MINISTÈRE DE LA GUERRE
A la garde nationale Citoyens,
Je remarque avec peine qu'oubliant notre origine modeste, la manie ridicule du galon, des broderies, des aiguillettes commence à se faire jour parmi nous.
Travailleurs, vous avez pour la première fois accompli la révolution du travail par et pour le travail.
Ne renions pas notre origine, et surtout nvn rougissons Travailleurs nous étions, travailleurs nous sommes, travailleurs nous resterons.
C'est au nom de la vertu contre le vice, du devoir contre l'abus, de l'austérité contre la corruption, que nous avons triomphé, ne l'oublions pas.
Restons vertueux el hommes du devoir avant tout ; nous fonderons alors la République austère, la seule qui puisse exister et qui en ait le droit.
Avant de sévir, je rappelle mes concitoyens à eux-mêmes
plus d'aiguillettes, plus de clinquant, plus de ces galons qui coûtent si peu à étaler et si cher à notre responsabilité.
A l'avenir, tout officier qui ne justifiera pas du droit de porter les insignes de son grade, ou qui ajoutera à l'uniforme réglementaire de la garde nationale des aiguillettes et autres distinctions vaniteuses, sera passible de peines disciplinaires.
Je profite de cette circonstance pour rappeler chacun au sentiment de l'obéissance hiérarchique dans le service ; obéissant à vos élus,, vous obéissez à vous-mêmes.
Le délégué à la guerre, E. Cluseret.
Seulement, galonnés ou non, les gardes nationaux étaient acculés à cette alternative : ou s'emparer de Versailles, ou voir les conservateurs monarchistes s'emparer de Paris. Or la prise du chef-lieu de Seineet-Oise s'éloignait tous les jours et celle de la capitale se rapprochait d'autant. Les décrets dictatoriaux se succédaient à l'Hôtel-de-Ville sans produire de résultats appréciables.
Quant à moi, je me consacrai exclusivement à mon journal, et quoique l'acte d'accusation, qui me renvoya devant le troisième conseil de guerre après ia semaine sanglante, m'ait qualifié de « chef occulte » de la Commune, je ne mis pas une seule fois les pieds à l'Hôtel-de-Ville et ne vis aucun des hommes qui y siégeaient. C'est au point que je ne connus Ferré et Rossel que dans le préau de la prison de Versailles où je les apercevais quelquefois en regagnant ma cellule après la promenade réglementaire.
Cependant on me supposait probablement une certaine influence sur les élus de Paris, car beaucoup des prisonniers écroués à Sainte-Pélagie ou à
Mazas en vertu de la loi des otages m'adressaient des lettres suppliantes et effrayées pour réclamer mon appui auprès de leurs incarcéra teurs.
L'un de ces clients pour lesquels je ne pouvais rien ou bien peu de chose était un prêtre, l'abbé Crozes, qui, pendant des années, sous l'Empire, avait fait métier de conduire à l'échafaud des tas de gens qui n'avaient pas la moindre envie d'y aller.
Menacé pour son compte d'une de ces exécutions auxquelles il avait si souvent assisté, cet aumônier des dernières prières m'avait adressé une lettre témoignant de son peu de désir de monter au ciel où il envoyait professionnellement les autres.
Je ne voyais pas du tout la nécessité de faire payer à ce vieil ecclésiastique les fusillades ordonnées par Thiers et je me rendis à la Préfecture de police pour tâcher d'obtenir l'élargissement du détenu.
Je fus reçu par deux employés qui me répondirent assez sèchement que les prêtres arrêtés étaient considérés comme les prisonniers « particuliers » de Raoul Rigault et que lui seul pouvait décider de leur sort.
Je ne pus m'empècher de rire de ces prisonniers particuliers que le délégué de la Commune s'attribuait, comme un empereur possède une cassette particulière, et je fis observer aux deux jeunes gens que ces bravades autoritaires faisaient plus de tort à la cause que des batailles perdues.
Enfin je n'obtins rien et nous nous quittâmes sur des paroles passablement aigrelettes.
Cette démarche mériterait à peine d'être consignée, si elle ne m'avait servi à approfondir an peu plus la duplicité cléricale. Lorsque je fus sur le point de comparaître devant le conseil de guerre sous une
cusation capitale englobant à peu près tous les crimes connus, un ami, qui avait eu connaissance et de la lettre de l'abbé Crozes et de ce que j'avais tenté en sa faveur, alla le trouver en le priant de venir déposer le jour du procès, pensant que son témoignage établirait deux choses :
1° Que j'étais hostile aux arrestations, puisque j'allais demander la mise en liberté de ceux qu'on arrêtait ;
2° Que je n'avais aucune influence sur les hommes de l'Hôtel-de- Ville, puisque ma demande avait été
repoussée.
L'abbé Crozes, qui avait eu la chance de se tirer d'affaire et n'avait fait partie d'aucune fournée d'otages, accueillit plus que froidement mon défenseur. Il n'osa nier m'avoir écrit, mais il affirma n'avoir eu connaissance d'aucune tentative de ma part en vue de le sauver et refusa nettement de se présenter devant le tribunal militaire.
Je fus atteint en pleine poitrine d'une condamnation à la déportation dans une enceinte fortifiée, et je faisais mes paquets pour la Nouvelle, quand au fort Boyard, où j'étais interné, m'arriva une lettre dudit abbé Crozes, qui m'adressait toutes ses excuses pour avoir fait preuve à mon égard d'une ingratitude si peu chrétienne. Par le plus grand des hasards, un de ses confrères en apostolat venait de lui apprendre qu'arrêté également et amené à la Préfecture pour y attendre son envoi dans une maison d'arrêt, il avait, d'une pièce voisine, entendu tout le dialogue échangé entre moi et les employés de Raoul Rigault. Il paraît même qu'après mon départ ils se seraient irrévérencieusement exprimés en ces termes à mon sujet :
— De quoi se mèle-t-il, au fait? S'il nous embête, on l'enverra rejoindre ses protégés.
Et avec toutes sortes de salamalecs l'abbé Crozes terminait son meâ culpâ en me demandant de vouloir bien compléter le récit du curé, son confrère, relativement à ma démarche, laquelle n'avait échoué que par des circonstances indépendantes de ma volonté.
Son repentir semblait si sincère que je crus convenable de l'assurer ne lui avoir pas du tout 'gardé rancune de son refus de témoigner. Mais comme, à mon tour, je ne tenais pas à avoir l'air d'un communard repenti, je m'emportais violemment dans ma réponse contre les effroyables assassinats et les monstrueux assassins qui avaient, huit jours durant, ensanglanté Paris en y amoncelant des pyramides de cadavres.
Mais je n'en avais pas fini avec cet abbé, car lorsque les prêtres vous tiennent, ils ne vous lâchent plus. À quelque temps de là, on me remit dans ma prison une brochure où l'abbé Crozes racontait au public comment il avait échappé aux chassepots pendant la crise suprême et l'agonie finale.
Cet opuscule portait en manière de post-scriptum une sorte de mémoire intitulé une réparation, et contenant les regrets de l'abbé Crozes, qui s'accusait de son abstention devant le conseil de guerre, rendait hommage à ma générosité et me remerciait de mon empressement à venir à son secours.
11 se répandait à mon endroit en «'loges d'autant plus dithyrambiques et exagérés qu'il n'y avait plus à revenir sur ma condamnation et que j'étais bien et (Jument destiné à croupir en Nouvelle-Calédonie pour le restant de mes jours.
Mais attendez : ce n'est pas tout. Dans son acte de contrition, il ;i\;iit trouvé moyen d'insérer la lettre
que j'avais eu la bêtise de lui adresser du fort Boyard ; seulement, il l'avait parsemée de suppressions remplacées par des points alignés tellement à propos qu'elle semblait signifier exactement le contraire de ce que j'avais voulu dire.
De sorte que, si on la retrouvait aujourd'hui, on serait en droit de supposer que la prison m'avait amendé et déprimé au point de me faire définitivement passer du côté du manche. C'était ainsi que cet homme à soutane me témoignait à la fois ses remords et sa sollicitude.
Un autre prêtre, l'archevêque Darboy, avait été in- Vs carcéré dans un but exclusivement politique. Blanqui, bien que n'étant pas à Paris au 18 Mars, avait été arrêté en province comme condamné pour le mouvement du 31 octobre, et les blanquistes, qui abondaient dans les conseils de la Commune, se proposaient d'offrir aux dévots de la Chambre l'archevêque de Paris et le curé de la Madeleine en échange du révolutionnaire qui était leur inspirateur et leur chef.
En cela, la Commune s'illusionnait. Les catholiques de l'Assemblée de Versailles tenaient aussi peu que possible à la vie de leur archevêque et, au lieu de le servir, n'aspiraient qu'à se servir de lui. Son incarcération était pour eux, au contraire, un prétexte à récriminations contre l'athéisme, et son exécution cadrait parfaitement avec leurs projets de réaction à outrance.
Ils voulaient garder Blanqui et ils voulaient que les communards gardassent Darboy.
Le malheureux, qui refusait d'entrer dans cette combinaison jésuitique, s'exténuait à adresser tous les jours à Thiers des appels désespérés, où il proposait l'échange entre Blanqui et lui. J'ai lu une de
ces missives dont l'original était entre les mains de Flotte, qui avait joué autrefois un rôle à la révolution de 1848. La supplique était on ne peut plus habilement tournée et eût attendri des ultramontains moins résolus à laisser couler le sang de ce prélat afin d'exploiter sa mort.
Il y disait notamment qu'il se sentait touché du profond attachement que « ces messieurs » témoignaient à Blanqui, leur vieux maître, et c'était pour leur procurer la joie de revoir leur ami qu'il demandait à être échangé contre le célèbre conspirateur.
On devine l'intérêt qu'il portait à « ces messieurs », lui qu'ils avaient fourré à Mazas et à qui Rigault avait fait subir un interrogatoire où s'étaient échangées des phrases comme celles-ci :
— Votre profession?
— Serviteur de Dieu.
— Greffier, écrivez : « Darboy, domestique au service d'un nommé Dieu! »
— Où loge votre maître?
— Il est partout.
— Greffier, écrivez que, de l'aveu même de l'inculpé, son maître est en état perpétuel de vagabonda
On a beaucoup reproché à Raoul Rigault ces plaisanteries macabres »'t même funèbres, mais il n'aurait dépendu que du gouvernement versaillais de les fain r. On dépêcha à celui que nous appelions le
chef du « pouvoir exécuteur » un grand-vicaire, nommé Lagarde, ;'i qui on ouvrit les |»<»ri«-s delà cellule où il «'-i h'i détenu, et que l'archevêque chargea d'une lettre autographe ;'• remettre entre les mains de Thiers, sur lequel elle ne produisit aucun effet.
