‹ Les aventures de Huck FinnChapitre 6 sur 31 · LE PERE DE IIUGK · texte numérisé non relu

LE PERE DE IIUGK

possèdes plus rien. Un homme de loi te répondrait que tu n'es pas majeur et que ta signature n'a aucune valeur; mais tu n'as pas affaire à un homme de loi, hein? Gela te suffira pour le moment, je pense ? Si quelqu'un cherche à mettre la main sur tes fonds, tu me l'enverras et nous verrons.

Le père de Hnck.

— Merci, monsieur Thatcher; vous m'enlevez une grosse épine du pied. J'ai eu raison de m'adresser à vous.

— Eh bien, puisque tu as confiance en moi, pourquoi ces cachotteries? Ton père est de retour ?

— Je n'en suis pas sûr; mais il plante toujours des clous dans le talon de sa botte gauche, de façon à former une croix pour tenir le diable à distance, et j'ai vu sa marque sur la neige.

— Bah ! ton père n'est certes pas le seul citoyen de Saint-Pétersbourg dont la botte gauche porte un ornement pareil. C'est égal, Huck, nous finirons par te civiliser. Tu es un malin.

Il était plus malin que moi, car il avait tout compris dès le premier mot. Cependant, pour peu qu'il eût continué son interrogatoire, je serais resté fort embarrassé. Je craignais mon père, dont je n'avais jamais eu à me louer, et, d'un autre côté, l'idée de travailler du matin au soir, comme les gens civilisés dont on me citait sans cesse l'exemple, ne me souriait guère. Bref, j'étais fort tracassé. La veuve, qui me trouva en train de broyer du noir, me fît causer, et elle crut me rassurer en me disant :

— Ne t'inquiète pas. Je ne t'abandonnerai pas, lors même que M. Thatcher garderait pour lui tes six mille dollars.

— Il ne les gardera pas pour lui, répliquai-je ; ce serait trop de chance. On ne me laissera jamais tranquille. J'avais raison de ne pas vouloir ôlre riche.

— Tu changeras d'avis un de ces jours , me dit la veuve en riant.

— En tout cas, mon père ne gagnerait rien à devenir riche, et j'aimerais mieux donner l'argent à un autre — à M. Thatcher ou à vous, par exemple.

— Gomment I tu ne veux pas que ton père profite de la fortune que tu dois au hasard ?

— Non. Avec de l'argent plein les poches, il ne travaillerait plus du tout, et alors...

— Ah ! c'est vrai, mon pauvre Huck, j'oubliais. Sans lui, tu ne serais pas le petit sauvage que nous avons tant de peine à apprivoiser. Enfin, il faut espérer que M. Thatcher a raison et que tu en seras quitte pour la peur.

Moi, je savais mieux qu'elle que M. Thatcher se trompait. Ce n'est pas pour rien qu'on renverse une salière. Lorsque je montai ce soir-là dans ma chambre, j'y trouvai mon père. Je m'étais retourné en en-

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trant afin de fermer la porte, et à peine me fus-je retourné de nouveau, que je l'aperçus. Je ne m'attendais pas à le rencontrer si tôt et je me sentis d'abord effrayé.

Il avait près de cinquante ans et on les lui aurait donnés. Ses cheveux, longs, emmêlés, graisseux, retombaient autour de sa tête comme les rameaux d'un arbre à travers lesquels on voyait briller ses yeux. Ils étaient encore tout noirs, aussi noirs que sa barbe et ses favoris ébouriffés. Son visage, ou ce que l'on pouvait voir de son visage, n'avait pas de couleur; il était blanc, mais d'un blanc à vous donner la chair de poule — le blanc d'un ventre de poisson. Quant à ses vêtements, c'étaient des loques, rien de plus. Il se tenait assis, le pied gauche appuyé sur le genou droit. La botte de ce pied était crevée et deux des doigts, qui passaient à travers la crevasse, remuaient de temps à autre. Son chapeau de feutre noir, un vieux chapeau à moitié défoncé, gisait par terre.

Je restai à le regarder, tandis qu'il me regardait de son côté, sa chaise un peu renversée en arrière, puis je posai la chandelle sur la table. Je vis que le châssis de la fenêtre était levé et je devinai qu'il avait dû entrer par là en se glissant le long du toit de l'appentis. Après m'avoir examiné des pieds à la tête, il dit enfin :

— Bien nippé, très bien nippé ! Tu te figures que c'est le beau plumage qui fait le bel oiseau?

— Peut-être que oui, peut-être que non, répliquai-je.

— Oh! oh! tu n'as plus ta langue dans ta poche. Tu as pris de l'aplomb depuis mon départ. Je te descendrai de quelques crans avant d'en avoir fini avec toi. Tu es éduqué aussi, à ce qu'on m'a dit. Est-ce vrai que tu sais lire, et même écrire? Je ne veux pas de ça! Qui t'a permis de donner dans ces bêtises-là ?

— M"" Douglas.

— La veuve, hein? Je lui apprendrai à se mêler de ce qui ne la regarde pas. Tu lâcheras cette école, entends-tu? Élever un enfant pour qu'il rougisse de son père ! Tu crois peut-être que tu vaux mieux

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que moi, parce que je n'ai jamais mis le nez dans un livre? Allons, laisse-moi t'entendre lire.

Je pris un livre sur la table et je lui lus une dizaine de lignes à propos du général Washington et de la guerre de l'Indépendance. Il m'écouta pendant deux ou trois minutes ; puis, d'un coup de poing, il envoya le livre à l'autre bout de la chambre.

— C'est vrai! dit-il. Maintenant, écoute-moi bien. Tu vas cesser de faire jabot, mon garçon. Je te surveillerai. Si je t'attrape près de l'école, gare à ton dos !

Tout. en parlant, il allongea le bras pour ramasser sur la table une petite image où il y avait trois vaches rouges et un bonhomme bleu.

— Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-il.

— Un bon point qu'on m'a donné parce que j'ai bien récité mes leçons.

Il déchira l'image en morceaux.

— Un bon point! répéta-t-il. Une bonne raclée, voilà ce que je te donnerai, moi, si tu retournes là-bas.

Après avoir un peu grommelé et regardé autour de lui, il reprit :

— Un lit, et des couvertures, et une glace et un tapis, quand ton père a eu à dormir avec les porcs sous le hangar de la vieille tannerie ! Je n'ai jamais vu un fils pareil ! Tu rentreras dans ta coquille avant peu, je t'en réponds. Est-ce à l'école qu'on t'apprend à te donner ces airs-là? Et on dit que tu es riche.. Gomment ça se fait-il, hein?

— On a menti, voilà comment ça se fait.

— Prends garde, mon gaillard. Je te passe bien des choses, mais je perdrais patience à la fin. Depuis deux jours je n'entends parler que de ta chance. On en- parlait aussi là-bas, de l'autre côté du Mississipi, et c'est pour ça que je suis revenu. Tudras chercher ton argent demain et tu me le remettras; j'en ai besoin.

— Je n'ai pas d'argent.

— Possible. C'est l'avocat Thatcher qui a tes fonds. Tu les lui reprendras; j'en ai besoin.

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