A MISS G—E
Quand paraîtra ce roman, qui a été écrit pour vous, miss, peutêtre ne vous inquiéterez-vous plus de son succès, Peut-être moimême voudrais-je en changer la dédicace, imitant ces écrivains qui envoient à un prince leur livre avec de nombreux témoignages d’admiration; mais le prince n’ouvre pas sa boîte à décorations : l’auteur, mécontent, déchire sa première dédicace et l'envoie à un second souverain, dans l'espoir de le trouver plus gracieux.
Quoi qu’il arrive, miss, cette dédicace restera dans vingt ans telle qu’elle a été écrite en 1851. Chaque ligne est de l’histoire, et je ne veux pas mentir à l'histoire. D'ailleurs, une autre ne trouverait peutêtre pas d'intérêt dans ces peintures d’un monde particulier, qui n’avait pas encore trouvé de biographe sincère.
Je n'ignore pas les cris que fera pousser ce livre : on voudra déshabiller les gens, disserter si leur cœur bat plns ou moins fort, chercher si des lois autobiographiques n’ont pas présidé à l’enfantement de ce roman, de même qu’à l'Opéra on serait heureux de soulever le loup derrière lequel brillent vos grands yeux noirs. Laïssez aller les méchents propos; assis à ma table, j'écoute en riant toutes ces paroles inutiles qui ne trouveront jamais la véritable clef de ce roman intime. Une seule, celle qui aime, découvre un morceau de portrait dans ces mille portraits fondus en un seul, un seul, celui qui a aimé, croira que jai connu sa Mariette; car tout homme a eu une Mariette.
« Que m'importe qu’on me qualifie mal ou bien, si vous recouvrez de fraîches couleurs ce que j'ai de mauvais, et reconnaissez ce que j'ai de bon? » dit Shakspeare.
Paris, janvier 1851.
DE
Le bal d'étudiants.
Gerard demeurait avec son ami Valentin, tous deux vivaient en bonne intelligence et demandaient seulement aux arts quelque distraction à leur pauvreté. Tout d’un coup Gérard se sentit pris de dégoût pour la peinture, la poésie et la musique; il lni semblait ne manger que des gâteaux à ses repas. Valentin, qui comprenait la situation d’esprit de son ami, lui dit un jour :
« Viens aux champs, nous avons encore le moyen de diner à la campagne.
— Ah ! lacampagne! s’écria Gérard, j'aime la campagne, mais quand je la regarde au bras d’une femme. Ce qui me tue, Valentin, c’est que j'aime et que je n'aime pas. Dans ce moment-ci j'aimerais la première femme venue : mon pauvre cœur est sec comme de l'amadou; mon cœur s’ennüie et se meurt de rester sans travailler. J’ai peur qu'il ne se rouille... Que je voudrais aimer !.… As-tu re marqué comme la nièce de notre restaurateur change ? elle pâlit,ses yeux se creusent ; jamais je n’ai vu une petite femme si distinguée; voilà la femme qu'il me {rudrait.
N'est-il pas pénible de penser qu’une si aimable personne se fane au milieu des odeurs de Ja cuisine ? Elle gâte ses jolies mains à toncher les poëlons, elle les brûle au feu: dE serait un bel acte que de retirer cette jeune fille de là,
— Qui la nourrirait? demanda Valentin.
— Moi.
— Avec quoi ?
— C'est vrai, dit Gérard, avec quoi?
— Tu sais qu'il faut aussi des robes.
— Ah! oui, des robes, dit tristement Gérard.
— Des chapeaux! s’écria Valentin.
— Îl faut des chapeaux.
— Et des bottines ; rien n’est plus coûteux que les bottines ; les femmes en beaucoup de bottines.
— de n'y avais pas pensé, dit Gérard. J'ai aimé un peu dans mon pays une petite ouvrière, et je la promenais beaucoup le soir. C’étaient les gens très riches et d’un certain âge qui menaient leurs maîtressesau spectacle. Nous donnions une pelite bague à celle que nous aimions, ct ne pensions guère à les habiller. Maintenant je le comprends; et je ferai en sorte de trouver de l'argent pour acheter une robe, un chapeau et des bottines.
- — Mais je ne te vois jamais parler à la petite nièce du cuisinier, dit Valentin.
j — Dame, elle ne me parle pas non plus : quand ellé * m’apporte un plat, elle se sauve. Il y a trop de peintres ÿ dans cet endroit ; elle leur monte à déjeuner chez eux tous “les mans ; nl quelqu'un dans le nombre Jui fait la cour.
— Qu'ir porte ?