Lagarde, qui avait juré sur le Christ de revenir à Paris rendre compte de sa mission à « monseigneur », resta à Versailles sans plus jamais donner de ses nouvelles. Ce n'est décidément pas dans le clergé qu'on a chance de rencontrer des Régulus.
Ce vicaire apostat, à qui la liberté avait été promise contre l'engagement pris par lui de remplir sa mission, n'avait cependant rien à craindre. Les membres de la Commune étaient d'honnêtes gens qui se seraient fait un strict devoir de tenir leur parole.
La mauvaise foi et la couardise de l'abbé Lagarde contribuèrent fortement à irriter les communards contre la prêtraille, et beaucoup durent plus tard la mort à cette violation d'une promesse à qui le tragique des circonstances imposait un caractère sacré.
Cet abbé ayant fait faux bond, Flotte fut chargé de rouvrir les négociations et partit pour Versailles muni d'une nouvelle lettre archiépiscopale, dont Thiers refusa même de prendre connaissance, que le négociateur éconduit rapporta et qu'il m'a remise il y a quelques années. La voici dans toute sa finesse, je dirais presque sa roublardise ecclésiastique :
Prison de Mazas, le 8 avril 1871.
Monsieur le président.
Hier vendredi, après un interrogatoire que j'ai subi à Mazas, où je suis détenu en ce moment, les personnes qui venaient m'interroger m'ont assuré que des actes barbares avaient été commis contre des gardes nationaux par divers corps de l'armée dans les derniers combats ; on aurait fusillé les prisonniers et achevé les blessés sur le champ de bataille. Ces personnes, voyant combien j'hésitais à
croire que de tels actes pussent êlre exercés par des Français contre des Français, m'ont dit ne parler que d'après des renseignements certains.
Je pars de là, monsieur le président, pour appeler votre attention sur un fait aussi grave, qui peut-être ne vous est pas connu; et pour vous prier instamment de voir ce qu'il y aurait à faire dans des conjonctures si douloureuses. Si une enquête forçait à dire qu'en effet d'atroces excès ont ajouté à l'horreur de nos désordres fratricides, ils ne seraient certainement que Je résultat d'emportements particuliers et tout individuels. Néanmoins il est possible peut-être d'en prévenir le retour et j'ai pensé que vous pouvez, plus que personne, prendre à ce sujet des mesures efficaces.
Personne ne trouvera mauvais qu'au milieu de la lutte actuelle, étant donné le caractère qu'elle a revêtu dans ces derniers jours, j'intervienne auprès de tous ceux qui peuvent la modérer ou- la faire finir.
L'humanité, la religion, me le conseillent et me l'ordondonnent. Je n'ai que des supplications; je vous les adresse avec confiance.
Elles partent d'un cœur d'homme qui compatit, depuis plusieurs mois, à bien des misères; elles partent d'un cœur français que les déchirements de la patrie font douloureusement saigner. Elles partent d'un cœur religieux et épiscopal qui est prêt à tous les sacrifices, même à celui de la vie, en faveur de ceux que Dieu lui a donnés comme compatriotes et pour diocésains.
Je vous en conjure donc, monsieur le président, usez de tout votre ascendant pour amener promptement la fin de notre guerre civile et, en tout cas, pour en adoucir le caractère, autan I que cela peut dépendre de vous
Veuille/., monsieur le président, agréer l'hommage de nos sentiments très respectueux.
G. Daiiboy,
Archevêque de Paris.
P.-S. — La teneur de ma lettre prouve assez que je l'ai écrite d'après la communication qui m'a été faite; je n'ai pas besoin d'ajouter que je l'ai écrite, non seulement en dehors de toute pression, mais spontanément et de grand cœur.
Cette supplique représentait merveilleusement un état d'âme cléricale. Il est clair que le malheureux prêtre tenait énormément à se tirer d'affaire ; mais comme l'inquiétude qui le dévorait est habilement enveloppée dans un cri d'amour universel et comme l'intérêt général de l'humanité y est adroitement mêlé à ses préoccupations particulières !
La lettre du curé Deguerry, que Rigault joignit à celle-là dans l'espérance de toucher le cœur parcheminé de l'implacable Thiers, était incomparablement plus ferme et moins circonlocutive. On en jugera :
Paris, le 17 avril 1871.
A messieurs les membres du gouvernement, à Versailles.
Messieurs,
De mon libre mouvement, et sous l'inspiration de ma conscience, je viens vous demander avec insistance d'empêcher toutes les exécutions soit de blessés, soit de prisonniers.
Ces exécutions soulèvent de grandes colères à Paris et peuvent y produire de terribles représailles.
Ainsi on est résolu, à chaque nouvelle exécution, d'en ordonner deux des nombreux otages que l'on a entre les mains.
Jugez à quel point ce que je vous demande comme prêtre est d'une rigoureuse et absolue nécessité.
J'ai l'honneur d'être respectueusement votre très humble
serviteur.
H. Deguerry,
Curé de la Madeleine, au dépôt de la Conciergerie.
P. -S. — Je crois devoir vous déclarer que j'ai conçu et écrit cette lettre sans aucune pression, mais, comme je l'ai dit au commencement, de mon libre mouvement.
H. Deguerry.
On me proposa de nouveau une candidature à des élections nécessitées par plusieurs démissions successives, mais je ne me souciais guère, on le comprend, de m'associer à un désarroi que je n'avais pa^ créé, et je déclinai encore une fois l'honneur dont on voulait m'investir. Félix Pyat, qui me guettait toujours', en profita pour me signaler à la suspicion populaire. Il publia dans le Vengeur cette note fantaisiste :
La résolution suivante a été prise dans le neuvième arrondissement :
« Considérant que MM. Dupont (de Bussac), Henri Rochefort, Ulysse Parent, Avcnel et Sémerie, qui étaient présentés aux suffrages électoraux du 26 mars, ont déclaré ne point accepter de candidature pour les périlleuses élections complémentaires d'aujourd'hui 10 avril,
« Le peuple arrête :
« MM. Dupont (de Bussac), Henri Rochefort, Ulysse Parent, Avenel et Sémerie ne pourront être portés sur aucune liste sincèrement républicaine lors des prochaines élections pour la Communs de Paris.
Suivent les si <j natures). »
Rien n'était moins sérieux que cet arrêté pris par le «peuple», représenté dans le neuvième arrondissement par de soi-disant signataires qu'on ne nommait pas et qu'on dénombrait encore moins. Ce « peuple », c'était Félix Pyat tout seul, et le « suivent les signatures » était représenté tout au plus par la sienne.
Je le sommai, dans les termes ci-dessous, de désigner ces signataires qui, au nom du peuple et sans l'avoir consulté, dressaient des listes de suspects :
Il serait utile pour l'enseignement de tous qu'on connût les noms de ces hommes purs qui rayent ainsi des listes électorales, comme traîtres à la démocratie : Ranc, qui a été déporté àLambessa; Dupont de Russac, qui a passé un tiers de sa vie en exil ; Ulysse Parent, régulièrement arrêté dans tous les mouvements révolutionnaires, et moimême, qui ai trouvé moyen d'encaisser en trois mois cinq ans et demi de prison et cent quinze mille francs d'amende.
Il faut croire que les citoyens dont parle le Vengeur et dont les signatures « suivent» se sont trouvés à des postes plus périlleux que les nôtres, puisqu'ils nous accusent avec cet aplomb. Et du moment que le neuvième arrondissement les possède, c'est bien le moins que nous les connaissions, ne fût-ce que pour aller nous incliner devant leur supériorité incontestable.
Malheureusement, le premier imbécile, que dis-je? le premier agent de police venu, heureux de déconsidérer dans la mesure de ses forces le parti républicain, peut apporter à la rédaction d'un journal des résolutions aussi anonymes que celles dont il s'agit et qu'il aura prises à lui tout seul. Rien ne serait facile au Mot d'Ordre comme de publier demain une vilenie dans ce genre :
« La résolution suivante a été prise dans le vingt-deuxième arrondissement :
« M. Félix Pyat ayant été convaincu d'avoir reçu de la
Prusse cent mille francs, grâce auxquels il a fondé une maison de gros, rue des Dames, à Batignolles ;
« Le peuple arrête :•
« M. Félix Pyat ne pourra être porté aux prochaines élections sur une liste sincèrement républicaine.
« (Suivent les signatures.) »
Une découverte nous donna le diapason de la mauvaise foi qui régnait dans les sphères politiques. Jamais Félix Pyat n'avait reçu aucune protestation contre moi, et le lendemain 14 avril le Mot d'Ordre publiait cette note suggestive :
Le citoyen Ulysse Parent, désigné dans l'excommunication publiée avant-hier par le Vengeur, est allé aux bureaux de ce journal demander les noms des soi-disant signataires de la délibération annoncée comme ayant été prise dans le neuvième arrondissement. M. Henri Bellenger, secrétaire de la rédaction du Vengeur, a déclaré alors à noire ami, avec une grande loyauté, que cette pièce avait été apportée au journal par M. Gromier, ancien secrétaire particulier de M. Félix Pyat, et qu'aucune signature ne se trouvait au bas du document.
Ainsi cette prétendue délibération était l'œuvre d'un faussaire.
A parler franchement, nous nous en doutions un peu. La seule chose qui nous étonne, c'est qu'elle ait été fabriquée par M. Gromier qui, arrivé un jour à P>ruxelles sans ressources, et quoique n'ayant jamais vu le citoyen Rochefort, l'a trouvé assez pur et assez républicain pour aller lui emprunter de l'argent que naturellement il ne lui a jamais rendu.
Mont diapason, la polémique no pouvait que
s'aigrir de plus on plus. Or Félix Pyat riait, membre m
de la majorité hébertiste de la Commune et avait les moyens de se permettre à peu près tout ce qu'il voulait. S'il ne me faisait pas calfeutrer entre quatre murs, c'était uniquement parce qu'il n'osait pas; mais on voit par le ton de mes répliques que la tension entre nous était extrême.
Tandis qu'on se disputait sous les obus, qu'on se demandait par quelle tragédie finirait la guerre civile, et aussi où on trouverait les cinq milliards de la rançon destinée à liquider la guerre étrangère, à quoi supposez-vous que songeât Louis Bonaparte, le sinistre imbécile qui nous coûtait ainsi le plus pur de notre sang?
C'est à s'imaginer qu'on rêve, et pourtant rien n'est plus réel : l'ex-NapoléonlII, sans plus de souci des ruines et des massacres qu'il laissait derrière lui, manipulait à ce moment un mariage entre son fils âgé de quinze ans et une fille de la reine d'Angleterre.
