‹ Les aventures de Mandrin [microforme]Chapitre 1 sur 41 · SCÈNE lère · texte numérisé non relu

SCÈNE lère

CLiquor, Le DOCTEUR, déguisé en saltimbanque, TAUPIER, ex mendiant, RUQUAIROL, en ma:

guignon, PIÈTRO, THOMAS, PAysaNs.

Au lever du rideau, musique de Parade, bruyante cl grotesque.

Le Docteur (criant) —Ceci, messieurs it mesdames, vous représente le portrait vivant de la bête de Gévaudan, cet animal monstrueux, colossal, phénoménal, qui dévore l’un après l’autre tous les chasseurs envoyés à sa poursuite, et que nul

De ee

bizarre, Il a une tête de tigre, un corps de baleine et une queue de scorpion Ceci est son portrait vivant. Entrez ! Entrez ! suivez la foule |

THOMAS (au saltimbanque) —Pardon, monsieur, vous dites qu’on n’a jamais vu c't'animal-là ?.….

Le DocTEUR.—Jamais, monsieur. sa vue seule, comme celle du basilic, suffirait pour donner la mort,

THomas.—Alors, comment donc qu'on a fait pour tirer son portrait ?

LE DocrEUR (à part).— Cet imbécile n’est pas si bête qu'il en a l'air.

THomas.—Répondez.

Les PAysANS.—Oui, oui, répondez !

LE LOCTEUR.— Un l'a peint pendant son sommeil, un jour qu'il faisait nuit,

THoMas —Alurs on t'a vu ?

Le DocTEur.—Non, puisqu'il faisait nuit,

THOMAS (convaincu). — C'est juste! (Aire des Paysans. Keprise de la musique. Des paysans entrent dans la baraque.)

CHRISTOPHE (chantant et s'accompagnant de la guitare, habits déguenillés et cependant affectant l'élégance).

Frais ruisseau qui murmure,

Feuillage, verts rameaux,

Fauvette à la voix pure

Et vous, petits oiseaux, Taisez-vous !

A mon âme charmée

Tes chants, ma bien-aimée, Sont plus doux !

Le Docteur (à part).—Je connais cet organe enroué.….,

TFaurier.—C'est celui de Christophe ; il a le

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manie de faire des vers et de les chanter aux vieilles femmes... il appelle ça ses délassements poétiques.

Le DocTEur.—Ah | te voilà, Taupier.… Rien de nouveau ?

Taupier.—Rien... les badauds commencent à “ri es (Désignant l'auberge.) Le lieutenant est là,

CLiQuor (sortant de l'auberge avec Roquairo!).— Eh ! dites donc, vous... vous m'avez donné une pièce fausse.

ROQUAIROL (accent normand) —Moi!

Cziquor.—Oui, vous ; tenez, la v'là, elle sonne somme un bouton de culotte... écoutez...

RoQuaIRoL.—Vous vous trompez

CLIQuoT.—Comment, elle n'est pas fausse ?.…

RoqQuaIRoL.—Oui ! mais ce n'est pas moi qui vous l'ai donnée.

CLIQUOT.—Je n'ai pas reçu d'autre argent que celui-là... c'est vous qui m'’étrennez aujourd'hui.

ROQUAIROL. -— Alors, excusez, l'ami, j'ai été trompé moi-même, allez | marchez ! en voici une autre.

CLiquor. — Merci... vous êtes un honnête homme.

RoQuaIROL.—Je m'en flatte.

CLiquor.— C'est que, voyez-vous, il y a tant de coquins dans notre bonne province de ! ‘auphiné! Vous habitez ce pays ?

RoquarRoL.—Non, je sommes de Lisieux, en Normandie.

CLIQUOT.— N'est-ce pas une honte que la maré- Chaussée de la province, que le gouverneur du Dauphiné, que Sa Majesté Louis XV, que Dieu garde |. ne puissent nous délivrer de ce brigand qui infeste nos marchés de sa fausse monnaie.

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RoQuatROL.—De qui païlez vous ?

GCziquor.—Et ! de qui donc si ce n’est de ce coquin de Mandrin et de sa bande maudite ?

ROQUAIROL.—Ah ! ah!

