube, nous partîmes avec le déjeuner et
le goûter que tante Sally avait préparés la veille. On allait souper lorsque nous revînmes de notre expédition à Tîle des Saules. Tom était enchanté du radeau. On ne nous dit pas un mot de la lettre des Ravageurs, qui devait pourtant être arrivée à bon port, car l'oncle Silas luimême semblait inquiet.
Le souper terminé, tante Sally nous envoya nous coucher. Avant d'obéir, nous courûmes à l'office, où nous remplîmes de provisions un panier que nous emportâmes dans notre chambre. Il était près de dix heures. Tom commença par endosser la robe de la mère de Jim, puis il attacha une corde à l'anse du panier.
— J'ai bien fait de songer aux vivres, me dit-il; nous avons de quoi en acheter; mais il ne faut pas s'embarquer sans biscuits, et surtout sans chandelles, lorsqu'on a une lanterne à éclairer. Ah çà !
où as-tu mis les chandelles?
— Si elles ne sont pas dans le panier, c'est que nous les avons laissées en bas.
— Nous ne pouvons pas nous en passer; je n'ai pas envie de voir couler le radeau faute d'une chandelle. Va les chercher; c'est l'affaire de quelques minutes et nous avons deux heures devant nous. Je partirai le premier pour habiller Jim et arranger le mannequin de paille ; nous gagnerons le canot dès que tu nous auras rejoints.
Tout en parlant, il avait déroulé la corde jusqu'à terre et enjambé la balustrade. Ce fut bien à contre-cœur que je retournai à l'office, où j'arrivai sans encombre. Je glissai les chandelles dans ma poche et je réparai, par la mémo occasion, un oubli de Tom, en emportant une
Nous partîmes avec uotre déjeuuei'.
258 LES AVENTURES DE IIUGK FINN.
petite motte de beurre qu'il avait posée sur une galette de maïs. Je soufflai ma lumière, me gaudissant de pouvoir montrer à Tom que je n'étais pas seul en faute. Au même instant, tante Sally sortit de la salle à manger, une lampe à la main. J'eus à peine le temps de fourrer la galette et le beurre sous mon chapeau.
— Qu'es-tu allé faire dans l'office? me demanda-t-elle.
— Rien, ma tante.
En général, elle se contentait de ces réponses-là; mais, depuis trois jours, la moindre chose la mettait sens dessus dessous.
— Rien? répéta-t-elle. C'est pour rien que tu te promènes à une pareille heure? J'en aurai le cœur net; entre là et attends-moi.
Elle ouvrit une porte et me poussa dans le parloir. Je vis alors que la lettre de Tom avait produit son effet. Une quinzaine de fermiers, dont chacun était armé d'un fusil, attendaient aussi quelqu'un. Ils ne paraissaient pas trop à leur aise. A chaque instant, ils ôtaient et remettaient leur chapeau, se grattaient la tête, ou tiraillaient un des boutons de leur habit, en essayant de se donner un air crâne. Ils me connaissaient tous et continuèrent à causer à voix basse sans s'occuper de moi. Je m'affaissai sur la première chaise qui se trouva derrière moi ; mais, en dépit de mon inquiétude, je me gardai bien de retirer mon chapeau.
Tante Sally revint au bout d'une minute ou deux et m'adressa un tas de questions. La peur m'empêcha de répondre comme il aurait fallu, car je tremblais pour Tom. Les fermiers discutaient de leur côté et parlaient d'aller se mettre en embuscade dans la hutte au lieu d'attendre l'arrivée des Ravageurs. H commençait à faire joliment chaud dans ce parloir, ou peut-être était-ce moi seul qui avais trop chaud; en tout cas, le beurre se mit à fondre et à me couler le long des joues.
— Bonté du ciell Qu'a donc cet enfant? s'écria tante Sally, qui devint toute pâle. Quelle maladie est-ce là? Je ne l'ai jamais vu transpirer comme ça — on dirait de l'huile.
Elle enleva mon chapeau, me laissant coiffé de la galette et de ce
qui restait da beurre. Alors, tandis que les autres riaient, elle me sauta au cou.
