LES DICTATEURS JOURNALISTES
M. Pyat (de la Commune) a pris le douloureux prétexte de la mort de notre cher Flourens pour citer une page de son dernier ouvrage : Paris livré, et il a précisément choisi celle où notre héroïque ami rapporte les conversations que j'ai eues avec lui à propos de la trahison du méprisable Bazaine,
M. Pyat aurait peut-être dû comprendre que je n'ai ni le pouvoir ni l'envie de réfuter un mort, et un mort aussi glorieux que l'auteur de Paris livré. Son procédé à mon égard est donc, en cette circonstance, parfaitement déloyal.
Que M. Pyat, qui me paraît un peu jeune pour son âge déjà avancé, me permette de le lui dire : sa position de membre du gouvernement l'oblige plus que tout autre à la circonspection et à l'impartialité. Il fait actuellement partie de la commission executive, qui s'attribue et possède un pouvoir à bien peu de chose près dictatorial, puisqu'il suffit d'un ordre émanant d'elle pour qu'un citoyen soit appréhendé au corps ou qu'un journal soit interdit. Or le premier devoir que s'impose ordinairement un homme aussi puissant que l'est aujourd'hui M. Félix Pyat, c'est l'oubli absolu de ses rancunes.
S'il plaît, en effet, au dictateur-rédacteur en chef du Vengeur de s'abriter derrière soixante mille baïonnettes pour raviver ses vieilles querelles, sa réputation de vaillance n'en sera certainement pas augmentée. Je trouve déjà extrêmement singulier pour ma part qu'un membre de la Commune continue à diriger un journal, surtout quand cet élu du peuple, à qui il doit tout son temps, préside quotidiennement à la suppression d'autres journaux qu'il ne dirige pas.
Lorsqu'on se montre aussi impitoyable pour les journalistes, on est tenu d'être particulièrement sévère pour soi,
parce qu'il pourrait arriver ceci, qui serait extrêmement fâcheux : le Vengeur, que rédige l'auteur du Chiffonnier de Paris , se compose et se tire dans la même imprimerie que le Mot d'Ordre. Rien ne serait facile à M. Pyat comme d'engager une polémique avec mon journal, dont il sait probablement le tirage considérable, de le supprimer automatiquement à ma troisième réplique, pour cause de désaccord avec un membre de la Commune, et de profiter, comme rédacteur en chef, des lecteurs qu'il m'aura enlevés comme délégué du gouvernement.
Si la femme de César, lequel était une canaille, ne devait pas être soupçonnée, à plus forte raison un républicain de la trempe de M. Félix Pyat doit-il être à l'abri de toute insinuation.
Je ne vous accuse pas encore, citoyen commissaire exécutif, mais vous reconnaîtrez avec moi que votre position est terriblement fausse, et vous aurez le bon goût, j'en suis convaincu, de cesser désormais contre vos confrères de la presse des attaques auxquelles ils ne peuvent répondre sans s'exposer à être fusillés comme otages. Il y aurait un seul et unique moyen de prouver cette impartialité que les électeurs ont le droit d'exiger de vous : ce serait de supprimer un beau matin le Vengeur comme vous avez supprimé la Liberté. Mais j'ai quelque idée que l'année 1871 ne verra pas ce sacrifice d'Abrabam.
Je gardais, on le reconnaîtra, tous mes droits de polémiste vis-;'i-vis des dictateurs de la Commune, et, comme j'attaquais avec la dernière rigueur Thiers, Vinoy et ses Galliffet, ma position était on ne peut plus précaire, puisque signaler les fautes des uns me faisait courir à peu près le même danger que ûétrir les primes des autres.
Mais, après ces coml>;its où Français contre Frandéployaient un acharnement furibond, cette réflexion venait aux lèvres de tous :
— Que n'aurait-on pu faire si, au lieu de s'entre-
tuer avec cette vaillance, les Parisiens s'étaient unis contre l'armée prussienne?
A quelque parti que dût rester la victoire, la lutte engagée entre Versailles et Paris était la condamnation irrémissible du gouvernement de la Défense nationale.
Nous n'avions pas d'armes pour continuer la guerre, affirmait-il ; et après avoir livré à l'ennemi canons, munitions, mitrailleuses, on en retrouvait par centaines pour ces meurtriers égorgements.
Ainsi, encore pendant le premier siège, j'avais vu, sans être autrement inquiétés par leurs chefs, des soldats fuir devant l'ennemi. Cette fois, si un lignard refusait de tirer sur ses compatriotes, on le passait immédiatement par les armes.