— Et. elle se moquait de moi? non, non, je trouve cette petite d moiselle fort aimable, mais je ne luidirai pas un mot,
— Ecoute, dit Valentin, j'ai rendez-vous aujourd’'huiavec Mariette, que j'ai beaucoup aimée dans le temps et qui m'aimait aussi; je crois qu’il lui revient une sorte de caprice qui la tient depuis hier; je vais la trouver au restaurant : veux-tu que je te présente ? Elle doit avoir une amie, connaître quelque femme qui soupire comme toi après l’inconnu. Qui sait! »
Les deux amis s’habillèrent pour aller au restaurant de la rue Sainte-Marguerite. C'était un endroitoù les peintres, les architectes des ateliers voisins, venaient prendre des repas économiques. Sans se rendre compte du motif qui le poussait, Gérard avait déployé des manchettes extravagantes, dont il n’usait qu'aux grands jours de cérémonie.
Ces manchettes consistaient à tirer la chemise beaucoup plus bas qu'il n’était dans l’ordre et à la laisser pendre par l'ouverture des manches de l’habit. De longs cheveux plats et raides, une cravate blanche, un habit à larges basques et à grandes poches sur le côté, représentaient la suprême toilette de Gérard, qui entra ainsi vêtu dans lerestaurant, avec la persuasion intime qu’il était très bien habillé. [ne se doutait pas des critiques et des rires sournois des habi= tués qui encombraient l'établissement.
Gérard et Valentin ne fréquentaient pas les peintres ; ils avaient l’habitude de s’attabler au fond de Ja boutique, dans une seconde pièce noire et enfumée qui donnait sur la cuisine, ce qui pérmettait de causer avec hôtesse, de s’en faire bien venir, par là d'attraper quelques morceaux moins durs. Mademoiselle Mariette était déjà arrivée; Gérard fit une grimace en entrant : telle était sa manière de se don ner un maintien vis-à-vis des personnes qu'il voyait pour la première fois.
Le diner ne fut pas long : généralement il se composait
de bœuf bouilli, de veau, de pruneaux et d’eau fraiche. Rien ne fut changé pour saluer l'arrivée de mademoi= selle Mariette, qui ne parut pas mécontenie de ce repas léger. À la faveur d’une si modeste dépense, il était permis d'aller le soir prendre du café et lire des journaux dans un estaminet du quartier de l'Odéon. Mademoiselle Mariette suivit les deux amis et parut assez froide aux avances de son | ancien ami Valentin; en entrantelle pritun journal et se mit ! à le regarder de près avec la plus grande attention, ce qui “valut un grand coup de coude à Gérard, qui se pencha vers Valentin.
« Elle ne sait pas lire, dit celui-ci.
| — Quel journal tenez-vous là, mademoiselle? dit Gérard, qui, placé en face delle, affectait de ne pas ensavoir le titre.
__ Tenez! dit mademoiselle Mariette, le voilà; il n’est pas plus amusant que les autres. Je ne comprends pas qu'on invite une femme à venir au café et qu’on s'occupe à lire des journaux.
— Tu as. raison, dit Valentin, mais c’est le métier de Gérard.
— Hélas! mademoiselle, reprit celui-ci, je suis un peu comme les comédiens : ils ont un jour de congé, ils peuventaller se promener, ils doivent avoir assez de gaz à respirer tous les jours; pourtant leur plus grand plaisir est de s’enfermer dans une salle de spectacle pour voir jouer leurs confrères. Je suis correcteur et rédacteur du Peñt Journal ; rien n’est plus fatigant, et cependant, aussitôt que je trouve la moindre gazette, je ne peux m'empêcher d'y jeter un coup d’œil.
— Ne faites-vous pas passer un peu trop vos manchettes, monsieur ? s’écria mademoiselle Mariette, qui changea subitement de conversation.
— Vraiment? dit Gérard, qu'intimidait la moindre remarque sur son compte.
— Ïl est bon, dit mademoiselle Mariette, de porter du linge blanc, mais il ne faut pas avoir l’air d’en faire parade.
— Que deviens-tu, maintenant, Mariette? demanda Valentin,
— de ne suis pas riche, j’ai mis à la porte le comte Marie qui m'ennuyait; mais je vais débuter prochainement à l’Hippodrome. |
On parla toute la soirée de différentes choses, et il fut convenu qu'on reconduirait mademoiselle Mariette rue du Mail, où elle couchait depuis quelques jours chez une de ses amies; mais 1l arriva que mademoiselle Jenny avait retrouvé un ancien adorateur et ne pouvait recevoir mademoiselle Mariette. Valentin proposa à Mariette de lui tenir compagnie; il avait des travaux pressés de gravure et il devait veiller, ce qui fit que Gérard fut obligé de passer la nuit sur un fauteuil et Valentin sur une chaise, mademoiselle Mariette occupant l’unique lit qui servait aux deux amis.