A peine désécroué de son château-prison de Wilhelmshoe, le vieux criminel de Décembre organisait des réceptions et des raouts à Chislehurst, village des environs de Londres, où il avait pris une villa que j'ai visitée pendant mon dernier exil, le jour où on en a vendu le mobilier.
Une feuille anglaise, The Echo, donnait sur une de ces entrevues des détails stupéfiants :
L'ex-empereur, en tenue de général de divisioi, décoré de tous ses ordres et portant en sautoir le grand-cordon bleu de la Jarretière, reçut la reine au bas du perron de sa résidence de Chislehurst.
Auprès de lui se tenait l'ex-impératrice, vêtue d'une robe blanche semée d'abeilles d'or (sic).
Les deux nobles femmes, qui ne s'étaient pas rencontrées depuis l'excursion d'Osborne, se sont spontanément jetées dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes.
Après ce premier moment d'effusion, les augustes personnages ont pénétré dans le château, où une collation splendide avait été préparée.
Le repas terminé, l'ex-empereur, dont la santé paraissait plus robuste que jamais, a offert son bras à notre reine, et l'impératrice ayant pris celui du marquis de Lorne, époux de la princesse Louise, les augustes exilés se sont entretenus pendant près d'une heure dans le parc de la résidence temporaire de celui qui fut l'arbitre de l'Europe.
Pendant ce temps, la jeune princesse Béatrix, qui avait accompagné sa Très Gracieuse Majesté, botanisait dans une autre partie du parc, en compagnie du prince impérial de France. Les charmants enfants eurent beaucoup de peine à se séparer, et pour peu que l'on fût observateur, on eût pu remarquer, à la façon dont ils se dirent au revoir, une inclination naissante entre ces deux rejetons des plus illustres maisons souveraines de l'Europe.
Cette communication avait été adressée au journal anglais très certainement par un des secrétaires de Louis Bonaparte, qui tenait à établir qu'il était encore, malgré sa déchéance, traité « d'auguste personnage » par les cours étrangères. Mais on pense si l'on se gaudit à Paris au récit de cette réception royale où le capitulard endossait l'uniforme de général de division, probablement pour rappeler que les divisions dont il s'émit nommé général, il les avait livrées les unes après les autres à l'ennemi.
Quant ii l.i robe blanche semée d'abeilles d'or exhibée par M"1" Bonaparte, née Montijo, elle eut un gros succès de rire. Le familier de la maison à qui avait été confiée la rédaction de ce reportage avait eu soin de spécifier que l'ex-empereur paraissait « plus
robuste que jamais », ce qui ne l'empêcha pas de mourir dix-huit mois plus tard de la pierre dont il souffrait depuis longtemps.
Il faisait également observer, ce reporter, que Chislehurst n'était pour l'ancien arbitre de l'Europe qu'une « résidence temporaire », formule apocalyptique signifiant qu'il comptait bientôt la quitter pour une autre, les Tuileries, par exemple, qui, à un mois de là, allaient flamber avec les derniers souvenirs matériels qu'y avaient laissés leurs hôtes, temporaires aussi, heureusement.
Mais la note capitale du procès-verbal de la fête, c'était la séance de botanique amusante préparée entre la princesse Béatrix et le jeune trainglotque le couple Bonaparte essayait de donner comme beau-frère au prince et à la princesse de Galles.
Comme le petit Augustule n'avait pas encore l'âge requis pour entrer en ménage, puisqu'il atteignait à peine sa quinzième année, on se contentait d'indiquer une « inclination naissante entre ces deux rejetons des plus illustres maisons souveraines de l'Europe ».
Cette soi-disant inclination naissante que le père et la mère encourageaient chez leur enfant ressemblait quelque peu à un détournement de mineure et j'ai su, étant en Angleterre, que la carte quasi-forcée que les deux intrigants détrônés imposaient avec cet aplomb à la reine d'Angleterre avait mis celle-ci hors d'elle. En effet, la maison Bonaparte, où le chef ne pouvait même pas rentrer, lui semblait aussi peu souveraine que possible, et elle trouvait de très mauvais goût qu'il se permît de la comparer à la sienne.
Ce flirtage préparatoire coûta du reste la vie au principicule à qui ses parents l'avaient inspiré. Lorsqu'il eut atteint dix-huit ans et que sa maman tenta
de reprendre la conversation où la princesse Béatrix et lui l'avaient laissée, la raison d'Etat intervint tout à coup. On sait qu'en Angleterre les princesses et les princes de la famille royale n'ont pas la faculté de se marier sans l'autorisation du Parlement. C'est même un des nombreux agréments de ces hautes parentés. La fille d'un souverain adore un jeune homme charmant. La raison d'Etat lui jettQ dans les bras un Kalmouck au nez aplati et aux yeux éraillés, qu'elle est obligée d'accepter avec les marques de la plus vive satisfaction.
Le ministère déclara donc que le fils de Louis Bonaparte, dont les chances à une restauration impériale diminuaient en proportion des progrès de l'idée républicaine en France, n'avait pas, en qualité d'étranger, rendu à l'Angleterre assez de services pour avoir le droit d'aspirer à la dignité de gendre de la reine.
Tout au moins était-il indispensable qu'il eût joué dans le pays un rôle qui rendît acceptable à la nation l'union projetée entre lui et la princesse Béatrix, et
3t pour se conformer à ces conditions qu'il partit pour le Zoulouland où sa campagne lui eût tenu lieu de lettres de naturalisation.
Il y fut tué, et, bien qu'ayant quelque temps passé
pour inconsolable, la jeune Béatrix en épousa un
autre, un prince de Battenberg, tout en demeurant
auprès de sa mère à qui elle continua à servir de se-
l de confidente.
.Mais, si on banquetait à Ghislehurât, on se serrait le ventre dans la capitale où tout travail était arrêté et mi [ea trente smis quotidiens affectés à chaque garde national devaient parfois nourrir des familles de six personnes et plus.
La Ligue des Droite de /V/m, composée de conci-
liateurs aux opinions plutôt modérées, délégua trois de ses membres, MM. Desonnaz, A. Adam et Bonvallet, pour aller à Versailles tâter d'une entente à la suite de laquelle les deux partis déposeraient les armes. Thiers leur opposa le même non possumus qu'à l'archevêque de Paris et au curé de la Madeleine, et comme il avait spéculé sur la mort de ces deux prêtres, il escomptait déjà son entrée à Paris et la mise à sac de la ville.
Ses réponses furent folles et ses prétentions celles de Tamerlan ou d'Ali-Pacha. Il demandait que l'armée fédérée déposât les armes et rentrât dans ses foyers. Toutefois il se refusait à promettre quoi que ce soit en échange de cette concession qui était la capitulation pure et simple.
Cependant, par un excès de magnanimité qu'il semblait se reprocher, il voulait bien laisser entendre que, des trois cent mille Parisiens qui, exaspérés par la paix de Bordeaux, avaient pris spontanément les armes, tous ne seraient peut-être pas fusillés. Et en effet il n'en fit égorger que trente-cinq mille.
A ces ouvertures, dont les membres de la Ligue nous firent part, je ripostai par un article qui traduisait l'indignation de tous mes lecteurs et dont voici deux extraits :
Ce même Thiers, qui nous conteste nos franchises
communales sans paraître s'apercevoir que c'est parce qu'on nous les refusait que nous les avons prises, veut bien consentir à ne pas sévir contre les gardes nationaux qui mettront bas les armes et rentreront dans leurs foyers. Cette dernière concession atteste une démence alcoolique de plus en plus prononcée. Mais les gardes nationaux qui se sont armés contre les bestiaux de Versailles, c'est tout Paris ! On se demande, conséquemment, comment s'y prendrait bien Thiers le Victorieux pour faire passer en
jugement trois cent mille hommes, sans compter les femmes et les entants, qui, clans la mesure de leurs forces, participent aussi à la lutte.
En admettant qu'il ne faille pas plus de dix minutes pour l'exécution de chaque rebelle, ce qui est contestable, même en y mettant la promptitude de Vinoy assassinant le général Duval, le chef de l'exécutif n'aurait pas assez de cinq années de fusillades journalières et à jet continu pour arriver à purger la terre de tous ceux qui se sont soulevés contre ce petit despotaillon.
Il serait depuis longtemps mort de vieillesse que ses conseils de guerre fonctionneraient encore. On comprend donc ses réserves à l'égard des trois cent mille hommes auxquels il veut bien promettre la vie sauve.
Et je terminais par cette proposition difficile à faire avaler :
...Eh bien, puisque le berger du troupeau de fuyards qui broute l'herbe à Versailles a un aussi grand besoin d'être édifié sur les sentiments de la population parisienne à l'égard de sa baude et de lui-même, nous allons lui donner nos conditions comme il nous a posé les siennes :
Il nous livrera Vinoy, Galliffet, Jules Favre, Picard et Mac-Mahon, qui défileront, enchaînés deux à deux, jusqu'au rond-point des Champs-Elysées.
Les fils, les femmes, les pères et les frères des gardes nationaux tués par les obus de ces Prussiens d'outre-Seine seront alors convoqués au même endroit, et à midi pour le quart on leur livrera les captifs avec autorisation spéciale d'en faire ce qu'ils voudront.
Et s'ils délivrent leurs prisonniers pour les porter en triomphe à l'Hôtel-de-Viile, nous nous engageons à ne pas les en empêcher.
Voilà notre ultimatum. Nous sommes convaincus que Paris déposera 1rs armes le jour où M. Thiers consentira à l'accepter.
L'obstination préméditée de Thiers, qui s'entêtait à repousser toute négociation, même pour la mise en liberté de l'archevêque, indiquait toute la profondeur de son plan. Il tenait à l'exécution de Darboy et du curé de la Madeleine, au point qu'il semblait l'avoii lui-même commandée sur mesure. Si la Commune, usant de magnanimité, lui avait renvoyé sans condition les deux prêtres, elle l'eût certainement placé dans le plus sérieux embarras.
Tant de férocité ne pouvait manquer de porter ses fruits. A l'arrestation de l'archevêque et du curé de la Madeleine s'ajouta celle de Chaudey, dont on ignora d'abord les motifs et contre laquelle je protestai par les lignes suivantes, dans le numéro du Mot d'Ordre du il avril :
17 avril.
M. Chaudey, l'un des principaux rédacteurs du Siècle, a été arrêté, ainsi que nous l'avions annoncé, sous une accusation qui n'a pas encore été précisée.
On l'a transporté de la Conciergerie àMazas où sa femme elle-même n'a pas encore pu le voir.
Il y a dans la Commune, et nous ne songeons pas à nous en plaindre, un certain nombre de partisans des idées de Proudhon.
Il est assez singulier que les disciples se montrent envers 31. Chaudey plus sévères que le maître, qui l'avait trouvé assez républicain pour en faire son exécuteur testamentaire.