— Quelle peur tu m'as faite, mauvais garnement ! dit-elle. J'aurais dû deviner ce qui t'amenait à l'office. Va te coucher et que je ne t'y reprenne plus !
En un clin d'oeil, je remontai l'escalier ; je redescendis à l'aide du paratonnerre et je gagnai l'appentis. Lorsque je fis mon apparition dans le cachot, j'étais si essoufflé que je pouvais à peine parler.
— Voilà comment tu te dépêches, me dit Tom. As-tu les chandelles?
— Il s'agit bien de chandelles! Pas une minute à perdre. Je voudrais déjà être loin. La maison est pleine de gens armés de fusils !
— Vrai ! s'écria Tom, dont les yeux flamboyèrent.
— Il y en a au moins vingt.
— Penh! Si c'était à recommencer, j'en ameuterais deux cents.
— Pas une minute à perdre, Tom, répétai-je. Ils veulent s'embusquer dans le cachot et autour du cachot.
— Les lâches ! Ils n'ont pas le droit de venir avant minuit. Heureusement, le prisonnier est habillé; j'ai eu soin de laisser le panier dans l'appentis ; la palissade n'est qu'à dix pas et, une fois de l'autre côté, nous aurons bientôt gagné le canot.
— Jim ne pourra pas courir avec sa chaîne.
— Oh! il y a quatre jours, j'ai pris sur moi d'acheter une lime. Que veux-tu? quand on est pressé... Là, éteignons les lumières et filons.
Nous filâmes par le tunnel. Tom, qui avait insisté pour passer le dernier, prit alors les devants et écouta à la porte de l'appentis.
— Rien ne bouge, dit-il à voix basse. C'est égal, prenons nos précautions, comme si nous courions les plus grands dangers. Nous allons ramper à la queue leu leu jusqu'à la palissade. Tu ouvriras la marche pour montrer le chemin au prisonnier et je formerai l'arrièregarde.
Tom et moi, nous escaladâmes la barrière sans avoir fait plus de bruit qu'une araignée ; mais le pantalon de Jim s'accrocha à la traverse
260 LES AVENTURES DE HUGK FINN.
d'en haut et ne se décrocha qu'en brisant un éclat de bois. Il n'en fallut pas davantage pour nous prouver que l'on était déjà en embuscade, car une voix cria :
— Qui va là? Répondez, ou je tire.
Personne ne répondit, et sauve qui peut! Pan! paf! pnnl Trois coups de feu retentirent. Décidément, les sentinelles y allaient bon jeu, bon argent.
— Les voilà! Nous les tenons! Lâchez les chiens !
Ils ne nous tenaient pas encore. Nous les entendions, parce qu'ils avaient des bottes et criaient à tue-tète ; mais nous avions retiré nos chaussures et nous nous gardions bien de souffler mot. Nous suivions le sentier qui menait à la scierie et, quand le bruit se rapprocha, nous nous blottîmes derrière un buisson pour les laisser passer. Les chiens, que l'on avait enfermés afin de mieux surprendre les Ravageurs, arrivèrent en aboyant. Les deux ou trois premiers s'arrêtèrent à peine — le temps de nous donner le bonjour — et la meute reprit sa course pour rejoindre les braillards.
— Bon, dis-je à Tom, ils ont dépassé la scierie ; ils sont sur une fausse piste. Au canot! Coupons à travers bois avant qu'ils reviennent.
Tom s'était assis sur l'herbe.
— Jim, demanda-t-il au nègre, pourrais-tu me porter sur tes épaules jusqu'au canot? C'est une course de dix minutes. Huck te guidera.
— Je vous porterais pendant une journée, massa Tom, et Huck pardessus le marché.
— Eh bien, laisse-moi grimper sur ton dos.
— Comment! tu es déjà fatigué? demandai-je à mon tour.
— Ne t'inquiète pas de moi. En route, Jim !
Un quart d'heure après, nous étions à bord de mon canot, que nous avions caché dans une petite crique, un peu au-dessus de la scierie, juste en face de l'île des Saules. Pendant que Jim ramait, je tenais le gouvernail, et il nous fallut près d'une demi-heure pour atteindre le radeau.
— Hourra! Jim! te voilà libre! m'écriai-je.
