‹ Les aventures de Mademoiselle MarietteChapitre 4 sur 29 · À4 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

À4 LES AVENTURES

priait Gérard de l’excuser, se fondant sur des particularités que Mariette seule connaissait. Îl ajoutait qu’il reverrait son amie avec plaisir, comme par le passé.

« Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gérard.

— Thomas est tourmenté de me voir avec toi, dit Mariette.

— Cependant nous nous sommes quittés fort amicalement.

— Ï] ne t'en veut pas directement, il en veut au nouvel amant ; il en voudrait au premier venu, si le premier venu était aujourd’hui avec moi.

— Il t'aime donc?

— Je le crois, dit Mariette. Moi, je ne l’aime pas, excepté d'amitié; Thomas se trompe peut-être et appelle amitié quelque chose de plus; jamais il ne m'en a ouvert la bouche depuis huit ans que nous nous connaissons. Etant mon ami, il devenait nécessairement l’ami de tous mes amants, et, comme J'en ai eu plusieurs, j’ai remarqué qu'il faisait froide mine aux nouveaux.

— Cependant, dit Gérard, loin de me faire mauvaise figure, l’autre soir il est venu à moi et m’a conté sur sa peinture des choses qu’il prétend ne pas dire à tout le monde.

— C’est qu'il ne prévoyait pas le dénoûment; il me connait rieuse, sans gêne avec les hommes, mais il n’a pas pensé un instant que je t'aimais. Tu n’as rien fait à cette soirée pour lui donner des soupcons, tu dormais.

— Est-ce que tu pensais déjà à moi ? dit Gérard.

— Dès le premier jour que je Pai vu. Valentin m'avait beaucoup parlé de toi il y a longtemps, et j’ai été bien contente de te rencontrer. Ce qui arrive aujourd’hui avec l’ami

Thomas est bien simple ; il va consoler Alexandre comme il a consolé Charles, Louis, Frédéric Guermann! »

Et Mariette cita une dizaine de noms.

« Oh ! que d’amours ! s’écria Gérard.

—Il n'y en a jamais que six en six ans! » dit Mariette.

Quelque temps après, Gérard se fit répéter les noms des amoureux, disant qu’il croyait en connaitre quelquesuns. Mariette se laissa prendre à ce piége innocent, elle redit les noms et les prénoms.

« Vois-tu ? dit Gérard en mettant ses deux mains en l'air, ilyenadix, je les ai comptés ! tu disais six seulement !

— Tu penses, dit Mariette, que je ne les aiïmais guéré |... »

Quoique Maricite lui expliquât que son ami Thomas lui faisait depuis queique temps la mine pour lui donner à entendrecombien sa conduite était volage, Gérard se rendit compte de cette amitié qui rendait Mariette si heureuse et le peintre si triste.

Ce jour-là fut un mauvais jour; la portière apporta un papier timbré qui était une invitation à payer le terme arriéré dans les quarante-huit heures, sauf à se voir contraindre par toutes les voies de droit à sortir dela maison. Mariette le déchiraiten trois pour montrer lepeu de cas qu’elle faisait des huissiers, quand on entendit une voiture s’arrêter à la porte de la maison; Mariette regarda par la fenêtre.

« C’est le comte Marie ! s’écria-t-elle en se rejetant brusquement dans la chambre. Et la portière qui va lui dire que nous sommes ici !

— Comment, il monterait! s’écria Gérard.

— Laisse-moi le recevoir, » dit Mariette en se précipitant dans l’antichambre, car on venait de frapper.

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Gérard écouta et n’entendit rien que quatre pas qui résonnaient sur l'escalier. Il fut pris d’un grand serrement | de cœur.

| « Elle descend, pensa-t-il, avec ce comte. pourquoi R descendre ? Puisqu’elle ne l’aime plus... avait-elle besoin { de le revoir? »

Il ouvrit la fenêtre et regarda avec précaution dans la rue ; une jolie voiture découverte à deux chevaux était à la porte, avec un laquais galonné qui attendait près de la por tière. La jalousie monta à la tête de Gérard, qui vit dans | l’atütude du valet un homme tout prêt à faire monter une femme dans une voiture; il se demandait ce qu'étaient devenus Mariette et le comte, lorsqu'un coup de vent fit flotter au dehors de la porte cochère la robe bleue de Mariette. $ ÿ « Oh ! mon Dieu ! s’écriait le pauvre amoureux, qu’ontils besoin de tant se parler? Est-ce qu’elle monterait en voiture?... Ah !.. elle a laissé ici son chapeau, elle ne s’en ira pas en cheveux. »

Puis il pensait que le comte, s’il l’aimait, ne se soucierait guère qu’elle füt en chapeau ou non, qu’il était entrain de lui faire les plus belles promesses, de l’éblouir par mille ! moyens faciles aux gens riches. « Il serait peut-être prudent de descendre, pensa Gérard, les femmes sont si faibles ! Un seul mot peut la faire monter en voiture, il n’y a qu'à trouver ce mot, et on le trouve toujours, le comte brusquera l'aventure ; on s’oublie, la voiture part au galop. Si je descends et si Mariette m’aime réellement, elle reprendra courage et laissera le comte s’en aller seul. »

Gérard allait descendre, lorsque Mariette et le comte firent un pas vers la voiture : la vue du comte empêcha Gérard de sortir ; il n’osait pas se montrer, lui, pauvre , en

face de l’homme riche. Il regardait avec colère l'habillement élégant du comte, qui était jeune, beau, la barbe taillée avec soin, les gants irréprochables de blancheur.

