‹ Les aventures de Mademoiselle MarietteChapitre 7 sur 29 · RE · texte numérisé non relu

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que je plaisantais et s’imaginèrent que c'était une façon adroite de leur emprunter de l'argent : il y en a qui reculèrent devant deux heures payées un peu cher; d'eux d’entre eux restèrent quatre heures, qu’ils me payèrent en riant. Le lendemain ils reviennent comme d'habitude, persuadés que je leur avais fait une plaisanterie et qu’ils avaient, par leur argent, apaisé une petite dette qui me rendait désagréable. Ils entrent tous les deux. « Je vous avertis, leur dis-je, « qu'on paie les heures d'avance; vous êtes deux, c’est « dix francs. » [ls rirent d’abord en voyant que je continuais à garder mon sérieux et prétendirent qu’ils avaient oublié leur bourse. « Tâchez, mes amis, leur dis-je, de « ne pas l'oublier une autre fois, car je ne fais pas crédit. » Et je fermai la porte de mon atelier en leur souhaitant le bonjour. Je ne les ai plus jamais revus. Ah! Gérard, j'entre dans des colères sourdes quand je pense au temps que J'ai passé avec tous ces fainéants qui nous dévorent. Leurs compliments, leurs flatteries, j'en ai par dessus la tête. Est-ce que je ne sais pas ce que je vaux? Est-ce que je ne me fais pas des compliments bien autrement agréables? Est-ce que je ne me critique pas avec des amertumes plussaignantes que tout ce qu’on peut imprimer contre mes tableaux? Il n’y a pas d’être plus orgueilleux que moi et plus humble que moi.

— Je pense comme vous, dit Gérard, mais je ne sais pas sinous pourrions confier cela à beaucoup de monde. Moi, je dis tout à Mariette, je lui raconte ce que je veux faire ; elle m’écoute et elle a l'air de me comprendre. C’est comme si elle comprenait.

— Mais il y a peut-être un danger, dit Thomas: c’est de révéler toutes ces choses importantes à une femme: qui peut les répéter. |

— En croyez-vous Mariette capable, Thomas?

— Non, tant qu’elle vous aimera.

— On dirait, dit Gérard, que vous présagez une rupture prochaine.

— Non, répondit le peintre. |

— J'aime Mariette, dit Gérard, et je ne vois pas la fin.

— Îl y a toujours une fin, » dit Thomas.

Gérard ne dit plus un mot, accablé par cette réponse. Il lui arrivait quelquefois de se laisser aller à des doutes sur la durée de sa liaison avec Mariette : il en souffrait tout en les créant, et rentrait chagrin ; mais un seul mot de Mariette suffisait à déchirer ces toiles d’araignée qui emplissent l'esprit. La parole de Mariette était d’un timbre si pur, qu’on ne pouvait supposer qu'un mensonge püt s’envelopper d’une si douce musique. Gérard fut vivement froissé par la confirmation de ses doutes, venue d’une bouche étrangère,

En ce moment, il haïssait Thomas de l’avoir désenchanté, et il était disposé à trouver sa peinture détestable ; mais une réflexion lui survint : il se dit que Thomas était encore amoureux de Mariette, et que le dépit lui soufflait ce langage.

Gérard pensait que Mariette avait trompé plus d’un amant; ces amants valaient-ils Gérard ? Sans trop d’amour-propre, il se croyait autorisé à se croire plus digne et plus certain de l’amour de Mariette que pas un de ceux qu’elle avait connus avant lui. Ces réflexions entrèrent davantage dans la tête de Gérard lorsqu'il rencontra dans l’atelier de Thomas un Jeune homme qu’on appelait Alexandre, et qui était en train de travailler à une gravure. Thomas ayant, dans le courant de la conversation, prononcé le nom de Gérard, le graveur leva la tête et lança un regard ennemi du côté de Gérard, qui regardait les tableaux accrochés au mur, sans s'inquiéter de son ancien rival,

On ne voyait dans l'atelier que des études de petites filles dans toutes les positions : les unes mangeant la soupe, les autres se chauffant; celles-ci avec un moulin à café, celles-là lisant à la lampe. Il ÿ en avait qui trainaient un fagot plus gros qu’elles ; d’autres étaient à genoux en pénitence, avec un bonnet d’âne sur la tête. Toutes ces enfants étaient habillées simplement en robes brunes, avecdegrands tabliers de lustrine et de petits bonnets blancs.

