CHAPITRE XX
En Australie. — Newcastle. — Cordonnier et chercheur d'or. — Courvoisier. — Sydney. — Au Parlement. — Le Docteur Evans. — Notre évasion est apprise en France. — Vengeances stupides. — Nos
VINGT-CINQ MILLE FRANCS. — La PRESSE PARISIENNE. —
Aux îles Fidji.
Par une coïncidence que les journaux australiens qualifièrent plus tard de « providentielle », les nombreux navires rangés dans le port étaient pavoises comme pour fêter notre délivrance. Ce pavoisement s'adressait au gouverneur de la Nouvelles-Galles du Sud, sir Hercule Robinson, aujourd'hui représentant de l'Angleterre au Transvaal, et qui était attendu de Sydney pour présider à la fête des régates.
Nous relevâmes sur la coque d'un grand brick de commerce ce nom national : Ville-de-Nantes. L'équipage en avait été sans doute recruté parmi des compatriotes à nous, et en passant dans le chenal nous interpellâmes un matelot qui fumait sa pipe sur le bastingage :
— Est-ce que Mac-Mahon est toujours président de la République? lui criai-je.
— Mais oui ! fit-il.
— Eh bien! continuai-je, quand vous retournerez en France, vous pourrez lui faire savoir que vous avez rencontré six Français qui à ce moment-là se fichaient dans les grands prix de lui et de ses conseils de guerre.
— Bien ! nous répondit flegmatiquement le matelot sans se rendre compte de la portée de la communication.
Je ne m'estimai libre que quand j'entendis la terre ferme résonner sous mes pieds. Nous étions vêtus comme des musiciens ambulants, bien que nous fussions plus ambulants que musiciens. Le capitaine Law m'avait prêté, contre le soleil, un chapeau en cuir bouilli, d'ailleurs trop petit pour mon développement crânien, et que j'étais obligé de porter en arrière, ce qui, étant données les bosses de mon front protubérant, seyait médiocrement à mon genre de beauté.
L'aspect général de Newcastle, ville essentiellement minière, est très vivant et très gai. Il est vrai qu'exceptionnellement ce matin-là toute la population était répandue sur les quais. A peine étions-nous débarqués que des rumeurs vagues commencèrent à courir sur notre aventure. C'était le personnel du P.-C.-E. qui sans doute avait déjà bavardé par la ville. Gomme je passais en compagnie du capitaine Law devant un maréchal-ferrant établi sur le port, il sortit précipitamment de sa forge et me dit d'un accent tout à fait parisien :
— Monsieur, on assure que Rochefort était à bord du bateau qui vient d'entrer. Il s'est donc évadé? Est-ce que vous savez quelque chose à ce sujet ?
— Absolument rien, lui répondis-je, ne voulant pas ameuter la foule autour de moi.
Mais il insista :
— Cependant vous étiez à bord du trois-mâts qui arrive de Nouvelle-Calédonie. En vous voyant du fond de ma maréchalerie, je vous ai tout de suite reconnu pour un Français.
— En effet, eus-je l'effronterie de répliquer. Mais j'ai été malade pendant toute la traversée; je suis resté couché dans ma cabine et je n'ai parlé à personne.
Et cet expatrié retourna à son travail sans se douter un instant qu'il avait précisément accosté l'homme qu'il cherchait.
Je mourais de toute la faim qu'il m'avait été défendu de satisfaire à bord du P.-C.-E. Le brave Law nous dirigea sur un hôtel qu'il choisit d'autant meilleur que nous étions hors d'état d'en solder la note; nous possédions, en effet, à nous six, environ trois cents francs qui avaient été malheureusement frappés sur du papier, et quel papier ! celui de la Banque de Nouméa. Quand nous présentâmes ces chiffons à 1 escompteur chez lequel nous avait conduits l'infatigable Law, nous fûmes reçus, c'est-à-dire renvoyés comme les derniers des faux-monnayeurs.
La maison voisine nous réservait un tout autre accueil, écnvais-je dans un volume qui parut autrelois sur notre retour en Europe. A la première exhibition de nos «valeurs», les chuchotements commencèrent. L'équipage du P.-C.-E., en se répandant dans la ville, a-t-il divulgué notre aventure ? Le préposé de la douane s'est-il montré avec d'autres plus expansif qu'avec nous? Le fait est que, sur le seul vu de ces mots : « Banque calédonienne », la maison est en rumeur.
— Vous êtes des prisonniers français évadés9 Vous venez d'arriver pa» le P.-C.-E. ? Donnnez-nous vos noms. Contez-nous votre «escape».
On s'appela, on se groupa autour de nous. Il fallut tout narrer. Etranger, comme la plupart des établissements financiers de ce pays, aux mystères du déport, du report et de la réponse des primes, celuilà était en même temps maison de commission. On nous versa du madère d'échantillon, qui commença à donner à l'excellent capitaine Law une haute idée de ses passagers. Il raconta comment, ayant vu, dans un journal illustré, mon portrait avec ma biographie, il m'avait tout de suite reconnu. En considération de notre notoriété, de notre énergie et de nos malheurs, nos changeurs ne nous prirent guère plus de vingtdeux pour cent d'escompte. Jamais les bons de la Banque de Nouméa n'ont été payés si cher.
Mais comme les affaires sont les affaires, tandis que nous devisions sans défiance, le principal associé de la maison prenait des notes dans la chambre à côté et rédigeait incontinent une dépèche qui arriva à Paris avant celle que nous transmîmes du bureau télégraphique de Newcastle à l'agence Reuter. Contretemps déplorable en ce qu'il eut pour effet de faire parvenir en France, avec la nouvelle de l'évasion, les noms des évadés si complètement dénaturés, que leurs familles ne commencèrent à s'y reconnaître qu'au douzième télégramme.
Bientôt notre arrivée fut ce qu'on appelle en anglais « le lion du jour ». On dit d'un navire qui touche, d'un toit que le vent emporte, d'une locomotive qui éclate : « C'est le lion du jour. » On dit aussi : « lioniser » pour occuper l'attention publique. Nous lionisâmes donc à bouche que veux-tu, c'est le mot, car chacun de nos pas fut, dès lors, marqué par une invitation.
Privés des choses les plus nécessaires à la vie et aussi dégarnis de livres sterling que nous l'étions,
LIiS AVENTURES DE MA VIE 323
nous ne pouvions faire moins que d'aller nous loger au meilleur hôtel de la ville, qui est le Great-Northern-Hùtel. Le commandant du P.-C.-E. reçoit de tous côtés des félicitations qui l'enluminent de minute en minute. Il était loin de supposer que l'entreprise, si heureusement réussie, de notre délivrance, aurait un pareil retentissement.
Tout fier et tout heureux d'un acte de générosité et de courage dont il n'avait pas compris toute la portée, non seulement il ne veut plus nous quitter, mais il s'oppose absolument à ce que nous le quittions. 11 a mis mon bras sous le sien et me traîne dans toutes les rues en m'exhibant à toutes ses connaissances. Or, la population entière se trouvant dehors pour la réception du gouverneur de la province, jamais lesdites connaissances n'avaient été plus nombreuses. Les groupes se développent insensiblement en fourmilières. Et toujours le récit qui recommence! Notre arrivée n'a pas deux heures de date que nous en sommes au trente-deuxième bulletin.
Cependant nous ne pouvons déshonorer plus longtemps, par la pénurie de nos toilettes, Paris, notre ville nntale en même temps que la capitale de la suprême élégance. Bien que tout soit hors de prix dans ces pays neufs, où l'on trouve moins de marchandises que d'or pour les payer, et quoique la livre de vingtcinq francs y soit presque partout l'unité de monnaie, il faut, dût la faillite en résulter, prélever sur notre pécule une paire de souliers pour Olivier Pain.
Sous des arcades abritant des boutiques diverse magasins de librairie, de lingerie, de fourrures, il avise une maison de cordonnerie suffisamment garnie, ft paraissant attendre le visiteur. Il entre : la boutique, est vide, le comptoir désert. Il s'assied, il s'impatiente et finit par frapper le parquet de ses célèbres m. 19
godillots, qui rendent un son caverneux. Après un quart d'heure de ce jeu de castagnettes, on entend dans l'escalier intérieur qui relie le magasin à l'appartement le bruit sec d'une robe empesée. Une jeune fille aux yeux noirs, qui ne pouvait manquer de paraître exquise à des hommes restés en sevrage trois années durant dans une enceinte fortifiée, fait son apparition sur la dernière marche.
— Mademoiselle, dit Olivier Pain en appelant à lui tout l'anglais qu'il croit posséder, je voudrais essayer une paire de bottines.
— C'est très facile, monsieur ; mais il faut attendre que mon maître soit revenu.
— Est-ce qu'il en a pour longtemps?