De bonne heure Mariette futlevée, quoiqu’elle eût fait, jus qu’à deux heures du matin avec Valentin, une conversation qui n’avait pas été perdue pour l'oreille de Gérard. M algré les supplications et les prières de Valentin, mademoiselle Mariette se montra d’une réserve absolue. Son ancien amour était passé, bien passé; elle était venue chez les deux amis par le simple motif qu’elle n’avait pu rester chez Jenny et qu’il était trop tard pour rentrer à son hôtel garni. Ainsi elle prévenait Valentin qu’elle avait conservé de l'amitié pour lui, rien que de l’amitié, et qu'il la désobligerait fort en lui parlant d’autre sentiment. Valentin, qui avait inventé des travaux de gravure pressés
dans la persuasion qu’un rapprochement ne serait pas long et qu’on le supplierait de quitter son boss, fut tellement blessé, qu'il travailla toute la nuit, l'esprit chagrin et ne disant mot.
Quand mademoiselle Mariette partit, elle trouva Gérard brisé et fatigué d’avoir passé la nuit sur le fauteuil; il s'était emmarmotté la tête dans un capuchon, ses cheveux lui | tombaient sur les yeux.
« Ah! qu'il est drôle, ton ami Gérard!» dit-elle à Valentin. |
Dans la journée, on vit arriver mademoiselle Jenny, qui cherchait après Mariette ; son inquiétude était bien marquée dans de longues dents qui, jointes à sa taille et à une certaine brusquerie de démarche, l’apparentaient avec le cheval. On dit que mademoiselle Mariette n’était pas perdue, et Gérard chanta son éloge. Il la trouva spirituelle à l'impossible.
| « Nous irons ce soir au bal, dit Fenny ; vous y verra-t-on ? | — Non, dit Valentin ; après une pareille nuit de travail, je n’ai guère envie de danser.
. — Ni moi non plus, » dit Gérard.
Cependant, vers les quatre heures, Gérard parla subite
| ment de bal; il n'avait jamais été dans cet endroit. S’'amu-
sait-on beaucoup avec les étudiants? et quantité de questions
qui amenèrent ce mot de Valentin :
| « Je crois que tu penses à Mariette?
— Peut-on dire cela? s’écria Gérard. Est-ce qu’elle va d'habitude à ce bal ?
| — Dans le temps, on l’y voyait beaucoup... et puis elle
Ë s’est rangée, personne ne l’a plus rencontrée dans Paris;
mais aujourd’hui Jenny t'a bien dit qu’elles iraïent toutes
les deux ensemble.
nn
=— Ah! dit Gérard.
— Si tu aimais Mariette, dit Valentin, il ne faudrait pas te gêner, elle m'a beaucoup tracassé pour faire la paix, mais je n’aime pas les anciennes maïtresses, on se connaît trop; s’il arrive que pendant deux ans on s’est oublié, il ne faut pas plus d'un quart d’heure pour revenir à la situation où l’on était quand on s’est quitté. Mariette m'agace avec ses mensonges; tu l’as entendue : elle à quitté le comte Marie, ce n’est pas vrai; elle est engagée à l'Hippodrome, ce n’est pas vrai; elle va débuter, ce! n’est pas vrai. Tu l’as vue lisant un journal au café, elle ne sait pas distinguer un À d’un B. »
Gérard se dit que toutes ces récriminations venaient de lamour-propre un peu froissé de Valentin, qui s'était vu refuser une réconciliation. Pour la seconde fois, Gérard essaya la toilette des grands jours, et, contre son habitude, il sortit seul, en invoquant un diner en ville. Il alla diner dans une taverne anglaise, réputée pour son grog, etil n’en avait pas bu deux verres au désert qu’il se tenait à luimême des conversations intéressantes.
Aussi il sortit très vite, parlant tout seul et filant sur les trottoirs comme une flèche. Il faillit renverser plusieurs promeneurs sérieux, qui crurent avoir affaire à un fou et qui se seraient bien gardés de lui demander des explications. En traversant la rue, Gérard coudoya une voiture et parut étonné de ne pas l’avoir jetée par terre. Son diner: n'avait pas duré plus de dix minutes, car il mangeait avec la fièvre ; il arriva au bal à l’heure où les quinquets s’allument : les musiciens n’étaient pas à leurs pupitres.