— Oui, gruce à vous, Huck, et à massa Tom. Je no l'oublierai pas, allez.
Il dansait de joie. Tom était encore plus content que nous, parce qu'il avait une balle dans le mollet. Nous dûmes le porter dans le wigwam, où j'allumai une chandelle.
— Quelle chance, hein? dit-il, tandis que nous détachions le mouchoir qu'il avait roulé autour de
sa jambe. Une évasion sans coups de fusil ne vaudrait pas deux cents.
Je n'avais plus envie de chanter victoire et Jim n'était plus disposé à danser. Il courut chercher de l'eau pour laver la blessure et déchira une des chemises du duc pour faire un bandage.
— Donne-moi les chiffons, dit Tom. Ne vous occupez pas de moi ; éclairez la lanterne et démarrez ! Ça ne sera rien. Je n'ai senti que comme un coup de fouet.
— Je connais ces coups de fouet là, massa Tom. Ils ne font
pas trop de mal d'abord, quand il n'y a pas d'os cassé et que le trou a beaucoup saigné; après, c'est autre chose. Il fiiut un médecin pour dénicher la balle.
— Eclairez la lanterne et démarrez la barque! Je suis le capitaine.
— Huck, ne l'écoutez pas, dit Jim ; il commence à avoir la fièvre. Si un de nous avait été blessé, massa Tom aurait-il voulu partir tout de même ? Non, pour sûr. Tant pis si on me reprend ; je ne bouge pas d'ici.
Laisse-uioi pirimper sur ton dos.
262 LES AVENTURES DE HUCK FINN. v
Je savais bien que mon vieux Jim était blanc en dedans.
— Tu as raison, répliquai-je. Dès qu'il fera un peu jour, je retournerai là-bas et je ramènerai le docteur Thompson.
Tom se mit en colère et déclara que nous allions gâter l'aventure ; mais, lorsqu'il reconnut qu'il ne pouvait pas se lever, il fmit par céder.
— Soit, dit-il, puisqu'il n'y a pas moyen de t'en empêcher. Tu lui mettras un bandeau sur les yeux; tu le conduiras jusqu'au canot par de longs détours et tu le ramèneras de la même façon. C'est le moyen que l'on emploie en général pour ne pas être dénoncé.
■^?fe;-.
TOUT s'explique.
M. Thompson était un jeune homme, très jeune pour un docteur. Tante Sully prétendait qu'il portait des lunettes pour se donner l'air plus vieux, mais qu'on aurait de la peine à trouver un meilleur médecin. Le fait est qu'il guérissait vite les piqûres de guêpes. Tom et moi, nous en savions quelque chose. Il ne me fît guère attendre et vint m'ouvrir lui-même, malgré l'heure matinale.
— As-tu encore mis le nez dans un nid de guêpes, maîlrc Tom? demanda-t-il en me faisant entrer dans sa pharmacie.
— Non, monsieur Thompson.
— Alors quelqu'un est malade chez toi ?
— Personne n'est malade; seulement Sid a une balle dans le mollet.
— Une balle! on serait malade à moins. Dépêchons-nous... Là, j'ai ma trousse. Tu me raconteras en route comment l'accident est arrivé. Partons.
— C'est que Sid n'est pas à la maison. --Où donc est-il?
— Vous connaissez l'île des Saules? Eh bien, hier, nous sommes allés dans l'île... nous avons un canot... à minuit, le fusil de Sid est parti par hasard, et...
— Ah ! vous chassiez à minuit? dit le docteur, qui releva ses lunettes et me regarda en face... Ces coups de feu que j'ai entendus en rentrant... Je comprends. Vous avez inventé, à vous deux, cette absurde histoire des Ravageurs, et je crains que la plaisanterie n'ait été poussée trop loin.
264 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.
— Sid dit que ce ne sera rien.
• Nous verrons. Pas de temps à perdre. Tu n'as pas laissé ton frère
seul, je suppose? Le nègre est évadé avec lui, hein?
— J'avais promis de ne pas le dire; mais, puisque vous devinez tout, ce n'est pas ma faute.