— Je ne peux pas vous dire, monsieur; il est parti avant-hier pour les mines d'or du côté des montagnes Bleues. Il paraît qu'on vient d'y découvrir un filon excellent.
Olivier n'avait aucune envie de s'aventurer dans l'indigo de ces montagnes et remporta ses godillots. Mais tout l'Australien est là : chercheur d'or avant tout, il en a cherché, il en cherche et il en cherchera. Toutes les professions qu'il embrasse en dehors de celle-là sont intérimaires et destinées à éloigner les soupçons. Ce n'est pas une position sociale qu'il veut trouver en Australie, c'est une veine.
En sortant de chez ce fantastique cordonnier, nous rejoignons à Great-Northern-Hôtel nos compagnons, déjà en grande conférence avec les journalistes de la contrée. Nous serrons la main de M. Bonnard, propriétaire-rédacteur de la Revue australienne, qu'il avait eu, sans nous connaître, l'obligeance de nous -faire parvenir de temps à autre sur notre rocher
néo-calédonien, aussi dénué de nouvelles que de verdure.
Cette popularité grandissante eut pour résultat immédiat d'amener dans notre hôtel tous les notables de Newcastle qui buvaient à notre santé, et à l'heureuse réussite de notre entreprise, d'interminabl< verres de vins de France. Le soir venu, l'hôtelier me présenta la note. Elle était de sept cent cinquante francs et il nous en restait au maximum cent cinquante entre nous tous. Et partir sans payer était inadmissible. Nous n'étions sortis des mains des Versaillais que pour retomber prisonniers des Australiens.
Il fallut bien recourir de nouveau au décret des otages. Trois d'entre nous resteraient à Newcastle comme garantie de notre bonne foi, et j'irais avec deux autres, Grousset et Ballière, à la recherche de prêteurs complaisants. Car, tout en ayant évité de sombrer dans les bas-fonds, nos fonds n'en étaient pas moins bas.
Un bateau faisant le service de Newcastle à Sydney, capitale de la Nouvelle-Galles du Sud, partait à environ minuit. Nous nous y embarquâmes, et j'étais si complètement aplati par cette journée de fatigue que je m'endormis dans ma cabine jusqu'au coup de cloche de l'arrivée.
Un de nos invités m'avait indiqué un brave Français qui tenait un important hôtel à Sydney et dont, par une chance inespérée, le frère avait rencontré Edmond Adam à la Rochelle quand mon ami était venu me tirer de ma fosse d'Oleron.
Il s'appelait Courvoisier et avait écrit de France à son frère d'Australie en lui recommandant d'aller à la presqu'île Ducos me porter le bonjour de la famille
Adam et delà mienne. La visite qu'il devait me faire, c'est moi qui la lui ferais.
Sitôt débarqué, je me fis indiquer l'hôtel Gourvoisier et nous allâmes y sonner à quatre heures et demie du matin, joyeux et presque folâtres, malgré notre gêne momentanée.
Toute la maison dormait, et, après un redoublement de coups de sonnette, Gourvoisier en personne descendit à la porte, à travers laquelle il nous cria :
— Qui est là?
— C'est moi, lui dis-je, Henri Rochefort, qui viens avec deux amis vous demander à coucher.
— Gomment, Henri Rochefort! Vous n'êtes donc pas à la Nouvelle-Calédonie?
— J'y étais, mais depuis la semaine passée je n'y suis plus.
— Et moi qui devais aller vous y dire bonjour la semaine prochaine! fit-il en ouvrant la porte.
— Je le savais, répondis-je. Aussi ai-je tenu à venir au-devant de vous pour vous faire honneur.
Il n'en revenait pas et réveilla tout l'hôtel, qui, en un instant, fut debout. On nous aménagea les plus belles chambres et l'on m'assigna pour ma part un large et excellent lit, où j'eus enfin le loisir de m'étendre dans une béatitude sans mélange. J'avais, depuis près d'un an, perdu toute habitude du matelas. J'achevai ma nuit sur celui-là. J'y commençai même une partie du jour, car il était plus de dix heures du matin quand je rouvris les yeux. Je n'oublierai jamais l'exquise sensation de ce réveil entre les rideaux d'une blanche moustiquière de mousseline, dans de vastes et bons draps où je me dorlotai déli-
cieusement quelque temps, et, dans ma chambre, l'exquis Courvoisier qui avait tenu à m'apporter luimême une confortable tasse de café au lait.
Le digne homme fut vite mis à l'épreuve. Je lui confiai comment plus naufragé qu'Edmond Dantès, lequel n'avait fait naufrage que dans l'imagination d'Alexandre Dumas, nous n'avions reçu d'aucun abbé Faria l'indication d'aucun trésor. En un mot, je lui expliquai que nous n'avions pas le sou ; que trois de nos co-évadés étaient en gage à Newcastle, et que, si on ne les retirait pas de ce mont-de-piété, ils risquaient d'être dans un temps très court vendus aux enchères.
— Combien vous faut-il? me demanda Courvoisier.
— Je ne sais pas. A peu près une quinzaine de cents francs.
— Je vais vous en remettre trois mille cinq cents, me dit-il. Ça vous permettra d'attendre de l'argent de France.
Je me hâtai d'envoyer mille francs à Olivier Pain pour le dégager, lui et nos autres amis, et, le soir même, nous étions tous réunis à la table du bon Courvoisier, chez qui on fricotait la plus saine des cuisines françaises.
Si notre arrivée avait mis Newcastle en rumeur, elle mit Sydney presque en révolution. Instantanément la photographie que Disdéri avait prise de moi en 1868 au moment de la publication de la Lanterne rayonna aux vitrines de tous les papetiers et marchands de gravures. Le salon de la maison Courvoisier ne désemplissait pas, les délestions se succédant snns relâche. Un groupe de chercheurs d'or m'apporta quatre ou cinq bouteilles remplies les unes de pépites, les
autres de poudre d'or ou de quartz aurifère. Si j'avais été un homme de finance, j'avais là plus que les éléments nécessaires à la fondation d'une société minière à un capital sérieux. Beaucoup de compagnies de mines d'or, qui du reste sont en faillite, ont récemment émis des actions basées sur des bénéfices encore plus aléatoires.
Mais la contre-partie de ces manifestations était inévitable. Pour les prêtres irlandais, très répandus en Australie, nous n'avrons pas cessé d'être les assassins de l'archevêque, et comme là-bas la liberté de la rue est absolue, ils se mirent à y prêcher publiquement contre nous. Nous nous dirigions vers le Jardin zoologique, peut-être le plus beau du monde, lorsque nous eûmes, au milieu du parc qui le précède, à traverser des groupes au milieu desquels un homme en lévite pérorait avec animation. Bien qu'à cette époque je fusse aussi ignorant de la langue anglaise que je le suis aujourd'hui, — après six ans passés en Angleterre, — je distinguai dans le brouhaha mon nom accolé à ce qualificatif : murder of archbischop.
Heureusement, l'auditoire ne nous reconnut pas, sans quoi nos aventureuses carrières se fussent peutêtre terminées par un lynchage général. Ces excitations à la haine des citoyens les uns contre les autres eurent un effet inattendu : une jeune bonne irlandaise qui nous servait à l'hôtel vint résolument annoncer à Mme Gourvoisier qu'elle ne passerait pas la nuit sous le même toit que nous. Non qu'elle s'alarmât pour sa pudeur, mais parce que son directeur de conscience lui avait affirmé que comme pour Goré, Dathan et Abiron, le parquet de l'immeuble allait s'entr'ouvrir et engloutir avec nous tout le personnel de l'établissement.
Mme Gourvoisier, Jersiaise pleine d'intelligence et
sur laquelle reposait la direction de toute la maison, essaya vainement de raisonner cette hypnotisée. L'effondrement total de l'édifice ne faisait aucun doute pour elle.
Elle coucha donc en ville et son étonnement nous fit tordre lorsque, se rendant, le lendemain matin, aux ruines de l'hôtel, elle constata qu'il était encore debout, sans que le feu du ciel lui eût infligé la plus petite avarie.
A l'instar de l'abonnée de Y Union bretonne dont je parle plus haut, la jeune Irlandaise commença à se défier des quasi-certitudes de son confesseur. Elle se décida à se réinstaller dans sa chambre et reprit sa vie ordinaire.
Elle poussa même l'incrédulité jusqu'à me brosser mes habits, et comme ma politique à son égard était plutôt celle de la main ouverte, elle finit non seulement par s'habituer à nous, mais par nous accorder toute sa considération. D'autant que si je lui donnais de l'argent à tout propos, il est probable que son confesseur lui en demandait.
Sydney, qui comptait à l'époque où nous y séjournâmes environ cent cinquante mille habitants , montés aujourd'hui au chiffre de plus de deux cent mille, était en 1874 une grande ville de construction encore un peu incohérente et traversée par quatre voies parallèles, bordées de maisons grisâtres m'i les pierres semblaient avoir été remplacées par de la glaise. Elles sont basses, selon le style architectural anglais, et comportent rarement plus de doux étages, ce qui permet aux habitants d'avoir chacun son home, sans promiscuité ni voisinage.