Ne sachant à quoi passer le temps, Gérard sortit du bal et courut les quais, où il tint des monologues sans fin. Il faisait des déclarations, préparait des quantités de réponses
à des questions qui n’existaient pas. Il entra dans la boutique d’un épicier pour acheter des gants, tant était grande son agitation ; et ce qui prouvait le désordre de ses idées était le fait de mettre des gants, car jamais personne ne lui en avait vu.
H s'arrêta longuement devant la boutique d’un chareutier ; il en eût rougi s’il avait été de sang-froid, craignant le ridicule plus qu’un crime : en effet, il paraissait s’inquiéter démesurément des paniers pleins de truffes et des oiseaux qui passent leur tête par la croûte d’un pâté; cependant Gérard n’avait pas la mine d’un gourmand. Peut-être eût-il déconcerté un fin observateur, car il Gta son chapeau et parut saluer toutes les variétés de cochon qui se plient aux exigences des gastronomes ; ensuite il fit sa grimace habituelle, ayant la mine de narguer tout l’étalage.
Le vrai estque son attention n’était nullement atürée par le jet d’eau efflanqué dont quelques gouttes retombaient sur le dos d’une tortue ennuyée : Gérard se mirait dans une glace dont on apercevait quelques miroitements à travers le jet d’eau, les andouilles et les pâtés ; il passait la main dans ses cheveux, arrangeait le nœud de sa cravate blanche, et il eût donné six mois de sa vie pour pouvoir se regarder en pied à ce moment suprème. Après cette reconfortabilité de toilette, il entra au bal en enjambant trois par trois les marches de l’escalier. Ayant vérifié que mademoiselle Mariette n’était pas dans la première salle du bal, il descendit quelques marches dans la rotonde, où se trouvaient d'habitude les personnes plus distinguées. Tout à coup il s'arrêta brusquement et se soutint contre la rampe de l'escalier pour ne pas tomber.
Mademoiselle Mariette venait de passer, avec sa jolie mine rieuse, au bras d’un jeune homme vêtu élégamment.
Elle s’appuyait sur lui, et le jeune homme lui parlait bas à l'oreille, comme un amant qui dit des phrases douces et charmantes. Gérard poussa un grand soupir et remonta brusquement vers les musiciens. Un quart d'heure il se promena la tête baissée, mais l’œil aux aguets, cherchant à tout voir et à ne pas être reconnu.
« Voilà M. Gérard! s’écria la grande Jenny, qui se planta brusquement devant lui. Quel hasard! je ne vous ai jamais vu ici... Avez-vous rencontré Mariette ?
— Non, dit Gérard; serait-elle avec vous ?
— Oui; elle se promène avec un monsieur qui lui a of fert un bouquet. »
Gérard pensa qu'il était arrivé trop tard et se trouva puni de s’être regardé au miroir du charcutier.
« Mais il perd son temps, Mariette va se moquer de lui.
— Ah! dit Gérard, qui reprit ses sens.
— Je ne sais ce qu’elle a depuis quelque temps, reprit mademoiselle Jenny, elle prend plaisir à faire aller les hommes; elle à trente-six amoureux qui lui envoient des lettres, qui courent après elle, qui ne demanderaient pas mieux que de la rendre heureuse ; pour les éviter, elle cou che chez moi. C’est une drôle de fille : elle a planté là le comte Marie, qui ne lui refusait rien; elle avait des toilettes magnifiques ; un jour elle s’est sauvée de chez lui, laissant tout, et ce n’est pas un homme mesquin avec les femmes. Si elle lui avait dit: « Tout est fini! » il lui aurait laissé emporter les habits et les bijoux qu’il lui avait donnés avant la brouille; mais cela la regarde, qu'elle s'arrange, elle verra plus tard... »
Mademoiselle Mariette coupa court à la conversation en reconnaissant Gérard.
« À la bonne heure, dit-elle, vous avez supprimé les
fameuses manchettes. Si nous faisions un tour dans le bal ? »
Gérard marcha à côté des deux jeunes filles avec le plus brülant désir d'offrir son bras ; mais il avait honte de sa cravate blanche, qui était un emblème un peu parlementaire au milieu des foulards de couleur et des chapeaux de fantaisie que portaient les étudiants. Il se sentait gêné dans son habit à grandes basques, par trop magistral, et ses longs cheveux, plats et noirs, paraissaient lui donner des airs de ressemblance avec un maître d'étude en goguette. Aussi ce manque de confiance en soi paralysait-il les meilleures intentions de Gérard : il était aussi malheureux dans son costume qu'un homme dans des bottes trop étroites.