Lorsque j'eus fini de lui raconter l'aventure de la veille, nous étions
arrivés à l'endroit où se trouvait mon canot. ;:>, :r^ -^ . , — Ton Jim est un brave nègre, dit le docteur en sautanf à bord, sans cela, il ne t'aurait pas donné un si bon conseil, au risque d'être repris. Je tâcherai de le tirer d'affaire ^^aiid il m'aura aidé à extraire la balle... Sur le. radeau, to'n^rèré^ne sel'a pas trop secoué... Allons, je n'ai pas besoin de toi, tu me gênerais. Détache l'amarre et cours prévenir ta tante.
— Oh! on doit nous croire dans notre lit, et plus tard on croira que nous sommes encore partis pour pêcher. J'aime mieux attendre votre retour. j^
— En effet, il est inutile d'effrayer ta tante d'avance, et je ne serais' guère revenu avant .midi. Tu es tout pâle; va te reposer chez moi.
J'avais mon idée. A la façon dont il maniait les rames, j'espérais bien le voir arriver avant l'heure du goûter. Je me couchai donc sous les arbres, décidé à monter à mon tour dans le canot, dès que je saurais que la jambe de Tom était arrangée, et à laisser à M. Thompson le soin de rassurer tout le monde. De cette manière, nous pourrions filer avec le radeau, et, en somme, il n'y aurait qu'une demi-journée de perdue. Comme je venais de passer une nuit blanche, ou peu s'en faut, je ne tardai pas à m'endormir. Lorsque je rouvris les yeux, je reconnus qu'il était plus de midi. Je me levai aftssitôt et je courus chez le docteur. Il n'était pas rentré. La faim me talonnait ; mais je ne songeais qu'à Tom, et me voilà reparti. En tournant le coin d'une rue, je faillis renverser l'oncle Silas.
— Ah çà! où cours-tu ainsi? D'où viens-tu, méchant gamin?
— Je me promène.
— Jolie façon de se promener! Tu m'as coupé la respiration.
— Je ne l'ai pas fait exprès.
— Il n'aurait plus manqué que cela, dit l'oncle Silas en frottant le bas de son gilet à l'endroit où j'avais donné tête baissée. Pourquoi ne vous a-t-on vus ni à déjeuner ni à goûter? Où est Sid? Est-il allô à la poste, comme sa tante le lui avait commandé hier au soir?
. — Je vais aller le chercher.
— Nous irons ensemble. Je ne te lâche pas, car ta tante s'inquiète ; toutes ces histoires l'ont bouleversée.
A la poste, l'oncle Silas ne trouva qu'une lettre à l'adresse de M"* Phelps, et il m'emmena bon gré, mal gré. Tante Sally ne paraissait pas trop penser à Tom ou à moi en ce moment. J'étais beaucoup plus to'urmenté qu'elle, oe qui ne m'^empêclia pas de me mettre à table. La sallo^ manger était remplie. d'un tas-de vieilles bavardes qui jacassaient sans perdre un coup de dent. Ah ! cela aurait fait du bien à Tom de les entendre. Elles avaient toutes visité le cachot. La meule, les couteaux ébréchés, le bout de corde à nœuds, le mannequin, le pied de lit scié-en deux, le tunnel, leur fournissaient du fil à retordre. Une des vieilles dames dit qu'elle donnerait 2 dollars pour déchiffrer les signes mystérieux tracés sur la chemise. C'était sans doute une écriture africaine, quoique Sambo assurât que les nègres n'avaient pas d'écri- ^ture.
Quant aux inscriptions qui nous avaient coûté tarit de travail, Tom aurait été joliment vexé d'entendre affirmer qu'un nègre seul y comprendrait quelque chose. Cependant, il se serait un peu consolé lorsque tout le monde convint, qu'à moins d'avoir eu une douzaine de complices, Jim aurait mis un an à faire tout ce qu'il avait fait.
— Il a fallu six hommes rien que pour porter cette meule jusqu'à la hutte, dit M. Phelps.