« Vous devez bien aimer les enfants, dit Gérard à Thomas.

— Oui, dit Thomas, c’est ma petite fille qui pose pour ces études.

— Comment! vous avez une fille? » s’écria Gérard, qui comprit alors la physionomie réfléchie du peintre.

Il ne s'agissait plus alors de ces amours rieuses qui durent une semaine pour ne laisser d’autres traces qu’un profil dans la tête, un couplet de chanson dans la mémoire, une couleur favorite dans les yeux. « Il a une fille ! » se dit Gérard en s’en retournant chez lui.

Jusque-là, la pensée d’un enfant ne lui était jamais venue, car les faits les plus natureis etles plus probables étaient ceux qui préoccupaient le moins Gérard; aussi en était-il frappé comme d’un coup de foudre quand ils arrivaient : de même chaque idée remuait violemment Gérard pendant dix minutes. Dans un bref espace, il pouvait souffrir autant qu’un autre en un mois; la mort de quelqu'un qu’il aimait lui faisait verser des larmes abondantes aussitôt qu’il l’apprenait. Une colère violente s’emparait de lui pendant un quart d'heure : il s’enthousiasmait avec la même promptitude; mais colère, douleur, enthousiasme, tombaient comme l’eau bouillante qu’on retire du feu. Aussi, après s'être répété tout haut dans la rue : « Îl a une

fille! » à plusieurs reprises, Gérard s’arrêta à la première devanture de boutique, et regarda une chinoiserie qui lui fit oublier les enfants et toutes ses idées sur les enfants.

« Ah! bonjour, monsieur Gérard, lui dit avec son accent traînant madame Pierre, qui revenait avec un tablier gonflé d'une foule d'objets; c’est mademoiselle Mariette qui m’a donné une robe, votre vieux pantalon : ce sera bien chaud pour l’hiver ; je m’en vais faire une camisole avec.

— Vous avez donc vu Marictte ?

— J'en reviens, monsieur Gérard. Elle est sortie avecun monsieur.

— Qui est-ce ? s’écria Gérard.

— Un petit gros qui est gentil ; il m'a donné quatre sous pour mes cartes. et puis deux sous que j'avais déjà de ce matin; ça ne va pas mal, les cartes, on me demande encore faubourg.

— Mais où est allée Mariette ?

— Je ne sais pas, monsieur; le petit gros avait l’air pressé, vous le connaissez bien.

— Un petit gros! dit Gérard; comment s’appelle-t-il ? où allaient-ils tous les deux ? Est-ce que Mariette ne vous a rien dit pour moi?

— Oh! je ne sais pas tout ça. Si nous n’étions pas dans la rue, je vous ferais bien un tour de cartes... »

Mais Gérard était déjà en course, tracassé par la sortie de Mariette avec ce petit gros inconnu. Ilespérait qu’elle lui aurait laissé un mot chez la portière; Mariette n’avait prévenu de rien. [l monta à la chambre de Streich, et fut longtemps à être introduit, car Streich, qui travaillait la nuit, se couchait une partie du jour.

« Tu n’as pas vu Mariette ? lui demanda-t-il,

— Non, je dors.

— Peut-être a-t-elle frappé chez toi en s’en allant, dit

Gérard.

— C’est possible, je dormais.

— Peut-on dormir le jour! s’écria Gérard, qui fit retomber sur la tête de Streich les tracasseries que lui causait l’absence de Mariette. Tu crois encore, lui dit-il, que les poètes doivent travailler la nuit, enveloppés de silence. Regarde-moi ; j'emporte quelquefois mes papiers au café, et là, au milieu des joueurs de dominos,-des gens qui jouent au billard, de ceux qui discutent politique, je n’entends pas plus les hommes que si j’étais dans une île déserte.

— Chacun a sa méthode, dit Streich ; il me faut la nuit et beaucoup de café.

— Tu iras loin avec ton café! dit Gérard ; tu te brûles à grand feu. Lève-toi donc à cinq heures du matin, mets sur ta table une grande carafe d’eau fraiche : tu verras comme l’eau fera couler des idées claires dans ta plume !

— Nous avons trop bu d’eau dans notre vie, dit Streich, j'en ai assez... Je me rendors, ne me parle plus.

— Comment, tu ‘vas encore dormir ? il est temps d’aller diner.