Mademoiselle Mariette l'ayant prié de la faire danser, il répondit que cela n’entrait pas dans ses habitudes, confirmant sans le vouloir les idées de séminariste qu’on pouvait tirer de sa physionomie. Au dedans, Gérard comprenait qu'il jouait un mauvais rôle; mais il ne se sentait pas le courage de jeter de côté sa timidité et son amour-propre, et, profitant d’un moment où mademoiselle Mariette tournait la tête, il s’esquiva du côté de la buvette et demanda du grog. L'ancienne boisson qui sommeillaït se réveilla à la chaleur de la nouvelle; en un instant Gérard eut repris tout son courage. Îl reparut au bal et trouva mademoiselle Mariette au bras d’un nouveau jeune homme; mais celui-là n’appartenait pas à la classe des favoris de la mode : il était simplement et largement vêtu.
I] portait une sorte de houppelande large, d'une couleur marron, avec des boutons d’acier reluisant; sa cravate était pleine de couleurs joyeuses; en l’examinant de près, on pouvait suivre des perroquets qui se perdaient dans les plis. Le chapeau était large sans être ridicule. Ce jeune homme
avait dé grands yeux gris, la figure réfléchie, cependant agréable.
« Monsieur Gérard, dit mademoiselle Mariette, je vous présente l’ami Thomas, mon peintre ordinaire. »
Gérard salua et se mit immédiatement en rapports faciles avec M. Thomas, qui invita la société à boire un peu de vin cuit, ajoutant qu’il méprisait complétement ceux qui buvaient du café, des liqueurs, de la bière, et que le vin seul convenait à l’homme. Gérard, quuique choqué, se garda de répondre sur le moment, ayant le pressentiment que l'ami Thomas exercait une certaine influence sur mademoiselle Mariette.
Ce fut dans l’arrière-salle d’un marchand de vin attenant au bal que la bande se rendit. On apportaun énorme saladier, et l’ami Thomas déclara que, seulement en l'honneur des dames, il voulait bien permettre qu’on introduisit du sucre et des citrons dans la boisson.
« Quoique Mariette, dit-il, sache bien se passer de ces frivolités quand nous courons les bois et les champs le dimanche, et que nous entrons dans la première cabane de paysans. Eh! Mariette, voilà bientôt le printemps; allonsnous courir dans les prés ! C’est la seule femme, ajouta-t-il, que j'aie connue assez courageuse pour suivre un peintre. Elle ne se plaint pas d’abimer sa toilette : l’an passé, nous allions à l’ile du Bas-Meudon, un jour de pluie; ma parole, elle avait eu l’air de choisir exprès un chapeau de dentelle, :
— Oui, c’est ce jour-là que je ne suis pas rentrée, pour la première fois, chez le comte; pourquoi avais-tu amené à l'ile ton ami Alexandre ?
— Qu’as-tu fait d'Alexandre? dit le peintre Thomas,
— Nous sommes en froid depuis quelques jours. Cet
homme-là a trop d’attachement pour ses bottes vernies: il les fait briller au soleil comme s’il avait des diamants aux pieds ; il croit à l’influence du vernis.
— Peut-être, dit Gérard, pense-t-il que les femmes se laissent prendre au vernis comme les alouettes au miroir.
— Ce n’est pas vous, dit mademoiselle Mariette, qui abusez du vernis. »
Gérard rougit un peu de cette malice, et déclara qu’il saurait en porter comme un autre, si les circonstances l’exigeaient. Pendant que l'ami Thomas, qui représentait les doctrines rustiques, se prononçait pour les souliers en gros cuir avec une bonne quantité de clous à la semelle, disant qu’il se présenterait ainsi chaussé dans le monde, mademoiselle Jenny, qui était sortie, reparut accompagnée d’un homme excessivement frisé et grêlé.
« Vous allez couper les cheveux à monsieur, » dit mademoiselle Mariette en montrant Gérard du doigt.
Un maçon aurait pu tomber du haut d’un toit sur la tête de Gérard, que celui-ci n’eût pas été plus effrayé.
« Comment? s’écria-t-il.
— Navez-vous pas entendu, jeune homme? dit Marictte au perruquier ; j'imagine que vous avez tout apporté ?
— Oui, mademoiselle, du linge et des ciseaux.
— Comment! s’écria Gérard.
— Certainement, vos longs cheveux me déplaisent,
— Ah! mon Dieu! s’écria Gérard, qui se trouvait humilié à l’idée de la perte de sa chevelure.
— Regardez l'ami Thomas, dit Mariette ; il est rasé, et ça ne lui va pas plus mal.
— C'est que...
