‹ Les aventures de ma vieChapitre 1 sur 16 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Hommes de la Commune. — L'arrestation de Garibaldi ! — M. Thiers et la République. — Une manifestation maçonnique. — Paris affamé. — Rossel. — Au couvent. — Un article du « Times ». — Les piuères publiques.

Cette révolution n'avait malheureusement aucune issue, attendu que les Prussiens qui nous entouraient seraient, en cas de défaite de l'Assemblée, intervenus contre les vainqueurs, qui avaient pris les armes uniquement comme protestation contre la paix de Bordeaux.

La modération très réelle dont ils faisaient preuve ne les eût même pas sauvés des vêpres prussiennes f qui se préparaient et Raoul Rigault, violent, mais 1 >gique, ne cessait de leur répéter :

— Vous ménagez les Versaillais. Le jour où nous serons battus, vous verrez comme ils nous ménageront !

En constatant que leurs avances et leurs offres de conciliation étaient reçues à coups de fusil, les membres de la Commune finirent par se ranger à l'avis (!<• Raoul Rigault et ripostèrent aux exécutions présidées par Vinoy et Galliffet en arrêtant l'archevêque Darboy et le curé de la Madeleine, Deguerry.

Un cri d'horreur s'échappa des poitrines versaillaises à la nouvelle de ce sacrilège. Et ce fut par une clameur de même nature que l'Assemblée rurale accueillit le décret dit des « otages », en vertu duquel la Commune décidait que l'exécution d'un soldat de la Révolution serait vengée par la mise à mort de trois soldats de l'ordre.

Ces représailles n'avaient en somme rien que de très légitime, puisqu'il suffisait aux Versaillais de s'abstenir de fusiller les prisonniers qu'ils nous faisaient pour sauver la vie de ceux que nous leur faisions. Cette mesure préventive n'en fut pas moins présentée comme le plus monstrueux attentat au droit des gens et à la vie humaine.

Il fallait pourtant en finir avec ces hécatombes auxquelles les généraux thiéristes semblaient se complaire. Voici entre autres témoignages ce que, à la date du 8 avril, racontait Y Etoile belge, feuille modérée et à cette époque presque orléaniste :

Dans un champ à gauche du rond-point, vers le Mont- Valérîen, champ cultivé, sur une plaque de terre fraîchement remuée, je remarque cinq croix grossièrement faites au moyen de branches. Sur l'une d'elles est placé un képi ; à côté d'une autre se trouve une casquette garnie de fourrure.

C'est là que, le dimanche matin, les gendarmes ont fusillé les cinq gardes nationaux faits prisonniers. Un jeune homme enfermé dans une cabane située à quelques mètres de ce sinistre endroit a assisté à cet horrible drame.

C'est près du rond-point de Courbevoie que les gendarmes, au nombre de vingt environ, s'étaient emparés de ces cinq fédérés, dont quatre gardes nationaux et un soldat de la ligne.

Ils les avaient poussés à coups de crosse et à coups de sabre jusqu'au lieu de l'exécution. Les gendarmes étaient en proie à une colère indicible. Ils voulurent conduire les prisonniers au Mont-Yalérien, mais les forces de ces malheureux étaient épuisées. Seul, le soldat de la ligne, un tout jeune garçon, se soutenait encore et résistait. 11 avait les mains liées derrière le dos.

Dans l'impossibilité où ils se trouvaient de traîner leurs prisonniers plus loin, les gendarmes résolurent de les exécuter sur place. Ils les placèrent l'un contre l'autre, formant tas, chargèrent leurs carabines-cliassepots, se placèrent à une distance d'une dizaine de pas. « Feu ! » cria l'un d'eux. Un crépitement sinistre se fit entendre et les cinq victimes tombèrent les unes sur les autres. Puis les gendarmes se retirèrent sans avoir constaté si ces malheureux vivaient encore.

« J'attendis une demi-heure, me dit le jeune homme, que les gendarmes se fussent éloignés; je m'approchai de cet épouvantable monceau. Ce n'était plus que des cadavres. »

C'est lundi matin seulement qu'on a pu les relever. Tous portaient des traces de coups de sabre, de coups de crosse, dont ils avaient été frappés d'abord.

