CHAPITRE II
Une pèche de nouvelle invention. — Un repas de goélands. — Devant Malaga. — Rencontres de mer. — Poissons et oiseaux d'Océan.
La mort de Matthieu couvrit le navire comme d'un voile funèbre. Notre capitaine était furieux. Sa douleur, devenue de la colère, le faisait s'en prendre à tout le monde. Mes camarades avaient l'air consterné. Quant à moi, j'étais comme le capitaine. Ma tristesse avait tourné en rage : j'aurais de bon cœur, à ce moment, risqué ma vie et donné tout ce que je possédais pour pouvoir venger mon camarade. Matthieu était de Paris comme moi. Son père avait jadis été jardinier chez nous, et je l'avais connu tout jeune.
Après nous être perdus de vue pendant longtemps, nous nous étions retrouvés au régiment, et Futile camaraderie de l'uniforme effaçant entre nous les distinctions de la naissance nous avait fait amis. Sa mort me causa une double douleur.
Cependant le soir même de l'accident, comme nous venions de nous asseoir pour manger la soupe, un de nous arriva avec la mine effarée en criant :
« Le requin ! le requin ! »
Nous nous levâmes tous comme un seul homme , sans même prendre le temps de porter à notre bouche la cuillerée de soupe commencée, et courûmes au bastingage. Juste à la même place, de même que si rien ne s'était passé, le requin, escorté de ses pilotes, nageait tranquillement. Tous nos officiers, ainsi que ceux du bord , prirent des fusils et se mirent à tirer comme la première fois. Mais pas plus que la première fois ils ne réussirent à tuer, ni même à faire fuir le monstre. Cependant il fut atteint évidemment ou tout au moins chatouillé, car il s'enfonça davantage sous l'eau, et, se tenant désormais à une grande profondeur, ne nous apparut plus que sous forme d'un ruban noirâtre qui allait le long du navire aussi vite que lui. Mais il ne sembla pas le moins du monde avoir l'intention de nous abandon-
ner pour cela, et continua de nous escorter avec une persistance fixe et fatale, qui quant à moi me prenait sur les nerfs.
Nos officiers cessèrent de tirer. Quinze à vingt pieds d'eau pour le moins formaient au requin une cotte de mailles liquide, qui le protégeait des balles ou les lui rendait tout au moins si peu dangereuses qu'autant eût valu tirer à la lune.
Subitement, par une volonté providentielle sans doute, je ne sais quelle inspiration vengeresse me passa par l'esprit. Puis, comme chez moi de la pensée à l'action il ne s'écoulait même pas alors le temps de la réflexion, j'allai sur l'heure trouver notre capitaine. Je lui avais été chaudement recommandé avant mon départ, je l'avais quelquefois rencontré à Marseille chez une amie de ma mère, et j'étais à peu près sûr qu'il m'accorderait ma demande.
« Capitaine, lui dis -je, Matthieu était mon camarade: voulez- vous me permettre de le venger?
— Certainement, me dit-il; et si vous le faites, je vous jure que les premiers galons de caporal qui seront vacants, je vous les attache moi-même au bras. Mais, mon pauvre garçon, un requin n'est pas un rouget, et tout habile qu'on vous dise à la pêche, c'est un goujon qui vous mangera plutôt que vous ne
le mangerez. Ah! mille millions de tonnerres! ce pauvre Matthieu !
— J'ai mon idée, capitaine: me permettez- vous de faire à ma guise?
— Ah! fais, fais ce que tu voudras. Seulement ne va pas te jeter au requin, toi aussi. Ta mère te redemanderait meilleur que tu ne vaux. D'ailleurs c'est assez de Matthieu. Ah! mille millions de tonnerres! ce pauvre Matthieu! Si tu le venges, vois-tu, je te fais mettre à Tordre du jour pour tout le reste de la traversée!
— Merci, capitaine, » lui dis-je.
Sans plus de discours, je descendis dans l'entre-pont à mon hamac. Là je pris dans ma malle un pantalon, une veste, de vieilles chaussures et une casquette. J'allai trouver le maître calfat, et lui demandai de me donner de l'étoupe. Puis, remontant sur le pont où j'apportai tout cela, je fabriquai avec l'aide de mes camarades une sorte de mannequin de grandeur naturelle auquel on attacha un boulet pour le faire plonger en cas de besoin, comme on donne du poids à l'amorce d'une ligne.