Mais l'aspect un peu terreux dos monuments est glorieusement racheté par l'incomparable spectacle
que vous offre l'entrée de la rade. Je ne connais pas le golfe de Naples et je n'ai plus envie de le connaître depuis que j'ai vu le golfe de Sydney.
Cette mer d'un bleu clair de saphir étoile, bordée sur les deux rives de rochers blancs qu'elle évide peu à peu en larges chambres à coucher à demi fermées par d'immenses rideaux de pierre, vous réserve de perpétuels enchantements. Un lit au bord de cet océan, installé dans une de ces grottes au creusement desquels la main des hommes est restée complètement étrangère, il n'y aurait pas de palais rothschildien comparable à cette habitation.
Aux délégations succédèrent les invitations. Le président du Parlement australien — car si l'Algérie, conquête française, n'a pas de Chambre des députés, l'Australie, conquête anglaise, en a une — nous convia à une des séances parlementaires, où des places nous avaient été réservées. Notre entrée fut le clou de la séance. On y parla presque tout le temps de nous, de notre « escape » et le lendemain les journaux de la colonie firent remarquer que, « conformément à l'urbanité spéciale à notre nation », nous avions, avant de nous asseoir, retiré nos chapeaux.
Nous reçûmes également la visite du docteur Evans, riche propriétaire, qui organisa en notre honneur une chasse au kangourou dans sa vaste et magnifique forêt bordant, à quelques kilomètres de Sydney, la rivière de Paramata. Ce fut une journée-délicieuse, pas pour les malheureux kangourous, dont trois furent abattus, et un quatrième fut manqué, ou plutôt l'eût été par moi, si j'avais tiré.
Mais si j'évitai de me couvrir du sang de cette jolie bête, je me couvris de ridicule en criant à mes amis espacés dans le bois *
— Ah! en voilà un! Il est énorme!
L'éclat de rire qui me répondit fit détaler le gibier, -et, quand il fut loin, on m'interpella de tous cotes :
— Pourquoi n'avez-vous pas lâché tout de suite votre coup de fusil? On vous avait pourtant choisi la meilleure place.
A quoi je répondis :
— C'a été plus fort que moi. Quand je l'ai vu tout debout et mettant sa main à la poche, je l'ai pris pour un conducteur d'omnibus.
Je fus hué, mais je n'eus pas le remords de ce meurtre. D'autant que nous emportâmes trois autres kangourous tirés par les rabatteurs et que nous pûmes à notre aise nous régaler de cette viande succulente, accommodée par le cuisinier de l'hôtel.
Nous avions rencontré de telles sympathies dans la colonie que le secrétaire du consulat français vint clandestinement lui-même nous renseigner sur le foudroyant effet que notre fuite avait produit dans les « sphères » gouvernementales.
A la dépêche de l'agence Reuter s'en était ajoutée une que j'avais adressée à Edmond Adam, que j'avais faite aussi laconique que possible, par économie, et par prudence signée démon seul prénom : « Henri ». Mon nom de Kochefort eût en effet amplement suffi pour la faire intercepter par les cléricaux imbéciles dont le duc de Broglie était le chef et qui se seraient imaginé que le meilleur moyen de résoudre la question de notre évasion était de la dissimuler.
Comme toujours, l'ordre moral tenta de parer le n>u|> par un mensonge. Il fit répandre par ses journalistes ordinaires le bruit que ces prétendus évadés •étaient desimpies chevaliers d'industrie <;iii,<'ii s'af-
fublant de nos noms, avaient essayé de tirer à la générosité d'Edmond Adam une carotte de vingt-cinq mille francs.
Seulement le télégramme par lequel je les lui demandais m'en avait coûté trois cent cinquante, et peu de flibustiers se risquent à engager une aussi grosse somme avec le vague espoir d'en extorquer une autre plus forte, mais dont le versement était extraordinairement problématique.
D'ailleurs de Broglie avait été, dès notre débarquement à Newcastle, tenu heure par heure au courant de nos faits et gestes par le consul de France, un certain Simon, que le retentissement de notre évasion avait mis hors de lui. Ce fonctionnaire adressa à la principale feuille de Sydney une lettre décontenancée où il s'étonnait des réceptions chaleureuses et des manifestations sympathiques dont nous étions l'objet.
Il expliquait aux manifestants qu'ils se méprenaient à notre sujet ; que nous étions non pas des hommes politiques, mais des malfaiteurs de droit commun, condamnés pour vol. assassinat, incendie et autres crimes on ne peut moins intéressants ; que la population avait donc les raisons les plus graves de nous tenir à l'écart, ne fût-ce que pour nous éviter la tentation de chaparder les chronomètres de ceux qui commettraient l'imprudence de nous approcher.
Nous ripostâmes dans le même journal que, si nous avions été condamnés pour des actes de droit commun, le consul Simon avait toutes facilités pour l'établir en demandant à l'Angleterre notre extradition; que, si elle était accordée, c'est qu'en effet nous n'étions pas des hommes politiques, mais qu'il savait bien le contraire puisqu'il ne la demandait pas.
En second lieu, je fis observer à ce furieux diplo-
mate qu'au cas où je serais, en effet, un homme atteint de la peine d'ailleurs essentiellement politique de la déportation pour meurtre et cambriolage, il serait mon complice, attendu qu'en ma qualité de membre du gouvernement de la Défense nationale je l'avais investi de la fonction qu'il occupait encore.
Nous lui fîmes, en outre, obligeamment savoir que, s'il se permettait désormais de publier sur notre compte des appréciations aussi malséantes, nous nous verrions, à notre éternel regret, obligés d'aller en demander raison sinon à lui, au moins à ses oreilles.
Notre identité était donc entièrement constatée aux yeux de ce personnage, et la fable des six flibustiers essayant de faire un coup de Bourse avait été imaginée de toutes pièces par l'exaspéré de Broglie, comme nous l'affirma le secrétaire du consulat, avec dépêches à l'appui.
Il nous en montra en effet plusieurs, dont Tune enjoignait au consul Simon de confirmer le bruit qu'il s'agissait de faux évadés comme de faux déportés. Mais Simon, bien que profondément navré, avait répondu que cette manœuvre était sans objet, attendu qu'il n'y avait aucune erreur possible et qu'il m'avait lui-même reconnu dans les rues de Sydney.
Toutefois, vexé comme un dindon qu'il était, de Broglie n'en voulait pas démordre. C'était toujours le mot de la Dubarry :
— Encore une petite minute, monsieur le bour-
reau
A la communication d'Edmond Adam, ce président du conseil avait répondu dans sa suffisance :
— Sous le gouvernement de M. Thiers, cet événement eût été possible. Il ne l'est pas sous le nôtre.
D'ailleurs, quelques jours avant' notre fuite, qu'il était loin de prévoir, notre ami Georges Périn, qui fit plus tard le voyage d'Angleterre pour nous faire parvenir par télégramme les vingt-cinq mille francs nécessaires à notre rapatriement, avait proposé le transfert de tous les déportés sur la grande terre.
— Et s'ils s'évadent? objecta le ministre de la Marine.
— Oh ! n'ayez aucune crainte à ce sujet ! avait répliqué l'amiral Saisset. Par terre, ils seraient mangés par les Canaques, et par mer ils n'échapperaient pas aux requins.
Cette charmante facétie avait même mis en joie l'Assemblée de malheur, au point que Y Officiel de la séance porte que la spirituelle observation de l'amiral Saisset fut accueillie par une longue hilarité.
Malgrés ces pronostics si rassurants pour la réaction, nous avions évité les requins comme les Canaques et c'est ce qui enrageait Mac-Mahon et ses ministres. Et au moment même où ils démentaient officiellement notre embarquement pour l'Europe, ils en avaient si bien la preuve que leurs employés eux-mêmes se chargeaient d'en répandre la nouvelle.
Edmond Adam, bien qu'à peu près moralement sûr de l'authenticité de ma dépêche, n'avait pas encore osé l'annoncer à ma fille, alors en pension à Neuilly. Elle sortait tous les samedis et allait coucher chez Victor Hugo, où elle restait jusqu'au lundi, en compagnie de Mmc Charles Hugo.
On y avait donné une soirée de jeunes filles et on dansait dans le salon, quand la domestique vint
annoncer à Mmc Charles Hugo qu'un jeune homme la demandait un instant pour une affaire des plus urgentes.
— Madame, lui dit tout haletant le visiteur, je suis attaché au cabinet du ministre de l'Intérieur et je viens vous faire part de l'évasion de Rocheiort. Je sais que le gouvernement la niera le plus longtemps possible, mais elle est certaine. J'ai tenu à venir vous en assurer et je vous prie seulement de taire ma visite.