DE MADÉMOISÉLLÉ MARIÉTTE. 93
— Vous serez bien plus gentil, dit mademoiselle Mariette.
— Croyez-vous?
— Sans doute, dit la grande Jenny ; vous paraîtrez plus jeune.
— Allons, Gérard, » dit Mariette.
Gérard se sentit faiblir, car c'était la première fois que mademoiselle Mariette retranchait le monsieur en l'appelant par son nom. D'ailleurs le grog et le vin cuit avaient légè rement bouleversé la tête de Gérard, qui se livra au perruquier. Les longues mèches plates tombaient sous le ci= seau sans trop de regrets de la part de leur propriétaire.
« Tenez, regardez-vous maintenant, » dit Mariette en lui présentant une petite glace de cabaret.
Gérard se regarda et fut tout étonné du changement qu'avait apporté cette simple opération.
« Comme vous avez été obéissant, dit Mariette, je vais vous embrasser. »
Sans façon elle l’embrassa sur les deux joues.
« Attendez maintenant que je refasse le nœud de votre cravate. Dieu! que ce garçon-là ne s'entend pas à s’arranger ! Donnez-moi le bras et remontons au bal; je veux que vous dansiez avec moi, quoique cela ne soit pas dans vos habitudes. »
En ce moment, Gérard se serait jeté dans le feu pour Mariette, tant elle allait au devant de ses désirs. Il n’avait jamais osé rêver une créature si séduisante, et il dansa sans trop de gaucheries, profitant des libertés d’un bal public d'étudiants pour serrer Mariette d’une manière qui aurait peut-être paru trop significative dans des endroits plus réservés,
Un moment, il erut qu’il allait tomber en faiblesse, enivré
par les douces ettièdes chaleurs de la personne de Mariette, qui se laissait aller sur son épaule, et il fut incapable de danser le « cavalier seul » de la pastourelle, car une grappe de cheveux de sa danseuse avait frôlé sa bouche.
Le bal terminé, Mariette prit le bras de Gérard et le pria de la reconduire chez elle : Gérard était trop plein d’émo= tions et de souvenirs pour parler.
« Si je vous aimais, mademoiselle Mariette ? » demandat-il sur le ton de l'interrogation.
Il étaittrop défiant et trop peureux de se voir refuser pour dire franchement : « Je vous aime i »
« Vous auriez peut-être tort, dit Mariette, qui ne voulait pas répondre plus franchement que celui qui lui donnait le bras.
— Eh bien ! mademoiselle Mariette, je vous aime.
— Voilà un amour venu bien vite! »
La conversation en resta là; Gérard reprit peu après :
« Je vous aime, mademoiselle Mariette, et je ne me lasserai pas de vous le dire.
— Ce n’est pas déjà si mal, dit Mariette.
— Mais, je vous en prie, ne vous amusez pas de moi;
c’est une affaire sérieuse quand j'aime; si vous croyez ne pas répondre un peu à mon amour, dites-le-moi, afin de ne pas me rendre malheureux. »
Mariette répondit qu’elle était fatiguée d'amour et d’a= moureux, qu’il lui était impossible de répondre aussi vive ment à de pareilles questions, qu’elle ne croyait plus aimer de sa vie, et qu’il serait sans doute dans l’intérêt de Gérard de ne plus penser à elle.
Cette conversation mena jusqu’à la porte de l’hôtel garni où demeurait mademoiselle Mariette; Gérard demanda la permission de monter jusqu’à sa chambre ; mais
il obtint seulement de revoir Mariette chez mademoiselle Jenny.
Tout le long du chemin, Gérard fut tourmenté de la conduite à tenir avec Valentin : fallait-il lui cacher ce qui était arrivé au bal avec Mariette ? fallait-il tout dire? Il prit un moyen terme, qui était d’affecter un violent mal de tête et de se coucher en priant son ami de ne pas lui parler. Le lendemain, il se leva au point du jour pour continuer son système de mutisme, et sa première idée fut de courir chez mademoiselle Jenny ; mais il craignit de la déranger et de ne pas rencontrer celle qu’il cherchait. Il attendit ainsi jusqu'à deux heures de l’après-midi et fut tout surpris de ne pas recevoir de réponse quand il eut sonné cinq ou six fois : mademoiselle Jenny était sortie. Gérard revint attristé de ce contre-temps, et sa tristesse augmenta considérablement, car de cinq jours il ne put rencontrer Ma riette. Désolé, il écrivit une lettre qui lui demanda beaucoup de diplomatie : Gérard aurait jeté son cœur sur le papier ; mais il craignaït que ses lettres ne fussent lues et commentées en public.