Gérard eut une rage sourde, et se dit que, si sa maitresse faisait un pas de plus vers la voiture, il se jetterait par la croisée avec l'espoir de se tuer et d’écraser en même temps son rival et Mariette. Le comte parlait doucement à Mariette, et sa figure, qui souriait, laissait croire à Gérard que Mariette n’était pas insensible à ses paroles. Ils s’avancèrent du côté des chevaux: Gérard ne se jeta pas par la fenêtre. Mariette prit le bouton de la portière : Gérard crut qu'il allait devenir fou.

« Elle monte, la malheureuse! » s’écria-t-il les traits contractés.

Mais le comte entra le premier dans la voiture, et saisit la main de Mariette avec beaucoup d'émotion, comme s’il voulait l’attirer.

« Adieu, mon cher, dit-elle. Quand nous reverrons-nous?»

Gérard ne put entendre la réponse; Mariette revint bientôt, avec quelque émotion.

« Il est parti, dit-elle.

— Vraiment?

— PourlItalie; ce garçon m’a fait de la peine, il m'aime trop.

— Tu n’as pas eu l'envie de l’accompagner ? dit Gérard.

— Méchant ! dit-elle, mais on n’est pas maîtresse de soi; il pleuraït sous la porte cochère; c’est toujours triste de voir pleurer un homme... Enfin, j'aime mieux qu’il soit parti. »

Gérard était froid et ne disait rien.

« Tu m'en veux, dit Mariette, de ce que le comte m'’aime?... Je n’ai rien fait pour ça; je n’aime pas les gens

riches... Il fallait se tenir devant des domestiques, j'étais obligée de faire la dame, jamais je n’ai pu le souffrir. Lui pourtant était aux petits soins ; il me menait dans des salons où on jouait, et je ne partais jamais de chez lui sans avoir une vinglaine de pièces d’or dans ma bourse. ‘ Eh bien ! le lansquenet m’ennuyait.… L’été il m'a loué une maison de campagne à Ville-d’Avray. Dieu sait si j'aime la campagne! Avec toutes ses bontés, le comte trouvait le moyen de me rendre la campagne insupportable. Jai envoyé chercher l’ami Thomas, qui est arrivé avec sa pipe dans mon boudoir; le comte l’a trouvé mauvais, il était jaloux de Thomas. Ah ! il ne voyait guère clair lil a prétendu que j'avais de vilaines connaissances. Je lui ai déclaré net que je partais le soir à pied avec mon ami Thomas, et que je ne lereverrais plus. [l s’est mis à mes genoux et m’a suppliée de recevoir mes amis les peintres, qu’il auraït soin d’en avoir toujours deux ou trois à diner. C’est lui qui m'a fait connaître Frédérie Guermann ; il voulait avoir mon portrait en pied. Les séances étaient si ennuyeuses et si longues, que Marie avait fini par nous laisser seuls: Frédéric était aimable, il avait une façon charmante de parler mal le français qui m'amusait.. Quand le portrait a été fini, j'ai perdu de vue un moment Frédéric; je crois que Marie se doutait de quelque chose, quoiqu'il n’en ait rien fait paraitre ; tous les jours il m’amenait de nouveaux artistes : c’étaient des faiseurs de pastels, des miniaturistes, des sculpteurs... ces portraits me faisaient mourir! D’autant plus que c’étaient des peintres bien habillés, qui demeurent dans le quartier Notre-Dame-de-Lorette, des artistes vernis et prétentieux à l'impossible. « Ce n’est pas « ça des peintres, dis-je à Marie. Je veux mes peintres à diner. » Marie ne comprenait pas que les peintres du quar-

üer latin sont autre chose que les peintres du boukevard. Je fis donc inviter à diner Thomas et ses amis, et sur la table, pour dessert, on plaça un grand pot plein de tabac. Avons-nous ri, ce jour-là, excepté Marie, qui ne comprenait rien à leurs farces! C’est ce qui l’a achevé, puisqu’à ce diner j'ai pris un caprice pour Alexandre, le graveur, qui doit, lui aussi, être bien malheureux dans ce moment.

— Ne faut-il pas plaindre Alexandre? dit Gérard, que ces confessions blessaient par leur sincérité.

— Tu n’es pas juste, mon ami, dit Mariette, je ne plains pas Alexandre ; il pleurerait plein un tonneau que je donnerais toutes ses larmes pour t’entendre dire une fois de plus que tu m'aimes. J'ai fait quelquefois des folies dans ma vie: Alexandre est une de mes erreurs; trois heures après, je le connaissais à fond et je m’en repentais.

— Parbleu ! dit Gérard, un graveur. ils sont tous ainsi, du moins tous ceux que j'ai connus.