— Quelle heure est-il donc ?

— Quatre heures et demie, dit Gérard; est-ce que tu ne viens pas au Pont-Neuf?

— Je m'en vais me lever alors, dit Streich. Tu as bien fait de venir : Rose m’attend là-bas à diner, et elle ne doit pas avoir d'argent. Ni moi non plus; mais nous allons man ger Clarisse Harlowe !

— Tu vas vendre Clarisse Harlowe ? dit Gérard.

— Sans doute.

— C’est que je n’ai lu que le premier volume.

DE MADEMNOISELLE MARIETTE. 83

— Tant pis pour toi, dit Streich.

— Quel commerce fais-tu avec tes livres ! s’écria Gérard ; ils ne sont pas même coupés qu’ils sont vendus ; je ne comprends pas le peu de respect que tu as pour les livres.

— Ne vois-tu pas, dit Streich, que je contribue plus

qu'un autre à la vulgarisation de la saine littérature, La Clarisse Harlowe coûte six francs ; je la vends qua-

sante sous, le marchand la revend trois francs dix sous. Les amis des lettres pauvres sont plus disposés à dépenser trois francs dix sous que six francs; ils n’achèteraient peutêtre pas la Clarisse Harlowe pour six francs, tandis que trois francs dix sous leur permettent de lire ce livre. Sais-tu maintenant combien la baisse que. je fais subir à Clarisse Harlowe peut être précieuse aux amateurs de livres? D’un côté, je dine…

— Et, de l’autre, je vois des individus, dit Gérard, qui se privent de diner deux jours pour pouvoir acheter le livre. »

Fout en causant de la sorte, les deux amis gagnèrent un cabaret qui fait l’angle de la place de l'École, où ils avaient l'habitude de diner. Dans une salle qui leur était réservée au premier étage, une fenêtre donne sur le Pont-Neuf et permet de suivre des yeux le curieux et bruyant spectacle de l’endroit le plus fréquenté de Paris. Gérard avait prévenu le concierge de l'hôtel garni qu’il allait diner à cet endroit, afin que Mariette vint le retrouver; mais il était triste et plein de pressentiments; les paroles de Thomas Jui revenaient dans la mémoire : « Tout a une fin. » Et il regardait attentivement toutes les femmes qui traversaient le Pont-Neuf, certain de reconnaître Marictte de l’autre côté de l’eau.

« Tu ne manges pas, Gérard ?

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— Non, dit-il, je n’ai pas faim. »

Puis il pensa qu’on devinait la cause de son ennui, et il commanda à diner au cabaretier ; car il ne voulait mettre ni Streich ni Rose dans la confidence de ses tristesses. D’ailleurs Valentin et mademoiselle Jenny, qui étaient également à table, avaient mille raisons pour rire de ses tourments, et , Gérard essaya de dire des folies, afin de mieux déguiser ce lqur se passait en lui.

Le diner lui paraissait exécrable, lorsque tout à coup il vit apparaître dans la spirale de l’escalier des rubans cerise sur un chapeau de velours noir. Les émotions qui emplirent le cœur de Gérard sont trop vives pour être décrites : personne ne pouvait les deviner, tant elles étaient brèves.

Un clignement d'œil rendait ces émotions intimes que Gérard masquait aussitôt par la plus froide indifférence. Il avait la plus vive envie de sauter au cou de Mariette : cependant il restait assis sur sa chaise ; mais Mariette, plus expansive, commença par embrasser son ami, sans s'inquiéter si on la regardait.

« Nous t’avons assez attendu avec Giraud!

— Sans doute, dit Gérard, et c’est parce que vous m'avez attendu que je n’ai trouvé personne.

— Mon ami, dit Mariette, Giraud m’a priée de l’accompagner au marché.

— Au marché ! et pourquoi faire ?

— Jl nous donne à souper ce soir. [1 a vendu ses airs populaires provinciaux à un éditeur, et il veut que chacun soit en fête. Je me suis chargée de prévenir tous nos amis.

— Voilà une bonne affaire, dit Streich.

— Je suis heureux, dit Gérard ; j'ai été le premier à imprimer que ces airs populaires auraient un immense succès, voilà ma prédiction qui se réalise.

— Aussi, il faut avouer, dit Valentin, que Giraud est un malin.

— Voilà déjà Valentin jaloux du futur succès de Giraud.