Il s'agissait de venger Matthieu. On savait que le capitaine nous permettrait de tout faire pour cela. Chacun me prêta la main. Le second du navire, qui
était de quart, prit sur lui de faire diminuer momentanément les voiles, afin de ralentir la vitesse du bâtiment. Il fallait réussir cette fois, et réussir vite, car il n'y avait plus guère qu'une heure de jour au plus, et il était au moins douteux que la poursuite du requin recommençât le lendemain. Mon amorce-mannequin fut bientôt prête. Pour la rendre aussi séduisante d'odeur que d'apparence, nous l'ondoyâmes avec de la soupe. Puis le cuisinier du bord lui fabriqua trèsartistement une tête de sa composition, faite avec un quartier de mouton gâté, qui devait donner à mon amorce une allure des plus appétissantes pour un requin.
Gela fait, je m'armai de mon fusil, un beau et bon fusil à deux coups, sortant de chez Brun, et portant la balle avec une précision mathématique. C'était un cadeau de ma bonne grand'mère. J'y tenais comme à la prunelle de mes yeux et je l'avais emporté avec moi, comptant bien faire, grâce à lui, maintes prouesses de chasse. Je le chargeai avec un soin religieux, et coulai dans chaque canon une balle cylindro - conique du poids de huit à la livre, qui faisait de chacune d'elles une sorte de petit boulet pointu, capable de tuer un éléphant. Après quoi, je remontai sur le pont.
Je voulus lancer moi-même à l'eau mon homme improvisé qu'on avait attaché au bout de l'hameçon en guise de morceau de lard. Mais le capitaine s'y opposa, et le fit jeter par un matelot qui d'ailleurs s'acquitta de ce soin beaucoup mieux que je ne l'aurais pu faire, et à plusieurs reprises réussit à descendre le mannequin presque devant le nez de l'animal. Je me mis simplement le long du bastingage, le fusil à l'épaule, prêt à faire feu. Le capitaine, les officiers et les hommes de la compagnie connus pour les meilleurs tireurs en firent autant, et nous attendîmes.
Le requin parut d'abord ne pas donner plus d'attention à cette amorce qu'au morceau de lard du matin. Un quart d'heure passa ainsi. La nuit descendait rapide, et on n'y voyait déjà plus que bien juste pour pouvoir tirer sous l'eau avec certitude. Les officiers, fatigués d'attendre, étaient allés dîner, et nous n'étions plus que trois qui, assis le long du bord, nos fusils aux bras, faisions sentinelles sur l'ennemi.
Enfin le requin parut se mettre en mouvement, comme s'il avait tout à coup découvert quelque chose. Il remonta plus rapide qu'une flèche, jusqu'à la surface de la mer, sous le mannequin. Là, comme la première fois pour notre pauvre Matthieu, il s'é-
loigna un peu, se retourna et arriva le ventre en dessus, presque à fleur d'eau jusque contre sa proie.
A ce moment, mes camarades et moi nous lâchâmes simultanément tous nos coups de fusil. Le ventre du monstre se détachait blanchâtre sur le bleu de la mer, presque sous nous. Autant que nous pûmes voir dans l'eau et avec aussi peu de temps que nous en eûmes, tous nos coups portèrent. Des flots de sang qui sortaient par jets teignirent la mer, à ce point que le mannequin en fut tout couvert d'un côté. Le requin, blessé à mort évidemment, peut-être même tué sur le coup, resta à fleur de mer, baignant entre deux eaux comme une épave inerte, sans avoir la force de plonger. Son grand corps noir, formant tache dans notre sillage, demeura visible pour nous pendant au moins deux à trois minutes. Mais emportés que nous étions par la course du navire, nous le perdîmes rapidement de vue, et ne pûmes désormais reconnaître la place où il flottait que par l'essaim d'oiseaux qui vint voltiger audessus de lui.