— Et Valentin aussi ? dit Mariette.

— Oh! certainement, Valentin est bien l'être qui m'a mis le plus en colère. j'avais fini par le prendre en haine.

— Alors, pourquoi le laissais-tu demeurer chez toi?

— On ne sait pas, dit Gérard ; on rencontre un jour un garçon qui à l’air aimable, qui se jette à votre cou, qui paraît intelligent et qui ne demande pas mieux que de comprendre... Je me laisse toujours prendre à ces êtreslà... [ne savait où loger, je l’ai amené ici; il couche un jour, et puis deux, et puis huit ; à la fin onse sent enchaîné moitié par habitude, moitié pour ne pas chagriner celui qu'on appelle son ami. Au bout d’un mois, je me suis aperçu que je vivais avec l’ignorant le plus ignorant que la terre ait porté ; s’il avait voulu étudier encore, je ne demandais pas mieux: il y a ici trois cents volumes qu'il

pouvait lire ; pas du tout, il louait des romans. Il m’avoua qu’il voulait se faire poète ; moi, qui suis correcteur dans un petit journal, je sais ce qu’on appelle poète là-dedans, et comment ces pauvresdiables gagnentleur vie. Je dis alors à Valentin tout ce que je pouvais pour l’en détourner; mais, commeil était buté sur son idée, précisément à cause de sonignorance, je lui conseillai d’étudier sérieusement un an, pendant toutletemps que devaient durer sestravaux de gravure. Il dit que oui et continua d'étudier des romans. Si encore le pauvre garçon avait voulu rester modeste, comme il convient à ceux qui ont besoin d'écouter ! mais il décidait de tout, tranchaït sur tout, et me répétait cinq minutes après, comme de lui ce que je venais de lui dire avant. J'avais avec moi une ombre qui parlait, un écho perpétuel; si j'étais atteint d’une manie quelconque, il entrait dans ma manie et finissait par me la faire prendre en horreur... ce n’est qu'une espèce de joli garçon.

— Oh ! dit Mariette.

— Oui... et tu m'as rendu un grand service, ma Mariette, de m'en débarrasser. »

Intérieur du journal.

À huit jours de là, Gérard fut mandé à la justice de paix pour le paiement de son terme: il apprit avec la plus

grande surprise qu’il était saisi et que l'inventaire de son mobilier était fait. La portière donna la clef de son logement et introduisit les huissiers, qui, par une sorte d’illégalité si commune en ces matières, dressèrent un procès-verbal timbré et le fourrèrent au milieu des papiers de Gérard, espérant que celui-ci ne s’en apercevrait pas.

Le juge de paix comprit que le débiteur avait été joué par le créancier; mais la loi est positive, il était impossible de s’opposer à la vente du mobilier, à moins de payer immédiatement. Gérard demanda si on saisissait les livres ; le juge de paix répondit que oui. Le débiteur avait droit à son lit et à une chaise; tout ce que pouvait faire le juge de paix était d'accorder une huitaine de répit. Gérard revint furieux, jura contre les propriétaires et confia ses peines à Mariette.

« Ce n’est rien, dit-elle, nous sauverons les livres.

— Si j'ai mes livres, dit Gérard, je m’embarrasse peu du reste. »

Mademoiselle Jenny fut convoquée, ainsi que d’autres amies choisies pour cette circonstance: Gérard avait fait des paquets de volumes, et les amies de Mariette, à la faveur de leur longue taille élancée, faisaient le déménagement de la bibliothèque sans être remarquées. Au dernier voyage seulement, le portier s’aperçut d’une proéminence trop forte sous un châle : il fit entrer la femme dans la loge, se montra aussi implacable que les commis d'octroi, et raxporta chez Gérard le produit de la fraude.

« J'ai des yeux, dit le portier.

— N'importe, dit Mariette, au lieu de passer les livres par la porte, nous les ferons passer par la fenêtre. Si mème nous faisions tout passer par la fenêtre ?

— Est-ce possible? dit Gérard. Mais, dit-il après avoir examiné le procès-verbal de récolement, ils ont oublié le fauteuil.

— C’est que l’huissier se sera assis dedans pour écrire ef qu’il l'aura oublié. Il faut sauver le fauteuil.

— J'y tiens beaucoup, dit Gérard ; nous lemporterons par la fenêtre. Les volumes ne sont ni com, tés ni désignés sur ect affreux papier timbré; nous avons donc le droit de les emporter. Tout le mobilier, à l’exception de la table, des chaises, de la fontaine et des livres est indiqué ainsi: divers objets mobiliers. Divers veut dire différents ; deu objets qui ne se ressemblent pas sont différents : au besoin, nous ne laisserions que deux objets divers, que la loi serait pour nous. »

Tout fier de son raisonnement de chicane, Gérard posa la question du futur logement. Il se voyait à la tête d'un matelas, d’un fauteuil, de trois cents volumes et de quelques objets de cuisine.

« Te serait-il égal, dit Gérard à Mariette, de loger quelque temps à l'hôtel garni, en attendant ?

— Je serai bien partout avec toi, dit Mariette.