— Non, dit Valentin; mais de Villers trouve que ces chansons ne sont pas aussi naïves que vous voulez bien le dire.

— Et tu penses comme de Villers ? demanda Gérard.

— Entièrement.

— Eh bien! nous nous moquons des opinions de de Villers ; je comprends que les vers de Giraud et de de Villers ne se ressemblent pas : il y en à un qui fait des vers rustiques et l’autre des vers archaiques.

— Mais, reprit Valentin, de Villers ne dira pas de mal des airs populaires de Giraud ; au contraire, il a fait un article très aimable.

— Tant pis! s’écria Gérard, je méprise complétement ceux qui pensent du mal d’une œuvre et qui en disent du bien… Ils ne cherchent qu’à tromper le publie... La plume qui ment est cent fois plus honteuse que la bouche qui ment... N'est-ce pas triste de voir des jeunes gens de notre âge, qui ont trente ans d’avenir littéraire, débuter par des mensonges? Cela se comprend encore d'écrivains usés, condamnés à faire de la critique pour vivre ; ils veulent finir tranquilles, ils n’ont plus de colères, parce qu'ils les ont dépensées dans leur jeunesse. Mais des hommes de vingt-cinq ans qui mentent!... Patience! nous vous rendrons un jour la vie dure; nous ne sommes pas beaucoup qui voulons parler sincèrement; mais je serais seul, que je n’abandonnerais pas une minute ce coin-là.… Je serai long à arriver, mais j’arriverai, je soulèverai contre moi des inimitiés, des haines, des calomnies, je le sais, et c’est ce qui fait ma force. Ce que je dis tout haut, je l’imprimerai; je

ne crains guère mes ennemis, mais je crains encore moins mes amis. »

Gérard, d’une nature très irritable, avait deux manières de passer ses colères : ou il ne disait rien et rongeait son frein en dedans, ou il éclatait violemment en paroles crue: qui entrainaient sa pensée beaucoup plus loin qu’il n'aurait voulu.

La mauvaise foi et le manque de franchise lui mettaient la tête à l'envers : certains êtres qu’il ne cherchait pas, mais qu’il rencontrait forcément, lui faisaient mal à voir ou l'agaçaient. Il en était ainsi arrivé à l’égard de Valenin, qui, après avoir été le clair de lune de Gérard, s’était prosterné devant les rayons du poète de Villers; mais ce dernier, loin de partager les principes rigoureux de Gérard en matière d’individualité, se plaisait à entretenir autour de lui une dizaine de perroquets qui allaient répoter dans tous les endroits publics de Paris : « Mon maitre de Villers est le plus grand lyrique de ces temps-c1. »

Gérard, qui avait horreur des camaraderies et qui se rendait compte des procédés pénibles de celui qu’on appelait un métrique remarquable, se plaisait à lutter seul contre l'influence des dix perroquets, et ne cachait pas sa façon de penser.

« Aliez-vous longtemps parler littérature ? dit Mariette. Ce n’est pas gai. j'espère qu'il n’en sera pas question au souper de Giraud ; je n’irai pas, si vous vous disputez comme vous le faites d'habitude.

— Allons, Mariette, dit Gérard, soyez calme... Mais tu ne m’as pas conté comment Giraud est venu, nous qui ne l’avions pas vu depuis si longtemps.

— Il est comme un fou, dit Mariette, d’avoir vendu ses airs populaires. Il y à quelques jours, il passait sur le

boulevard, il regarde les fenêtres éclairées du Jockey-Club. Giraud monte, demande à parler au président, et lui dit : « Monsieur, je désirerais vous faire entendre des airs popu- « laires que j'ai composés. » Le président dit qu’on ne chante pas au Jockey-Club; Giraud répond qu’on n’a jamais rien entendu de pareil. On allait donner l’ordre aux domestiques de le mettre à la porte; mais quelques messieurs s'étaient rassemblés autour de Giraud, étonnés de voir un homme distingué vouloir se donner en spectacle, Toutà coup, Giraud se met à chanter, comme un vrai paysan, ses airs de campagne : il criait comme s’il avait été en pleins champs ; il n’y avait plus moyen de l'arrêter qu’en envoyant chercher la garde; on l’a laissé continuer et il a chanté tout son répertoire. [l y a un éditeur de musique qui a entendu parler des chansons et de l’aventure du Jockey- Club ; il a fait chercher Giraud et lui a acheté ses airs populaires.