Puis ce messager de joie et d'espérance sortit. Ma fille était précisément assise dans le salon, toute triste et pensant à moi.
— Ne pleure plus, lui dit Mmc Charles Hugo en rentrant. Ton père est sauvé. Dans un mois ou six semaines, tu le reverras.
Ma fille m'avoua plus tard que, si l'annonce de mon retour prochain l'avait ravie, elle ne l'avait pas du tout étonnée. Je lui avais si souvent répété que la déportation, pour moi, c'était le salut, qu'elle attendait toujours un télégramme lui apprenant ma délivrance.
Pendant qu'elle se réjouissait d'avance à la perspective du récit de cette évasion miraculeuse, nous regardions non sans impatience les steamers prendre le large sans nous, à qui il ne manquait pour nous rembarquer que les fonds indispensables au payement de nos places. Car les négociations de Georges Périn avec les banques de Londres avaient été assez difficiles, personne, contrairement à ce qui arrive d'ordinaire, ne voulant de son argent, de peur de complice ions diplomatiques.
Cette attente involontaire fut égayée par la plus amusante des aventures. En descendant à l'hôtel
Courvoisier, nous y avions salué une jeune Française, une Parisienne même, ma foi charmante sous ses cheveux blonds abritant deux beaux yeux noirs, amalgame de couleurs qu'on ne trouve guère que chez les femmes de Diaz.
Etant Français et elle Française, au bout de deux jours nous étions très liés. Je crois même, sans oser l'affirmer, que Paschal Grousset était presque tout'de suite entré assez avant dans ses bonnes grâces. Nous nous montrions naturellement pleins d'attentions pour elle qui, comme nous, attendait, nous disaitelle, le prochain courrier en partance pour Nouméa où son mari « l'espérait » depuis plus de deux mois.
C'était un M. D..., ancien officier de marine, qui fut plus tard préfet et dont elle n'était pas tout à fait la femme légitime. Il avait une situation importante, dans une affaire de nickel entreprise par le juif anglais Higginsonn et qui d'ailleurs ne réussit pas.
Elle nous entretenait constamment de son « mari » et semblait craindre que notre sensationnelle escapade n'amenât dans la colonie des bouleversements qu'elle y amena en effet, puisque l'amiral Ribourt, qu'on y envoya pour cette moutarde après dîner qu'on appelle une enquête, en destitua presque tous les fonctionnaires, à commencer par le gouverneur.
Aussi la jeune beauté qui s'intitulait Mme D... n'hésita-t-elle pas à utiliser au sauvetage de celui qu'elle aimait l'ascendant qu'elle se supposait sur I nous, pauvres naufragés, qu'une sirène un peu entre- ' prenante ne pouvait manquer d'entraîner au fond du gouffre.
Un matin, à table, car elle déjeunait presque toujours avec nous, elle nous développa avec un sangfroid touchant cette proposition :
— Ecoutez : je vais vous adresser une prière et vous demander un grand service que vous êtes trop galants pour me refuser. Voici ce dont il s'agit : votre évasion compromet gravement la position de mon mari qui, après la mise à la retraite de M. Gauthier de la Richerie, avait des chances sérieuses de lui succéder comme gouverneur de la Nouvelle-Calédonie. Vous êtes à Sydney depuis plus de huit jours. Vous y avez vu tout ce qu'il y avait à y voir. Faute d'argent, il vous est actuellement impossible de retourner en Europe. Faites une chose : prenez avec moi le bateau poste et repartons tous pour Nouméa. Je vous assure que rien ne me ferait plus plaisir.
— C'est que, lui fis-je amicalement observer, la loi est formelle : tout déporté repris sur le territoire français ou celui de la colonie est ipso facto, et sur la seule constatation de son identité, condamné aux travaux forcés.
— Oh ! dit-elle, on n'oserait pas ! D'abord quand on se livre, ce n'est pas la même chose. Ensuite mon mari intercéderait pour vous.
Et elle paraissait très surprise de notre peu d'enthousiasme à adopter ses conclusions. Ainsi nous n'aurions aucun scrupule à consommer la ruine de son mari, que nous ne connaissions pas, mais qui était « si charmant », appuyait-elle. Nous n'étions vraiment pas gentil-.
Et non- -i rions allés nous reconstituer prisonniers pour le restant de nos jours, à seule fin de lui être agréable, que, dans l'inconscience de son égoïsme, elle nous en aurait à peine su gré. Elle se considérait comme absolument irrésistible. Aussi ne comprenaitcil.- rien à notre résistance.
Les relations nouées entre nous et cette délicieuse
enfant s'en refroidirent d'une façon sensible. Refuser à une aussi jolie personne d'affronter pour lui faire plaisir les travaux forcés à perpétuité, ah ! nous étions des sans-cœur ou tout au moins des hommes bien peu au courant des usages du monde !
Une lettre nous parvint de la presqu'île Ducos. Elle était de notre co-déporté Arnold à qui j'avais rendu ma dernière visite sur la terre d'esclavage. Il nous donnait les plus palpitants détails relativement au prodigieux effet de stupéfaction produit sur tout le personnel de l'administration pénitentiaire par notre fugue inopinée.
Elle n'avait été connue que le samedi à trois heures de la journée, et nous avions détalé le jeudi soir à huit heures, ce qui nous avait donné plus de quarante heures d'avance.
A la suite de la douloureuse constatation de notre départ, tous les surveillants militaires s'étaient rués sur le peu d'objets que nous avions laissés dans notre paillote et avaient passé leur rage sur nos rideaux qu'ils déchirèrent en nombre d'inutiles morceaux.
Plusieurs des chefs de la chiourme tremblaient en effet d'être accusés soit de manque de surveillance, soit même de connivence, bien que nous n'eussions mis qui que ce fût dans notre secret.
On commença par arrêter l'infortuné Dusser qui, étant allé déjeuner avec nous le jour de la catastrophe, fut atteint et convaincu du crime de complicité d'évasion. La barque, soulevée par le ilux, avait rejeté la plupart des moellons dont nous l'avions comblée et avait été retrouvée vaguant dans le port sans rames, sans direction et surtout sans passagers.
Le pauvre homme fut mis à un secret rigoureux qui dura quinze jours. Il m'en intenta même plus
tard un procès qu'il perdit du reste, attendu que, s'il avait à s'en prendre à quelqu'un, c'était à ceux qui l'avaient incarcéré, non à moi qui n'étais qu'on ne peut plus indirectement cause de ses malheurs.
Tout au plus aurait-il été en droit d'en rendre responsable Bastien qui avait détaché le canot dont nous lui payâmes d'ailleurs plus qu'amplement les avaries.
Puis, continuait Arnold, on avait réuni un conseil de guerre pour délibérer sur la question d'une chasse navale à organiser contre nous. Mais, en dehors de la violation du droit des gens que cette poursuite eût impliquée, puisque nous naviguions à l'abri du pavillon anglais, le hasard, qui nous servit minutieusement, voulait que les deux navires de guerre préposés à notre garde fussent à ce moment, l'un à l'île des Pins pour y porter du biscuit et des conserves dont les déportés simples manquaient; l'autre en exploration sur les côtes où il transportait Gauthier de la Richerie lui-même.
Devant son impuissance à faire quelque chose, le conseil de guerre fut donc obligé de se dissoudre sans avoir rien tenté. Mais quand le gouverneur, tout heureux des ovations qu'il avait recueillies dans sa tournée, revint prendre possession de son palais de bois des îles et qu'on supposerait construit avec de vieilles boîtes à cigares, il fut reçu par ces mots troublants :
— Rochcfort s'est évadé !
11 pinea les lèvres et se borna à cette réflexion :
— C'est ma révocation certaine.
En quoi il voyait avec une justesse de marin.
Immédiatement après la certitude acquise de noire embarquement pour \\\\<' autre patrie, on procéda à
un appel devenu oiseux ; et il paraît que la scène fut extrêmement gaie. Quand vint le nom de Grandthille, un déporté répondit pour lui :
— Bastien avait des bottes et il s'en est servi pour filer.
Et lorsque l'aboyeur appela par trois fois : « Rochefort », un de nos camarades fournit ce renseignement :
— Il est parti, mais il a promis de revenir.
Le brave fédéré ne savait pas pronostiquer si exactement. Quinze ans plus tard, je fus condamné à y revenir, et si cette fois mon évasion n'avait précédé mon emprisonnement, j'y revenais en effet.
Un espoir des plus vagues restait au gouverneur. Peut-être n'avions-nous pas eu le temps de prendre la mer et étions-nous encore cachés à bord de quelque navire sur le point de déraper. Il fit donc ranger sur le quai toutes ses brigades de gendarmerie et d'infanterie de marine. Puis sept soldats, fusils chargés, pénétrèrent dans la cale d'un trois-mâts australien, Y E lien Morris, avec ordre de s'emparer des déportés qu'ils y découvriraient et, à la plus petite tentative de résistance, de les fusiller sur place.
