LE JUGEMENT
hors de France (1). — Duc, répond Charles, vous ne parlez ainsi que pour sauver le prisonnieri et votre plaidoyer ne vaut pas un bouton I — Sire, reprend le duc, c'est à Paris ou à Orléans que doivent être jugés vos barons. Ordonnez donc que Huon soit conduit dans l'une de ces villes : nous ne le jugerons point ici. — Néanmoins c'est ici qu'il sera pendu, sire Naime, dit le roi irrité. Par ma barbe, je ne mangerai qu'une fois avant de le faire périr... Qu'on dresse les tables et qu'on me serve à souper I » Gérard a le cœur content, mais il n'ose laisser éclater sa joie. Lies prison* niers pleurent. « Sire, dit Esclarmonde à son seigneur, je vois bien que vous allez mourir, mais je ne vous survivrai point; je prendrai un couteau et je le planterai droit en mon cœur. »
A cette même heure, le petit roi Obéron était à table avec ses chevaliers. Soudain il se met à pleurer, les larmes ruissellent de ses beaux yeux. « Sire, qu'avez-vous? demandent ses hommes. — Ahl seigneurs, il me souvient d'un malheureux que j'aime tendrement, c'est mon ami Huon. Il est enfin rentré dans son pays, mais son frère l'a trahi et il se trouve en grand danger. CSharlemagne vient de jurer sur sa barbe de le faire pendre, mais, par Dieu I la barbe fleurie (2) du vieil empereur
(i) Voir la note, p. 19.
(2) Blanche, cornina la ilaiir daa arbras frnltiera.
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sera parjurée I Je veux aller au secours de mon ami... Je souhaite que ma table soit transportée à l'instant près de celle où Charles est à souper et qu'elle soit plus haute de deux grands pieds. Je souhaite que sur ma table se voient mon hanap doré, mon cor d'ivoire et mon blanc haubert. Je veux me trouver sur l'heure à Bordeaux, avec cent mille hommes armés en ma compagnie. »
Les souhaits d'Obéron s'accomplissent et l'apparition de sa table cause une profonde stupéfaction à Charlemagne. « Naime, s'écrie-t-il, pour Tamour de Dieu I regardez là ! Nous sommes enchantés. Voyez cette table et ces objets étranges I » A l'ouïe de ces paroles, Jérôme lève la tête : « Huon, fait-il, voici votre olifant, votre haubert et votre hanap... Nous sommes sauvés! — Dieu! dit Huon, le petit roi de féerie ne m'a point oublié. » Au même instant Obéron entre à Bordeaux avec ses hommes d'armes. Il place des gardes à toutes les portes et leur recommande de ne laisser sortir personne. Dix mille hommes occupent les rues, dix mille surveillent le palais, Obéron y pénètre avec le reste de son armée. Il est vêtu de soie et d'or, il resplendit comme le soleil d'été. En passant derrière l'empereur, il le heurte si violemment qu'il lui fait choir son boimet de la tête. « Quel est ce nain malappris? s'écrie Charles. Il a failli me faire tomber sur la table et il est si fier qu'il ne 8*en excuse point... Dieu ! qu'il est beau 1 » Obéron
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va droit à Huon ; par un souhait, il brise les fers des trois prisonniers, puis il les mène à sa table. Il prend son hanap ; d*un signe de croix, le remplit, y fait boire Esclarmonde, puis Huon, puis Jérôme.
« Ami, dit-il à Huon, levez-vous et portez mon hanap à Charles. Offrez-lui à boire en gage de paix. » L'empereur ne souffle mot, il ne sait que penser. Il prend le hanap; aussitôt le vin disparait : « Vassal, s*écrie-t-il, vous m'avez enchanté. — Non, dit Obéron, mais nul ne peut boire à mon hanap s'il a commis un péché mortel. Or j'en sais un que vous fîtes il y a bien longtemps et dont vous ne vous êtes jamais confessé; je le dirais ici si je ne craignais de vous faire honte. » Épouvanté, l'empereur demeure silencieux. Huon tend le hanap à Naime qui y boit à longs traits ; alors Obéron appelle le duc et le fait asseoir à sa table.
