CHAPITRE II
L'embuscade,
LBUR retour, les messagers se présentèrent devant Charlemagne ; « Seigneurs, leur dit Fentipereur, soye;^ les bienvenus ; avez-vous été à Bordeaux ?
Les fils de Séguin viendront*ils à ma cour ? — Oui, sire, et de grand cœur. Ils vous envoient par nous salut et amitié et vous mandent qu'ils arriveront bientôt pour vous baiser le pied. On nous a fait là-bas grand honneur. Nous ramenons de précieux; destriers à la place de nos pale^ frois (1) ; on nous a fait don de ces riches manteaux que vous voyez ici et chacun de nous a reçu cent
(1) LeB dêêtriêr» étaient les cl^evaux de guerre et de tournoi ; 1^ paUfr(nêf lea ekevauz de Toyage.
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livres. — Dieu en soit loué, s'écria l'empereur. Si Huon vient à Paris, j'en ferai mon gonfanonier(l) et son puiné sera mon chambellan. Je leur augmentercd leur fief et ils auront le relief comme leur père. »
Amaury, le traître, entendit ce discours. La rage au cœur il quitta le palais et rentra en son hôtel (2), où il passa plusieurs jours à chercher comment il pourrait nuire en même temps aux enfants de Séguin et à son cousin Chariot.
Un soir, Amaury va trouver Chariot et se jette à ses pieds en pleurant. Plein de pitié, Chariot le relève : « Ami, lui demande-t-il, qu'avez-vous ? — Vous le saurez, sire : par mon chef 1 j 'ai grand deuil de ce qu'on nous dépouille de nos fiefs. — Au nom de tous les saints I Amaury, qui vous dépouille de vos fiefs ? — Les deux garçons de Bordeaux vont arriver ici; ils sauront si bien faire usage de leur langue, ils aboieront si fort que nul ne pourra plus rien faire à la cour que par eux ; Dieu nous vienne en aide 1 Ils vous enlèveront certainement une bonne part de la France. Hél Chariot, sire, aidez-moi à en tirer vengeance. Déjà Séguin, leur père, me fit tort : il me ravit naguère un château de grand prix. Vous ne devez point nie faillir. Chariot, car je vous tiens de près par votre
(1) Porteur de la bannière de guerre.
(2) Maison d'un seigneur ou d*un riche bouigeois, bâtie autour d*une cour, avec portail souvent fortifié et muni d'un pont-levis.
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mère; le bon droit veut donc que vous m'aidiez. — Et en quoi pourrais-je vous être utile ? demande Chariot. — Je vais vous le dire. J'emmènerai mon fier lignage et vous viendrez avec nous ; tous bien armés, nous irons nous embusquer dans un bois feuillu que je connais non loin de Paris, sur la route d'Orléans. Quand nous verrons chevaucher ces deux garçons, nous leur courrons sus et nous leur trancherons la tête. Nul ne nous soupçonnera jamais. — Je le veux bien », répond Chariot.
Les lâches traîtres s'appareillent (1); à la nuit ils sortent de Paris, — ils n'osent partir de jour, car ils redoutent Charlemagne. — Ils font baisser les lances et les écus, afin que rien ne luise à la clarté des étoiles, et ils vont se cacher, avec leur suite, dans le petit bois.
Cependant Huon de Bordeaux faisait ses préparatifs de voyage. Il manda de Gironville le prévôt Guirré, que le duc Séguin avait toujours tenu en grande estime, et lui confia la garde de sa terre. Il fit charger trente sommiers (2) d'or fin et d'argent, de hanaps précieux, de draps, de fourrures et d'étoffes de soie. Huon joignit à ces trésors des chiens, des faucons et des éperviers en grand nombre. Il choisit pour l'accompagner onze barons de très haut lignage, ses conseillers les plus privés, et emmena plusieurs écuyers et des serviteurs
(1) Se préparent.
(2) Chevaux de charge.