Ce fut le capitaine de YEllen Morris en personne qui, à son arrivée dans le port de Sydney, nous informa de ce déploiement de forces et des péripéties de cet exercice à feu. Les soldats revinrent bredouilles de la perquisition sans que leurs chassepots eussent trouvé l'occasion de faire merveille.
Le bon capitaine Law, avec une confiance qui nous honorait tous les deux, attendait aussi patiemment les dix mille francs à lui promis que nous attendions fiévreusement les vingt-cinq mille par moi demandés,
car cette dette à notre sauveur me préoccupait beaucoup et les trois mille francs que m'avait prêtés Courvoisier ne m'inquiétaient pas moins.
Enfin je reçus de YAustralasia Bank un avis d'avoir à passer dans ses bureaux. Ce ne pouvait être pour lui porter de l'argent, puisque nous en manquions totalement. C'était donc pour en recevoir.
En effet, Georges Périn avait fini par dénicher à Londres un banquier assez téméraire pour se charger de la transmission des fonds à envoyer, aux « convicts ». On me les compta en or, qui est là-bas si abondant que c'est le papier qui fait prime et que, si je les avais reçus en billets, le change eût été pour moi beaucoup plus considérable.
Après avoir réglé notre situation vis-à-vis de notre hôte et du capitaine Law à qui je remis neuf mille francs pour lui et mille francs pour l'équipage, je distribuai intégralement le reste de la somme à mes co-évadés, ne gardant pour moi que le prix de mon passage d'Australie en Amérique, soit deux mille francs sur vingt-cinq mille.
Je le relate ici parce que, lorsque la presse cléricofangeuse que la nouvelle officielle de notre évasion avait aplatie ne sut plus qu'inventer, elle imagina de donner à entendre que j'avais mangé en soupers fins tout ce qui m'avait été adressé par Edmond Adam, sans en remettre un sou à mes camarades qui, pendant que je voyageais en grand seigneur, erraient sans ressources et sans pain à travers les savanes australiennes.
Or, non seulement je leur fis la meilleure pari , mais, eomme c'était sous ma garantie au moins morale que cet argent nous fut adressé, c'est moi qui eu pris le remboursement à ma charge.
J'ai même été un peu surpris, quand ces accusations misérables se sont produites, de constater le peu d'empressement que, sauf Olivier Pain et Grandthille, ceux qui avaient bénéficié de la générosité d'Edmond Adam mirent à protester. Je lus même il y a quelques années, dans un journal, sous la signature de Paschal Grousset, une lettre qui me stupéfia. J'y répondis par des chiffres établissant le montant des allocations et contre lesquels toute contestation aurait échoué.
Pendant plusieurs jours, la réaction se raccrocha, faute de mieux, à la fable gouvernementale : celle des flibustiers s'étant affublés de nos noms pour rançonner les âmes compatissantes. C'était absurde, mais on aime tant à croire ce qu'on désire ! Et Villemessant raillait agréablement Edmond Adam sur son inépuisable candeur. Avait-il été refait, le pauvre homme ! Ah ! les voleurs de Sydney avaient dû bien rire en voyant, par l'envoi des vingt-cinq mille francs, qu'il avait donné dans le panneau !
D'autres plus prudents, même en admettant l'invraisemblable hypothèse d'une évasion, essayaient de la prendre gaiement. Un tirailleur du parti bonapartiste, nommé Jules Amigues, faisait, dans Y Ordre du 3 avril 1874, ces réflexions pleines de réserves :
L'événement du jour, c'est l'évasion de Rochefort et de ses compères. On en parle sur le boulevard, presque autant que de la « première » des Bouffes ou du dernier souper de Mlle Blanche d'Antigny, et l'on ne sait ce qu'on doit admirer le plus à cette occasion, ou de l'impudence avec laquelle les journaux forgent des nouvelles dont ils n'ont pas le premier élément, ou de la crédulité avec laquelle le publie les avale.
— Rochefort évadé! 0 ciel! Se peut-il? Ah! mon Dieu! C'en est fait! Nous allons revoir la Commune! Vite! Qu'on
s'informe! Qu'on se hâte! Qu'on refasse les lois d'extradition !
Eh! bonnes gens, que de bruit pour rien ou pour peu de chose !
Rochefort évadé : la belle affaire ! Cela rendra M. de Broglie un peu plus ridicule, ce qui ne sera pas très fâcheux, quoique peut-être un peu injuste; mais c'est tout! Rochefort évadé — si vraiment il est évadé — s'en ira fa]re dcs lecUii'es en Amérique, y gagner 3 millions et deviendra tout bêtement un réactionnaire comme vous et moi, — pardon! comme vous seulement.
Ah ! je vous le dis en vérité, je vous le dis sérieusement, une société qu'émeut à ce point l'évasion d'un méchant pamphlétaire tel que M. Rochefort est une société qui n'est point sûre d'elle-même, une société qui a peur!
Cet espoir que j'allais entrer dans la réaction après fortune faite manquait essentiellement de bases, attendu que si j'avais été un homme d'argent, ce n'est pas à a politique que j'en aurais demandé, puisque j'en gagnais plus qu'aucun journaliste de mon temps à l'époque où je m'étais jeté dans la mêlée. Je ne sais ce que j'aurais encaissé à faire des lectures en Amérique ou ailleurs, mais je grillais d'envie de revoir mes enfants et j'aurais lâché, pour aller les rejoindre, toutes les perspectives de fortune.
Le Figaro espérait toujours, ayant reçu d'un officier de marine (probablement le même qui avait raconté la fameuse révolte à bord de la Virginie) une lettre affirmant nettement l'impossibilité d'une évasion et traitant mémo, d'ignares et d'imbéciles les lecteurs qui s'étaient laissé prendre à un racontar aussi invraisemblable.
Quant au Paris-Journal, que dirigeait de Pêne, voici comme il était renseigné à notre sujet :
Tout le monde ne croit pas à l'évasion miraculeuse de M. Rochefort, et un de ces incrédules nous adresse une lettre assez longue, do ut nous extrayons les lignes suivantes :
« Le bruit se répand que ce brave Edmoud Adam, républicain d'attitude et ami de Rochefort, aurait été victime d'une très audacieuse et très ingénieuse escroquerie.
« Le coup vient de Londres, et les fonds versés par les admirateurs de la Lanterne ont été palpés par l'escroc qui a fabriqué la fausse dépêche de Melbourne. C'est un ancien convict et il se nomme Gh. Fenwick. La police de Londres est à ses trousses... »
La Gazette de France ne disait ni oui ni non et se gardait à carreau en ces termes :
M. de Rochefort s'est-il évadé de Nouméa? Ne s'est-il pas évadé? C'est aujourd'hui une question fort douteuse.
Quoi qu'il en soit, le nom de l'ex-rédacteur de la Lanterne vient d'acquérir un vrai regain de notoriété, et les journaux1 n'avaient jamais été plus remplis de sa personne.
M. de Rochefort était destiné à devenir légendaire. Il aurait pu faire de sa vie un fort joli roman : pourquoi faut- il qu'il en ait fait un si méchant livre?
Ce regret constituait un non-sens, attendu que je ne pouvais écrire le roman qu'à la condition d'avoir eu des aventures romanesques. Or, c'était précisément ce que me reprochait la vieille Gazette. Si j'avais persisté à composer des vaudevilles, il est clair que je n'aurais jamais dormi chez les anthropophages, mais alors le roman de ma vie eût été tellement ennuyeux que je me serais gardé de le servir au public.
Mais quand toute la mauvaise foi dont ils étaient capables dut céder devant l'évidence et que le doute
ne leur fut plus permis sur la réalité de notre embarquement pour l'Europe, les journalistes dont les robes courtes ne faisaient pas la vue plus longue poussèrent des clameurs à fendre les pierres.
Un grand malheur vient de fondre sur la France, gémit la Patrie. M. Henri Rochefort s'est décidément évadé.
Mais, comme il fallait mentir tout de même le plus possible, Villemessant forgea immédiatement cette histoire :
« Le capitaine, au moment du débarquement en Australie, avait exigé le payement immédiat des dix mille francs pour lesquels je m'étais engagé, et comme je ne les avais pas il avait viré de bord et repris la route de la Nouvelle-Calédonie où il allait nous réintégrer faute de payement. »
Et la bêtise humaine étant insondable, plusieurs jobards prirent au sérieux cette idiotie, le capitaine Law sachant nécessairement que je n'avais pas dix mille francs sur moi, puisque j'étais arrivé à son bord en caleçon de bain; et en tout cas il les eût exigea avant notre embarquement dans le port de Nouméa et non à notre entrée dans celui de Newcastle. Sans compter l'impossibilité. où il eût été de nous ramener à notre enceinte fortifiée, attendu qu'une fois libres, le droit des gens s'opposait formellement à ce qu'il nous retînt prisonniers.