— Alors nous irons demeurer rue des Canettes; c’est une vilaine rue, mais je suis déjà connu dans la maison : Henri Streich y demeure avec sa maîtresse. Nous serons à la porte du Luxembourg; voilà le printemps qui avance, il fera bon se lever matin et aller se promener dans le jardin.»

Le soir, il y eut grand conseil en la chambre de Gérard pour la question du déménagement. Là, il fut décidé qu’il serait imprudent d'attendre au dernier jour, que le porter veillerait activement à l'approche de la vente ; il serait bon de lier tous les meubles avec des Cordes : on les descendrait facilement par la fenêtre peu élevée du

premier étage, et il faudrait tenter le coup vers les onze heures, un jour de nuit noire. Justement il faisait une nuit profonde pendant la délibération.

« Ne perdons pas de temps, dit Mariette très résolue ; va chercher des cordes, Gérard ; nous emballerons le mobilier, et, pendant que vous déménagerez, j'attendrai à l’hôtel et je recevrai les objets. »

En moins de dix minutes, le matelas, le linge, les couvertures, les habits, furent roulés en un énorme paquet dans lequel on fourra différents ustensiles qui pouvaientse casser et que le linge devait protéger. Quatre des conjurés allèrent attendre en bas que le signal fût donné pour recevoir les paquets. Mariette partit, et Gérard resta seul avec un de ses amis à descendre le mobilier. Tout se passa bien au début ; mais le matelas présentait de grandes difficultés par son volume et sa lourdeur ; des précautions étaient à prendre, aussi grandes que pour une fuite de la Bastille.

En face des bâtiments du conseil de guerre qui font le coin de la rue du Cherche-Midi, un factionnaire se promène

perpétuellement sur le trottoir; on l’apercevait venant au pas militaire jusqu’à la rue du Regard ; puis il retournait :

sur ses pas, et son absence ne durait guère plus de trois minutes.

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C’étaient ces trois minutes dont il fallait profiter : encore

le factionnaire n’était pas forcé par sa consigne de marcher régulièrement ; il pouvaitse reposer tout d’un coup au coin de la rue et empêcher l'évasion du mobilier.

L’un de ceux qui attendaient au bas, s’impatientant d’attendre, se mit à chanter à tue-tête une chanson de paysan pour prévenir Gérard de se dépêcher, et, comme il avait une Voix forte et agréable, le factionnaire s'arrêta pour

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écouter la chanson, qui lui rappelait peut-être son village et son amoureuse.

« Taisez-vous donc, ivrogne!» cria Gérard par la fené.tre, feignant de croire que le chanteur revenait de la barrière.

Et il lança son matelas hardiment dans la rue : le ma-telas, qui renfermait entre autres objets de la batterie de cuisine, rendit sur les pavés un son sourd mélangé de cliquetis de ferraille. Quoiqu'il ft nuit, Gérard distingua deux ombres qui enlevaient le matelas: au même instant la grande porte de la maison s’ouvrit, et un homme en sortit, qui était le concierge.

« Nous sommes perdus, dit Gérard à son ami; le portier va prévenir le poste. Sauvons-nous. »

L’ami répondit qu’il fallait attendre. Il regardait par la fenêtre.

« Diable, dit-il, voilà ia patrouille grise qui arrive du côté par où le matelas s’est sauvé. »

On entendait les pas sourds des gardes municipaux, qui marchent avec précaution le long des trottoirs sans dire un mot.

« Combien sont-ils ? demanda Gérard.

— Je ne vois que trois gardes municipaux.

— Alors, dit Gérard en soupirant, tout est fini; s’ils ne sont que trois, ils auront détaché deux des soldats pour conduire le matelas et nos amis au poste. Il est défendu de déménager entre onze heures et minuit. Partons vite. Je n'ai plus de jambes, je crains de me trouver mal devant la loge du portier. »

Îs sortirent et arrivèrent pleins d'émotion au logement de la rue des Canettes, où Marictte les reçut en riant assise

sur le matelas encore roulé.

«Comment! le matelas est ici ?s’écria Gérard. Etnos amis?

— Îls sont allés chercher le fauteuil et ce qui reste.

— Mais ils ne trouveront personne. J'aime mieux laisser le fauteuil, après ce qui est arrivé. »

Gérard raconta les terreurs que lui avaient causées la patrouille et la sortie du portier.

« Tes amis n’ont pas eu si peur que toi, dit Mariette : voyant arriver les gardes municipaux, ils ont posé le ma- - telas par terre et se sont assis dessus, comme s’ils se reposaient ; la garde n’a rien dit.

— N'importe, dit Gérard, je préfère laisser le fauteuil et ne pas m’exposer à me réveiller demain matin avec des cheveux blancs.

— Alors, dit Mariette, je veux avoir le fautenil. »

Ainsi se conduisit cette fille courageuse, qui voulut mener à bonne fin l'expédition commencée et qui rapporta le fauteuil en triomphe.