— Rien ne m'étonne de Giraud, dit Gérard. Il est venu un soir au Petit Journal, et il a fait le même tour; M. de Saint-Charmay à été obligé de l'écouter pendant une heure. Il faisait trembler les carreaux de la rédaction. « Nous avons « notre journal à faire pour demain, criait le vieux Saint- « Charmay, nous n’avons pas le temps, monsieur; c’ect « vraiment charmant. » Giraud continuait toujours. Nous nous sommes moqués ensemble des faux poètes ; je l'ai mené aussi chez des poètes tendres ; j'étais certain de l'effet. Comprenez-vous ce qu'ont pensé de ces poésies fortes et sincères tous ces jeunes gens qui se disent les amis de la nature et qui passent leur temps à chanter des moutons avec des rubans roses? Pour les tracasser, Giraud a fini par leur chanter le boucher de campagne; le sang coule à flots, on voit les garçons aiguiser leurs couteaux, on entend

le marteau qui frappe sur la tête du bœuf; et qui est-ce qui profite de tout ça? La bouchère aux belles couleurs. Jamais

‘ je n’ai vu des gens plus malheureux ; ils frémissaient pour

leurs pauvres petits moutons de carton, qu’ils se donnent tant de peine à peigner et à poudrer tous les matins. »

Le cabaret nocturne,

Le soir il y cut un grand souper chez Joassant, qui re présenta le dernier cabaret de la littérature. C'était un endroit rue de Grenelle-Saint-Honoré, en face du passage Véro-Dodat, où passaient la nuit ceux qui revenaient tard des théâtres et des journaux. Le cabaretier avait une autorisation de tenir son restaurant ouvert toute la nuit, sous le prétexte d'offrir un endroit pour se réconforter aux voya= geurs arrivant par les bureaux des messageries voisines ; mais on ne vit jamais un voyageur dans ce restaurant.

Les principaux habitués furent des Allemands étranges, employés aux correspondances étrangères dans les jourpaux, un ancien directeur de revues, le prétendu parrain de toutes les illustrations artistiques du romantisme, qui avait la manie de réciter des tragédies. On y voyait encore des critiques terribles qui étaient connustout à la fois comme écrivains, architectes et peintres, et qui ne faisaient ni romans, ni palais, ni tableaux; on y rencontrait des acteurs célèbres qui ne jouaient pas et qui avaient des systèmes dramatiques entièrement neufs, c’est-à-dire de jouer Molière

carrément ; on y voyait aussi des gens longs et maigres, à nez d’aigle, qui se disaient magnétiseurs et qu'il n’aurait pas été prudent de rencontrer au coin d’un bois.

Des écrivains scientifiques, fruits secs de l'Ecole polytechnique, y discutaient la science actuelle avec un mépris et une certitude que personne ne pouvait combattre. Chacun de ces spécialistes amenait toujours deux amis, espèces de gardes du corps comme on en voit autour de toutes les médiocrités orgueilleuses et impuissantes.

C’étaient alors des soirées de discussions bizarres, pleines d’affirmations où la science se mélait à la poésie, la peinture à la tragédie. Il n’existait rien dans l’école moderne qu’on n’assommât avec les grands noms anciens.

Au-dessus de ce groupe se détachait la figure de Joassant, malade maniaque qui gouvernait despotiquement ses habitués. Se croyant attaqué de la poitrine, Joassant confection nait des tisanes vertes et particulières qui devaient lui rendre la santé : il avait pris le pli d'interrompre la discussion la plus intéressante, qu’elle fût scientifique ou artistique, pour expliquer les nouvelles combinaisons de sa tisane ; et les soupeurs cessaient immédiatement leur conversation pour avoir l’air d’écouter Joassant.

Ts le craignaient en ce sens que le petit homme hâve et maigre traitait ses habitués comme des soldats prussiens, et mettait à la porte ceux qui lui déplaisaient par leurs opi-, mons culinaires. Cet être fantastique entendait de sa cave les moindres paroles qui se disaient : on en eut des exemples var des individus qui se plaignaient de la dureté de ses tranches de rosbif et qui furent punis en se voyant compter une carte double, car le cabaretier n’avait pas de prix fixe.

Les soupeurs, se trouvant dans la position d’un homme qui

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