« Empereur, s'écrie le petit roi, faites silence et m'écoutez. Vous avez injustement privé Huon de son héritage : c'est l'homme le plus loyal de la chrétienté. Je suis témoin qu'il s'est acquitté de votre message outre-mer et qu'il a rapporté les quatre dents mftchelières et la barbe de Témir Gaudisse. Je les ai enfermées moi-même dans le flanc de Jérôme. C'est Gérard, son mauvais frère, qui les a volées... Approchez, Gérard! » Le félon traître s'avance, tremblant comme les feuilles quand il vente en été. « Gérard, continue Obéron, au nom du Dieu de gloire, je vous ordonne de dire
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la vérité. » Gérard n*ose ni reculer, ni mentir; blême de terreur, il balbutie : « Mon beau-père et moi, nous prépar&mes une embuscade pour mon frère. .. — Parlez plus haut, Gérard, s'écrie Obéron, on ne vous entend point. » Le traître termine sa confession au milieu d'un lourd silence. Chaque fois qu'il cherche à cacher un détail, Obéron le reprend, il le force à tout avouer. « Empereur Ch6a*lemagne, dit le roi de féerie lorsque Gérard enfin s'est tu, vous avez appris avec quelle loyauté Gérard, Gibouart, et cet abbé que j'aperçois làbas, ont parlé devant vous à Paris I — Certes, dit Charles, ils seront pendus tous trois. — Gérard, dit Obéron, où sont les quatre dents et la barbe? -^Sire, je les ai enfermées en lieu sûr; j'irai vous les chercher. — Non, vous ne nous échapperez point ainsi. Je souhaite qu'elles se trouvent à l'instant sur cette table. » Aussitôt le souhait du nain s'accomplit. « Sire Obéron, dit Huon, je vous demande grâce pour Gérard. Je l'ai connu autrefois, il était doux et bon; il est encore fort jeune, c'est Gibouart le traître qui Ta corrompu. Pardonnez-lui, sire, et qu'on lui donne la moitié de mon duché. — Pas pour tout l'or du monde ! répond Obéron. Il n'y aurait plus de justice dans le royaume de France. Je souhaite que Gérard, Gibouart et l'abbé soient pendus sur-le-champ aux plus hautes fourches que l'on ait jamais vues à Bordeaux. » Bientôt les cadavres des trois
.. Et, M leruit, )« roi embrasse Huod (p. t41).
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traîtres se balancent sur le gibet et les barons demeurent consternés. « Par ma foi 1 s'écrie Charlemagne, ce nain est Dieu lui-même. — Non, je ne suis qu'un homme de chair et d'os, mais c'est moi le roi de féerie. J'ai toujours aimé la justice, la bonne foi et la loyauté, voilà pourquoi j'aime Huon... Ami, dit-il, en se tournant vers lui, prenez les dents et la barbe de Gaudisse et portez-les à l'empereur : il vous rendra votre duché. — Huon, dit Charlemagne, vous vous êtes bien acquitté de votre message, je vous rends vos terres; pardonnez-moi ma rancune. — Sire, dit Huon, Dieu vous en sache gré 1 » Et, se levant, le roi embrasse Huon à la vue de tout son baronnage. La paix est faite. Dieu en soit loué I
« Huon, dit Obéron, dans trois ans tu viendras à Monmur, tu hériteras de mon royaume et de mon pouvoir, car je puis les conférer à qui je veux. Tu porteras couronne d'or et tu laisseras ton duché à fJérôme qui l'a bien mérité, car il t'a servi de cœur et loyalement. — Sire, je ferai toute votre volonté. — Ami, je ne veux plus rester dans ce siècle, ni demeurer en féerie. Je veux m'en aller là-haut, en paradis, car ma place y est marquée à la droite de notre Seigneur, et je le servirai... Ami, je te défends, sur ta vie, d'entrer jamais en lutte avec Charlemagne. Il est ton seigneur, garde-toi de l'oublier, tu lui dois foi et hommage. — Sire, je vous obéirai. »
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Alors Obéron prend congé de l'empereur et de tout son baronnage ; il baise tendrement le duc Huon et disparaît avec ses cent mille hommes. Qiarlemagne et ses barons rentrent à Paris, tandis que Haon et Esclarmonde s'installent dans leur palais de Bordeaux, avec Jérôme leur fidèle ami.
Seigneurs, je ne sais plus que tous dire de Huon, duc de Bordeaux, ni d'Obéron, le petit roi de féerie. Je termine donc ma chanson eo priant Dieu qu'il vous mette tous en son paradis et que j'y puisse être avec vous, moi qui vous ai conté cette belle histoire.