Tranquille pour quelque temps, Gérard reprit ses tra vaux de journalisme, qu’il négligeait depuis la menace de saisie. Il n’est rien de plus dangereux que les perturbations de domicile, ces changements de logis qui rendent l'esprit vagabond, incapable de s'arrêter sur une idée, quand les exigences de la vie matérielle le préoccupent trop vivement.

« J'aimerais mieux payer six mille francs de loyer, dit Gérard; que de chercher à sauver pour cinquante francs de meubles. » \

Mariette était également dans ces idées ; elle n’aimait pas les dettes et forçait Gérard de se rendre à ses raisons. Gérard vivait alors de la correction d’un journal satirique, dit Je Petit Journal, qui jeta pendant trois ans un assez vif éclat dans le monde des désœuvrés,

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Cette feuille était dirigée par un vieillard dont toute l'existence se passa à de semblables commerces. Inconnu du public, cet écrivain, qui se plaisait à se cacher sous le nom de Saint-Charmay, quoiqu'il fût âgé de soixante ans, avait encore assez d’habileté pour s’entourer de jeunes gens spirituels et naïfs, qui dépensaient leur jeunesse et leur esprit au profit d'intérêts cachés.

Le vieux de Saint-Charmay avait conservé les habitudes littéraires de la Restauration, mais il admettait les nouveaux procédés d'esprit, qui se renouvellent tous les dix ans. Un groupe de jeunes gens entra ainsi dans la vie littéraire avec des formes neuves, qui firent de ce journal une puissance momentanée.

M. de Saint-Charmay employa divers moyens pour tenir en, bride cette jeunesse’ indomptée qui avait besoin d’un frein. Le premier moyen était de leur faire gagner peu d'argent, afin de ne pas les rendre paresseux : ceux qui produisaient beaucoup n'étaient guère mieux payés que ceux qui produisaient peu, par la raison que leurs articles étaient tenus sous clef dans le fameux portefeuille en cuir rouge que le rédacteur en chef promenait sur le boulevard, se persuadant qu’on le prenait pour le ministre allant à la Chambre.

Un autre moyen était de conter les hauts faits des célébrités qui toutes avaient passé par la férule de M. de Saint-

.Charmay, à l’entendre, pour arriver aux honneurs, aux

places et aux richesses. Il était encore dans les habitudes du vieux journaliste de paraître mépriser complétement ses rédacteurs, de les traiter avec insolence et brutalité, et de leur faire croire qu’échappés de son giron, ils ne parviendraient à aucun journal.

Rarement on avait vu une assemblée nareïlle de jeunes

gens ; ils s'étaient rencontrés là, arrivant des points les plus opposés, avec les idées les plus diverses et les plus contraires. Si tous s’entendaient à peu près sur la démolition, mentalement ils comprenaient une nouvelle école future. Chacun se croyait le chef d’un mouvement littéraire à venir; les uns mélangeaient leurs idées littéraires d'idées politiques qui, dix ans plus tard devaient amener la révolution. Les autres riaient de tout, se moquaient de tout, écrivaient sur tout. Il y avait de jeunes lyriques qui attaquaient anonymement les grands poètes, et qui essayaient de les mordre à l’aide detriolets et de quatrains perfides; 1l y avait des idolâtres qui ne connaissaient qu’un homme et ne touchaient à leur plume que pour parler de Phomme ; il y avait des esprits 'chagrins qui critiquaient tout ; il y avait de jeunes intrigants qui se glissaient partout à la faveur du journal, qui encensaient comédiens, poètes, peintres, persuadés qu’on fait son chemin par le thuriférariat ; il y avait des garçons de talent et des gens qui ne savaient pas l'orthographe. On ne comptait pas ceux qui ne savaient pas le français, tant ils étaient nombreux, entre autres des Russes, des Allemands, des Italiens, des Polonais, qui apportaient des indications utiles et de l'ouvrage à la rédaction, leur besogne étant péniblement faite et plus pénible à refaire.

Ï y avait encore des Français qui écrivaient plus mal que les Allemands ; c’étaient des gens du monde, des avocats, des marquises, des membres du Jockey-Club, des demi-attachés d’ambassade qui envoyaient des notes en apparence curieuses, destinees avant tout à servir leurs auteurs.

Dans ces notes on louait quelquefois des gens, le plus souvent on les attaquait; elles arrivaient par la voie de la

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boîte et étaient d'autant plus favorablement accueillies par le rédacteur en chef, qu’il avait un faible pour la noblesse, et qu'un cachet armorié sur une enveloppe lui rendait spirituelle la plus plate ineptie : mais les vrais rédacteurs n'étaient guère plus de dix, qui se tenaient toujours en permanence, remplissant le bureau de cris et de tapage en attendant l’arrivée de M. de Saint-Charmay. Chaque aprèsmidi entendait discuter le numéro qui avait paru le matin. Malgré la fermeté du rédacteur en chef, qui avait la manie de croire à l'influence de sa politique, le journal se démentait lui-même tous les jours dans les questions d’art et de littérature.

