‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 2 sur 28 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Nom véritable, famille , et jeunesse de Robin Jouet. — 11 s'engagt dans l'infanterie de marine. — Son embarquement sur le navire la Fortune. — Un requin, ses pilotes et son diner.

Je me nomme de mon nom véritable Jules-Robin Jouet, et non pas Robinson, comme il plaît à mes amis de m' appeler communément. Mes instincts aventureux, et la vie non moins aventureuse que j'ai menée jusqu'à ce jour, mont fait donner ce sobriquet, qui m'est resté, que j'ai fini par adopter moimême sans trop savoir pourquoi, et sous lequel je

suis aujourd'hui plus connu que sous mon vrai nom. Je n'ai donc avec mon illustre homonyme anglais qu'une simple parité d'existence errante, si ma vie peut entrer en comparaison quelconque avec la vie célèbre que Daniel de Foë a rendue si chère à toutes nos jeunes imaginations.

Je suis né à Paris, rue du Mont-Blanc, le 1er janvier i804. J'aurai donc, au moment où ma biographie commencera de paraître, soixante ans juste, pendant lesquels j'ai tant bourlingué, comme disent les marins, que j'ai parcouru plus de la moitié du globe: Amériques, Afrique, Europe. II ne me reste plus à voir que l'Asie , où je compte bien aller quelque jour, si Dieu me prête forces et santé.

Ma famille était et est encore une des bonnes familles bourgeoises de la capitale. Mon père, banquier dans cette ville, gagnait beaucoup d'argent. Nous étions trois enfants, deux filles et moi, leur cadet d'un certain nombre d'années. Mes deux sœurs existent encore: l'une veuve, l'autre mariée; l'une à Paris* l'autre u Marseille, où, à l'opposé de moi qui vis célibataire, elles ont fait toutes les deux souches de famille. J'ai, de par elles, bon nombre de neveux et nièces, qui, pour ne pas porter le même nom que moi , ne m'en sont pas moins chers à tous les titres.

C'est surtout dans le but d'instruire leurs enfants aux difficultés de la vie que je me suis décidé à raconter mes aventures.

J'ignore si mon histoire les instruira beaucoup, j'ignore même si je les intéresserai suffisamment pour être lu jusqu'au bout. C'est mon espérance comme celle de tout narrateur; mais je ne sais pas si je réussirai. Ce que je puis leur dire en vue de les encourager à cette lecture , c'est que je ferai de mon mieux pour expliquer clairement les divers pays dont je parlerai. En lisant ce livre, on se trouvera donc faire le même voyage que moi en quelque sorte, sans débourser autre chose qu'un peu de temps et un peu d'argent.

Quant à la vérité sur ces mêmes pays, je la promets aussi complète que mes yeux ont pu la voir, que ma plume pourra la reproduire. Parmi mes différents devoirs de voyageur-écrivain, celui que j'accomplis le plus strictement est une observation absolue de la vérité, parce que je crois que c'est le premier des devoirs d'un homme qui se respecte. De tous les vices humains, le mensonge est celui qui m'a toujours le plus profondément dégoûté : c'est le fait des lâches. Et puis je trouve que rien d'icibas, rien, pas même votre estime à laquelle je tiens

cependant plus qu'à toute autre chose en ce monde, je trouve, dis-je, que rien ne vaut la peine de mentir, c'est-à-dire de faire quoi que ce soit contre sa conscience. Donc je vous promets la vérité absolue sur la nature et les hommes des pays dont je parle. Si je me trompe, ce ne sera la faute ni de mon désir de ne le pas faire , ni de mon travail pour être vrai avant tout.

A neuf ans, je fus mis en pension. Mes parents m'y laissèrent jusqu'à dix -huit ans, âge auquel on m'envoya à Marseille pour y apprendre les affaires maritimes. Je laissai les bancs universitaires juste pour le mariage de ma seconde sœur; c'est ce qui fait que ce jour est pour moi un anniversaire doublement heureux : car, ainsi qu'il est arrivé à bon nombre d'entre nous, j'ai quitté la pension avec beaucoup plus de plaisir que de peine.