Les quatre gardes nationaux étaient mariés; trois d'entre eux, pères de familles. Le quatrième, marié depuis un an à peine, avait, la veille, conduit sa femme à la Maternité où elle devait accoucher. C'était, me dit-on, le meilleur garçon du monde, doux, excellent cœur, rangé. Il avait travaillé toute la nuit du samedi au dimanche matin; à cinq heures, le rappel avait battu, il s'y était rendu, A midi, il était fusille !

Les journaux de Seinc-ct-Oisc se gardaient soigneusement, de mettre leurs lecteurs au courant «liées abominations, et, encouragea dans leurs assassinats par cette sorte «le huis clos, les Vinoy el les Galliffet s'en donnaient à cœur-joie. Or, subitement

et instantanément, le décret des otages eut pour effet d'arrêter ce carnage à sang et à jet continus.

Quand on apprit là-bas ce que coûterait aux meurtriers la mort d'une de leurs victimes, les généraux fusilleurs reçurent l'ordre d'imposer silence à leurs chassepots. Un de mes compagnons de voyage — aux antipodes — me conta comment il était, grâce à ce fameux décret, sorti vivant de la tombe dans laquelle il avait déjà un pied.

On venait d'exécuter une quinzaine de prisonniers et, son tour étant venu, il avait été collé au mur, un mouchoir sur les yeux, car ces supplicieurs y mettaient parfois des formes.

Il attendait les douze balles qui devaient lui revenir et commençait à trouver le temps un peu long, quand tout à coup un sergent vint lui dénouer le bandeau fatal, tout en criant aux hommes du peloton d'exécution : « Demi-tour à gauche ! »

— Qu'y a-t-il? demanda le patient.

— Il y a, répondit d'un ton plein de regret le lieutenant chargé de commander le feu, que la Commune vient de décréter qu'elle aussi fusillerait ses prisonniers si nous continuions à fusiller les nôtres, et que le gouvernement interdit maintenant les exécutions sommaires.

C'est ainsi que trente fédérés furent en même temps que celui-là rendus à la vie, mais non à la liberté, car on les envoya sur les pontons d'où mon camarade de geôle partit en même temps que moi pour la Nouvelle-Calédonie.

Ces échecs successifs avaient coupé en deux le gouvernement communal ou communard, dont une

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moitié voulait procéder comme à Versailles par la terreur, et dont l'autre se maintenait dans la modération des procédés, laissant ainsi une porte au moins entr'ouverte à la conciliation.

Mais il devenait tous les jours plus probable que la violence allait l'emporter. Raoul Rigault, devenu peu à peu le véritable maître de la situation, se prononçait, en sa qualité d'hébertiste, énergiquement pour la suppression des obstacles et au besoin des individus. Il commença par tordre le cou aux journaux hostiles à la Révolution du 18 Mars et se mit peu à peu à éplucher ceux mêmes qui lui étaient favorables.

Il était un peu aidé dans cette besogne d'épuration par Félix Pyat, directeur du journal le Vengeur, et qui malgré lui, car il était l'honnêteté même et le désintéressement fait homme, ne voyait de sérieux et de raisonnables que ses articles.

Pyat, aigri par un exil qui avait duré plus de vingt ans, se plaignait de ne pas occuper dans la République la place à laquelle il avait droit et avait fini par se renfermer dans une opposition misanthrope et hargneuse qui l'empêchait d'être de l'avis de qui que ce fût. Il ne m'aimait pas, bien que je n'eusse jamais cessé de lui rendre justice et qu'aux élections de février je l'eusse inscrit presque en tète de la liste du Mot d'Ordre.

Je pensé que le succès de mon journal, qui contrccarrail quelque peu le débit du sien, n'était pas étranger à l'antipathie qu'il aimait à manifester contre moi. Et comme il m'avait on ne peut plus injustement accusé, dans (e Vengeur, d'avoir caché aux Parisiens la capitulation <!«' Metz, je lui rivais sou clou dans cet article où je lui faisais nettement sentir

qu'il ne s'agissait, pour lui, que d'une question de concurrence :

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