Cette information était donc au-dessous de l'absurde, mais dans son inquiétude, en prévision de représailles possibles, le vieux Villemessant dérai- Bonnait. D'autres feuilles non moins désappointées soutenaient que le bateau avait été frété en Angleterre e! conseillaient une déclaration de guerre au gouvernement de la Reine, coupable d'avoir participé
a un acte de piraterie prépare contre une puissance amie.
La Patrie allait jusqu'à demander qu'on mît au drapeau français une « cravate de deuil ».
D'autres s'indignaient des applaudissements qu'avait provoqués sur les boulevards la dépèche annonçant notre évasion.
Quel dommage qu'elle n'ait pas eu lieu seulement huit jours plus tôt! s'écriait amèrement de Pêne. On aurait pu voir se produire à Longchamps des chapeaux ou des collerettes à l'évadé.
Et il ajoutait, après quelques réflexions mélancoliques :
M. le comte, un beau jour, a pris la clef des champs. Il était bien déjà sorti de Sainte-Pélagie sur un char de triomphe, à la même heure où l'assassin Eudes sortait de Mazas, transformé en grand citoyen par la grâce du 4 Septembre. En vérité, tout cela se tient comme les doigts d'une
i main fatale étendue sur la France et qui est précisément le
\ contraire de la main de justice.
\ Le sévère Jules de Précy, qui avait étudié le Code de l'honneur dans les cellules de Melun, me proclamait indigne de figurer parmi les hommes du monde, attendu que le canot dans lequel je m'étais évadé m'avait été prêté par l'administration pénitentiaire à laquelle j'avais solennellement juré de ne pas m'en servir pour décamper. J'avais donc manqué à ma promesse et commis un véritable abus de confiance, passible d'articles du Code qu'il citait avec d'autant plus d'exactitude qu'on les lui avait souvent appliqués.
J'eusse été le premier condamné qu'on eût envoyé
LES AVENTURES DE MA VIE 3i'j
ainsi fair- sa peine à près de sept mille lieues, en qualité de prisonnier sur parole.
Cependant, de toutes les versions qui couraient, la plus merveilleuse fut celle où, de condamné politique, je m'étais transformé tout à coup en Alphons L Oui, une jeune Américaine, jolie comme elles le sont pour la plupart et riche comme elles le sont toute, s'étant follement éprise de mon incomparable beauté' avait consacré cinquante mille dollars (deux cent cinquante mille francs) à fréter un navire armé de canons et pourvu d'un solide équipage décidé à me délivrer à tout prix.
L'emploi de la force n'avait pas été nécessaire, mais je n'en avais pas moins accepté d'une jeune fille séduite par mes charmes la somme de deux cent cinquante mille francs, ce qui me créait parmi les souteneurs des deux mondes une situation réellement exceptionnelle.
Il ne me restait qu'à me faire fabriquer une casquette avec les trois ponts du navire qui me ramenait en Europe. J'étais désormais cloué au pilori : les plus farouches incendiaires de la Commune réfugient de me reconnaître,
Et Rigault, indigné, repousserait ma main.
Cette aventure déshonorante eut un très joli succès, et je ne crains pas d'affirmer qu'il > .mu une certaine déception sur les boulevards... extérieurs, quand on y apprit que la jeune Américaine s'appelait Edmond Adam. <
L Australie, où nous séjournâmes à peine une quinzaine de jours, me parut la véritable terre de l'égalité. l h sénateur y épouse, sans soulever l'ombre, d'une
3o0 LES AVENTURES DE MA VIE
réflexion, une barmesse qui reçoit la meilleure société du pays, à qui elle servait des petits verres quelques semaines auparavant. Car on y boit beaucoup, et sur les neuf heures du soir il est rare que les langues, même les langues de femmes, n'y soient pas épaisses et les paupières alourdies.
J'ai rencontré, dans le salon des Courvoisier, un jeune homme qui portait le grand nom d'O'Connell et n'était autre que le neveu de l'illustre patriote. Cette parenté, dont il avait tant de motifs de paraître fier, ne l'empêchait pas de se montrer invariablement saoul à rouler. Je ne l'ai, pour ma part, jamais vu autrement. C'était honteux et attristant.
Les étrangers, clans ce pays neuf, doivent surtout se défier des épouseuses. Vous rencontrerez dans une rue de Sydney une petite modiste en train de reporter son ouvrage. Vous entamez un dialogue auquel elle se prête, à croire qu'elle va tout de suite faire son prix. Pas du tout : elle vous conduit, tout en minaudant, chez un obscur pasteur méthodiste ou anglican, qui bredouille devant vous quelques sourdes paroles. Et, v'ian! vous êtes uni pour la vie avec une personne dont vous ignorez jusqu'au nom de famille et quelquefois jusqu'au prénom.
Là-bas, la liberté individuelle est respectée au point que, loin d'avoir à demander le consentement des parents, c'est quand le mariage est accompli que la mariée leur présente son époux. Nous fréquentions par pure curiosité, car nous ne buvions ni les uns ni les autres, un bar tenu par une admirable jeune fille, douée d'une de ces beautés1 intertropicales où le type anglais des Romney et des Thomas Lawrence se fondait dans la chaleur d'un teint doré par le soleil équatorial.
L'Australie est la patrie des femmes exquises. Mais
miss Cary, notre barmesse, les eût toutes battues au concours de beauté. Quoiqu'elle se tînt remarquablement bien au milieu des innombrables visiteurs que ses magnifiques yeux attiraient, elle avait pour nous les attentions que commandaient nos malheurs et notre notoriété, et nous ne cessions d'admirer cette idéale créature qui ne nous sembla jamais se douter de sa triomphante supériorité physique.
Le hasard fit qu'elle quitta son bar le jour où nous quittions Sydney, et les journaux de la ville nous attribuèrent cet enlèvement qu'ils qualifièrent de rapt et auquel nous n'avions pris aucune part.
Cependant la note de l'hôtel Courvoisier grossissait heure par heure, menaçant d'atteindre et même de •dépasser l'étiage de nos ressources. Nous allâmes nous informer des plus prochains départs des steamers faisant le service d'Australie en Amérique et nous primes passage sur l'un d'eux, le Cypluïnès, vapeur de la Compagnie transatlantique.
Les cabines que nous eûmes encore quelque peine à obtenir représentaient le contraire du confortable. C'étaient moins des chambres que des compartiments de sleeping-car dont on n'escaladait les lits qu'au moyen d'une gymnastique transcendante.
Le capitaine, qui était peut-être un navigateur de premier ordre, était en revanche un amphitryon de troisième qualité. Son plat principal consistait en une mixture de mouton et de riz saupoudrée de poivre de Cayenne à vous fendiller le voile du palais. On appelle cette cautérisation ùucœury. Au boui de quatre jouis de cet ordinaire, Pain avait attrapé une inflammation d'intestins.
Nos compagnons de voyage, presque tous fou cossus, avaieni généralement fait fortune dans le hushi
3o2 LUS AVENTURES DH MA V I I-
c'est-à-dire la forêt, à y élever des bœufs ou des montons. Une des passagères, Mme Lawlcss, en revenait avec ses trois enfants, sa jeune fille et ses deux garçons, après y avoir amassé environ trois millions en moins de dix ans. Elle y était allée sans une livre sterling, chassée d'Irlande par les troubles dans lesquels son mari, capitaine au service de l'Angleterre, avait été tué.
Le pont du bateau était également émaillé de clergymen appartenant à des sectes non pas seulement différentes, mais ennemies, si bien que chacun d'eux nourrissait le fol espoir de me ramener par sa parole dans le giron de la véritable Eglise. Mais la diversité de leurs doctrines était le meilleur argument à leur opposer. Comment serais-je arrivé à m'y reconnaître au milieu d'un aussi grand nombre d'Eglises dont toutes étaient la véritable ?
J'avais acheté à Sydney un ravissant perroquet rouge et bleu qu'on appelait Joé et qui parlait assez purement l'anglais pour me l'apprendre. Il me causa plus d'ennuis qu'un enfant et, à peine débarqué en Angleterre, il profita d'un moment où on nettoyait sa cage pour s'envoler.
Huit jours d'une navigation qui nous avait ramenée dans les parages et presque en vue de la Nouvelle- Calédonie nous conduisirent aux îles Fidji, habitées par les plus incorrigibles anthropophages. Les missionnaires anglais ont bien essayé de les catéchiser à ce sujet, et j'ignore ce qu'ils répondaient à ces exhortations, seulement je sais qu'ils auraient pu objecter :
— Rien ne vous est plus commode à vous, qui ne manquez de rien, de vous indigner de nos habitudes cannibalesqucs ; mais, comme nous n'avons ni gibier ni viande de boucherie, nous sommes forcés de
manger de la chair humaine, sous peine de nous voir condamnés à manger de la terre.