— Je crois bien qu'il a eu des complices, s'écria tante Sally. Ce sont eux qui me dévalisent depuis quinze jours. Ils ont raflé un drap de lit, de la farine, un chandelier, des couteaux, ma robe neuve, une bas-
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
sinoire, et je ne sais quoi encore; les bras m'en tombent! Gomme je vous le disais tout à l'heure, mon mari et moi, Sid et Tom, nous étions sans cesse sur le qui-vive. Eh bien ! nous n'avons pas vu l'ombre d'un des voleurs. ^
Gela n'en finissait pis.. Il y avait longtemps que je n'avais plus faim. Par malheur, l'oncle Silas se trouvait entre moi et la porte. Impossible de m'échapper. Enfin, les visiteuses s'éloignèrent et j'espérais que Toccasion de filer se présenterait.
— Ce nègre t'aura coûté plus de 40 dollars, Silas, car tu peux courir
Acl^.Si;^i
C'est vrai, je n'y songeais plus.
après la récompense, dit M"* Phelps. Pour la première fois que tu t'avises de spéculer, tu n'as pas la main heureuse.
— C'est toi qui as envoyé Sid à la poste? demanda l'oncle Silas, "désireux de changer le cours de la conversation.
— Tu sais bien qu'il y va ou fait semblant d'y aller tous les jours, parce que je m'étonne que sœur Polly. ne m'ait pas répondu. Il reviendra encore les mains vides.
Je saisis la balle au bond. Je sentais qu'on ne tarderait pas à m'in-
terroger au sujet de Tom et je voulais opérer une diversion qui me fournirait peut-être l'occasion que je cherchais.
— Mais vous avez rapporté une lettre, mon oncle, dis-je.
— C'est vrai, je n'y songeais plus, répliqua-t-il en fouillant dans ses poches dont il tira la lettre. Justement, elle porte le timbre de Saint- Pétersbourg.
Je reconnus que je venais de commettre une bévue ; je me rappelai trop tard que Tom escamotait les réponses. Je n'eus pas le temps de me reprocher mon oubli. Tante Sally laissa tomber la lettre sans l'ouvrir et courut dehors. Elle avait vu quelque chose par la fenêtre ouverte. Moi aussi j'avais vu. et je la suivis de près. C'était Tom étendu sur un brancard improvisé avec des branches d'arbres. C'était Jim affublé de la robe de M"" Phelps, les mains attachées derrière le dos, escorté par une dizaine de planteurs qui paraissaient disposés à l'écharper. C'était le docteur qui, au lieu de revenir seul après avoir retiré la balle, ramenait le blessé. Tom avait bien raison de se défier des médecins. Celui-là nous avait trahis.
Tante Sally se jeta sur le brancard en s' écriant :
— Il est mortl
— Rassurez-vous, madame, dit le docteur, je vous garantis qu'il n'y a pas de quoi s'alarmer. Il a reçu une chevrotine dans la jambe ; mais la blessure n'a rien de dangereux.
Au môme instant Tom ouvrit les yeux et prononça deux ou trois phrases décousues qui montraient qu'il n'avait pas la tête à lui.
— Il est vivant, grâce au ciel ! dit tante Sally qui embrassa le blessé. Sid, Sid, quelle douleur tu m'as causée. Gomment cela a-t-il pu arriver? Réponds-moi donc !
Ce fut le docteur qui répondit :
— La fièvre lui donne un peu de délire. Vous l'interrogerez plus tard. En attendant, il sera mieux dans son lit que sur ce brancard.
— Vous avez raison ; moi aussi, je perds la tète... Mon pauvre Sid ! Elle embrassa de nouveau Tom et regagna la maison, où l'on eut
268 LES AVENTURES DE IIUCK FINN.
bientôt installé un lit dans le parloir. Pendant qu'elle donnait des ordres à droite et à gauche, M. Phelps demanda :
— Et vous, docteur, ne pouvez-vous nous renseigner sur la cause de cet accident?... Ah ! je parie que je devine, continua-t-il en apercevant le groupe que dominait la tête de Jim. Il aura découvert la retraite du fugitif! Je vais livrer ce gredin au shérif qui le pendra.
— Je vous engage plutôt à commencer par l'enfermer de nouveau, quand ce ne serait que pour empêcher vos amis de le maltraiter. Répétez-leur de ma part que ce nègre-là ne f(;rait pas de mal à une mouche. Sans lui, je ne serais jamais parvenu à extraire la balle; bien plus, sachant quel risque il courait, il m'a ensuite aidé à ramener le radeau de l'île des Saules.
