‹ Les aventures de Mademoiselle MarietteChapitre 6 sur 29 · G8 LES AVENTURES · texte numérisé non relu

G8 LES AVENTURES

— Ah! ah! c’est vous qui faites du journalisme avec Mariette?.… Eh bien! monsieur, je l’aime, mademoiselle Mariette, comprenez-vous ? »

Le jeune homme, qui retrouvait dans les paroles de Gérard la netteté brève de sa lettre, se sentait embarrassé de sa contenance, d’autant plus qu’une alcôve entr’ouverte lui faisait penser, avec raison, que cette scène avait un autre témoin. Gérard attendait la réponse en se tenant droit devant celui qu’il avait provoqué par sa lettre.

« Aviez-vous des motifs puissants pour écrire de tels articles? dit Gérard.

— Non, dit le jeune homme blond.

— Alors, monsieur, veillez un peu aux scandales qui se trouvent au fond de votre encrier; si vous savez quelque malignité qu’il ne soit pas bon d'imprimer, n’en dites rien à votre plume. Adieu, monsieur; vous m'avez réveillé de bien bonne heure! »

Là-dessus, Gérard reconduisit le jeune homme, qui sortit humilié.

« Il n’a pas été brave, M. Ernest, dit Gérard à Streich, qui entra dans la matinée demander si on savait des nou velles de Rose.

— Comment! Rose n’est pas rentrée? demanda Mariette. Ah! mon pauvre Streich, qu'est-ce que cela veut dire?.… »

Streich ne répondit pas à cette cruelle question. Streich était l’un des camarades les plus intimes de Gérard; ils avaient débuté à la même époque dans le journalisme, demeuré longtemps ensemble, s'étaient brouillés, puis raccommodés, et avaient fini tous les deux par se mettre

en ménage. Streich demeurait un étage au-dessous de Gérard avec mademoiselle Rose, une jeune fille pâle et mélancolique qui offrait avec Mar: ‘tte un contraste frappant.

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Ses anciens chagrins domestiques, l'hôpital, la misère, revenaient souvent dans la conversation de Rose: aussi parlait-elle plutôt pour elle que pour les autres. Mariette aimait mieux faire la nique à l’avenir que de s’en inquiéter.

« Pauline est venue hier dans la journée, dit Streich ; nous étions à causer tranquillement tous les deux quand Rose est arrivée. Elle a pâli, est restée quelques minutes sans parler et a ouvert la porte. Depuis hier, Je ne l’ai pas revue. Que peut-elle être devenue? Ah! que j'ai souffert cette nuit! Je me suis mis à travailler

— Si tu as travaillé, dit Gérard, il n’y a pas de mal; moi, je ne travaille pas volontiers quand je suis chagrin, ou alors il me faut une douleur tellement violente, que je me jette à corps perdu dans le travail pour tâcher d’oublier. Mais Rose reviendra.

— Oh! non, dit Streich, il faut que je la rappelle par le journal. »

Streich avait une singulière manie : il n’écrivait que sa vie, ses amours et les amours de Rose. De temps en temps il découpait une aventure de sa vie comme on coupe une tranche de pâté, et portait cette tranche à M. de Saint-Charmay, qui recevait avec plaisir ces sortes de biographies de poètes et de grisettes : les infidélités de Rose procuraient une aventure par semaine à Streich, qui en publiait assez régulièrement quatre par mois.

Aïnsi, la disparition de Rose produisit un feuilleton d’un sentiment comique et exagéré; les chagrins domestiques de Streich se tournaient en mots plaisants. Il excellait surtout dans la peinture de ses recherches d’argent. Mademoiselle Rose, ainsi que toutes ses amies, s’était frottée de littéra= ture dans un tel milieu et lisait les journaux, surtout les feuilletons de Streich : ayant suroris son secret de

découdre un feuillet de sa vie pour le mettre en roman, quand elle avait commis quelque escapade, elle ne rentrait plus qu'après avoir étudié le récit imprimé de cette esca= pade, afin d'être sûre de sa réception.

Le Petit Journal, à l'insu du rédacteur en chef, servait ainsi de boîte à lettre aux amours de Streich; mais cette poste n’était pas toujours fixe : il arrivait quelquefois que le journal était plein et que le feuilleton ne paraissait pas le lendemain de la brouille. Mademoiselle Rose, ne voyantrien paraitre, croyait que Streich, lassé d’elle, ne voulait plus la recevoir.

Le récit des aventures demandait deux nuits de travail; M. de Saint-Charmay se faisait prier pendant quelque temps pour insérer le feuilleton : chaque brouille éloignait done mademoiselle Rose pendant cinq ou six jours.