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pour conduire les chevaux. Lorsque tout fut prêt, les deux bacheliers (1) prirent congé de leur mère ; la dame les baisa doucement et se mit à pleurer. « Beaux fils, leur dit-elle, vous allez à la cour ; je vous prie, pour l'amour de Dieu, de ne point écouter les méchants, mais de faire vos amis des hommes les plus sages ; soyez courtois, larges dans vos dépenses et surtout dans vos dons aux pauvres ; ne manquez jamais d'aller à l'église et de rendre honneur au clergé. — Dame, répondit Huon, nous vous obéirons de tout point. »
Les deux orphelins preiment le chemin de Paris. La route est belle et large, ils chevauchent fièrement en tête de leur compagnie» « Grérard, beau frère, dit Huon, nous allons à Paris pour y servir le meilleur roi qu'il y ait jamais eu en douce France ; chante, beau frère, pour nous mettre en joie. — Je ne puis chanter, ami, répond Gérard; la nuit dernière je fis un songe dont je suis encore tout marri. Il me sembla que trois lépreux m'a* vaient assailli et m'arrachaient le cœur du milieu de la poitrine, mais vous leur échappiez... Frère, retournons à Bordeaux, à notre bonne mère. — Ne plaise à Dieu que je revoie Bordeaux avant d'avoir rendu hommage à Charlemagne, répond Huon.
N'aie pas peur, Gérard, beau doux ami ; allons à Paris et que Dieu nous protège I »
(1) Jeunes gentilshommes.
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Les bacheliers chevauchent tant et si bien qu'ils ne tardent pas à approcher de la grande cité* Un j our, ils aperçoivent devant eux un abbé suivi de quatre-vingts moines. C'était Tabbé de Cluny qui s'en allait au conseil où lavait mandé Charlemagne. « Frère, dit Huon à Gérard, voilà des moines de Cluny qui suivent notre chemin ; allons leur offrir de faire route avec eux, car notre mère nous a souvent répété qu'il fait bon se tenir avec les gens de bien. — Volontiers, » répond Gérard, Les bacheliers éperonnent donc leurs chevaux et vont rejoindre l'abbé. « Sire, dit l'abbé à Huon, en le saluant avec courtoisie, de quel pays étes-vous et qui est votre père ? — Nous sommes de Bordeaux, sire, fils du vaillant comte Séguin, mais notre père est mort depuis plus de sept ans et je vais en France (1 ), avec mon frère cadet que voici, pour relever notre fief. Mais nous redoutons quelque trahison et nous avons le cœur lourd. — * Enfants, répond l'abbé, vous êtes mes amis; Séguin était mon cousin germain ; nul ne vous fera de mal sans avoir affaire à moi. Je suis du tiers conseil à la cour. Ne craignez rien, je vous aiderai en tout temps. Voici les clefs de mes coffres, toutes les richesses de Saint«-Pierre de Cluny sont à votre disposition.
U) Ici, le nom de France ne désigne que le domaine royal, c'ettà*dire l'Ile-de-France et l'Orléanait. Ce cas est fréquent dans la littérature du moyen âge.
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Ils continuent donc leur voyage ensemble jusqu'au bois où s'étaient embusqués les traîtres. Amaury les voit venir de loin. « Chariot, sire, s'écrie-t-il, voici les deux garçons ; si vous ne m'aidez à les mettre à mort, je vous mépriserai à jamais. C'est à vous que doit revenir leur terre, c'est donc vous qui devez les frapper le premier. — Je les vais assaillir, » dit Chariot, et il lance son cheval au galop. « Laissons-le aller, seigneurs, dit Amaury à ses compagnons, et puisse-t-il lui arriver malheur ! La France resterait alors sans héritier et c'est moi qui prendrais sa place. »
L'abbé de Cluny aperçoit Chariot le premier; « Beau neveu, dit-il à Huon, là-bas dans ce bois je vois briller des heaumes, et voici un chevalier tout armé qui vient à nous. Pour l'amour.de Dieu ! si vous avez fait tort à qui que ce soit, allez audevant de lui et ofiFrez-lui votre gage. Faites-lui réparation, si c'est là ce qu'il cherche, et je vous jure par tous les saints du paradis, que pour chaque denier qu'il demandera je lui donnerai un marc (1) d'or fin. — Sire, je ne sais per&onne de qui je sois haï, ni à qui j'aie jamais fait tort d'un sou. Néanmoins, Gérard, beau frère, va t'informer de ce que souhaite ce chevalier qui vient à nous au galop. — Volontiers, » dit l'enfant (2).
(1) Poids d'or ou d'argent qui a considérablement varié suivant les époques; au xiii* siècle, il valait à peu près dix sous du temps.
(2) Au moyen âge, enfant signifiait aussi jeune homme.