‹ Les aventures de ma vieChapitre 14 sur 16 · III. 1H · texte numérisé non relu

III. 1H

se dressait devant nous la perspective d'une arrestation brutale, en tout cas humiliante, de notre transfert cabriolet au poing à la prison de la presqu'île ou de notre exécution sommaire dans la cale même où nous nous étions réfugiés.

Nous vécûmes là des minutes horribles. Enfin un nouveau billet nous tomba d'en haut, — du ciel aurions-nous pu dire :

« J'insiste pour sortir, mais le pilote nous conseille d'abandonner toute tentative par la passe ordinaire où nous aurions vent debout. »

Il y avait donc du vent, puisqu'il était debout. Ce renseignement fut bientôt complété par cet autre :

« La brise ayant un peu fraîchi, je vais tâcher de sortir des récifs par la passe de Boulari. Nous longeons la presqu'île Ducos avec vent arrière. »

Je hasardai un œil à un hublot et je vis nos camarades regarder filer à quelques mètres d'eux le troismâts qu'ils soupçonnaient si peu nous emporter. Souvent, comme eux, j'avais contemplé les voiles gonflées de navires qui suivaient la côte et que j'aurais tant voulu rejoindre à la nage. Puis je les accompagnais du regard jusqu'à ce qu'ils disparussent derrière l'horizon et je revivais ces vers d'Hugo :

Des rochers nus, des bois affreux : l'ennui, l'espace ; Des voiles s'enfuyarït comme l'espoir qui passe.

Cette fois, l'espoir ne passait pas. Il était dans notre cœur, bien que nous eussions peine à l'y loger, ne pouvant croire à de si grands résultats obtenus par des moyens si simples.

Tant que nous n'avions pas traversé les brèches que les coups de mer avaient pratiquées dans la

ceinture de coraux qui cerne la Nouvelle-Calédonie à la distance d'environ dix lieues, nous naviguions encore dans les eaux françaises et le bâtiment anglais • s y trouvait soumis au droit de visite. Le plus petit canot de ronde avait qualité pour enjoindre à notre navire de s'arrêter et de subir une perquisition aussi minutieuse que le chef d'équipage l'eût ordonnée.

Au contraire, une fois les coraux franchis, le P -C -E naviguait en mer libre et reprenait sa nationalité' tout abordage constituant dès lors un attentat commis sur le drapeau de l'Angleterre.

Aussi jamais billet plus tendre ne fut reçu avec plus de joie que celui-ci, qui descendit sur nous en tourbillonnant:

« Nous sommes hors des récifs. Rien à craindre maintenant. Vous pouvez monter sur le pont. »

Il était environ quatre heures du soir, et depuis sept heures du matin nous nous tordions dans les convulsions de l'inquiétude.

En apercevant nos tètes proscrites à l'ouverture de la trappe, les matelots du bord furent extrêmement surpris, et le capitaine Law feignit de l'être encore davantage. Il nous adressa en anglais, sur notre indiscrétion, des reproches que nous ne comprîmes pas et auxquels nous fîmes en français des réponses qu il ne comprit pas non plus ; puis, après ces loyales explications, il désigna à chacun de nous une cabine et nous fit servir à déjeuner.

Quand il y en a pour cinq, il y en a pour six. exceptionnellement, bien qu'il y en eût pour six il n y en eut que pour cinq. A peine arraché au cable qui m avait toute la nuit labouré l'épine dorsale je fus pris du plus atroce mal de mer que j'eusse encore endure. Le vent, qui s'était montré si réservé quand

nous avions besoin de lui, commença à se déchaîner à l'heure où nous lui demandions du calme.

Le capitaine Law flaira un cyclone dont la queue nous enveloppa, éventrant quelques voiles et brisant un de nos mâts. Notre sauveteur, que mes yeux avaient à peine eu le temps de dévisager la veille au soir, était courtaud, la face un peu congestionnée comme celle du magnifique portrait d'amiral, chef-d'œuvre de Reynolds et exposé à la National Gallery de Londres. Mais dans cette trogne rougeaude pétillaient des regards d'une grande finesse et s'arquaient les lèvres serrées d'un responsable constamment en arrêt.

Un simple coup d'œil circulaire lui suffisait pour juger si un grain ou même une tempête durerait une demi-heure, une heure ou une heure et demie.

Celle-ci en dura plus de deux, et les pierres retirées de la cale pour aider au coulage du bateau de Dusser ayant allégé le nôtre d'autant, il piquait dans la vague des pointes qui me soulevaient le cœur. La cabine qui m'avait été réservée exhalait, en outre, une odeur de cambouis mêlée à un parfum de goudron qui m'acheva.

— Pourvu que nous n'allions pas sombrer ! me disait Pain. C'est ça qui s'appellerait échouer au port.