Le groupe des Fidji se compose de cent cinquante îles dont une soixantaine seulement sont habitées et la seule où relâchent les vaisseaux est Kentavou, où nous abordâmes après une tempête qui nous obligea à louvoyer au large pendant toute la nuit et où, resté imprudemment sur le pont, je faillis être emporté par une lame qui m'entoura les deux jambes comme d'un énorme câble. Je me précipitai dans le rouf du navire pour en éviter une seconde qui m'eût probablement fait passer par-dessus bord.
J'avais rencontré, dans les rues de Sydney, un jeune ingénieur de l'Ecole centrale, M. Bénédict, cousin d'Adrien Marx, du Figaro, et qui, m'ayant connu autrefois aux bains de mer de Cabourg, fut on ne peut plus surpris de se trouver nez à nez avec moi, qu'il croyait à la presqu'île Ducos, ployé sous le joug pénitentiaire. A partir de cette aventure, il ne nous avait plus quittés et s'était embarqué avec nous pour l'Europe où il retournait après avoir construit une sucrerie dans la province australienne du Queensland.
Bénédict était très rieur et nous ne demandions qu'à rire, l'air de la liberté reconquise, que nous aspirions à pleins naseaux, nous aidant à tourner tout à la gaieté et au comique. Nous refusâmes donc de prendre au sérieux les objurgations du restaurateur capitaine qui refusa nettement de nous laisser descendre àj;erre autrement que fortement armés et au nombre d'au moins cinquante. Sans quoi, il ne répondait plus do notre peau ni même de notre viande.
Nous n'en fîmes pas moins signe à un des sauvages venus on troupe à notre rencontre dans leurs pirogues,
et, sur la vue d'un shilling, il nous tendit son cannt et ses bras pour nous y faire descendre.
Je retrouve dans mes anciennes notes les détails de notre réception qui fut aussi amusante que mouvementée.
Une foule effarouchée nous attendait sur le rivage, mais les reefs de coraux le défendent si hermétiquement que le voyageur est obligé, pour aborder, d'entrer jusqu'aux genoux dans la mer. Nous nous préparions à nous déchausser pour passer à gué, quand nous vîmes accourir à nous des jeunes gars qui, moyennant le shilling traditionnel, nous offrirent leurs épaules, et c'est à dos de Canaque que nous arrivâmes sur cette terre féconde.
Nous posâmes le pied sur le sol fîdjien, au milieu des rires inextinguibles et des cris tantôt aigus, tantôt gutturaux, d'une centaine de naturels qui nous entourèrent, dans l'intention évidente de nous vendre le plus de choses possible, Les femmes nous retournaient dans tpus les sens, nous tirant par la cravate et examinant de près jusqu'à nos manchettes qui les étonnaient par leur dureté et leur blancheur.
Plusieurs nous regardèrent avec commisération ôter les gants que nous avions mis pour tenir les rames du canot, et leur contemplation était coupée de phrases saccadées où revenait souvent le mot mannouioui.
Nous sûmes depuis que cette désignation s'applique dans presque toute l'Océanie aux Français. Mannouioui, traduisez : hommes qui disent: oui ! oui !
En nous voyant ôter nos gants, elles s'étaient imaginé que nous nous enlevions la peau des mains. De là l'air de pitié que leur inspirait cette opération chirurgicale. Une nuée d'enfants nous observaient à distance, dé-
LES AVENTURES DE MA VIE 3jjj
talant comme un troupeau de gazelles au moindre de nos mouvements.
J'avisai une petite fille ornée d'une paire d'yeux qui lui prenaient la moitié de la figure, tout ronds et noirs comme des pruneaux. Je voulus courir à elle pour la prendre dans mes bras, mais elle fut saisie d'un;' telle terreur et se mit à pousser de tels hurlements d • convulsionnaire, en se sauvant dans les broussailles, que je dus renoncera toute poursuite.
Le type fidjien n'a rien de bestial. Nous vîmes un naturel de haute taille qui ressemblait d'une façon frappante à Alexandre Dumas père. Il n'était ni plus foncé comme nuance ni plus accentué. dans le sens nègre.
Les filles, très jeunes, car leur fraîcheur est ce qu'on peut appeler à la lettre un « déjeuner de soleil », ont à la fois des formes tout à fait sculpturales et un visage souvent plein de charme. Le front est presque bombé, les lèvres n'excèdent pas en saillie celles de beaucoup d'Européennes. Le nez est très rarement écrasé.
Nous sûmes immédiatement les noms des plus intéressantes, car elles les portaient tatoués sur leurs bras en lettres anglaises. Les missionnaires protestants, qui tiennent sous leur joug toutes les tribus du littoral, leur avaient appris l'alphabet, et les jeunes filles sont très hères de pouvoir écrire ainsi leurs prénoms parles procédés indélébiles dont se servent les Indiens pour se graver sur le corps des inscriptions ou des croquis également fantaisistes.
Hommes et femmes déposèrent à nos pieds des sades calebasses de grande dimension et des poteries d'un caractère quasi étrusque. Chaque objel offertétail mis à ce prix unique : un shilling. On n'entendait que ce cri mille Pois répété: one shilling!
3oG CBS AVENTURES DE MA VIE
Notre ami Bénédict ayant acheté un collier très remarquable en dents de cochon, voulut le payer d'une pièce de deux shillings. Le vendeur se refusa énergiquement à la prendre, et il aurait rompu les négociations si l'un de nous n'avait prêté à Bénédict un simple shilling, dont le Canaque se déclara alors entièrement satisfait.
Cet amour invraisemblable pour le shilling a été inculqué aux Fidjiens par la mission protestante, qui exerce là le métier des catholiques à Taïti.
Ses procédés financiers et commerciaux sont d'une simplicité angélique et évangélique : elle fait travailler les indigènes des deux sexes à la cueillette des cocos dont l'huile est devenue la source d'une incalculable fortune. Le prix de douze heures de travail est de un shilling par jour et par tête, lequel shilling est soldé par la mission de l'Est. Mais à peine le Canaque l'a-t-il reçu que la mission de l'Ouest le lui reprend immédiatement pour l'offrir au Dieu des chrétiens. Chaque Fidjien est tenu de fournir annuellement un nombre" déterminé de shillings, sous menaces des peines de l'enfer, ce qui maintient ces êtres craintifs dans une inquiétude perpétuelle.
Les deux jeunes fdles qui nous avaient si gaiement accueillis à notre débarquement, Alamita et Terewini, quoique à peine âgées de quatorze années, avaient déjà remis trente-sept livres sterling chacune aux missionnaires, ce qui fait dix-huit cent cinquante francs à elles deux, tout ce qu'elles avaient gagné depuis leur naissance.
Nous avons, pendant notre séjour aux Fidji, appris quelques mots de canaque, langue d'une simplicité télégraphique, tout exprès pour leur faire comprendre que ces prédicateurs, qui mangeaient ainsi l'argent des femmes, étaient peu recommandables ; mais les
exploités nous montraient le ciel en roulant des yeux tellement épouvantés que nous crûmes inutile de continuer à leur expliquer le culte de la déesse Raison.
C'était poussés par l'envie folle de faire leur salut que les naturels nous poursuivaient sous les cocotiers en criant : « Shilling ! Shilling ! »
Au début, nous éprouvions quelque remords à acheter à si bon compte des nacres splendides, des lances en bois de fer, longues de trois mètres, et autres objets de curiosité ; mais quand nous eûmes vu où passait notre argent, nous n'insistâmes pas pour enchérir.
Le chef de l'île arriva bientôt, accompagné de son jeune fils, bel enfant de dix ans. Quoique ce suzerain d'une des Fidji eût la réputation d'un guerrier redoutable, et qu'il eût défendu victorieusement un point fortifié sur une hauteur, avec cinq hommes seulement, contre les efforts de toute une tribu, il ne dédaignait pas d'augmenter sa liste civile en négociant aux étrangers les offrandes qu'il tenait de ses vassaux.
Nous lui achetâmes quelques nacres et il nous présenta aux propriétaires des cases situées sur le parcours de notre promenade. Devant la gaieté instinctive de ces peuplades, leurs allures bon enfant et leurs explosions continuelles d'hilarité, on refuse de prendre au tragique les accusations de cannibalisme que le vieux monde leur jette à la tète.
Il est cependant impossible de se payer d'illusions à cet égard. Deux Anglais, MM. Davidson et Goldsmitt, installés depuis deux ans à Kantavou, à dix pas du rivage, où ils tenaienl une espèce de grand magasin de ravitaillement pour les navires en relâche,
nous présentèrent un grand diable de Fidjien d'à peu près vingt-cinq ans, à l'air jovial, aux manières pleines de cordialité.