A Marseille, j'entrai en qualité de commis chez un riche banquier, qui était parent de mon nouveau beau -frère. Là, mon titre d'allié du maître de la maison me fit à la fois et une bonne position dans mon bureau et une vie marseillaise assez douce. En frais échappé de pension que j'étais, j'en profitai pour user de mon mieux de la liberté presque absolue qu'on me laissait. J^aimais avec passion la chasse,

la pêche, les bateaux, les chiens, les chevaux, la grande vie campagnarde enfin. Grâce à mes relations personnelles et à celles de mes patrons, les invitations ne me manquaient pas. Je me plongeai dans cette existence aussi constamment que je le pus faire.

Pendant l'été , les bords de la mer n'avaient pas de marin plus assidu, et au bout d'un an d'exercice je savais barboter, carguer une voile, songuer sur l'aviron, pêcher de toutes manières, à croire que j'étais matelot depuis ma plus tendre enfance. C'était un instinct naturel qui se révélait en moi et me faisait apprendre ces différents exercices, par intuition, pour ainsi dire, comme on apprend une profession qui plaît. Pendant l'hiver, je chassais sur les bords de la mer ou je montais à cheval du matin au soir. Chaque jour quelque partie nouvelle m'entraînait hors ville, et sous un prétexte ou sous un autre , je passais parfois des semaines entières sans mettre le pied dans mon bureau.

Quant au travail d'apprenti banquier que je devais faire, il est inutile de dire que je le faisais fort mal. J'avais les chiffres en horreur, et lorsque par hasard je venais effleurer quelque compte du bout de mes doigts, l'ennui me prenait si fort que, bon gré mal

gré, ma cervelle divaguait ailleurs, en canot ou par les plaines. Puis fatalement, dès le lendemain mon corps chevauchait à la suite de ma cervelle, et je partais. Tout en me grondant amicalement de temps à autre, pour la forme plutôt que pour le fond, mon patron me laissait faire à ma guise ou à peu près. Il avait coutume de dire que le bonheur était à la campagne bien plus qu'à la ville; que j'en aurais toujours assez pour vivre; que si je faisais du mal, je n'en faisais tout au plus qu'à moi-même, en préférant la chasse ou la pêche aux chiffres de sa boutique; et que, foi de Crésus, comme il disait le cher homme , le bonheur en celte vie étant de faire ce qui plaît, il ne voulait pas empêcher mon bonheur, Avait- il tort ou raison? Dieu le juge, car il vient de quitter ce monde en laissant, il est vrai, une trèsgrosse fortune, mais n'ayant jamais fait pendant toute sa vie que juste le contraire de ce qu'il aimait à faire, disait- il. Quoi qu'il en soit, je suivais avec ardeur ses préceptes beaucoup plus que son exemple; c'est dire que de moins en moins je travaillais chez lui , et qu'excepté les jours où je venais toucher la pension que m'envoyait ma famille, je ne faisais même plus acte d'apparition à mon bureau. Au bout de deux ans de séjour marseillais, je finis même par

louer aux environs de la ville, sur les bords de la mer, un petit cottage, moitié de chasse, moitié de pêche, où je passais les deux tiers de mon existence. J'étais d'ailleurs retourné à Paris voir ma famille plusieurs fois depuis mon arrivée à Marseille. Là, j'avais, sans dissimuler grand'chose, raconté à mon père mon existence campagnarde. Il l'avait blâmée quelque peu en me conseillant de réfléchir avant de me livrer à cette vie oisive : mais en fin de compte , il m'avait laissé à peu près libre de la continuer si je voulais, puisqu'il avait ajouté :

« Si c'est un caprice, il te passera. Si c'est un instinct fatal, il n'y a rien à faire. Seulement réfléchis et examine- toi, mon cher enfant, il y va de ton avenir. »

J'atteignis ainsi ma vingtième année, tanjt bien que mal, plus habile aux exercices du corps qu'à ceux de l'esprit, sachant beaucoup mieux prendre une voile dans son amarre qu'un client dans un compte : trouvant plus aisément l'éparvin d'un jeune cheval que l'erreur d'une page de chiffres: abattant à tou^ coups une mouette lancée dans le vent, mais totalement ignorant duquel était le plus avantageux d'un placement sur le roi de Prusse ou sur l'acier fusible.