Il comprenait le ridicule des choses d’amour écoutées par des étrangers; etilse défiait d'autant plus de mademoiselle Mariette, que la coupe de cheveux improvisée au cabaret lui prouvait une femme pleine de caprices singuliers, peu soucieuse, sans doute, d’un attachement sérieux. Il écrivit donc à tête reposée une lettre exagérée, dont il pouvait se moquer lui-même le premier, si Mariette s’avisait d’en donner connaissance à ses amis. Mademoiselle Jenny vint le prévenir que le lendemain Mariette l’attendrait à deux heures, rue du Mail.
Gérard, qui demeurait dans le fond du faubourg Saint Germain,ne mit pas plus de dix minutes à courir au rendez-
vous; mais, arrivé chez mademoiselle Jenny, il se trouva en présence de trois femmes qui lui firent perdre contenance.
« Je n’ai pas compris grand’chose à votre lettre, monsieur Gérard, » dit Mariette.
Gérard fut atterré du monsieur qui avait été rétabli en tête de son nom; ce n’était plus l’aimable fille qui l’avait embrassé au cabaret, ce n’était plus la jolie danseuse dont la tiédeur lui donnait des frissons, ce n’était plus la franche Mariette qu’il avait reconduite.
C'était une nouvelle femme, froide et indifférente, qui avait Pair de le rencontrer pour la première fois, qui ne s’intéressait guère à lui et qui méprisait hautement sa déclaration.
Gérard, glacé par cette froideur, ne parla plus; les trois femmes le gênaient et empêchaient ses paroles de sor- Ur. Jamais il ne put entrer dans imagination de Gérard qu’on püt avouer son amour devant trois femmes ; à peine osait-il l'avouer devant celle qui avait tant d'intérêt à le sa= voir. Îl rentra désespéré, la mine chagrine, alléguant, pour tromper son ami Valentin, un mal de tête perpétuel,
Deux soirées bien employées.
À quelques jours de là, Valentin dit en souriant :
« Je te l’avais annoncé, Gérard, que tu deviendrais amoureux de Mariette,
— Pourquoi ?
— Est-ce que je ne sais pas tout? tu as eu tort de me le cacher.
DK MADEMOISELLE MARIETTE. 27
— Moi, dit Gérard, je n’avais rien à te cacher ; si jerendais compte de mes moindres actions, je parlerais toute la journée.
— Je ne t'en veux pas, Gérard, mais j'aurais pu être utile si j'avais su ce qui se passait. Mariette se plaint de ne pas te revoir. |
— Vraiment! s’écria Gérard avec un grand accent de joie. |
— Elle ne démêle pas grand’chose à ton caractère, mais tu ne lui déplais pas; pourquoi ne retournes-tu pas chez Jenny ?
— Parce que Mariette m'a reçu plus que froidement après une lettre que je lui ai écrite.
— Il ne faut pas écrire, puisque je tavais prévenu qu’elle ne sait pas lire. Jenny lui aura lu ta lettre ; tu écris plus mal’qu’un chat, Jenny lit comme un enfant: comprends-tu l'effet qu'a dù produire ta déclaration ainsi écoutée par lambeaux ?
— J'ai eu tort, dit Gérard.
— In'y a pas de mal; Mariette m’a chargé de te dire de passer après ton diner chez elle; elle Vattendra, elle veut te parler.
— Jl n’y aura pas d’autres femmes? demanda Gérard.
— Non; elle sera seule.
— Est-ce bien sûr? dit Gérard.
— Certainement.
— C’est qu’il faut se défier de tout; il peut y avoir des gens cachés je ne sais où, dans des armoires, qui m’écouteraient pour se moquer de moi quand je serai parti.
— Allons, tu déraisonnes ; tu n’as pas déplu à Mariette, et elle veut te revoir. Elle n’a chargé de te conduire.
— Tu ne resteras pas, dit Gérard,
— Mais non; aussitôt que je taurai présenté, je vous laisse. »
L'heure du diner n’arrivait pas assez vite pour Gérard, qui, vers les trois heures, annonça une grande faim, se disant que, puisqu'on lui avait donné rendez-vous après le diner, il n'avait qu’à manger immédiatement pour avancer l’heure ; mais Valentin lui fit entendre qu’il serait décent de se présenter seulement entre sept et huit heures du soir. Gérard, qui avait passé la nuit entière à travailler, se trouva délassé par cette agréable nouvelle.
« Je m'explique maintenant ta coiffure, dit Valentin, etje reconnais bien là les fantaisies de Mariette.