« Aussi, pourquoi recçois-tu Paulirie ? demanda Gérard.

— Je la reçois comme je te recevrais; je ne vais pas pourquoi Rose s’est prise subitement de jalousie. Pauline me racontait ses malheurs : elle est très triste.

— Îl est vrai, dit Mariette, que l'étudiant qu’elle aime s’est bien mal conduit avec elle. Voilà quatre ans qu’ils vivent ensemble; elle était très bonne pour lui, elle le soignait * c’est un gros homme qui ne pense qu’à son ventre. Il jouait toutes les nuits, et Pauline l’attendait sonvent jusqu’à cinq heures du matin. Ce n’est pas gai! A la fin son amant s’est lassé d’elle, et l’a congédiée. Il allait être recu docteur, cela lui nuisait, son père devait arriver à Paris, il ne pourrait plus :a voir chez lui. Que d’histoires! Pauline est partie le cœur gros, vous pensez; elle se retira daris une petite chambre où elle pleurait toute la journée. Mon Dieu ! que c’est bête, de s’attacher à un homme! de te tuerais, Gérard, si tu me faisais un coup pareil! Oui, embrasse-

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moi, monstre ! Vous vous ressemblez tous : il n’y en a pas un meilleur l’un que l’autre !

— Croyez-vous, dit Streich, que Rose se conduise bien avec moi en ce moment ?

— Vous vous retrouverez avec plus de plaisir. Mais ca n’est rien à côté de Pauline. Elle ne mangeait plus, elle ne dormait plus, et ça ne la rendait pas plus belle. A le fin, elle n’y tint plus, elle voulait revoir son amant; elle loua une chambre dans la maison où il demeurait. Quand il montait les escaliers , elle ouvrait vivement sa porte et tâchait de se trouver sur son passage; mais ce gros sans-cœur n'avait pas l'air d'y faire attention. Elle lui parla, et il ne lui répondit pas. Pauline, humiliée, ne voulut plus le rencontrer. Nous avons percé, dans la porte de sa chambre, un grand trou avec une vrille; le matin, quand ïl part, Pauline se met à son trou et le regarde passer; le soir, quand il rentre, elle le regarde encore.

— Tiens! dit Gérard, cela est beau : je commence à trouver Pauline intéressante.

— Enfin, dit Mariette, l'étudiant est pris d’une fièvre typhoide... Ah! comme Pauline était heureuse d’un côté et malheureuse de l’autre ! Elle s’était installée dans sa chambre et passait les nuits et les jours à le veiller ; pendant quinze jours, elle n’a pas bougé d’auprès de son lit. L’étudiant se rétablit.

— Bon! dit Streich ; l'amour revient.

— Pas du tout, dit Mariette ; le monstre ne l’a seulement pas remerciée, et il est parti pour son pays sans lui rien dire. Oh! les hommes !

— Etles femmes ! » dit Streich en pensant à Rose.

Là-dessus la discussion s’engagea entre Mariette, Streich et Gérard, sur la quantité d'amour qu’apportaient les how

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mes et les femmes; quoiqu’elle fût seule de son parti, Mariette soutenait dignement les femmes et ne se laissait nullement ébranler par les preuves historiques auxquelles elle n’entendait rien et qu’elle jetait de côté, voulant raisonner sur ce qu’elle voyait autour d'elle et sur ses propres -npressions.

«Je ne sais pas si les femmes aiment mieux que les hommes, dit Gérard; je le saurai quand tout sera fini entre nous deux.

— Tu sais bien, dit Mariette, que je taïimerai toujours!

— Toujours! dit Gérard en pinçant les lèvres. Jai peur que tu ne me quittes la première.

— Je parie le contraire, dit Mariette.

— Qu'est-ce que nous parierons ? nous n’avons rien.

— Parions dix baisers, dit Mariette.

— Folle! situ me quittes, c’est que tu ne m’aimeras plus; si tu ne m’aimes plus, je te hairaï; si je te hais, je n'irai pas te demander dix baisers, et, si tu ne m'aimes plus, tu me les donneras encore moins.

— Alors donne-les-moi tout de suite, » dit Mariette,

Clarisse Harlowe au rabais.