— Tout m'est égal, expectorais-je ; ne me parlez pas, je suis trop malade.

Et, pendant mes spasmes de convulsionnaire, je me repentais presque d'avoir quitté cette bonne presqu'île Ducos où on souffrait de la faim, de la soif et de la réclusion, mais du moins pas du mal de mer.

Je me réservai le droit de respirer autre chose que

du cambouis en allongeant tout bonnement sur le pont une couverture sur laquelle je m'étendis ou plutôt je vécus, car je ne la quittai pas pendant les sept jours que dura notre traversée, m'étant reconnu incapable de me tenir debout. Manger n'était pas pour moi un rêve plus réalisable. Mes compagnons venaient de temps en temps m' offrir quelques pommes de terre bouillies que je repoussais d'une main inerte, non parce qu'elles étaient accommodées à l'anglaise, mais parce que mon gosier contracté se serait refusé à laisser passer un grain de millet.

J'essayais de dormir, étendu sur le dos. et regardant le ciel lumineux, dont les étoiles finissaient par me fatiguer les yeux au point que je m'assoupissais, pour me réveiller quelques instants après dans un douloureux sursaut.

Je n'avais aucune conscience de mon bonheur, non plus que de la déconvenue des coquins de la presse fangeuse que ma résurrection allait accabler. Je crois que, si la traversée de Nouméa en Australie avait été de quinze jours au lieu de sept, je ne serais pas arrivé vivant.

Enfin, à travers les remous de l'Océan et les cabrioles du trois-mâts, je distinguai une colline sur le versant de laquelle s'étageaient des maisons claires et ensoleillées. C'était Newcastie, port d'attache du P.-C.-E. et ville natale du capitaine Law.

Nous étions, cette fois, dûment sauvés, mais nous crûmes un instant que nous ne l'étions pas encore. Nous venions de distinguer à grande distance la fumée de deux vapeurs qui, débusquant subitement de la rade, mirent le cap sur nous, comme cherchant à nous envelopper par taribord et par bâbord.

Leurs panaches blancs, auxquels nous n'avions au-

cune envie de nous rallier, semblaient indiquer deux navires de guerre français qui, partis de Nouméa à notre poursuite et désespérant de nous atteindre, s'étaient embossés dans le port de Newcastle pour nous happer au passage.

Le capitaine Law nous confessa posséder pour tout moyen de défense sept vieux fusils rouilles dont le premier effet eût été de nous éclater dans les mains. Nous eûmes un moment d'inquiétude poignante. Quant à moi, je songeais déjà à me lancer par un sabord pour essayer de nager ensuite entre deux eaux jusqu'à la ville. Cette nouvelle baignade me fut épargnée. Ces vaisseaux ennemis étaient deux remorqueurs qui, dans l'espoir de nous aider à passer les brisants et de gagner ainsi la prime attachée à ce genre de travail, luttaient à qui arriverait le premier.

Le commandant du P.-C.-E., vieux bourlingueur patenté et depuis longtemps familier avec ces parages, refusa leurs services dont il n'avait aucun besoin, et, cette émotion calmée, nous opérâmes dans le port une entrée majestueuse. Je n'avais littéralement rien mangé depuis sept jours, ayant tenté vainement de mastiquer une pomme de terre que j'avais recrachée aussitôt.

Mais il n'y a guère de réconfortant comparable à la reprise de la liberté perdue depuis trois ans et qu'on croyait l'être pour toujours. Nous n'avions plus à subir que la visite de la douane dont le canot vint à nous, commandé par un jeune homme en redingote, non en uniforme comme en France, et n'ayant rien d'officiel.

A sa demande au capitaine Law s'il n'avait rien à déclarer, celui-ci répondit qu'il avait à déclarer six passagers inconnus qui, à son insu, s'étaient ré-

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fugiés dans la cale de son bateau et n'en étaient sortis que quand on était trop loin pour les ramener à terre.

Dans notre beau pays, nous eussions été arrêtés, fouillés, écroués à la prison la plus proche comme pirates ou négriers. Trois juges d'instruction eussent été désignés pour nous interroger sur nos familles et enquêter sur notre casier judiciaire. Le jeune douanier répliqua simplement à la déposition de notre capitaine :

— Et ces messieurs ne vous doivent rien ?

— Rien du tout! Ils m'ont payé leur passage.

— En ce cas, nous n'avons pas à nous occuper d'eux.

Et, bien qu'il pressentît certainement un drame dans la présence inopinée de six Français inconnus à bord d'un trois-mâts anglais venant de Nouvelle-Calédonie, il ne nous inspecta même pas du regard, redescendit dans sa baleinière et repartit sans tourner la tête.

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