— A-t-elle souvent des idées pareilles ? demanda Gérard.
— Tous les jours il lui en pousse une ou deux; mais tu y habitueras. »
Le septième coup de sept heures n’était pas sonné que Gérard ne tenait plus en place. Les deux amis se mirent en route et trouvèrent une fenêtre éclairée au second étage qui donnait sur la rue.
« C’est là, dit Valentin ; elle t'attend... »
Le cœur de Gérard battait fortement en montant l’escaler; il cherchait à s’expliquer les contradictions de la conduite de Mariette, d’abord si aimable, froide ensuite, et demandant un rendez-vous pour terminer. Gérard perdait son temps à vouloir se rendre compte. de un et un font trois, qui est la règle absolue de beaucoup de femmes.
Valentin frappa à la porte, et fut recu par une vieille vêtue à la mode de campagne. Gérard fut tout d’abord ébahi par une grosse fumée qui remplissait la chambre, et qui cachait la lampe comme le brouillard d'hiver cache le soleil. Il y avait dans cette petite pièce huit personnes, qui
RP Pme DE MADEMOISELLE MARIETTE. 29
toutes famaient suivant divers procédés et dans divers us tensiles.
Mademoiselle Mariette, en peignoir blanc garni de dentelles, étendue sur un divan, tenait une longue pipe turque et se servait de son pied pour soutenir le fourneau de la pipe. Ses pieds, remarquables par leur petitesse, étaient nus dans de délicates pantoufles de cordes de soie tressées à jour. Sous le peignoir, il n’y avait rien que mademoiselle Mariette : du moins pouvait-on le présumer par une jambe nue qui se montrait au moindre mouvement; les plis du corsage avaient été disposés par une couturière habile et drapaient la gorge à la manière des statues antiques qui ne veulent rien laisser d’ignoré. Gérard, ému par ce costume léger, salua timidement la maîtresse de la maison, se demandant s’il n’était pas victime d’une plaisanterie terrible de femme; car son rendez-vous était singulièrement compromis par la foule de figures étrangères
C’étaient le peintre Thomas, avec une grosse pipe flamande d’où sortaient des flots de fumée ; Jenny ; une longue personne päle et mélancolique, qu’on appelait mademoiselle Pauline; des fumeurs inconnus, et la vieille, connue sus le nom de la mère Pierre.
« Avant de m'en aller, dit la vieille, y a-t-1il quelqu'un dans la société qui veut que je lui tire les cartes ?
— Bah! mère Pierre, vous n’y croyez pas, à vos cartes, dit Thomas.
— Elles m’ont annoncé des choses agréables aujourd’hui, dit Mariette, et je vous engage, Gérard, à voir un peu. Ÿ Croyez-vous ?
— Peut-être.
— Les cartes, c'est des bêtises, dit madame Pierre; il
grrr
jant y croire quand elles sont bonnes, autrement ne pas s’en inquiéter.
— C’est dommage, reprit Mariette, que Gérard n’ait pas entendu raconter les amours de la mère Pierre dans son jeune temps ; il y a l’histoire du chêne, surtout, qui est fort délicate.
— Une autre fois, dit madame Pierre, je la raconterai à monsieur ; il a une figure qui me revient. Mais ce n’est pas tout ça, jesuis pressée, je vais faire un tour de cartes. »
Gérard laissa là société autour du feu, et s'écarta pour écouter les prédictions de madame Pierre.
« Je vois bien des femmes dans votre jeu, » dit celle-ci.
Mariette s'était levée du divan sous le prétexte de ranger quelques objets sur une étagère; elle écoutait.
« d'en vois surtout une, continua madame Pierre, une 1 brune, belle, qui vous aime déjà.
! — Ah! je suis jalouse, s'écria Mariette en s’accoudant sur la table tout près de Gérard, qui se recula comme brülé par un fer rouge, tant était séduisante son amie.
— Ça se rapporte assez à votre jeu de ce matin, mademoiselle, dit madame Pierre, c’est quasi comme la dame chez qui ma fille travaille à la brochure. Ça me fait penser que je n’oublie pas d'acheter du mou pour Finette, qui n’a 1 rien pris d'aujourd'hui.
| — Voyons, mère Pierre, dit Marictte, pas d'histoire, et | continuez le jeu de Gérard.
— Vous voilà done, monsieur, avec la femme brune, vous vous aimez tous les deux. une lettre en voyage. de l’argent... une blonde qui se met à la traverse. enfin, grand contentement, bonheur et prospérité. »
Gérard eût volontiers serré dans ses bras madame Pierre, mais 1l se contint devant le monde et oublia les impres-