M. de Saint-Charmay avait pour grand système de ne pas laisser de place à l'amitié dans son journal. [1 permettait les attaques les plus violentes contre tout ce qui a un nom, mais il n’aimait pas l'enthousiasme. Chaque rédacteur devait au moins livrer dix articles d’éreintement avant de pouvoir faire passer un article agréable à quelqu'un : enfin le jour où paraissait l’article aimable était attendu impatiemment par son auteur, qui l’avait promis et qui espérait ainsi se faire des relations ; mais le lendemain, les corédacteurs jaloux avaient rédigé contre la personne louangée plusieurs articles tellement perfides, que l’article de la veille devait servir à irriter davantage la personne dont il était question. |

B en était de même pour les nouvelles écoles socialistes, qui avaient des adeptes partout : si l’adepte avait la maladresse de faire quelques lignes en faveur d’un utopiste, de Fourier, par exemple, pendant huit jours le fouriérisme devenait le sujet de cruelles plaisanteries dans le même journal. On s’imagine quelles étaient les conversations de ces jeunes gens qui apportaient dans la

haine, dans l'enthousiasme, tout le feu de leurs vingt ans.

Plus d’une fois la rédaction en vint aux coups et se jeta à la tête des chaises qui témoignaient, par leurs jambes boiteuses, des ardeurs de la discussion. M. de Saint-Charmay, ancien garde du corps, aimait ce haut langage et contribuait largement pour sa part à favoriser les tempêtes littéraires. D'ailleurs, grand, fort et vert, malgré ses soixante ans, il criait plus haut que toute sa rédaction.

C'est au milieu de ces troubles, qui se représentaient régulièrement de une heure à cinq heures dn soir, que Gérard faisait sa besogne de correcteur de journal. En même temps il était chargé de traiter la question de peinture. Avec ces deux attributions, Gérard gagnait à peu près de quoi vivre, mais son métier était pénible. Il entra dans le Petit Journal plein d'illusions, et les vit tomber une à une tristement ; après avoir jeté sa verve follement pendant un an, il sonda le creux de cet esprit inutile, et ne chercha plus qu’à se créer une position honorable en dehors du journalisme, grave ou léger.

La première année que passa Gérard dans ce journal était tellement nouvelle pour lui, qu’il prit intérêt aux drames que le Petit Journal amenaiït chaque jour. Il corrigeait les épreuves, où les gens étaient désignés le plus souvent par des initiales, sans se douter de ce que cachaient dix lignes innocentes en apparence : mais ces dix lignes brülaient comme nn fer chauffé à blanc, qui n’a pas l’apparence brillante du fer rougi. Le plus souvent les rédacteurs Ygnoraient le trouble qn’avait pu apporter le numéro du matin, mais le garcon de bureau entrait en disant à M. de Saint-Charmay :

« Deux messieurs désirent vous parler.

— Faites-les entrer.

— Ils veulent vous voir seul. »

Tout se passait alors dans un petit cabinet écarté d’où ne sortait aucun bruit. Quelquefois entrait au bureau de la rédaction un homme qui se disait calomnié, diffamé, et qui jetait des propositions de duel en demandant l'auteur de l’article. Jamais l’auteur de l’article n’était nommé, le plus souvent les articles dangereux étant envoyés anonymement. M. de Saint-Charmay, à l’ordinaire, | commençait par des excuses ; il ne connaissait pas, disait-il, Î les personnes qui n’étaient désignées que par une simple initiale ; il mvoquait sa bonne foi, il prétendait que l’article s’appliquait à d’autres ; il ouvrait le journal, relisait l’art cle et cherchait à montrer le peu d'importance de la nou- | velle incriminée.

| Ces raisons apaisaient quelquefois les plaignants, mais elles produisaient aussi un effet contraire. Les gens de bonne foi s’irritaient de ce jésuitisme, éclataient en injures f et ne demandaient pas mieux que de sauter à la gorge du | rédacteur en chef. Alors M. de Saint-Charmay employait { le grand moyen : il ‘tait son chapeau.

À M. de Saint-Charmay, qu’il füt assis ou qu'il se tint debout, avec la redingote boutonnée jusqu’au menton, son } énorme moustache grise, son teint coloré et son chapeau à | larges bords, représentait plutôt un colonel de carabiniers | qu'un bourgeois; maïs, son chapeau enlevé, il ne restait | qu’un énorme crâne chauve, avec deux rares mèches de cheveux blancs du côté des oreilles. Un changement à vue brusque devait produire la plus grande surprise chez lmsulté, qui, d’abord reçu par un militaire, se trouvait main tenant en face d’un vieillard ; les grosses moustaches n’a- : vaient pas arrêté sa colère, mais le crâne chauve lui faisait

pitié; cependant quelques personnes, que ne maïîtrisaient . ni la crainte ni le mépris, poussaient l’irritation de l’injure imprimée jusqu’au duel. M. de Saint-Charmay acceptait, et proposait un combat sérieux, le duel à quatre pas. Gérard n’eut pas d'exemple d’une affaire menée si loin. . Si un courtier d'annonces et d’autres industriels action- \naires du Petit Journal livraient leur feuille à des intérêts privés, les réducteurs l’ignoraient et n’en étaient pas plus riches, les uns étant absorbés par une poursuite continuelle de l’art, et les autres par la poursuite de femmes. Ces der= niers formaient une spécialité chargée de donner une tournure galante au joarnal en racontant les aventures publiques et privées des lorettes, des filles entretenues et des actrices : les historiens des lorettes étaient complétement méprisés de ceux qu croyaient à la littérature et qui se servaient de la feuille satirique comme d’une massue pour tâcher d'écraser les médiocrités qui encombrent les arts.