C'est ainsi que, selon l'expression des crétins dont on composa plus tard les conseils de guerre, je poussais la Commune aux pires excès.
Par un scrupule que beaucoup qualifiaient d'exa-
géré, la délégation aux finances de la Commune ménageait parcimonieusement l'argent de la Banque, qu'elle avait sous la main et dont il lui eût été facile de réquisitionner jusqu'au dernier sesterce. Cependant, comme les « trente-sous » réclamaient leur paye, on songea à fondre quelques-unes des pièces d'argenterie appartenant à la couronne et au ministère des affaires étrangères.
On renonça à cet appoint, jugeant que le jeu n'en vaudrait pas la chandelle; mais il suffit que ce projet se fût fait jour jusqu'à Versailles pour qu'on l'y proclamât déjà accompli. Jules Favre et ses collègues du ministère s'élevèrent avec indignation contre ce « vol » et je fus obligé de demander s'ils avaient oublié que, le 8 septembre 1870, M. Ernest Picard, ministre des finances de la Défense nationale, avait déposé exactement la même proposition.
Il demandait formellement qu'on envoyât à la Monnaie, pour y être convertis en lingots, les couverts, plats d'argent et orfèvrerie de table qui abondaient au palais des Tuileries.
Cette mesure avait été adoptée sans discussion et eût été exécutée sans hésitation aucune, si le manque de numéraire s'était le moins du monde fait sentir.
Puisqu'il proposait cette opération, c'est qu'apparemment Ernesl Picard se croyait le droit d'y proer. Or, comment des gens qui s'étaient nommés eux-mêmes el installés de leur propre et unique initiative à l'Hôtel-de-Ville auraient-ils joui de la faculté <1«' disposer d'une argenterie qui leur appartenait beaucoup moins qu'à la Commune, nommée par cent cinquante mille électeurs?
Picard nous ;i\,iii même consultés sur son inieni de mettre en vente les diamants de la couronne
au cas où on en trouverait un bon prix. Malheureusement on ne le trouva pas, le Régent, dont nous demandions dix à douze millions, ayant été offert à un juif qui n'en donnait que quinze cent mille francs.
Or, il n'était venu alors à l'esprit d'aucun des membres du gouvernement qu'ils n'eussent pas le droit de vendre, pour soulager les misères de la nation et de la République, les insignes et les ornements de la monarchie.
Eh bien, le gouvernement dont ils faisaient partie ayant été remplacé par un autre, ce dernier, jouissant des mêmes droits que le leur, était obligé d'en user quand la nécessité l'exigeait. Et je m'arrêtais à cette conclusion :
« Nous n'hésiterions pas, si nous nous appelions la Commune, à négocier, même au rabais, ces parures inutiles. Au cas où le monarque que les Seine-et- Oisillons nourrissent le projet de nous offrir se verrait forcé de se contenter d'une couronne en chrysocale enrichie de cailloux du Rhin, où serait le mal? ■
« En ce moment, nous n'avons pas besoin de saphirs pour les rois, mais de munitions contre les royalistes, et nous serions heureux, pour notre part, de voir le Régent nous aider à repousser... la Régence ».
Et comme les feuilles versaillaises me reprochaient avec une amertume panachée de violence d'avoir ainsi poussé à la vente, « même au rabais », des joyaux de la couronne, je faisais observer que l'idée n'était pas de moi, mais d'Ernest Picard, et que, pour la première fois que je tombais d'accord avec un ministre, on m'en faisait un crime.
Je persiste à croire d'ailleurs qu'il valait mieux acheter les canons dont nous avions besoin avec le
prix de diamants inutiles, que d'employer les canons qui nous restaient à protéger des diamants dont nous n'avions pas besoin.
Eudes commandait le fort d'Issy où les boulets pouvaient pendant tout le jour et pendant toute la nuit. Sa femme, aussi intrépide que lui, faisait le coup de feu du haut des remparts et tirait avec une précision que le correspondant du Times signalait dans ses articles. Elle fut la mère des quatre enfants dont j'ai la tutelle et mourut très jeune encore, enlevée par une maladie de poitrine.
Bien que Versailles fût à une demi-heure de Paris, il semblait que tous les monarchistes, qui y avaient émigré, habitassent un nouveau Coblentz, tant l'atmosphère où ils vivaient ressemblait peu à la nôtre. Les yeux voyaient autrement. Les mots n'y revêtaient pas te même sens. Un homme était coupable de révolte par cela seul qu'il avait, après le 18 Mars, continué à habiter l'appartement qu'il habitait avant, au lieu d'opérer son déménagement sur le chef-lieu de Seine-et-Oise.
Ainsi, Edouard Lockroy ayant obéi à la fantaisie d'aller faire un tour de promenade à Neuilly, y fut arrêté, et peu s'en fallut qu'il ne fût passé par les armes pour crime de parisianisme.
Cette incarcération, qui passait toutes les bornes de l'arbitraire, m'inspirait la protestation suivante:
Les fouinards qui tressautent d'horreur à la nouvelle (1rs arrestations souvent condamnables, nous le reconnaissons, que se permet la Commune, voudrom bien nous expliquer te quel droit el sous quel prétexte leur gendarmerie roobi-
e a appréhendé au corps un citoyen contre lequel aucun mandat d'arrêt n'a été lancé.
Est-ce parce que le citoyen Lockroy a donné sa démission de membre de l'Assemblée de Versailles, et va-t-on le réintégrer de force dans la salle des séances, dans l'espoir que les discours de Prax-Paris et de Barascud finiront par le convertir?
Est-ce parce qu'il a publié dans le Rappel des articles où Vinoy, le fuyard, et Ducrot, le bien portant, n'étaient pas précisément hissés sur des colonnes trajanes?
Nous ne doutons pas que le pontife qui officie à Versailles ne prépare à la presse pour le mois de mai une de ces lois de septembre comme lui seul sait les rédiger. Mais en attendant qu'il soit muselé, le journalisme est libre et il est impossible au rural le plus tortueux de découvrir un décret qui, depuis le 4 Septembre, empêche un écrivain de qualifier Vinoy de pandour et Ducrot de cabotin.
Notre confrère n'a pas été pris les armes à la main, puisque le Versailles-Journal raconte qu'il était en habit bourgeois et qu'il se promenait. Son seul délit serait donc d'habiter Paris, au lieu d'avoir suivi les ducs d'En-Face qui ont cherché un refuge dans le département d'A-Côté.
Rester dans la capitale, quand tout ce qu'on peut compter de bien dans la poltronnerie française émigré à Versailles, tel est évidemment l'acte dont le triumvirat Thiers, Picard et Favre est en train de faire un délit. De sorte que ce sont les couards et les déserteurs qui, de l'autre côté de la Seine, sont considérés comme de purs patriotes, tandis que nous, qui poussons l'ingratitude jusqu'à garder notre poste dans la ville qui nous a élus, en nous chargeant de la défendre, nous sommes pour ce seul fait décrétés d'arrestation.
Le crime « d'habitation » n'avait été jusqu'ici prévu par aucun code. Eh quoi, lorsque toute la partie saine de la population s'est héroïquement sauvée jusqu'à Trianon, vous continuez à loger rue du Faubourg-Montmartre, 43! Comment! nous errons autour de la pièce d'eau des Suisses, et vous persistez à arpenter l'asphalte du boulevard des Italiens! Mais c'est de la rébellion pure et simple. Général Vinoy, empoigne-nous cet insurgé !
Voilà à quels raisonnements se livrent, dans leur nouveau Cobleutz, les trois bonshommes en question. Nous ne serions pas surpris qu'ils n'arrivassent à s'arrêter euxmêmes, en songeant qu'ils ont été autrefois nommés par cette ville maudite. En attendant que M. Jules Favre et ses collègues demandent de nouveau pardon à Dieu et aux hommes de posséder des immeubles dans la Babylone moderne, et qu'ils fassent donation aux hospices de toutes les maisons qu'ils y ont fait bâtir, on cherche par qucU moyens les magistrats qui rendent aujourd'hui, à Versailles, la justice sous un chêne, vont se tirer de l'affaire Lockroy. A moins qu'un Galliffet quelconque ne le fasse passer dans un champ pour l'y fusiller sans jugement, comme le général Du val.
Quant à l'accusé, sa défense est bien simple. La seule réponse qu'il ait à faire à ses juges est celle-ci :
« M. Thiers a déclaré publiquement que le personnel de l'insurrection de Paris se composait de vingt mille repris de justice. Je ne suis pas repris de justice; donc je n'ai pu prendre part à l'insurrection de Paris. »
Ce qui éclatait surtout, tant à propos des négociations pacifiques que des conflits armés, c'était l'extraordinaire mauvaise foi de Thiers. Quelques députés delà droite, croyants sincères et pour qui la religion n'est pas un simple moyen de gouverner, lui ayant demandé, à la nouvelle de l'exécution de l'archevêque et d<' l'abbé Deguerry, pourquoi il n'avait pas répondu aux suppliques de ces derniers, qui réclamaient eux-mêmes leur échange avec Blanqui, il eut l'effronterie de répondre :
— Rien ne me prouvait que leurs lettres étaient authentiques.
Or, c'était le vicaire général Lagarde qui les lui avait apportée! de la part des deux détenus, dont il
était d'ailleurs on ne peut plus facile de constater les écritures.
Comme nouvel exemple de fourberie, il avait rédigé et fait afficher dans toutes les communes une circulaire adressée aux préfets, et contenant, entre autres imaginations, ce passage stupéfiant :
« Les insurgés vident les principales maisons de Paris pour en mettre en vente le mobilier au profit de la Commune, ce qui constitue la plus odieuse des spoliations. »
Nous lui demandâmes qu'en présence d'une assertion aussi précise il voulût bien au moins nous indiquer une seule maison où un mobilier eût été mis en vente au profit de la Commune, qui du reste n'avait besoin de vendre aucun meuble, puisqu'elle avait en son pouvoir les caisses de la Banque de France.
Mais Thiers tenait à promener, sous les yeux des populations, le spectre du pillage et il le promenait sans se préoccuper d'autre chose, surtout de la vérité. Cette calomnie sous sa plume était d'ailleurs d'autant plus déloyale qu'à ce moment les obus versaillais crevaient les immeubles de l'avenue des Champs- Elysées et qu'il fallait payer d'une rare audace pour invoquer le respect des propriétés privées.
A la rigueur même, il eût été moins criminel de vendre les maisons que de les démolir.