Ce jour-là on reçut un cadeau de l’ami Thomas, qui cherchait une réconciliation en envoyant à Mariette un Joli chat noir avec de grands yeux verts. Une lettre était jointe qui constatait la généalogie du petit chat :

« Ma chère Mariette,

«Je passais l’autre soir par la rue de l’Odéon ; devant la porte d’un épicier était une mère chatte avec deux petits, l'un roux, l’autre noir avec une tache blanche, qui figurait une espèce de royale au menton. La mère jouait avec son enfant roux; elle ne paraissait pas s'inquiéter immodérément du noir, qui, accroupi sur ses quatre pattes, jetait de mélancoliques regards sur les passants. De temps en temps, il s’interrompait dans ses observations pour dresser le nez en l'air et aspirer des odeurs vagues qui provenaient d’une case renfermant des pruneaux. Puis il se remettait à considérer les allants et venants; mais le fumet des pruneaux le tracassait. La jeunesse est si gourmande, qu’il faut pardonner la mauvaise action commise par le chat noir.

« Il profita du treillage de fer, barrière formée contre les entreprises audacieuses des gamins de Paris, pour monter à l’escalade des pruneaux. Là, il se promenait sur ces fruits avec une béatitude extrème, les léchant plutôt qu’il ne les mangeait, lorsque la mère chatte se mit à crier. Était-ce pour appeler le propriétaire des pruneaux ou pour inviter son fils à cesser ce commerce répréhensible ?

« L’épicier vint aussitôt, curieux de s’expliquer les cris de la mère chatte. Sa colère fut plus grande que son étonnement, en voyant au milieu de ses denrées le jeune chat. Ile prit par le cou en le battant comme plâtre. Cet homme déploya une cruauté sans pareille; cependant il était dans son droit de commerçant. Il pensait avec raison que les pratiques du quartier qui auraient vu l’innocente promenade du petit chat, regarderaient à l’avenir avec le plus profond mépris les pruneaux souillés.

fl

« La brutalité du boutiquier m’intéressa en faveur du chat, qui s'était sauvé sur le trottoir, fuyant de nouveaux accès de colère de son maître. Je pris le chat et je l’emportai. [l a mille qualités que tu reconnaîtras à mesure, ma chère Mariette. Je sais combien tu esbonne, et en t’envoyant le chat, c’est un cadeau que je lui fais plutôt qu’à toi.

« Ton peintre et ami, THomas. »

Ce cadeau fit le plus grand plaisir à Gérard dont l’enfance s’était passée au milieu des chats et qui semblait avoir retiré de cette intimité des rapports de physique et de caraière. La ressemblance venait surtout de longues moustaches raides et peu fournies qu'aucune brosse ni peigne n’avaient pu ramener à l’état de moustaches d'homme. Des clignements d'yeux fréquents faisaient croire aux gens que Gérard étudiait sournoisement les figures étrangères en feignant de fermer ses paupières.

Mariette partageait les goûts de Gérard, aussi le petit chat noir fut-il traité en ami. Il commença par faire le gros dos et alla se cacher sous une armoire, ce qui fut expliqué par un être mystique qui fréquentait alors Gérard.

« Les chats ne se cachent pas pour se cacher, dit-il, mais pour étudier en paix la physionomie du nouveau logement où ils entrent; de là ils écoutent les ve sure afin de savoir à quoi s’en tenir sur leurs maîtres. »

|. Ce mystique, nommé Barberot, eut l nee d'apporter le chat, à cause de la grande religion qu’il vouait à ces animaux ; Thomas, n’osant se présenter, avait envoyé son cadeau par une personne de confiance. Barberot donna des nouvelles du peintre, disparu depuis la soirée de la rue du Regard: il avait peint une étude d’après le chat noir; Barberot ne trouvait pas assez d’éloges pour la facon dont était

DE MADEMOISELLE MAPIETTE. 15 peint le mou. C'était sa mamère de raisonner : il courait après le plus petit détail d’un tableau, sans s'inquiéter de l’ensemble.

« Il y avait des tons verts dans ce mon! s’écria Barb rot, mais ce serait trop long à vous expliquer.

— Le mou n’est donc pas rouge? demanda Mariette.

— Sans doute, il est rouge, dit Gérard.

— Alors pourquoi M. Barberot dit-il qu’il est vert?

— Le mou a l’air rouge, dit Barberot; sans doute, mais au fond.

— Va chercher du mou au petit chat, dit Gérard ; autrement nous ne nous entendrons jamais. »

La discussion n’eut pas de fin, Barberot ayant dans la tête des systèmes d’une complication extraordinaire dont il gardait la clef pour lui. Cependant le petit chat mangeait avec avidité le mou apporté par Mariette, sans s'inquiéter de sa couleur.

