‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 5 sur 31 · LE PÈRE DE IIUCK · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE IIUCK

Deux OU trois mois s'écoulèrent. Dès la rentrée des classes, on m'avait envoyé à l'école et peu à peu je m'y étais habitué. Par degrés aussi, je m'accoutumais aux façons de la veuve. L'hiver, d'ailleurs, il me paraissait moins dur de vivre dans une maison et de coucher dans un lit.

Un matin — j'ai de bonnes raisons pour me rappeler ce matin-là — je fus encore assez malencontreux pour répandre sur la nappe tout le contenu de la salière. Je me dépêchai d'avancer la main afin de lancer une pincée de sel par-dessus mon épaule gauche. Miss Watson ne m'en laissa pas le temps; elle ramassa le tout avec son couteau et me traita de maladroit. Lorsque je sortis après déjeuner, je me sentais donc fort inquiet, car je me demandais ce qui allait m'arriver de fâcheux.

Je descendis jusqu'au bout du jardin, qui s'étendait derrière la mai-, son, et je sortis par la petite porte de service. Une légère couche de neige, tombée le matin môme, couvrait le sol et je vis des traces de pas. Quelqu'un était monté par un sentier aboutissant à une carrière abandonnée. On s'était arrêté devant la porte, puis on avait longé la clôture. Pourquoi donc n'était-on pas entré? Tom ne prenait jamais ce chemin-là, sans quoi je me serais figuré qu'il était venu en cachette me rappeler que, depuis' longtemps, nous n'avions pas fait l'école buissonnière. Mais non ; son pied n'aurait pas laissé des empreintes aussi longues. Au lieu de suivre la piste, je me baissai pour l'examiner. La neige reproduisait très nettement la marque d'une croix tracée sous le talon gauche du promeneur à l'aide de gros clous. Gela me suffit.

Je savais fort bien qui dessinait ainsi une croix sur sa chaussure. En un clin d'œil, je me redressai et je descendis la colline au pas de course. Je ne m'arrêtai qu'en arrivant chez M. Thatcher, qui se tenait dans son bureau, où l'on me fit entrer.

— Tu viens à propos, Huck, me dit-il en riant. Te voilà tout essoufflé. Est-ce que tu as couru si vite parce que j'ai de l'argent à te remettre?

— Gomment! de l'argent à me remettre?

— Oui. J'ai touché hier le premier semestre de tes intérêts, plus de cent cinquante dollars. Seulement, il est convenu avec la veuve que nous placerons ces fonds avec le reste.

— Oui, oui, j'ai bien assez de ce qu'elle me donne. Gardez-les, et les six mille dollars aussi, comme s'ils étaient à vous.

M. Thatcher parut surpris.

— Hum! dit-il; il y a une anguille sous roche. Voyons, mon garçon, explique -toi.

— Ne me demandez pas d'explication, s'il vous plaît. Vous garderez tout, n'est-ce pas?

— Sais-tu que tes airs mystérieux m'intriguent? Tu me caches quelque chose.

— Je tiens à ce que vous gardiez l'argent, voilà tout, répliquai-je. Est-ce que je n'ai pas le droit de vous le donner? Je suis venu exprès

* pour cela. Ne m'en demandez pas davantage.

— Oh ! oh ! dit-il après m'avoir regardé un instant, je crois deviner, et je vais tâcher de te tirer d'embarras... Non, tu n'as pas le droit de me donner ton bien à titre gratuit; mais la loi te permet de me le vendre.

Il griffonna une ligne ou deux sur une feuille de papier, qu'il me fit signer, et, après m'avoir lu ce qu'il venait d'écrire, il ajouta : . — Vois-tu, c'est là un acte de vente. Un simple don ne serait pas valable. Voilà un dollar qui représente le prix d'achat. Mets-le dans ta poche. Maintenant, tu peux affirmer que tu as cédé les sommes placées en ton nom, que tu as reçu un équivalent en échange et que tu ne

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