« Nous avons beaucoup d'histoires de femmes, dit un soir M. de Saint-Charmay à Gérard, il n’en faut pas trop. Si nous remplissons le journal de galanteries, cela ne regarde que le quartier Bréda, et le quartier Bréda ne s’abonne pas. Voyons les meilleures. »

Etül lut : « Mademoiselle Mariette. »

« Plait-il? dit Gérard, qui sauta sur sa chaise.

— Tenez-vous donc tranquille ; cette écriture est déjà assez mauvaise... Voyons, vous qui avez des yeux, lisezmoi cette nouvelle. »

Gérard parcourut l’article d’un regard et s’aperçut qu’il téait réellement question de sa Mariette : on racontait d’elle des aventures avec le peintre Frédéric Guermann, qui ne tournaient pas à son 2 Vantage.

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« Stupide ! dit Gérard en déchirant l’article manuscrit, qu’il jeta vivement dans le feu.

— Qu'est-ce que c’est? s’écria M. de Saint-Charmay. Comment! vous jetez les manuscrits au feu ? Et qui vous a permis de trouver cela stupide ? Je ne vous demande pas votre avis. A-t-on vu un garçon pareil! Prenez mon fauteuil tout de suite, monsieur le correcteur, et faites le journal ! »

Gérard s’excusa de son mieux, et dit que l'article était tellement insignifiant, qu’il ne valait même pas la peine d’être lu. D’aiileurs il était trop long, il avait près de quarante lignes.

« Je leur recommande pourtant, à ces crétins-là, dit M. de Saint-Charmay, de me faire des nouvelles très courtes et très spirituelles ; ils ont la rage, pour conter un bon mot, d'écrire un volume. En dix lignes on peut tout dire.

— Qui est-ce qui a rédigé cet article ? demanda Gérard.

— Je n’en sais rien, dit M. de Saint-Charmay, sans doute un de ces messieurs qui courent après les femmes. »

Gérard attendit avee impatience l’arrivée des rédacteurs; il n’était lié qu'avec trois ou quatre; il ne pouvait pas leur demander de renseignements sur l’article concernant Mariette, ses amis ne s’occupant pas de semblable littérature ; mais il espérait découvrir sur sa mine l’auteur de l’article ; il pensait que celui-ci s’inquiéterait de la disparition de son article.

Et il se creusait la tête à chercher quel pouvait être le moûf qui avait pu engager quelqu'un à imprimer Mariette toute vive dans le Petit Journal. Était-ce nn de ces adorateurs qui se présentent chez les femmes un article de journal à la main, comme font en province les clercs d’avoués

pour les actrices? Mais l’article était plus qu’hostile, il indiquait une certaine haine contre Mariette. Était-ce un rédacteur qui se vengeait ou une perfidie dirigée contre Gérard principalement ?

Il cherchait ses ennemis dans le journal, et en trouvai top pour pouvoir s'arrêter à aucun. Gérard, ayant son franc-parler, ne dissimulait pas combien il était désagréable de se voir confondu avec des êtres qui croient qu’une plume est faite pour écrire des plaisanteries sur les femmes entretenues. Tout en critiquant les trois quarts de la rédaction, Gérard avait dû se faire des ennemis.

Pendant huit jours il attendit inutilement la réclamation de l’article perdu ; il en parla à Mariette, qui ne sut donner aucun renseignement. [ls s’aïmaient beaucoup et passaient la journée à se le dire; à part les trois heures que Gérard donnait au journal, il ne quittait pas son amie. Leur vie était tranquille et réälisait les rêves de Gérard, qui, seul au milieu de Paris, trouvait pour ainsi dire une famille dans Mariette.

Ces liaisons, qui étonnent beaucoup le monde quand on aperçoit souvent au bras d’un homme distingué une femme plutôt laide que belle, n’ont rien de surprenant. C’est un ménage réel compris autrement que le mariage de la société. C’est le mariage sans le hasard, c’est le mariage avec une femme qui n’a rien et qui à besoin de tout.

L'artiste qui a vécu quelque temps avec une maîtresse plus ou moins belle, plus ou moins acariâtre, une fois entré dans ces habitudes, devient plus rangé que le plus vertueux des bourgeois. Il adore cette femme, se laisse mener par elle et se tue de travail pour elle. Plus elle est laide et méchante, plus la femme est adorée par l’artiste, qui trouve en elle un mirage perpétuel.

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Gérard, défiant de caractère, avait été rassuré par la fran chise de Mariette au commencement de leur liaison ; 1l s’attachait de plus en plus à elle et ne voyait pas de fin à son bonheur. De son côté, Mariette était remplie de soins et d’attentions : elle écoutait patiemment les discussions littéraires de Gérard et de ses amis, conversation pémible pour les femmes.