CLiquor.—Tous les jours il se commet quelque vol dans notre village ; moi qui vous parle, monsieur, on m’a volé hier, dans ma propre poche, un écu de six livres.

THoMAS (fâfant sa poche).—1ls y sont encore !.. Tiens, c'est une idée. (77 enveloppe deux écus dans du papier et les glisse dans son soulier.)

RoQuaAIROL.— Ne m'en parlez pas, monsieur, il n’y a plus de sûreté pour les honnêtes gens. (JL s'éloigne et se mêle à la foule.)

TAUPIER (s’approchant de Cliquot).—La charité, s’il vous plaît, au pauvre aveugle P

Cziquor.— Va-ten au diable! (Se ravisant.) Tiens, au fait, je puis être généreux sans qu'il m'en coûte rien... (Zu donnant la fausse pièce.) Voilà une pièce de quinze sous.

Taurier.—Merci.. je la connais. filou !.…

CLiquor.—Hein? il m'insulte !

Taupier.—Abuser un pauvre aveugle !... fi!

CLiquorT.—Aveugle ! etila reconnu que la pièce était fausse !.…

TauriER.—Si j'allais vous dénoncer, moi, pour émission de fausse monnaie ?

CLiquor (efravé) — Plus bas ! plus bas ! Diable ! on ne plaisante pas avec ça! tiens, voici une vraie pièce, tais-toi |

TauPiEr. — Je vous rendrai la monnaie... en bénédictions.… (77 remonte au fond.)

CLiquor.—Aye ! aye ! la journée commence mal. (Montrant Roquairol et Taupier.) Ce ne sont pas des pratiques comme celles-là qui me rendront millionnaire.

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ce

CHRISTOPHE (criant). — La complainte du Juif- Errant, les aventures d'Héloïse et d'Abeilard.… un sou !.…

THOMaAs (à Cliquot).—Monsieur l’aubergiste |... monsieur l’aubergiste !.…

CLIQUOT.—Qu'y a:t-il ?

THOMAs.—Je suis chargé par mon maître dr retenir la plus belle chambre de votre auberge pour lui et sa société,

CLiquor.—Comment s’appelle- +. il, ton maître?

THoMaAs.—Monsieur Beauvoisin.

CLiQuoT.—De la Côte Saint-André ?

THomas.—De la Côte Saint-André, oui.

CLiquorT.—Je le connais, riche propriétaire |! Tous les ans il vient passer quelques heures à la fête de notre village ; bonne maison, mon garçon, bonne maison !

THomas.—-Voici des arrhes que mon maître m'a données pour vous. (Fouillant dans sa poche.

Eh bien, qu’est devenu mon argent ?... Ah! mon Dieu ! je suis volé !.. que faire ?.. que devenir ?…

CLIQUOT.— Ta douleur me touche, mon garçon... combien ton maître t'avait-il donné P

THomas.—Deux écus de six livres, monsieur l'aubergiste !

CLiquor.—Tu diras que je les ai reçus, mon garçon. J'en fais mon affaire.

THOMAS — Ah ! monsieur l’aubergiste... vous me sauvez la vie... mais vous, vous perdrez cette somme.

CLiQuorT.—I1l faut bien faire quelques sacrifices pour s'attacher les bonnes pratiques ! (Zes paysans commencent à sortir de la baraque. A part.) D'ailleurs je porterai ça sur la carte... avec ma pièce de quinze sous.

THowas (à part, regardant son soulier) Quand

Lin rite

je serai seul, j'ouvrirai ma caisse et je prendrai mes deux écus. On aurait pu me les voler. c'est toujours ça de sauvé !.…

: Cuiquor.— Viens, mon garçon, nous allons tout préparer pour recevoir ton maître et sa société ; je veux en outre, leur réserver cette tonnelle pour qu'ils puissent jouir du coup d'œil de la fête... Sont-ils nombreux ?

THomas. — Cinq personnes en tout: d’abord mônsieur Beauvoisin, monsieur Paul son fils, monsieur Lambert son oncle, monsieur le marquis de Boissec et son jeune ami ie conite Léoni.

Cziquor.—Le marquis de Boissec !.… le comte Léoni ! Peste L... des personnes d2 qualité !… Je

soignerai la carte. Viens boire un coup à la cui-

sine, mon garçon, en attendant l'arrivée de tes maîtres.