J'étais d'ailleurs, je m'en souviens, un grand gar-

çon, hâlé, brun, fort en barbe, aux allures décidées, se portant bien et buvant de même. Bien que le cigare fût encore chose assez peu répandue, je fumais déjà comme si j'avais eu profession de ne faire que cela. Je fuyais le monde de mon mieux, et pé trouvais bonheur qu'avec des chevaux, des chiens, des bateaux, de l'air à pleins poumons, de la liberté à pleine poitrine.

Jusqu'à vingt et un ans passés, tout alla pour moi comme sur des roulettes. La vie me faisait l'effet d'un cheval bien dressé. Je n'avais qu'à la monter, puis la conduire à travers tous mes caprices: elle allait où je voulais, au pas qui me plaisait, sans broncher jamais, toujours ferrée d'argent, toujours prête et ne s' arrêtant qu'aux heures de nos communes fatigues. C'est si beau, si bon la vie à vingt ans, avec de l'air, des chevaux et de riches parents ! ie poëte a dit :

Oh! dans cette saison de verdeur et de force, Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce , Couvre tout de son ombre, horizon et chemin , Heureux, heureux celui qui frappe de la main Le col d'un étalon rétif.

Ce sommeil moral , animé de rêves tangibles, eût

pu durer pour moi je ne sais combien d'années ; mais il fut court, et le réveil fut triste.

Mon père mourut emporté en trois jours par une fièvre typhoïde. Ma mère , n'ayant auprès d'elle aucun de ses enfants ni de ses gendres , qui étaient , l'un à Marseille , les autres en voyage comme moi , fut jusqu'à nos arrivées contrainte à laisser toutes les affaires de mon père aux mains d'un courtier de bourse dans lequel nous avions pleine confiance. Oi4 ce courtier était un malheureux que sa vanité sans limites avait entraîné à de déplorables affaires, où son avoir personnel, puis peu à peu l'avoir des autres, étaient partis sengloutissant à la file. Gomme de coutume en pareilles circonstances, nous nous fussions soupçonnés nous-mêmes plutôt que lui de la triste position où il se trouvait. 11 profita des quelques jours de plein pouvoir que lui laissa ma mère pour non -seulement combler les déficits de sa situation, mais encore tenter les chances d'un hasard sur lequel il comptait probablement pour réparer sa faute. Bref, il fit si bien qu'en huit jours nous étions à peu près ruinés, et qu'en arrivant à Paris, un de mes beaux -frères et moi, nous apprîmes à la fois notre ruine, celle de notre mandataire, sa disparition , puis sa mort : tout cela opéré pendant la se-

maine qui me séparait seule de mon pauvre père.

Cette mort et cette ruine soudaines retentirent audessus de nous comme un double coup de tonnerre. Mais à ce moment j'étais tout entier à ma douleur filiale, et la perte de notre fortune me trouva presque complètement indifférent. D'ailleurs l'or n'a jamais été pour moi qu'un moyen, pas un but. Déplus j'étais jeune alors , inexpérient des difficultés de l'existence, et l'argent ne me comptait que pour une chose insignifiante. Ma famille m'en envoyait, je le dépensais au fur et à mesure sans y regarder. Quand je n'en avais plus, je lui écrivais, elle m'en renvoyait avec une petite semonce amicale ; j'en dépensais un peu moins pendant quelque temps, puis tout était dit. Désormais il fallait compter.

Quand tous les papiers successoriaux, de notaires, de procureurs et d'huissiers furent dépouillés depuis l'A jusqu'au Z, il se trouva par bonheur d'abord que les dots de mes deux sœurs, payées par mon père à ses gendres, étaient intactes; que de plus il restait à ma mère environ six mille francs de rente. En galantes gens qu'on était et qu'on est encore dans ma famille, on voulut me faire une pension, qui, avec mes goûts campagnards, eût suffi à ma vie. Mais c'eût été prendre sur l'opulence de mes deux sœurs

et jusque sur le presque nécessaire de ma mère : je refusai tout quant au moment présent, et, ne demandant conseil qu'à mes instincts aventureux, je m'engageai.