Et, élevant l'impudence à la hauteur d'une institution gouvernementale, il niait en ces termes que le gouvernement de Versailles bombardât Paris :
« Si, ajoutait-il dans sa circulaire, quelques coups de canon se font entendre, ce n'est pas son fait, mais celui de quelques insurgés voulant faire croire
qu'ils combattent lorsqu'ils osent à peine se faire voir. »
A ces pitreries de clown forain, nous opposions tans le Mot d'Ordre ces arguments contre lesquels il n'y avait guère de réplique :
Ainsi L'Arc de Triomphe porte sur ses bas-reliefs quatrevingts traces d'obus. La rue Galilée est devenue inhabitable, les toits d'alentour s'effondrent sous les bombes, et ce ne sont pas les troupes de Versailles qui tirent sur Paris! Mais qui diable est-ce donc? Les troupes de la Commune, peut-être, qui écornent elles-mêmes les monuments pour laisser supposer que M. Tliiers est capable de bombarder la capitale qui l'a élu, à une maigre majorité du reste.
Quant aux insurgés « qui veulent faire croire qu'ils combattent, quand ils osent à peine se faire voir », Ylliadï d'Homère ne contient rien de comparable. Mais vos journaux, officiel et officieux, publient tous les jours les chiffres de vos pertes. Si « les insurgés » font semblant de combattre, les Versaillais transportés dans vos ambulances loui doue semblanl d'être blessés, quand ils ne font pas semblant d'être morts?
Voila où en est M. ïbiers comme bon sens, comme véracité el comme rédaction. Et il n'a que soixante-quinze
ans! Cet homme esl décidément bien vieux pour son âge.
Ce qui, cependant, troublait profondément le vieux Tliiers dans sa sécurité quelque peu affectée, c'était la crainte de voir le mouvement communaliste se propager en province. Plusieurs grandes villes avaient menacé Versailles de proclamer la Commune bj on n'arrivait pus à une transaction avec Paris. Cinq délégués de Lyon étaient venus trouver Floquet qui les avait conduits chez Thiers. Le bombardeur, en présence des dispositions d'un certain nombre de
départements, avait à peu près promis d'entamer des négociations.
Je dis à peu près, parce qu'il n'avait dit ni oui ni non, ce qui l'avait dispensé de mentir une fois de plus.
D'autres délégués, ceux de la ville de Saint-Omer, avaient fait la même démarche auprès du chef du pouvoir exécutif et celui-ci leur avait donné la même réponse. Toutefois, ce qui marquait suffisamment son inquiétude, il leur avait délivré à tous, ceux de Lyon comme ceux de Saint-Omer, des saufs-conduits pour se rendre à Paris et voir les membres de la Commune, afin d'essayer d'une entente.
La canonnade n'en continuait pas. moins, d'autant que la décision formellement arrêtée de Thiers était de laisser fusiller l'archevêque, ce qui, en exaspérant les royalistes, devait mettre fin à tout arrangement possible.
Gomme j'étais allé du côté de l'avenue des Ternes, vers les dix heures du matin, constater les dégâts, je vis un monsieur tenant par la main une petite fille d'environ neuf ans, très proprement mise et qui pleurait à chaudes larmes.
La pauvre enfant expliquait qu'elle était sortie avec sa mère pour aller chercher du lait et que celleci, ayant reçu une balle dans le bras, avait été conduite à l'hôpital Beaujon. Elle répétait à travers ses sanglots :
— Je veux voir maman ! Où est-il, l'hôpital Beaujon?
Le monsieur, très complaisamment, l'y conduisait, quand il poussa tout à coup un cri : il venait
d'être atteint par un éclat d'obus dans la jambe droite.
On se précipita sur lui. Il fut étendu sur une civière et transporté à ce même hôpital Beaujon où il conduisait la petite fille, qui suivit le cortège et put ainsi embrasser sa mère dont heureusement la blessure n'était pas très grave.
Nier le bombardement était donc, de la part de Thiers, se jouer un peu témérairement de la crédulité publique. 11 faisait, au reste, de nombreux élèves. Le critique dramatique Francisque Sarcey, passé accidentellement homme politique pendant le chômage des théâtres, racontait dans le Gaulois, publié à Versailles, avec des détails minutieux, le « pillage » et le « déménagement » de l'hôtel de Thiers, et me dénonçait comme le déménageur en chef.
On jugera de la valeur du récit par le paragraphe suivant :
« Le nombre des femmes était surtout considérable. La plupart tenaient le Mot d'Ordre à la main et le déménagement s'est opéré au cri de : Vive Rochefort ! vive Roche fort!
t Pauvre Etochefort! En être venu là que son nom serve de mot de ralliement à un acte de brigandage et qu'il ait pu, même un soûl jour, être invoqué comme le patron des voleurs ! Quelle chute et quelle punition ! »
Or tout Paris savait et tout Versailles pouvait savoir qu'à cette date, c'est-à-dire au 18 avril, pas une épingle n'avait été enlevée de l'hôtel de la place Saint-Georges, où 1< liés avaient été d'ailleurs
apposés en vertu du décret de la Commune qui avait mis sous séquestre les biens du bombardeur.
L'histoire des femmes dévalisant la maison au cri de : Vive Rochefort! eût donc été risible si elle n'avait intentionnellement préparé l'opinion aux abominables représailles de Mai. C'est nous qu'on appelait pillards et c'est nous qui, pendant le sac de Paris, lûmes désastreusement pillés.
Afin de manifester sa haine contre les deux Bonaparte qui nous avaient valu trois invasions , la Commune avait décrété la démolition de la colonne Vendôme :
Ce bronze que jamais ne regardent les mères, Ce bronze grandi sous leurs pleurs.
J'avais, dans une courte note, fait observer qu'une destruction s'imposait plus encore que celle de la colonne Vendôme, c'était celle de la Chapelle expiatoire, laquelle constituait une insulte permanente à la Convention nationale qui avait, à l'unanimité, condamné Louis XVI à mort pour avoir appelé l'étranger en France. Cette protestation contre la République ne pouvait être tolérée plus longtemps.
La colonne fut abattue, mais la Chapelle expiatoire resta et est encore debout. Seulement les capitaines instructeurs près les conseils de guerre croupissaient dans une telle ignorance des actes de la Commune que, sur la lecture du Mot d'Ordre, ils visèrent à mon égard la suppression de ce monument que personne n'avait supprimé.
De sorte que je fus condamné pour avoir contribué à démolir la Chapelle expiatoire, qui n'a jamais été démolie et où, à tous les anniversaires royalistes, on continue à célébrer des messes.
G*est au point que lorsque, après l'amnistie de
1880, j'opérai ma rentrée à Paris, je fus on ne peut plus surpris de constater que pas une pierre n'avait été enlevée à cet édifice, que je croyais par terre, ayant été, pour l'y avoir jeté, dirigé sur la Nouvelle- Calédonie.
J'aurais même eu le droit de réclamer la révision de mon procès, comme le pourrait faire un homme condamné pour avoir assassiné une personne parfaitement vivante.
L'arrestation de Lockroy, coupable de promenade en dehors des fortifications, avait été, malgré nos protestations, suivie de son incarcération définitive. Mais, toujours cauteleux, Thiers alla en personne rendre visite au prisonnier et lui fit cette proposition toute versaillaisc :
On s'était aperçu, à la questure, que sa démission de député n'avait pas été régulièrement transmise au président de l'Assemblée. En conséquence, il pouvait, si le cœur lui en disait, continuer à se considérer comme inviolable et réoccuper son banc dans la salle du théâtre de Versailles.
Mais le cœur ne lui en dit pas. Il déclara que sa démission avait été assez sérieusement donnée pour qu'il n'éprouvât aucune envie de la reprendre et qu'ayant été fait prisonnier contre le droit des gens, il n'avait aucun motif pour tirer le gouvernement de l'illégalité où il s'était mis.
Thiers se retira assez déconfit et Lockroy resta détenu jusqu'à la fin de la Commune. Mais s'il avait epté roffre déloyale du vieux Thiers, celui-ci se serait empressé de faire savoir ;'i tous que M. Lockroy, écœuré des exécutions, pillages et autres attentats qui se commettaient à Paris, était venu à Versailles
demander à retirer sa démission et à reprendre sa place à la Chambre.
Aux violences du soi-disant parti de l'ordre, \a Commune ou tout au moins quelques-uns de ses membres répondaient quelquefois aussi par des coups d'arbitraire contre lesquels je m'élevais nettement et même insolemment, sans prendre suffisamment garde au danger qui pouvait en résulter pour moi. Un article que j'avais intitulé : les Injures gouvernementales, mit le feu aux poudres — à des poudres qui n'éclataient plus contre les Versaillais seulement. — Voici le morceau, qui me plaçait comme entre deux selles ou plutôt entre deux murs, en m'exposant aux rancunes des deux partis.
Je suis insulté dans les termes les plus grossiers par le sieur Vésinier, membre de la Commune à la minorité de faveur (pas même le huitième) et rédacteur d'un journal auquel collaborent deux autres membres du gouvernement de l'Hôtel-de-Vilie.
L'être biscornu qu'on appelle Vésinier, et dont l'aspect comme le style donne plus envie de vomir que de discuter, mériterait que je lui fisse observer qu'il est bien maladroit à lui de parler de cordes dans la maison d'un pendu, son propre rédacteur en chef, membre comme lui du gouvernement, ayant été naguère non seulement rédacteur du Figaro, mais collaborateur à Y Etendard, de l'escroc Jules Pic, et à YEpoque, du ministre Clément Duvernois.
Mais Vésinier, qui n'a jamais été grand'cliose nulle part, est moins que rien dans cette affaire, et l'idée de soutenir une polémique contre cette racine de buis ne me vient même pas, ma personnalité ne se semblant pas engagée ici le moins du monde. On sait, en effet, que je suis entré au Figaro pour y dire toute ma pensée et que j'ai dû le quitter parce que je la disais. Ce qui est grave, et ce que je tiens à constater, c'est que la Commune, tout en s'appliquant le droit de supprimer les feuilles qui l'attaquent, laisse tran-
quillement trois de ses membres rédiger un journal où sont outragés des républicains qui, eux, n'ont aucun moyen, même illégal, de supprimer les papiers qui les vilipendent.
Puisque la Commune possède l'autorité voulue pour faire taire ceux qui l'insultent, elle, je la somme d'employer celte autorité pour empêcher qu'on m'insulte, moi. Elle ne peut pas arguer des immunités dont jouit la presse, puisque dix journaux gisent actuellement sur le carreau. Dire aux journalistes qu'elle compte dans son sein :
« Traînez aux gémonies ceux qui vous déplaisent ou qui vous font concurrence, ce n'est pas moi qui m'y opposerai. En revanche, je me réserve de briser toutes les plumes qui porteront atteinte à ma souveraineté »,
c'est, en repoussant toute tentative dirigée contre soi, accepter jusqu'à un certain point la responsabilité des calomnies ou des injures dirigées contre d'autres. Et si on réfléchit que ce sont les dépositaires eux-mêmes de ce pouvoir extraordinaire qui procèdent ainsi impunément à la démolition de leurs confrères en journalisme, on est fondé à se demander si ce n'est pas la Commune qui signe ellemême les ordres d'éreinteinent et si, après avoir supprimé publiquement ceux qu'elle considère comme des royalistes, elle n'essaierait pas de faire dépopulariser sournoisement, par ses Vésiniers ordinaires, les hommes qu'elle ne pourrait décemment désavouer comme républicains.