Dés lors le chat joua nn grand rôle dans le ménage : on l’habitua à jouer tranquillement et à ne pas quitter la chambre; le matin, on le menait au Luxembourg pour lui faire prendre l'air. Gérard faillit devenir jaloux du chat, qui occupaït tous les instants de Mariette. Ainsi que la lettre l’avait fait prévoir, Thomas revint voir Mariette et fut reçu à bras ouverts. D’ailleursil avait besoin de consolation par suite du refus au Salon d’un tableau dont il espérait le plus grand succès. C’était le portrait d'un enfant de l’île du Bas-Meudon, assis dans une chaise à bras et mangeant une grosse pomme rouge : sous l’enfant on voyait apparaître les bords ronds d’un vase blanc qui témoignait de la double opération à laquelle il se livrait.

La figure seule devait montrer les secrètes préoccupations

de l'enfant, en apparence occupé à manger une pomme,

(ne ne rs

| Gérard consola Thomas, qui maudissait les peintres de bel- \l les étoffes, les amoureuses coquetteries de Watteau, que ‘ il toute une fade école cherchait à reproduire par un vil. sentiment d'imitation que l’époque actuelle ne pouvait ac» ds | cueillir.

| * «ls ne peuvent donc pas faire ce qu’ils voient? disait : Thomas. Où sont-elles, leurs femmes poudrées? Il n’y a plus * | de femmes poudrées. Si je peins des casseroles, c’est que je | les aime et que je les comprends; au moins je les vois, il y Î en aura toujours. La belle trouvaille que j’ai faite hier ! Je 1 passais dans la rue, j'aperçois au coin d’une borne un morceau de faïence coloriée : je le ramasse. C'était la moitié d’un saladier de campagne qui représentait un Chinois habillé tout en rouge, en train de pêcher dans le fleuve Jaune; | malheureusement mon Chinois était coupé par la moitié. 1 On n’avait jeté que ce morceau aux ordures ; je m’en allais, lorsque je vois un chiffonnier qui retire avec son crochet, de dessous le tas, l’autre moitié du saladier... J’ai cru que j'allais sauter sur lui, mes yeux devaient lancer des éclairs. EE Ce chiffonnier a été brave, il n’a pas abusé de ma position. Il ne m’a vendu que deux sous sa moitié de saladier; je lai bien vite portée à l’homme qui met des attaches, et j'ai maintenant aux murs de mon atelier un saladier superbe, brillant comme un soleil. À propos, Gérard, vous devriez bien venir voir un jour le portrait de votre petit chat. » Gérard, pour se réconcilier tout à fait avec Thomas, vou-! lut l'accompagner immédiatement.

« Etes-vous heureux avec Mariette ? demanda le peintre. ! — Tout à fait heureux, dit Gérard. Elle est si charmante que je me demande quelquefois si je suis bien digne d'avoir une femme comme elle.

— Alors je suis content aussi, dit Thomas avec un sourire

DE MADEMOISELLE MARIEITE, 11

triste.… Et je vous demande pardon de vous avoir écrit la lettre que vous savez... On m’avait dit beaucoup de mal de vous.

— Je n’en suis pas étonné, dit Gérard; ce ne sera pas la dernière fois que vous en entendrez. Rappelez-vous ceci, Thomas ; les ennuyeux me font souffrir, je les hais et je le leur dis. Ils me prennent mon temps et ne m’apprennent rien; je suis gèné avec eux, je ne sais si ce que je leur dirai les intéressera. D’ailleurs, les imbéciles sont méchants sans le savoir, et vous font plus de mal que les méchants; on ne les craint pas, on les laisse aller jusqu’au jour où, par hasard, on découvre le mal qu’ils ont pu vous faire. Je n’ai pas plus d’estime pour les gens médiocres qui s’introduisent on ne sait pourquoi chez vous ; ils ont l'air de courir apres votre amitié; ils vous écoutent longtemps, saisissent facilement vos ridicules, ce qui n’est pas difficile, nous en sommes pleins, et, quand ils vous ont assez épongés, qu'ils sont autant fatigués de vous que vous êtes fatigués d’eux, ils passent à un autre, et ainsi de suite.

— J'ai pris un grand parti, dit Thomas ; comme ils m’ont fait perdre beaucoup de temps et que je ne savais comment m'en débarrasser, je leur ai dit un jour: « Vous vous en- « nuyez et je vous amuse; vous viendrez chez moi tant qu’il « vous plaira, mais je vous préviens que chaque heure que « vous passerez dans mon atelier sera payée cinq francs. Si « vous me regardez deux heures, je vaux bien dix francs.’ « Qu’y at-il de plus curieux que de voir mes soupières et « mes assiettes descendre des planches et venir se coller sur « ma toile? C’est un spectacle magique !... Moi-même, « qui suis le magicien, et qui connais ces mystères, j’en suis « toujours étonné: combien devez-vous apporter d’intérêt à « ces opérations, vous simples curieux! » Mes gens crurent

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