— L'île des Saules ! le radeau ! Expliquez-moi. . .
— Je ne puis vous expliquer qu'une chose : j'ai promis de protéger ce nègre et c'est à vous de tenir ma promesse. Il faut que je voie si mon malade est bien installé, car je ne reviendrai que demain — ce qui doit achever de vous rassurer sur son compte, ajouta-t-il en me regardant.
Je n'osai pas remercier le docteur, qui m'évitait un interrogatoire dont j'aurais eu de la peine à me tirer. L'oncle Silas rejoignit les gens qui entouraient Jim et menaçaient aussi de le pendre s'il s'obstinait à ne pas dénoncer ses complices, « ces gueux d'abolitionnistes ». Jim ne dénonça personne. Il n'eut pas même l'air de me connaître. L'oncle Silas réussit à calmer les planteurs en les autorisant à monter la garde autour de la hutte et à pendre eux-mêmes le nègre à la première tentative d'évasion. Jim fut donc réintégré dans le cachot, dont on avait comblé le tunnel, et je pus dormir tranquille. Comme il n'était venu à l'esprit de personne que Tom et moi avions préparé l'évasion, on ne m'adressa aucune question gênante. Du reste, tante Sally ne quittait guère le parloir, où elle m'avait défendu d'entrer jusqu'à nouvel ordre. M. Phelps passait son temps à écrire des lettres et à rédiger des annonces, parce qu'il ne songeait qu'à se débarrasser de Jim.
Au bout de deux jours, j'appris que Torn allait de mieux en mieux. Il avait dormi toute la nuit; le médecin déclarait que la fièvre avait presque disparu, et on me permit de voir le malade. Il dormait encore quand je me glissai dans le parloir. Tante Sally était là; elle me fît signe de m]asseoir et posa un doigt sur ses lèvres.
— Vous devriez vous reposer, tante Sally, lui dis-je à voix basse; je ne le réveillerai pas.
Au même instant Tom se réveilla tout seul.
— Est-ce que je rêve ? demanda-t-il en regardant autour de lui d'un air surpris. Non, me voilà à la maison. Gomment cela se fait-il? Où est le radeau? Où est Jim?
— Sois tranquille, il est en sûreté, répliquai-je.
— A la bonne heure ! Tu as tout raconté à tante Sally?
— Tout quoi? demanda tante Sally.
— Mais l'histoire de l'évasion de Jim. C'est nous qui l'avons délivré.
— Vous? Voilà sa tête qui déménage encore I
— Non, tante Sally, elle ne déménage pas. C'est nous qui avons eu l'idée de mettre le prisonnier en liberté. L'affaire a été bien menée. Ça nous a coûté de la besogne, des semaines de besogne. Tu n'as pas idée du travail qu'il a fallu pour graver ces inscriptions, creuser le tunnel et fabriquer avec ton drap de lit la corde à nœuds, que Jim a reçue dans un pâté. Il ne voulait ni des rats, ni des araignées, ni des serpents à sonnettes; mais j'ai insisté, parce qu'il y en a toujours dans les livres.
Tante Sally n'y comprenait rien ; elle écoutait, les yeux écarquillés, convaincue que le malade délirait; mais son inquiétude fit place à la colère lorsque Tom, après avoir fourni d'autres explications qui n'étaient claires que pour moi, continua :
— Sans mes lettres anonymes, il n'y aurait pas eu de coups de fusil. C'est un peu votre faute, ma tante, s'ils sont partis trop tôt. Vous avez fait perdre près d'une heure le soir de l'évasion, et quand nous avons emmené Jim par le tunnel, nous n'avions plus assez d'avance.
LES AVENTURES DE HUGK FINN.
— Gomment, c'est vous qui...? Non, cela n'est pas possible ! Vous étiez couchés là-haut, et on avait fermé les portes.
— Le paratonnerre nous servait d'escalier. Nous allions voir Jim tous les soirs pendant que vous dormiez. Oui, l'affaire a été bien menée !