— Bonjour, Ouraïa, dit Davidson, qui parlait le fidjien comme un Canaque. D'où viens-tu donc? Voilà plusieurs jours qu'on ne t'a vu.
— J'arrive de là-bas, répondit Oudaïa en montrant le nord. J'étais allé à la fête que nous donnait Kavinavakavi.
— Et a-t-on beaucoup mangé?
— Oui, cent jeunes filles.
Il fit cet aveu sans embarras aucun. M. Davidson nous apprit alors que des peuples océaniens, tous plus ou moins anthropophages, les Fidjiens étaient ceux où le cannibalisme était le plus invétéré et le plus indéracinable. Ils ont de tout temps porté jusqu'à la passion le goût de la chair humaine. Il nous raconta des faits à tourner le cœur le plus solid.e. Il nous lut, en le traduisant, des extraits d'un volume récemment publié par un voyageur allemand dont je regrette d'avoir oublié le nom, et où l'auteur établit que le christianisme n'a que sur bien peu de points enrayé l'anthropophagie. L'espoir d'une curéa froide est presque toujours l'unique but des guerres qui éclatent entre les tribus fidjiennes.
Le combat est une boucherie et le prisonnier une viande de boucherie.
Quand l'heure du repas est arrivée, le captif est attaché si solidement, si étroitement garrotté et bâillonné, qu'il ne peut ni remuer un membre ni articuler un son. Si encore on le tuait avant de s'en repaître, l'horreur serait diminuée en partie ; mais on l'étend vivant sur une pierre rougie au feu, on le
couvre d'une couche de terre sur laquelle on amoncelle des feuilles de bananier et on le laisse ainsi cuire lentement, à l'étouffée, comme une pomme de terre en robe de chambre, jusqu'à ce qu'il expire.
Ces exécutions culinaires se pratiquent généralement dans le temple, sur un grand nombre de victimes à la fois, mais les chefs et les prêtres jouissent seuls du privilège de prendre part à ces glorieux festins. Quoique l'accès du sanctuaire soit interdit aux femmes, les favorites trouvent toujours moyen de goûter à ces mets recherchés.
On offre aux Fidji un bras grillé à sa maîtresse comme chez nous une douzaine d'Ostcnde, un portebonheur ou une robe cuisse de nymphe, avec cette différence que les jolies sauvages tiennent non pas à la robe, mais à la cuisse.
Telle est la haute opinion que les Fidjiens ont de la chair humaine, qu'ils lui comparent tout ce qu'ils aiment. Celle des femmes est regardée comme plus délicate que celle des hommes. Les morceaux préférés sont la cervelle, la partie supérieure du bras et la partie grasse des jambes.
Mais où le dégoût l'emporte encore sur l'horreur, c'est dans le raffinement de gourmandise des naturels qui laissent quelquefois verdir des semaines entières les corps des vaincus avant d'y mettre la dent. La putréfaction est pour eux un attrait de plus. Ce sont probablement les gourmets, les membres d'Anthropophage-Club, qui, comme les fins chasseurs à l'égard des perdreaux, préfèrent ce faisandage à la chair fraîche. On dit que le cadavre d'un ennemi sent toujours bon ; mais le trouver d'autant meilleur qu'il sent plus mauvais, c'est pousser trop loin la vengeance.
Quand la guerre ne « donne » pas et que les vie-
times manquent, les chefs vont au marché, ne pouvant aller à la chasse, c'est-à-dire qu'ils achètent la viande qu'ils n'ont plus les moyens de capturer; et la vie humaine a si peu de prix pour eux qu'ils croient payer assez cher, au prix d'une dent de cachalot, une jeune fille que les père et mère cèdent avec empressement, enchantés d'avoir conclu cette excellente affaire.
C'est incroyable, et pourtant c'est ainsi. Remettre contre un ornement inutile son enfant à un étranger, pour que celui-ci l'enveloppe de feuilles et le fasse cuire tout vivant sur une pierre rougie à blanc, passe tout ce que l'imagination peut inventer d'abominable.
On se figure cette mère frottant la dent de cachalot pour la faire reluire, pendant que sa fille est braisée et accommodée au goût des convives. Allez donc, après ces exemples, écrire des drames pour célébrer la voix du sang!
Nous n'avions devancé les autres passagers dans cette descente aux Fidji qu'avec l'intention de retourner à bord du Cyphrinès après une courte exploration. Mais voilà qu'une bourrasque mit sens dessus dessous l'océan qui n'est pacifique qu'à ses heures. Nous confier de nouveau à une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, c'était risquer une immersion générale. Benedict, Olivier Pain et moi aimâmes encore mieux nous en remettre aux dents d'Ouraïa qui nous offrait gracieusement sa case pour y passer la nuit.
Il nous y étendit trois nattes où nous nous étendîmes nous-mêmes après un repas composé d'un bloc de cette énorme pomme de terre appelée « igname » et du contenu d'une boîte de homards conservés, et mal conservés, que nous fournirent les deux négociants
anglais et qui me dégoûtèrent à jamais des conserves.
Si notre couche était particulièrement dure, notre sommeil fut léger, ayant été interrompu tous les quarts d'heure par les visites de deux cochons qui venaient nous renifler comme pour se rendre compte de l'identité de ces hôtes inaccoutumés.
Nous n'avions en guise d'oreiller que des morceaux de bambou qui nous endolorissaient le cou par leur manque absolu de moelleux et tuaient dans l'œuf toute velléité d'assoupissement. Ouraïa, couché à côté de nous dans des conditions identiques, n'en ronflait pas moins avec béatitude.
Je lui demandai le lendemain si dans la sympathie qu'il nous témoignait n'entrait pas une certaine arrière-pensée culinaire. Il me répondit dans son anglais :
— Non, nous n'aimons pas la chair des blancs. Elle est trop salée.
Car l'horreur du sel est instinctif chez les peuplades océaniennes. Ils n'en usent dans aucun cas et font dessaler dans l'eau claire même le poisson fraîchement péché. Or toutes les Ecoles de médecine nous ont appris que le sel est indispensable à la digestion et à l'assimilation de notre nourriture. Les natifs deTOcéanie repoussent toute salaison, mangent trois fois plus que nous et se portent comme des chênes. C'est ce que M. Brunetière appellerait la faillite de la science.
Notre ami Ouraïa, qui était décidément un frèro pour nous, me présenta dans plusieurs cases comme Touranga qui signifie chef. Nous y entrâmes en conversation libre, mais non criminelle, avec de belles filles bronzées, dont l'une, Tercwini, s'amusa à m. 21
prendre entre ses dents magnifiques de blancheur et d'éclat ma main gauche qu'elle mordit à la broyer. Je poussai un cri atroce qui la fit rire aux larmes. Mon pouce n'en resta pas moins presque paralysé pendant trois jours et il s'y produisit un extravasement de sang qui le fît passer successivement du bleu au vert et au jaune.
Gomme on voit, à Paris, des trains de bois descendre le courant sur nos fleuves, nous avions souvent, aux Fidji, le spectacle de trains de cocos d'une étendue démesurée naviguant dans ces parages.
En constatant, le soir venu, que nous n'étions pas rentrés à bord, le capitaine du Cyphrinès nous vit déjà cuits à l'étouffée entre quatre pierres rougies au feu. Aussi, le lendemain, se décida-t-il à aller aux nouvelles. Nous aperçûmes du rivage toute une flottille cinglant vers nous dans des canots, d'où sortit tout le personnel de notre vapeur. Les hommes étaient armés de revolvers et les femmes étaient armées d'ombrelles ; tout le monde descendit avec précaution, les passagers marchant à la queue leu leu comme pour se garer d'une surprise. Je revis plus tard la scène dans le second acte du Petit Duc.
Notre apparition en parfaite santé dissipa toutes les craintes. Nous invitâmes nos compagnons du sexe mâle à un bain d'eau douce que nous prîmes dans une sorte de torrent d'une fraîcheur exquise et où les amas de rochers formaient de profondes cuvettes.
Après nos trois mois de natation dans une mer encore plus astringente que pacifique, cette baignade dans une source bouillonnante et froide me trempa et me retrempa délicieusement. Après une longue ablution, nous allâmes en troupe à la cueillette des bananes que, même prises sur l'arbre, je persiste à
trouver détestables. Puis nous usâmes le reste de la journée à tirer des balles dans un tronc de bananier, genre de sport dans lequel une jeune Américaine, femme d'un capitaine au long cours, nous battit tous et toutes.
Ce marin portait à sa cravate une perle prodigieuse, la plus grosse, la plus ronde et la mieux orientée que j'eusse et que j'aie jamais vue. Je lui fis observer qu'il devait l'avoir payée un gros prix, et il me répondit en riant :
— Elle m'a coûté un bon coup de pied dans le derrière au Canaque qui venait de la pécher.
Si on les obtient à si bon marché en Océanie, il est difficile de comprendre pourquoi , à Paris , les perles se paient si cher.