Henri Rociiefort.
Ce qu'on a appelé plus tard « l'état d'âme » était à ce point différent dans Seine-et-Oise et dans la Seine que le représentant Jean Brunct ayant présenté à l'Assemblée quelques considérations de nature à arrêter l'effusion du sang, toute la droite s'était écri«
— On ne traite pas avec les brigands !
Exclamation que je commentais ainsi :
Les premières élections communales ont réuni cent qua-
rante mille votants. C'est évidemment de ces brigands-là que les députés de Versailles ont voulu parler IsiVon v ajoute les quatre-vingts autres brigands nommés par les cent quarante mille précités, nous arrivons, cornu c brigandage, a un total qui irise l'invraisemblance.
Malheureusement il se trouve, tant parmi les électeurs que parmi les élus, un certain nombre de ces brigands que le peuple avait précisément chargés, bien avant le 18 Mars d aller le représenter à Bordeaux. Ainsi le brigand Malon a obtenu cent trente mille voix, le brigand Delescluze ce.u cnquante-trois mille, le brigand Cournet cent dix mille é le brigand Félix Pyat cent quarante et un mille.
Que pensez-vous de celte villeétrangc qui, sachant qu'elle possède dans son sein des bandits d'une espèce aussi dangereuse, au heu de les mettre hors la loi et de leur courir sus, les prie d'aller défendre leurs intérêts contre les honnêtes représentants de Fouilly-les-Bestiaux et de Coulanges-les-Abrutis?
,it^iîn^^S, ni fe~>'tous brigands! telle est notre situation aux yeux des Versaillais. Les journalistes qui comme nous, appuient la Commune, brigands ; les hommes politiques qui en font partie, brigands également. Il est vrai que les pensionnaires de la maison de santé parlemente ont imaginé un moyen jusqu'ici inconnu de combattre le brigandage, c'est d'envoyer contre lui des honnêtes gen qui sappe lient Vinoy, Galliffet et même Canrobcrt, autour d'hui othciellement installé à Versailles.
Nous reçûmes d'un Parisien devenu momentanément Versaillais malgré lui, cette correspondance qui eut fait passer par les armes si on l'avait saisie sur lui et qui expose admirablement la situation telle pu elle se déroulait au moment où il nous écrivait •
qu
Entre le Pékin rural que gouverne Thiers et la capitale trançaise, il y a une muraille en porcelaine dont rien ne peut définir 1 épaisseur. On n'y parle même plus la même
langue; les mots ont perdu leur signification habituelle et logique. Rollet s'appelle ici un honnête homme.
Cette métamorphose du langage apparaît brusquement dès les premiers pas que l'on fait sur le territoire versaillais. Ce territoire, aux dernières nouvelles, commençait au travers d'une route qui va de Gennevilliers à Colombes. Là sont les premiers avant-postes de l'armée royale. Là, de jeunes lignards qui n'attendent que l'ancienneté pour passer sergents de ville arrêtent les voitures et interrogent les voyageurs en ces termes :
— Eh! là-haut, n'y a pas de voyous dans votre boîte?
Quand on sort de Paris, où les gardes nationaux vous demandent vos papiers en vous appelant poliment « citoyen » ou «monsieur», cela vous produit une impression désagréable. Les « voyous », il est bon de le dire, ce sont les gardes nationaux de Paris.
Voici, maintenant, ce que sont les gardes nationaux de Versailles :
À partir de la montée qui grimpe de Bougival à Versailles, on rencontre, de kilomètre en kilomètre, des groupes de gardes nationaux ayant la bordure inférieure du képi recouverte d'une bande de coton blanc. A cent pas on dirait des gendarmes.
C'est la légion des anciens agents de police qu'on a habillés ainsi et distingués de la sorte depuis un certain matin où, près de Rueil, leurs amis les gendarmes en ont lue près de trois cents, les prenant pour des défenseurs de Paria. Les agents de police avaient beau mettre la crosse en Pair el Crier : « Ne tirez pas! » les gendarmes, fidèles à la consigne, tiraient sans pitié. Quand les cris eurent cessé et que les gendarmes s'approchèrent pour compter les morts, ils s'aperçurent qu'ils avaient canardé leurs camarades de la Préfecture. C'est depuis ce jour-là qu'on leur a donné la bande blanche. Tout ce qui ne porte pas cette marque distinctive est fusillé.
Les agents de la Sûreté proprement dits (pardon pour le mot proprement) ne l'ont pas partie de ce corps. Ils sont
déguisés en mobiles et ont pour officiers les anciens offi ciers de paix. J'ai rencontré tout à l'heure le misérable qui dans la soirée du 3 septembre, a tiré sur les passants bou levard Bonne-Nouvelle, devant le Gymnase. Il estcapitain et les soldats de Mac-Manon lui portent les armes dans la rue.
Quand on arrive de Paris à Versailles par Montretout, Bougival, Buzenval, la Joncbère, qu'on se rend compte de l'effort accompli le 19 janvier, qu'on mesure le peu de temps et de peine qu'il en aurait coûté après cela pour prendre Versailles où les Prussiens affolés faisaient leurs malles en toute hâte, on comprend combien furent coupables les hommes qui avaient accepté la responsabilité de défendre Paris, et le plus indulgent se demande si vraiment il n'y a eu dans l'abandon de ces avantages que de l'incapacité et de la bêtise.
En dehors des agents de police, il y a peu de gardes nationaux ici, — de simples gardes, s'entend, — mais les officiers foisonnent. Ce sont des réfraotaircs qui ont fui jusqu'ici l'accomplissement de leur devoir civique. Ils vivent ici grassement aux frais du budget. Chacun d'eux est pourvu d'un billet de logement chez l'habitant et touche une indemnité qui varie de 2 à 5 francs par jour. Leur armement se compose du képi, et leur service, de longues parties de dominos à quatre à la brasserie Alsacienne, place d'Armes.
Le soir, le service change et tous ces képis galonnés se ruent en masse dans les bouges de la rue de Marly et de la rue Basse où l'orgie crapuleuse se prolonge jusqu'au matin. Là commandants et soldats trinquant ensemble en embrassant de compagnie les maritornes délaissées par les Prussiens. C'est ce que M. Thiers appelle la plus belle armée de France.
Il y a cependant au château, dans la salle du cinquième étage, à gauche, au-dessus de la Préfecture de police, un bureau d'enrôlement pour les volontaires de la garde nationale de Paris. Dans ce bureau, il y a autant de tables et de listes qu'il y a d'arrondissements à Paris. A chaque table
trône un officier d'état-major. De mémoire de planton, on n'a vu un seul enrôlement.
Tous les soirs à cinq heures, pendant que messieurs de Versailles prennent l'absinthe dans les cafés qui bordent la place d'Armes, on fait défiler dans l'avenue une compagnie de lignards escortant une demi-douzaine de pauvres diables eu blouse que l'on conduit en grand appareil en prison. Ils figurent les prisonniers du jour dans la comédie militaire qui se joue ici. Un habitant de Versailles m'affirme que ce sont toujours les mêmes. Le soir, quand les cafés sont clos, un autre corlège défile, moins solennel et moins bruyant. Ce sont les longues files de cacolets et de voitures ramenant les blessés.
Les détachements militaires arrivent par petits pelotons. On ne paraît guère compter sur leur enthousiasme, car on ne les envoie jamais au feu qu'entourés de gendarmes. Ceux-ci sont le grand espoir de l'armée rurale, aussi les choisit-on tout particulièrement. On a trouvé tout, exprès, pour les récréer, un polisson de lettres qui fait ici une contrefaçon du Père Duchesne. Chaque matin, de petits voyous se répandent dans la ville criant : La grande joie ou la grande colère du bon gendarme, selon que les confrères de celui-ci ont fui plus ou moins rapidement devant les « jean-foutres » de communeux.
La Commune faisait malheureusement le jeu des Versaillais en acceptant pour élus des candidats qui avaient, faute de votants, obtenu un nombre tellemont dérisoire de voix qu'ils semblaient s'être nommés eux-mêmes. Les scrutins se passaient en famille .-m point qu'un citoyen se trouvait membre de la Commune au sortir d'une chambre où il était resté enfermé quelques instants avec une dizaine de camaradi
Un tel ridicule en rejaillissait Bur l<i peuple dé Paris tout entier que Rogeard écrivit aux membres de la Commune une lettre pour protester contre la vali-
dation de son élection qu'il n'acceptait pas, n'ayant même pas obtenu le quorum le plus indispensable pour représenter une circonscription.
Nous avions, au Mot d'Ordre, énergiquement dénoncé ces mauvaises plaisanteries électorales et malgré son hostilité manifeste contre moi, Félix Pyat se prononça dans notre sens, faisant spirituellement remarquer « que les élus n'avaient pas le droit de remplacer les électeurs ».
« Née du vote, ajoutait-il, la Commune se suicide en se complétant sans lui ». Puis il prévenait ses collègues qu'il donnerait plutôt sa démission que de s'associer à cette usurpation du pouvoir électif.
Ces tiraillements, qui menaçaient d'aboutir à des scissions totales, redonnaient du cœur au ventre aux assiégeants qui avançaient tous les jours davantage, recevant sans cesse de nouvelles troupes prisonnières des Prussiens et que ceux-ci leur rendaient. Aussi, presque journellement se tenait-il, sous la présidence de Mac-Mahon, des conseils de guerre où l'on discutait les deux questions : celle de l'envahissement et celle de l'affamement de Paris. Mais pour y arriver il était d'abord indispensable de l'investir et nous répondions aux communications menaçantes du vieux grognard :
— Jusqu'à présent, Thiers seul est investi... du titre de chef du pouvoir exécutif.
Mais la suspicion qui régnait vaguement dans la population, où on voyait partout des agents de Versailles, avait fini par s'implanter dans la Commune même. La lettre de Félix Pyat refusant de valider des élections qui, de plein droit nulles et non avenues, n'étaient pas validables, lui valut une demande de mise en accusation et d'arrestation immédiate déposée
par un de ses collègues de l'Hôtel-de-Ville, qui, à Fini tar des Trochu, des Jules Favre et des Vinoy, réels mait comme complément la suppression de tous les journaux.