— Je te conseille de t'en vanter. Dès que tu seras debout, je t'apprendrai à mettre la maison sens dessus dessous. Quant à toi, ajouta-t-elle en me saisissant par l'oreille, j'ai bien envie de t'enfermer avec le nèffre.
Quant à toi, ajouta-t-elle, en me saisissant par l'oreille.
— Hein! est-ceque Jim n'est pas parti avec le radeau? demanda Tom.
— Parti 1 répliqua tante Sally. Il est sous clef, et cette fois il ne sortira de la hutte que pour être vendu aux enchères, si on ne vient pas le réclamer.
Tom se redressa dans son lit et me cria :
— Voilà ce que tu appelles être en sûreté? Cours le délivrer. Personne n'a le droit de le vendre ou de le réclamer! Jim n'est pas plus esclave que moi !
— Allons donc, répliqua tante Sally. Tout le monde sait qu'il s'est évadé de la Nouvelle-Orléans.
— Non; il s'est évadé de Saint-Pétersbourg; mais sa maîtresse, la vieille miss Watson, est morte il y a deux mois, et dans son testament elle l'a affranchi.
— Vous le connaissiez donc tous les deux?
— Parbleu !
— Alors pourquoi ne l'as-tu pas averti tout de suite, puisque tu savais qu'il était affranchi ?
— Parce qu'il n'y aurait plus eu d'aventure. Jim serait sorti tranquillement de son cachot, et on ne trouve pas souvent un prisonnier à faire évader. . Tante Polly!
Oui, c'était tante Polly qui venait d'ouvrir la porte. Sa sœur commença par lui sauter au cou et, avant qu'elle eût eu le temps de se retourner, j'étais sous le lit. Les embrassades ne durèrent pas longtemps, car bientôt j'entendis une voix qui disait :
— Ahl tu n'oses pas me regarder en face, Tom, et cela ne m'étonne pas. J'en ai appris de belles sur ton compte !
— Mais c'est Sid, s'écria M"" Phelps. Tom était là il y a un instant. Où donc a-t-il passé?
— Tu veux dire Huck Finn, répliqua tante Polly. Je n'ai pas élevé un mauvais garnement comme mon Tom pour ne pas le reconnaître... Sors de là, Huck !
C'est ce que je fls au moment où M. Phelps apparaissait à son tour et on finit par se débrouiller un peu. Tom eut beau prendre ma défense — comme il avait eu la chance d'être blessé, ce fut moi qui fus le plus malmené.
— Voyons, dit-il, Huck ne vous a pas trompée, tante Sally. Il voulait seulement délivrer Jim, et c'est vous qui l'avez pris pour moi. Sans mon arrivée au bon moment, il n'y aurait pas eu d'aventure.
— Non, ajoutai-je, et si j'avais su que Jim était libre, il n'y aurait pas eu de coups de fusil non plus, madame Phelps.
— Là, tu peux continuer à m'appeler tante Sally, répondit M'"° Phelps, j'y suis habituée.
Puis elle voulut en avoir le cœur net à propos du testament de miss Watson.
— Ah ! par exemple, dit Tom, je n'ai pas inventé ça.
Alors seulement je cessai de m'étonner qu'un garçon aussi bien élevé que Tom Sawyer eût consenti sans hésiter à se mêler de l'évasion. C'est parce qu'il savait que Jim était libre qu'il m'avait aidé à le délivrer. Mais il y avait un autre mystère qui intriguait tante Polly.
— Je t'ai écrit trois fois, dit-elle à sa sœur, pour savoir ce que tu voulais dire en m'annonçant que Sid était arrivé à bon port. Pourquoi ne m'as-tu pas répondu?
— Je n'ai reçu aucune lettre de toi, et pourtant Tom allait tous les jours à la poste, répliqua M"* Phelps.
— Tom, où sont ces lettres? demanda tante Polly.
— Elles sont là-haut dans notre chambre ; je ne les ai pas ouvertes. J'ai pensé que cela ne pressait pas,
— Tu mériterais d'être écorché vif, Tom!
— Eh bien, tante Polly, j'ai été écorché. Si tu veux voir ma jambe... Alors, au lieu de continuer à le gronder, tante Polly l'embrassa.