La France alors, poursuivant un de ses caprices d'inspiration qui lui prennent par intervalles comme des fièvres salutaires, semblait vouloir rentrer dans des voies colonisatrices. On parlait de la Guyane, de Madagascar, des Indes. J'avais envie de voir du pays. Je m'engageai dans l'infanterie de marine , à condition que je ferais partie d'une compagnie qui partait le mois suivant pour Cayenne. Tout d'abord j'avais eu l'idée d'aller aux Indes, et là de prendre du service chez quelque rajah de l'intérieur, comme jadis au temps de nos grandes colonies faisaient nos grands aïeux. Mais ma famille avait parmi ses connaissances intimes un colonel d'infanterie de marine. Il me dissuada de partir pour l'Asie, où le choléra sévissait alors, et me fit entrevoir un avancement rapide dans son arme. C'était en effet, et c'est encore, une de celles où l'on avance le plus vite, par la raison très-simple qu'il y meurt plus de monde. En outre, nous avions à Cayenne des parents éloignés, mais avec lesquels nous entretenions des relations suivies, et qui, bien placés dans la colonie, devaient me faire

là-bas agréable accueil. Ces divers motifs accumulés me décidèrent pour l'infanterie de marine, et je n'hésitai que le temps de préparer peu à peu ma pauvre mère à cette nouvelle séparation.

Cela fut moins pénible que je ne m'y attendais. Ma mère, connaissant de longue date mes instincts aventureux, ne fit à mes projets que quelques objections de circonstance, en m'engageant à réfléchir avant de prendre un parti, comme me le disait mon père. Elle avait d'ailleurs auprès d'elle ses deux filles et leurs maris, qui vivaient en commun dans notre maison de ville et lui faisaient passer aussi doux que possible les premiers temps de son veuvage. En mère tendre et sensée qu'elle était à la fois, elle comprit que je ne tiendrais qu'une place ennuyée au milieu de cette vie de famille heureuse , mais monotone, sarclée de tout le luxe dans lequel j'y avais été élevé, sans débouchés pour mes instincts actifs, sans liberté d'aucune sorte avec ses exigences multiples.

Et en effet, comme ces bananiers des tropiques enfermés dans des serres trop étroites, où, tout en leur donnant une chaleur équatoriale , on leur parcimonie l'espace, j'étouffais dans cette atmosphère et m'y mourais de pléthore non moins que de tristesse. Ma

mère le voyait, et, pauvre femme, sacrifiant son amour maternel aux besoins de ma nature , elle applaudit presque à ma résolution. Dès lors rien ne me retenait plus à la vie civile , et dix mois après la mort de mon père j'endossai l'uniforme de soldat dans le 3e régiment d'infanterie de marine, 4e bataillon, lre compagnie.

Je partis très -peu de jours après mon engagement; car dans la même semaine ma compagnie prit passage sur le transport de l'État la Fortune, qui faisait voile pour la Guyane, où il allait porter et reprendre des troupes de garnison. Je m'embarquai naturellement avec ma compagnie; et le jour même, 15 septembre 1826, après tous les adieux, les embrassements, les promesses d'écrire et de prochain retour que vous pouvez supposer, nous appareillâmes par beau temps, belle brise, selon le style du bord.

Marseille, avec son aspect quasi oriental, qui fait deviner à la fois l'origine de ses fondateurs et sa nature de sentinelle française ouvrant l'œil sur Tantique Orient, Marseille, puis les côtes nues de la Provence s'effacèrent, peu à peu à nos regards. Le navire filait par un beau vent de travers. Je portais la mer comme un navire américain la toile : pas même le soupçon d'une souffrance. Ceux de mes ca-

marades qui n'étaient point affalés sous le coup du mal de mer étaient généralement des méridionaux, gais pour la plupart ou se faisant tels , afin de dissimuler leur tristesse.