Bien que Pyat m'eût signalé moi-même à la défiance générale, je pris énergiquement, devant cette proposition stupide, la défense du vieux proscrit. On jugera par les lignes qui suivent de ma facilité à sacrifier à l'occasion mes rancunes particulières :
Défions-nous des réactionnaires, mais défions-nous aussi des excentriques. Grâce à la publicité donnée récemment aux séances de la Commune nous avons appris qu'un des membres du gouvernement de l'Hôtel-de- Ville avait demandé l'arrestation immédiate du citoyen Félix Pyat, tandis qu'un autre réclamait presque en même temps la suppression de tous les journaux pour ne laisser subsister que l'Officiel
Le perroquet mélancolique qui habite aujourd'hui la ville de Londres, après avoir troué si longtemps sous le nom de Napoléon 111, dans la ville de Paris, rira évidemment beaucoup lorsqu'il lira le compte rendu de la séance où ces deux propositions également saugrenues ont été mises en avant.
Rien, en effet, ne saurait être récréant pour lui comme de voir une le rêve, qu'il a caressé vingt ans, d'arrêter Félix Pyat, un de ses plus dangereux ennemis, et de supprimer d'un seul coup toutes les feuilles politiques, ce sonl précisément deux membres de la Commune républicaine qui demandent à le réaliser.
En effet, s'il esl question d'arrêter Félix Pyat, qui n'arrétera-t-on pas? Nous n'avons pas mission de défendre le rédacteur en chef du Vendeur, qui saura bien s'expliquer dans son journal ; mais nous ne pouvons oublier qu'il combat depuis treille ans pour les idées qui triomphent aujourd'hui.
11 peut exister à Paris un groupe de républicains qui re
gardent Robespierre comme un rétrograde, et qui s'écrient volontiers :
— Ce royaliste de Saint-Just !
Mais nous aimons h croire que les originaux qui font partie de ce cénacle ne sont pas représentés dans les conseils de la Commune. Nous sommes donc extrêmement surpris que les paroles de l'inconnu, probablement désireux de se faire connaître, qui a osé prendre l'initiative de la monstruosité rapportée par VOfficlel, n'aient pas soulevé plus de protestations de la part des membres présents à la séance.
Seul, le citoyen Arthur Arnould s'est élevé avec énergie contre cette maladie contagieuse qui semble gagner les hommes de l'Hôtel-de-Ville de s'appréhender mutuellement au corps à la moindre controverse. On a reproché à la Convention de s'être décimée elle-même. Mais au moins elle se composait de sept cent cinquante membres, ce qui lui donuait de la marge. La Commune en compte à peine quatrevingts, y compris les démissions, et, du train dont elle y va, il lui faudrait à peine quelques repas pour s'entredévorer .
Thiers, que nous appelions le « serpent à lunettes », se réjouissait de ces polémiques. Il se voyait déjà maître de Paris, au point qu'on eût toutes les peines du monde à le faire consentir à une suspension d'armes destinée à permettre aux habitants de Neuilly d'évacuer la ville, devenue intenable tant les boulets y faisaient rage.
L'exécutif versaillais opposa même à cette mesure humanitaire tant de fins de non-recevoir que la date de la suspension d'hostilités en fut retardée d'un jour, ce qui faillit provoquer des drames. Beaucoup d'habitants de Neuilly avaient déjà empilé leurs meubles dans les voitures de déménagement, quand la canonnade, au lieu de cesser, reprit plus violente que jamais, de sorte que les malheureux émigrants durent
précipitamment réintégrer les caves où ils vivaient depuis plusieurs jours.
L'exode fut remis au lendemain et le défilé des locataires par l'Arc-de-Triomphe et les Champs-Elysées, traînant eux-mêmes, faute de chevaux, des charrettes à bras où ils s'étaient attelés, fut saisissant. C'était une de ces gravures de Callot dont il a intitulé la série :
Les horreurs de la guerre.
Et, pour comble de misère, c'étaient les horreurs de la guerre civile.
La grande majorité des Parisiens persistait à réclamer la conciliation que le sanglant Tom-Pouce qui régnait à Versailles continuait à repousser comme attentatoire à sa dignité souveraine. Tout le monde s'était pourtant attelé à cette œuvre d'entente : la Ligue des droits de Paris, les délégués de Lyon et les loges maçonniques dont Thiers avait reçu presque brutalement les représentants.
La façon dont il les avait éconduits démontrait une fois de plus que c'était bien Picard et Thiers qui avaient cherché et organisé la terrible lutte et préparé la boucherie finale. Systématiquement, pendant ces deux mois de massacre, ils se sont dérobés à toutes les combinaisons comme à toutes les offres susceptibles d'arrêter l'écoulement du sang.
Il est utile de le répéter pour que l'histoire qui reste à faire de cette période atroce inscrive définitivement à l'actif du gouvernement de Versailles les monceaux de cadavres qui, pendant la semaine sanglante, ont empesté Paris.
Dufaure, ministre de la justice, semblait même tel-
lement craindre un arrangement précurseur de la fin de la guerre qu'il adressait à ses administrés une circulaire où il signalait, r comme aussi criminels que les outranciers, les conciliateurs parisiens.
— Ne vous laissez pas arrêter, disait-il, lorsque dans un langage plus modéré en apparence, sans être moins dangereux, les journalistes se font les apôtres d'une conciliation à laquelle ils ne croient pas euxmêmes.
A cette note qui me visait certainement, moi et mon journal, ie ripostai par cette sortie :
Le Mot d'Ordre a été supprimé par le fuyard Vinoy, aujourd'hui grand crachat de la Légion d'honneur, sous prétexte que mes collaborateurs et moi prêchions la guerre civile. La circulaire Dufaure nous apprend que désormais les journaux seront punis quand ils prêcheront la conciliation. Les misérables écrivains qui trouveront mauvais que des femmes soient renversées par des obus dans les avenues qu'elles traversent pour aller faire leurs provisions, et qui proposeront un moyen quelconque, fût-il excellent, de faire cesser les hostdités, sont dès aujourd'hui assimilés par le ministre de la justice versaillaise aux criminels les plus endurcis.
Vous êtes parti pour Versailles, mais votre père est resté à Paris. Le jour où vous apprenez qu'une bombe venue du Mont-Valérien a pénétré dans sa chambre et l'a coupé en deux dans son lit, vous devez demander à grands cris la continuation de la guerre civile, sous peine d'être considéré par l'honnête Dufaure comme un ennemi de la propriété et même de la famille.
Nous l'avons remarqué souvent : il n'y a que les modérés pour être impitoyables. Si encore ils n'étaient que féroces ! mais ils sont stupides. C'est, du reste, ce qui nous sauve. Pas un des soi-disant ministres qui ont assisté à l'élaboration du manifeste qui fait aujourd'hui la joie de tous les amis de la franche gaieté n'a songé que la pro-
vince, à qui il est adressé, allait s'écrier comme un seul département :
— Comment ! voilà un mois qu'ils éventrent Paris, qu'ils trouent les monuments publics et les propriétés privées, et si par hasard quelqu'un avait l'idée de leur faire observer qu'en voilà peut-être assez, ils déclarent d'avance que ce téméraire sera puni selon la rigueur des lois! Ce minisi«re-là a donc été recruté dans les cages du Jardin des Plan les !
Mais c'était la haine de tout ce qui n'appartenait pas à la réaction la plus sinistrcmcnt cléricale. Garibaldi, lui-même, qui venait de se battre pour nous comme un lion, donnant à tant de nos incapables généraux des leçons de tactique et de bravoure, Garibaldi était considéré par Thiers et son entourage comme un simple révolté de la Commune. Qu'on lise cette dépèche confidentielle, émanée de Versailles et transmise par le préfet du Var au préfet maritime de Toulon. Elle est odieuse, mais étrangement instructive :
Confidentielle.
Versailles, 28 mars, 10 heures du matin.
Garibaldi et ses fils ne doivent pas entrer en France. S'ils y sont entrés, veuillez les faire arrêter. Vous vous entendrez à cet effet avec les autorités judiciaires pour assurer l'exécution de cet ordre.
Signé : Général Laporteme.
Ainsi, pour couper nettement le câble qui aurait pu le relier encore à la démocratie et donner aux Lorgeril, aux Barascud et aux Batbie de la Chambre de nouveaux gages de sa soumission, Thiers signait un ordre d'arrestation contre le plus admirable et le plus illustre défenseur des peuples opprimés, le grand libérateur de l'Italie, le héros de Marsala, dont les
mains étaient encore noires de poudre française et fumantes de sang prussien.
Au point de vue du respect dû à un grand homme et de la reconnaissance vis-à-vis d'un soldat qui plus qu'aucun autre avait contribué à sauver notre honneur, je ne crois pas qu'on ait jamais rien conçu de plus scélérat. Tels étaient les hommes contre lesquels Paris combattait.
Au surplus, les projets de restauration monarchique s'agitaient ouvertement dans les cercles parlementaires et les conseils gouvernementaux. La seule question en litige était celle de décider laquelle des deux branches, l'aînée ou la cadette, remonterait sur le trône, dont leurs chefs avaient été successivement chassés.
En attendant la solution que tous supposaient inévitable, les journaux de Versailles annonçaient officieusement, et comme la nouvelle la plus correcte, que le duc d'Aumale et le prince de Joinville venaient d'arriver dans l'Orne, près d'Alençon, où ils logeaient au château de M. d'Audiffret-Pasquier, député à l'Assemblée nationale.
Or Thiers avait juré de faire respecter et de défendre la République. C'était même à ce serment qu'il devait d'avoir apaisé l'effervescence républicaine de certaines villes qui menaçaient de se proclamer en Commune. Un décret de bannissement interdisait à la famille d'Orléans le séjour de la France, et deux des fils de Louis-Philippe, au mépris de la loi, étaient publiquement installés chez un membre de la droite de la Chambre.
Le manquement à la parole donnée n'était donc pas niable de la part de Thiers, qui tolérait et protégeait la violation d'un décret non rapporté. Ce n'étaient plus seulement les orléanistes, mais les
d'Orléans eux-mêmes qui venaient conspirer chez nous.
Il refusait la conciliation que lui proposaient les insurgés de Paris, mais il se conciliait et se réconciliait parfaitement avec ceux de Twikenham. Il poussait même l'indulgence jusqu'à les héberger. Aussi faisais-je remarquer :
« On a calomnié M. Thiers. Il est impossible de se montrer plus conciliant et je suis convaincu que si nous lui proposions un arrangement sur la base d'une restauration orléaniste, cet homme petit, mais loyal, s'entendrait immédiatement avec la Commune. »
Blanqui , fait prisonnier en province après sa condamnation pour le mouvement du 31 octobre, était traité avec moins de sollicitude. Au lieu de le rendre aux élus de l'Hôtel-de-Ville qui en échange auraient donné à l'archevêque et au curé de la Madeleine la liberté et un passeport, Thiers n'avait pas hésité à le transformer en otage, imitant ainsi la Commune, contre laquelle il fulminait.