Voulait-il travailler, elle le laissait travailler; s’il lisait, elle ne remuait plus, récompensant d’un franc baiser les préoccupations de son ami. Rarement ils se querellaient; cependant mademoiselle Pauline, qui vint un matin frapper à la porte, apporta quelques nuages dans cet intérieur tranquille. Elle paraissait tellement ennuyée, que Gérard s’écria après son départ :

— Pourquoi recois-tu Pauline?

— Elle vient sans que je l'invite, dit Mariette.

— Je ne veux plus la voir, elle me donne des attaques de nerfs. Mais ce n’est pas du sang, c’est du coton qu’elle a dans les veines. Ne la reçois plus ici, je ne veux pas que tu voies des femmes. »

Amours méconnues.

Gérard avait oublié l’article dirigé contre Mariette, lorsqu’un jour, à la rédaction, il lut sur les épreuves cette petite anecdote : « Dernièrement, mademoiselle Mariette offrait le thé en revenant du bal à trois de ses amis; il était

onze heures du soir. La portière lui dit en lui remettant sa clef : « Ces messieurs descendront-ils ? »

Gérard entra dans une grande colère, et, n’osant pas

faire supprimer l’article qui était composé, il changea le prénom de Mariette en un autre prénom. L’arücle parut ainsi modifié ; mais, trois jours après, une nouvelle-attaque contre Mariette fut remise à Gérard dans les épreuves du journal.

On disait que mademoiselle Mariette s’était vendue à un membre de l’Institut qu’on désignait par des initiales, et on donnait le chiffre de la somme. Gérard fut assez adroit pour laisser le nom de mademoiselle Mariette et donner à cette diffamation une tournure favorable au caractère de son amie.

« De qui est donc cette écriture ? demanda Gérard au ré dacteur en chef.

— C’est d’un amateur. »

Ainsi étaient désignés les rédacteurs qu’on ne payait pas.

« Mais comment s’appelle-t-il?

— Je ne sais... il fait les comptes-rendus du théâtre Bobino.

— Ah! s’écria Gérard, heureux d’être mis sur la piste.

— Ayez soin de veiller à son article, dit M. de Saint- Charmay ; en me l’envoyant aujourd’hui, ce jeune homme se plaint qu’un autre de ses articles n’a pas passé.

— Comment est-il, ce jeune homme? dit Gérard, qui tenait à recueillir plus d’une preuve.

— Je nel’ai jamais vu, dit M. de Saint-Charmay ; il m’envoie ses articles sous enveloppe. »

Gérard serra précieusement le manuscrit dans son portefeuille et ne fit qu’une course du journal à la rue des Canettes. Mariette était endormie au coin du feu.

« Mariette! cria Gérard d’un tel accent que la jeune fille se réveilla en sursaut. Qu'est-ce que ceci ? » demanda-t-il en lui présentant l’article manuscrit.

Mariette considéra longtemps la feuille de papier.

« Tu vois, on veut encore imprimer des infamies sur ton compte.

— Ce n’est pas de ma faute, dit Mariette.

— Reconnais-tu l'écriture ?

— Pas trop.

— Eh bien! lis toi-même.

— C’est bien mal écrit, » dit Mariette.

Gérard lut l’article en fronçant le sourcil.

« C’est infâme ! dit Mariette. Est-ce que tu crois cela?

— Je crois tout et je ne crois rien : je veux savoir quel est l’auteur.

— Je ne reconnais pas cette écriture, du tout, dit Mariette. |

— Il paraît, dit Gérard, que cet homme fait les comptesrendus du théâtre Bob'no.

— Alors, s’écria Mariette, ce doit être Ernest, un grand blond fade, qui m’a fait longtemps la cour; je me rappelle qu’il essayait de faire jouer des vaudevilles à Bobino. Un jour, il avait oublié chez moi un grand drame qu'il voulait me lire; en allant à la campagne, le soir, j'ai enveloppé dans son drame un pâté, un poulet froid... Tu n’as pas l'idée d’une colère pareille quand il m’a redemandé son drame. Il prétendait que je lui avais fait perdre plus de dix mille francs, que son drame devait être joué à l’Odéon, que jamais il ne pourrait refaire les deux actes qui avaient servi

à envelopper le pâté. Moi, je riais comme une folle; alors 1 m'a dit que, puisque je lui faisais perdre la gloire et l’avenir, je devais bien le récompenser un peu. Jai ri plus fort

encore; il est sorti furieux en me disant qu’on ne se moquait pas ainsi des auteurs, et que je le lui paierais un jour.

— Très bien ! dit Gérard, qui se mit immédiatement à sa table et rédigea la lettre suivante :

« Monsieur,

« Si vous êtes M. Ernest, dont mademoiselle Mariette a égaré jadis deux actes de mélodrame, vous avez sans doute le droit de vous venger; mais j’ai également le droit de vou dire que je vous défends d’écrire au Petit Journal, ou ailleurs, la moindre ligne sur son compte. Je me verrais forcé, à mon grand regret, de vous donner des coups de canne tels que vous ne rédigeriez pas une ligne de trois mois.

« Votre tout dévoué,

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