J'étais jeune, fort, avide d'espace. L'âme perdue dans ma liberté fraîchement retrouvée , je sentis bientôt tous les regrets de famille et de patrie qui assaillent le cœur au moment du départ se fondre en moi comme des brouillards du matin dissipés par le soleil levant. Le soir même je ne pensais plus guère qu'aux joies de mon voyage, au séjour enchanté que je rêvais à la Guyane et aux épaulettes qui ne pouvaient manquer de décorer prochainement un homme aussi recommandé que je l'étais.

Le lendemain de notre départ , à vingt lieues de Marseille environ, nous vîmes tout à coup apparaître dans le sillage du navire , puis à côté de son avant, un grand poisson noir et effilé d'apparence, qu'on nous dit être un requin. Nous ne l'aperçûmes d'abord que par intervalles et d'assez loin, comme s'il avait voulu étudier le bâtiment avant de se décider à le suivre. Il apparaissait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, à des profondeurs inégales, rapide et capricieux dans ses allures. Mais au bout d'une heure & peu près de ce manège, il vint se fixer à côté de nous, par

la hanche de tribord, à quelques pieds tout au plus de profondeur. Nous lui plaisions apparemment, et les cinq cents hommes, soldats et matelots , que portait le navire lui semblaient une caravane assez riche d'espoirs pour qu'il se donnât la peine de l'escorter.

Sa présence attira comme il est naturel chacun de son côté, et a partir de cet instant jusqu'à la nuit close nous passâmes la majeure partie de notre temps à le regarder. Nous le voyions presque comme s'il avait été sur le pont même du bâtiment. Sa nage était si bien combinée avec notre marche , qu'on l'eût dit attaché par une barre de fer à une de nos parois. Malgré notre vitesse , qui dans les commencements de son apparition n'était pas moindre de trois lieues à l'heure , il paraissait avancer sans efforts et, pour ainsi dire, sans mouvement, immobile, fixe, avec son long corps noirâtre à la queue effilée.

En avant de lui , deux petits poissons noirs d'apparence ainsi que lui , gros comme de gros éperlans, et dont la petitesse même faisait ressortir la taille colossale du monstre ,♦ allaient tourbillonnant sans cesse autour de son nez, à la façon dont tourbillonnent les taons autour d'un cheval au trot. C'était ses poissons -pilotes, ainsi qu'on les nomme, sortes de compagnons intéressés des requins, qui, dit-on,

vivent d'eux , comme les courtisans vivent des festins de cour : en ramassant des débris des repas qu'ils vont chercher jusque dans les dents de leurs maîtres. Quant à moi, je pense que ces singuliers commensaux, qu'on a d'abord pris pour les pilotesconducteurs des requins, ainsi que le prouve le nom même qui leur est resté , sont tout simplement ses parasites forcés. Il les tolère parce qu'il ne peut pas s'en débarrasser, mais il les déteste tout autant que nous détestons nos parasites de divers genres. Qui sait même si , dans les insondables profondeurs de l'Océan, le requin, lui aussi, n'écrase pas de temps en temps un de ses pilotes, comme nous écrasons à l'occasion une guêpe importune? Moucherons familiers mais incommodes, ces étranges amis vont sans cesse effleurant la tête de leur compagnon, et paraissent entrer jusque dans sa gueule; or, à moins qu'ils ne lui servent de cure-dents, comme on le dit et ce qui me paraît douteux vu la nature des repas du requin , il est au moins probable que s'il le pouvait il se priverait de leurs imporfcunités.

Le lendemain matin, dès avant l'aube, j'étais sur le pont pour voir si le monstre nous suivait encore. Il était à la même place que la veille , et selon toutes probabilités ne nous avait pas abandonnés de la nuit.

Bientôt, sur Tordre du second du navire, qui avait l'air préoccupé et comme soucieux de cette poursuite obstinée , on prépara un appeau pour prendre le monstre. C'est-à-dire qu'on accrocha assez mal un gros morceau de lard salé au bout d'un énorme hameçon attaché à une longue chaîne, et qu'on lança le tout à la mer, juste devant le nez du requin.