Loin même de le considérer comme un détenu ordinaire, on en avait fait une sorte d'homme au masque de fer, sur lequel pesait le silence de la tombe. Sa sœur avait demandé sinon à lui rendre visite, au moins à connaître le lieu de sa détention. Mais on le tenait dans des oubliettes dont le secret n'était révélé à personne, ce qui me faisait pousser ce cri d'indignation :
Blanqui, condamné a mort par contumace, est découvert et arrêté, soit. Il ne reste plus, au gouvernement qui l'arrête, qu'à le conduire devant ses juges pour l'y faire juger oontradictoircment. Mais les amants de la légalité ernés à Versailles ont trouvé plus commode, après
;i& LES AVENTURES DE MA VIE .
avoir refusé à leur prisonnier même le conseil de guerre auquel il a droit, de le calfeutrer dans un cachot quelconque, et de l'y laisser tellement au secret, que personne ne sait dans quelle prison on le détient et s'il y est mort ou simplement moribond.
Voilà qui passe toutes les bornes de la folie furieuse. La loi qui autorise cette chose monstrueuse et inutile qu'on appelle « le secret » n'a jamais, à aucune époque et sous aucun pouvoir, quelque féroce qu'il fût, permis la suppression, c'est-à-dire la disparition de l'accusé. Celui-ci v doit toujours être représenté, dit le Code, à la première réquisition de la « famille », afin qu'il soit constaté au besoin qu'il n'a pas été assassiné dans sa prison par ceux qui auraient intérêt à sa mort.
Or, à la lettre si touchante de la sœur de Blanqui, demandant sinon à voir son frère, du moins à savoir dans quel tombeau et sous quelle pierre sépulcrale les geôliers versaillais avaient bien pu l'ensevelir vivant, le jurisconsulte Thiers, flanqué du jurisconsulte Dufaure, a répondu qu'il refusait toute communication avec son détenu, et tout renseignement sur sa situation avant que l'ordre fût rétabli.
Eh bien! et l'article du Code qui est formel? Et la loi que vous invoquez à tout bout de champ, et que vous reprochez tant de méconnaître au gouvernement de l'Hôtelde-Ville? Il n'y a pas deux façons d'apprécier la conduite de M. Thiers à l'égard de Blanqui : le cas a été prévu par les législateurs. Elle constitue le fait qualifié crime, et la réponse du chef du pouvoir exécutif à la demande de la famille le rend tout bonnement passible des galères.
Les loges maçonniques ne se contentèrent pas de protester par voie de manifeste, elles se réunirent pour une grande démonstration qui, sous les obus et drapeaux déployés, témoignerait du désir de conciliation dont elles étaient toutes animées.
Il était difficile, après le défilé de cet énorme et imposant cortège, de continuer à qualifier de « poi-
gnée de factieux » les défenseurs de la Commune. C'était incontestablement un majestueux spectacle que celui de cette foule sans armes venant sur les remparts montrera la force brutale l'indignation que celle-ci inspirait :
Dès neuf heures du matin, des masses compactes avaient envahi la rue de Rivoli, la place de la Concorde et les abords de l'Hôtel-de- Ville.
Une députation des membres de la Commune se dirigea alors, musique en tète, vers le Louvre à la rencontre de la manifestation franc-maçonnique.
Le cortège était composé de plus de dix mille francs-maçons avec les insignes de leur grade, bleus, rouges et noirs ; les officiers rose-croix portant au cou le cordon rouge: les chevaliers kadoches, l'écharpe en sautoir noire frangée d'argent; et d'autres officiers, l'écharpe bleue avec passementerie d'or.
Les trois rites de France étaient représentés : le Grand-Orient, le rite écossais et le rite Misraïm.
Ces bannières aux couleurs variées donnaient à cette manifestation un caractère imposant et solennel. Sur tout le parcours, une foule immense se pressait dans les rues.
Le défilé avait lieu sur la place de la Bastille; chaque bannière s'inclinait devant la colonne de Juillet.
Le cortège suivait la ligne des boulevards jusqu'à la Madeleine et arrivait à deux heures au rond-point de l'Arc de Triomphe de l'Etoile aux cris de : « Vive la Commune! vive la République! » auxquels répondait le bruit des bombes versaillaises.
Les délégués de chaque loge, suivis de leur portebannière, se réunissaient au coin de l'avenue de Wa-
gram, formant un groupe de cent vingt hommes, précédés par un vénérable de l'ordre et un portebannière portant le drapeau parlementaire.
A ce moment, des obus qui semblaient dirige» contre les francs-maçons viennent tomber et éclater devant la colonne. Les francs-maçons se groupaient alors sous l'Arc de Triomphe, pendant que la délégation parlementaire, suivie de ses soixante bannières, descendait, calme et solennelle, l'avenue de îa Grande-Armée au milieu du feu des obus.
En même temps, des bombes venaient, nombreuses et serrées, éclater sur le rond-point de l'Etoile et jusque dans l'avenue Friedland et l'ancien boulevard Haussmann. Un franc-maçon du rite écossais, atteint par un projectile, est emporté à l'hôpital Beaujon.
Des officiers supérieurs galopaient dans la direction de l'Arc de Triomphe. Après une courte conférence avec quelques chefs de la franc-maçonnerie, ils repartaient, salués par les acclamations de la foule.
Les bombes tombaient dru et menu dans le quartier. L'indignation populaire était à son comble.
Les délégués avaient atteint les remparts sans avoir eu un homme tué, malgré l'abondance des obus.
Quelques heures plus tard, la députa tion était de retour et les francs-maçons faisaient leur entrée dans la cour d'honneur de l'Hôtel-de-Ville, disposée à l'avance pour les recevoir. Les Vengeurs de la République et le 71® bataillon de la garde nationale faisaient la haie.
La Commune tout entière s'était placée sur le balcon de l'escalier d'honneur, devant la statue
LES AVENTURES DE MA VIE Gl
de la République, ceinte d'une écharpe rouge et entourée de trophées des drapeaux de la Commune.
Les bannières maçonniques vinrent se placer successivement sur les marches de l'escalier, étalant aux yeux de tous les maximes humanitaires qui sont les bases de la franc-maçonnerie et que la Commune s'était donné à tâche de mettre en pratique.
Une bannière blanche, entre toutes les autres, avait frappé l'attention. •
Elle était portée par un artilleur et on lisait en
lettres rouges :
« Aimons-nous les uns les autres. »
Dès que la cour est pleine, les cris de : « Vive la Commune! vive la franc- maçonnerie ! vive la République universelle! » se font entendre de tous
les côtés.
Cette tentative d'embrassement général avait été reçue à coups d'obus. Mais Thiers, désireux de creuser entre les combattants un fossé encore plus profond, prit la résolution toute prussienne d'affamer Paris. Il avait nié le bombardement, il nia le pacte de famine. Toutefois, l'ordre ci-dessous, qu'on lui jeté au nez, ne laissait aucun doute sur ses projets mortifères :
Creil, 24 avril, 11 h. 30 soir.
Le chef de station de Creil à M. Saisset, Inspecteur principal à Rouen.
En vertu d'une réquisition du commissaire de police
délégué ;i Creil, tous les vivres et approvisionnements en
destination de Paris sont arrêtés ici, avec ordre de les
réexpédier sur le point de départ. Veuillez prendre les
mesures nécessaires pour ne plus expédier de marchandises de cette nature sur cette destination.
Agréez, etc.
Le chef de la station de Creil.
Or, Thiers avait constamment déclaré qu'il faisait la guerre, non à la population parisienne, pour laquelle il continuait à ressentir la plus ardente sympathie, mais aux membres de la Commune, qu'il accusait de la tenir sous le joug au moyen d'un système de terreur sans exemple dans l'histoire.
Il aurait dû conséquemment se dire que l'affamement serait beaucoup moins funeste aux gouvernants qu'aux gouvernés. Pendant le premier siège, si quelques malheureux avaient succombé aux privations, pas un ne siégeait à l'IIôtel-de-Ville comme membre de la Défense nationale.
Affamer Paris était donc aller contre le but que le pouvoir exécutif affichait publiquement, puisque les plus sevrés eussent été non pas les hommes de la Commune, qu'il aurait voulu voir tous sur le radeau de la Méduse, mais bien ces habitants de Paris qu'il prétendait si innocents de tout ce qui se passait et qu'il persistait à croire si persécutés.
Mais Thiers savait qu'il n'avait pas besoin de logique pour convaincre ses ruraux, d'autant qu'en réalité Paris était à la fois sa bète noire et la leur.
Brusquement, sous une accusation indéterminée, le général Cluseret, délégué à la guerre, fut destitué et arrêté. Il faut croire que l'incrimination était assez vague, puisqu'il fut rendu à la liberté presque aussitôt. Mais il avait été pendant son incarcération remplacé par un tout jeune capitaine du génie,
nommé Rossel, qui après avoir conspiré à Metz contre Bazaine dont il avait percé les projets de trahison, s'était fait jour à travers l'armée prussienne et, au lieu de prendre la route de Versailles, était venu à Paris se mettre à la disposition de la Commune.
Rossel était, je crois, plus batailleur et ambitieux que convaincu. Il avait dans le sang une sorte d'initiative américaine qui en faisait par nature un ennemi-né de cette discipline sans laquelle, assuret-on, il est impossible de vaincre et avec laquelle on n'en est pas moins vaincu.
Il poussa activement les travaux défensifs et rendit pour quelques jours confiance aux fédérés qui étaient en proie à un découragement progressif. Aux sommations de Thiers qui tous les matins faisait dire aux Parisiens : « Rendez-vous ! » et qui se refusait à poser aucune condition, Rossel répondait par des proclamations d'une violence froide qui semblaient indiquer un homme sûr de lui.
Malheureusement, la dictature militaire, si étrangement exercée par Trochu, avait dégoûté les combattants de ce régime du sabre qui supprime la liberté sans assurer la victoire. Rossel eut les mains liées et, dans son dédain d'ancien capitaine de l'armée régulière pour les conseils et les injonctions des pékins de l'Hôtel-dc- Ville, il exigea de tous l'obéissance qu'il déclara ne devoir à personne.
Les froissements ne tardèrent pas à se manifester entre la Commune et lui et le spectre de l'arrestation se drossa bientôt sur son horizon. Ce n'était cependant pas l'énergie qui manquait à ce chef d'insurrection, et c'était surtout d'énergie qu'on avait le plus besoin à ce moment critique.
La sommation suivante avait été adressée au commandant du fort d'Issy :