THOMAS (à part).—Brave homme ! ce n'est pas lui qui volerait un écu dans la poche de son prochain ! (Z/s rentrent. Sortie générale de la baraque sur la,.reprise de la musique. Les paysans s'éloignent

peu à peu.) SCÈNE II.

RoQuaiIROL, LE DOCTEUR, PIÉTRO, CHRISTOPHE, TAUPIER, BANDITS déguisés.

ROQUAIROL (poussant un cri particulier). —Hou! ou |

Le Docteur (répondant à ce signal).— Hou | hou! (77 se rapproche de Roquairol. Taupier, Piétro et plusieurs marchands répondent à ce cri et émitent les mouvements du docteur.)

RoQuairoL.—Enfin, ce bavard d’aubergiste et cet imbécile de valet sont rentrés dans leur trou.

tr

PT en

drai . CHRISTOPHE.—Trou est une expression basse et est triviale qui ne peut figurer convenablement dans un hémistiche.

out : RoOQUAIROL.—Au diable le pédant | | té ; CHRISTOPHE.—Pédant ! moil un courtisan des | our muses ! 1 Er. 4 ROQUAIROL.— Paix! Dis donc, toi, docteur, 4 as-tu préparé tes filets ?

ord Le DocTEur.—Je les ai jetés déjà, lieutenant. fils, (Faisant sonner des écus.) Quelques goujons ont quis été pris, le reste est appâté. !

ROQUAIROL.— Bien ! A toi, Piétro, les jeunes | mte gars ! à toi, Taupier, les ivrognes ; à. toi. Chris- 1 Je tophe, les vieilles femmes .… c'est ta spéci é. cui- CHRISTOPHE.—Je l'avoue : les ruines sont plus tes poétiques que les maisons neuves.

Re ;UAIROL. — Videz les poches, coupez les pas bouises ; je vous accorde une demi-heure pour pro- faire la moisson. Dans une demi-heure mon coup que de sifflet vous préviendra qu'il est temps de dé- | nent guerpir ; le rendez-vous est au château du Diable, |

CHRISTOPHE. — © pénates ! O dieux lares !.… | vous allez donc revoir vos fils ! ù Prétro.—Le chef est donc de retour ?

ROQUAIROL.—Non. Je l'attends ainsi que le ‘5

HE, marquis.

Le Docteur. — Le marquis |... marquis d’occa- | sion !.… | [ou ! RoQuAIROL.— D'occasion… c’est le mot. c'est 1 par occasion qu'il a trouvé des titres dans la poche | ou | : d'un gentilhomme que nous avons expédié il y a | cer, dix ans, en Italie.

ri et TAUPIER.—Le chef s'absente bien souvent depuis quelque temps. > et ROQUAIROL.—Ne faut-il pas qu'il étudie le ter-

rou. rain, qu'il prépare ses expéditions, qu’il vérifie

mé 10

lui-même les renseignements donnés par le marquis ? qu'il s'occupe de nos intérêts enfin?

Le Docreur.—Je crois plutôt qu’il s'occupe de ses amours.

CHRISTOPHE (déc/amant).—Amour, amour, tu perdis Troie !.….

Le DooTEur.—Vous savez, chers collègues, que j'ai quelque peu étudié la médecine et que je suis assez bon physionomiste.

ROQUAIROL.—Oui, c’est pour ça qu’on t'appelle le docteur.

Le DocTEuR.—Eh bien, j'ai remarqué que depuis quelque temps notre illustre chef est inquiet, préoccupé, ses absences sont plus fréquentes, plus

longues ; par intérêt pour sa personne, je l'ai suivi

plusieurs fois et j'ai de bonnes raisons pour croire qu’il est amoureux.

: PrérRo.—Peux-tu me donner la preuve de ce

que tu avances.

Le DocTeur.—Oui.

PrÉéTRo.—Quand ?

Le DocTEuUR (regardant au dehors et faisant un mouvement de surprise). --A l'instant.

Prérro.—Où cela ?

Le Docreur.—Ici. Viens, de cet endroit, tu pourras tout entendre, (//5 sortent d'un côté, pendant que Beauvoisin et les autres entrent de l'autre.)

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