Pendant le premier siège, les actes héroïques et les faits de guerre accomplis contre les Prussiens étaient à peine signalés. Sous le second, les tueurs de Français montaient au Gapitole sous les applaudissements émus de toute une Assemblée, et les Versaillais ruisselaient de plus de joie quand ils menaient un fédéré à la mort que quand ils s'emparaient d'un bataillon allemand.
Des officiers de Bismarck s'étant plaints naguère d'avoir été l'objet de quelques manques d'égards, Trochu lança une véhémente circulaire, rappelant le respect dû aux prisonniers. Ah ! on leur en donnait du respect, aux malheureux qui tombaient entre les mains des pontificaux de Charette et des cavaliers de Galliffet ! Ils étaient insultés, couverts de coups, de crachats et d'outrages par tous les petits crevés qui, après avoir émigré pendant la guerre, n'avaient eu d'enthousiasme que pour la capitulation.
Le mot d'ordre était là-bas : « Tout plutôt que la République! »
Gambctta, avec sa finesse et son flair italiens, avait deviné que, s'il lui était difficile d'entrer franchement dans le parti communard, il eût été déshonorant pour lui d'aller renforcer de son autorité les bandes versaillaises. Après avoir donné sa démission de député d'Alsace, il était allé de l'autre côté de la frontière espagnole, à Saint-Sébastien, se reposer des fatigues de sa campagne de près de cinq mois.
Toutefois son collaborateur du gouvernement de Tours, Arthur Ranc, avait accepté un siège à l'Hôtelde- Ville, d'où, je pense, il renseignait son ami sur la marche des événements politiques et militaires, afin que, selon les probabilités de succès, il pût opter pour l'un des deux pouvoirs.
La crise aiguë s'étant déclarée, Arthur Ranc saisit l'occasion du décret des otages pour adresser sa démission à ses collègues.
La question de savoir en quels termes il l'avait signifiée ayant été quelquefois controversée, j'en reproduis ici le texte même, que j'ai sous les yeux :
Paris, 6 avril 1871.
Citoyens,
Désapprouvant sur plusieurs points graves la direction imprimée au mouvement communal; ne voulant pas d'antre pari créer de dissentiment au moment où la Képublique a le plus besoin d'unité d'action, je prends le parti de me retirer et de vous adresser ma démission.
Je rentre dans les rangs et redeviens simple soldat de Paris, de la Commune el de la République.
Salut et fraternité,
A. Rang.
Bien qu'il ne fût fait dans le document aucune allusion au décret des otages, tout le monde pensa que cette ihesure — imitée de celle que prenaient naguère en Algérie nos généraux d'Afrique — avait été la cause principale de la résolution adoptée par l'ancien lieutenant de Gambetta. La prédiction de Raoul Rigault se réalisa d'ailleurs à la lettre. Bien qu'Arthur Ranc eût ainsi affirmé ses sentiments de modération en refusant de s'associer à des décisions qu'il jugeait trop radicales, l'Assemblée de malheur dont il fit ensuite partie ne l'en décréta pas moins d'accusation et le conseil de guerre le remercia de sa protestation en le condamnant à mort.
Ces pandours catholiques commençaient par tuer tout le monde, laissant aux cadavres le soin de se débrouiller entre eux.
La mort était partout, au point que des officiers et des soldats nous faisaient parvenir la déclaration suivante, qui fut affichée dans Paris où elle produisit une sensation énorme:
L'infanterie de ligne à la population de Paris.
Dn conseil de guerre siégeant à Versailles vient de condamner à la peine de mort les officiers et sous-officiers de l'armée qui ont refusé de faire feu sur le peuple.
Au peuple de Paris de nous juger. Si nous sommes coupables, nos poitrines sont là pour répondre. Nous ne tomberons pas en lâches.
Le capitaine délégué :
A. Pierre ; Bonnaventure, capitaine ; Philippot, sergent.
Il est vrai que, comme prix de ses fusillades, le Vinoy du coup d'Etat, ancien sénateur de l'Empire, signataire de la capitulation pour laquelle Trochu avait passé sa plume — sa plume blanche — était élevé sous la République à la dignité de grand-chancelier de la Légion d'honneur.
La Commune ne décernait pas de décorations, mais les galons en tenaient lieu, et on ne rencontrait plus dans les rues que des officiers fédérés sortant de chez le photographe. Ce côté théâtre militaire se développa au point que le général Clusexat, délégué à la guerre, crut devoir arrêter ces accès de grandeur au moyen de cette proclamation :