Le tigre des mers (comme on le nomme en vieux langage d'histoire naturelle) aperçut de suite la proie qui tombait du navire. Il fit un brusque mouvement, et pendant quelques minutes vint nager près du morceau de lard, à quelques pieds au-dessous. Mais, soit qu'il eût vu l'hameçon, soit plutôt que la prébende ne lui semblât pas digne de lui, il parut la dédaigner, et alla reprendre sa première place à quelques mètres de là. Vainement le marin qui avait jeté l'hameçon agitait tans cesse l'appeau , le soulevait hors de l'eau, puis l'y faisait retomber bruyamment afin d'exciter les convoitises du requin. Tout fut inutile.

Alors le commandant du navire se fit apporter un fusil, et envoya successivement au monstre quatre ou cinq balles. Deux de nos officiers l'imitèrent, et en moins d'une heure, à eux trois, tirèrent au requin

une quarantaine de coups de fusil. Mais, soit que les balles glissassent sur la peau humide de l'animal, soit que l'eau amortît leur effort ou qu'aucune balle n'eût réussi à l'atteindre, il ne paraissait pas plus se soucier du plomb qu'on lui envoyait qu'une statue de marbre ne se soucie des cailloux qu'un enfant lui jette. Il continuait sa nage silencieuse, impassible, fixe , fatal et tout aussi dédaigneux du morceau de lard destiné à le tenter que des balles qui pleuvaient autour de lui.

Tout à coup, au moment où, de poudre las, le commandant du navire venait d'abandonner une chasse inutile , un de mes camarades qui avait relayé le matelot chargé d'agiter le lard se pencha en dehors du bastingage, afin de soulever plus facilement la chaîne de l'hameçon. Un coup de roulis lui fit perdre l'équilibre, et il tomba à la mer, juste devant le requin. D'un bout à l'autre du bâtiment s'éleva un long cri de détresse, qui ne fut, hélas! que trop justifié par l'événement.

Avant même que notre pauvre camarade fût tout à fait recouvert d'eau, le requin d'un coup de nageoire était arrivé à côté de lui. Là, subitement, le monstre plongea un peu au-dessous de sa proie et arriva dessus.

Le navire cependant allait toujours, et déjà nous avions suivi de l'avant à l'arrière pour assister à ce drame terrible auquel nous ne pouvions rien. Nous entrevîmes seulement une forme humaine disparaissant sous l'eau , comme si une tenaille énorme l'avait subitement engloutie. Ses jambes et ses bras semblé* rent s'agiter aux deux côtés de la gueule du monstre; puis nous ne vîmes plus rien, ni d'elle, ni même du requin, qui disparurent tous deux sous le rideau d'écume que le bâtiment laissait dans son sillage.

Notre capitaine pria le commandant du navire de mettre un canot à la mer pour voir si on ne pourrait pas au moins retrouver quelques débris du corps. Mais le commandant lui expliqua que ce serait une recherche inutile. Cependant, par déférence amicale , il donna l'ordre de masquer et de revenir aussi près que possible du théâtre de l'accident. On jeta à l'eau une bouée amarrée à un câble, afin de se reconnaître, et, moins d'un quart d'heure après, nous revenions dans les flots de la bouée. Près, d'elle, entre deux eaux, flottait un chapeau de paille, celui de Matthieu. La banderole tricolore dont il l'avait orné ondulait lentement au flot. Puis, à quelques mètres de là, une sorte de brouillard rougeâtre, presque imperceptible et déjà fondu par places dans

le bleu de la mer, semblait s'enfoncer jusque dans les profondeurs de l'abîme. C'était tout ce qui restait ici-bas de notre camarade.

Le commandant fit recueillir le chapeau à l'aide d'une gaffe. Puis on vira de bord. La Fortune reprit sa route, et bientôt sur l'élément oublieux, sur le navire même , cette mort sinistre ne fut plus qu'un souvenir que le temps ensevelit peu à peu comme la tache sanglante qui se perdait sous les flots. C'est si peu, si peu de chose ici -bas que l'effacement d'une créature humaine !

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