Depuis notre départ de Marseille, nous avions sans cesse autour de notre navire une bande de goélands qui tourbillonnaient soit à notre arrière, soit même dans l'air au-dessus de notre mâture. Us
nous quittèrent soudainement pour aller au requin , et bientôt nous eûmes la satisfaction de les voir descendre jusqu'à l'eau, avec leurs grandes pattes pendantes, comme s'ils voulaient se reposer sur leur proie future. Au premier d'entre eux qui descendit ainsi , le matelot qu'on avait chargé de jeter le mannequin dit philosophiquement, tout en retirant la chaîne et son amorce :
« Père Mange-à-Mort a avalé un soldat. Un autre soldat lui a fait avaler sa gaffe. Pour des shakos, c'est pas trop mal ! »
Quant à mon capitaine , il ne se possédait pas de joie. Le lendemain matin, selon sa promesse, je fus mis à l'ordre du jour dans la forme suivante :
« Un des soldats du régiment, Matthieu a été tué « par un requin. Le fusilier Robin Jouet, aidé de « trois autres hommes, Mâchefer, Brindavoine et « Tripoli, est parvenu à tuer le requin. Je les mets « tous à Tordre du jour pour les féliciter d'avoir ainsi « vengé la mort de Matthieu. »
Le soir, je dînai à la table du commandant avec le capitaine, et à partir de ce jour je fus le préféré, non -seulement de mes chefs, mais même de mes camarades. L'espèce d'insulte qui avait été faite au régiment tout entier dans la personne d'un des siens
était réparée. Je ne sais quel sentiment de devoir accompli nous remplissait tous, et quant à moi me pénétrait de satisfaction.
C'est bête et sauvage, dira -t- on? Sur un requin? Je ne dis pas non; mais c'est comme cela. D'ailleurs , la solidarité militaire et la loi du talion sont à la fois le grand lien des armées et la sauvegarde des sociétés contre leurs destructeurs quels qu'ils soient.
Ce double événement, qui défraya toutes nos conversations de bord pendant le reste de la traversée, fut le seul incident remarquable de notre passage à travers la Méditerranée. Après avoir aperçu de loin les Baléares, Mayorque, Minorque et Ivice, cette triple oasis qui apparaît verdoyante au milieu du désert bleu de la mer, nous arrivâmes par le travers de Malaga, pour de là passer le détroit de Gibraltar.
Devant Malaga, des calmes nous retinrent pendant trois jours sans mouvement. Le second du navire et deux de nos officiers en profitèrent pour aller passer une journée au rivage. Le capitaine, qui depuis l'aventure du requin m'avait pris en affection vive, m'emmena en qualité de secrétaire, et je visitai la ville espagnole de compagnie avec lui.
Nous fûmes accueillis par les habitants de Malaga comme on Test généralement en Espagne, c'est-àdire avec la plus cordiale des hospitalités. Chacun se mit en frais pour nous montrer la ville et nous fêter du mieux possible. Nous visitâmes successivement toutes les églises importantes, notamment la cathédrale avec ses sculptures sur bois si justement renommées. Le soir, nous allâmes nous promener sur l'Àlameda, c'est-à-dire la grande promenade de la ville , où les femmes sont si adorablement belles sous leurs mantilles noires. Après Lima et le Pérou , l'Espagne et Malaga sont réellement la patrie des jolies femmes, et jamais réputation de beauté n'a été à la fois mieux établie et plus méritée que celle des célèbres Andalouses.
Dans diverses maisons particulières, et même dans des cafés publics, on nous offrit du chocolat, des fruits, des collations de toutes sortes. En un mot, on nous Gt si bon accueil, que nous partîmes le cœur rempli de gratitude pour cette ville et avec un regret sincère de la quitter si vite. Mais le vent semblait fraîchir. Les ordres du second du navire étaient on ne peut pas plus précis sous ce rapport. Vers le milieu de la nuit, par une mer et un ciel magnifiques, nous revînmes au bâtiment avec toute une cargaison
de fruits splendides, et même de vin, que les autorités de la ville avaient fait porter à notre canot , au nom de leurs compatriotes.
Le matin avant l'aube, le vent s'éleva et nous arrivâmes sans encombre à l'entrée de Gibraltar. Plus de trois cents bâtiments, attendant comme nous un vent favorable pour passer le détroit, entraient presque simultanément dans la passe et formaient un des plus curieux spectacles qui se puissent voir. Nous arrivâmes ainsi pêle-mêle avec une quantité de navires voisins, de toutes formes et de toutes nations, jusque devant la forteresse que l'Angleterre garde en Espagne, on ne sait pourquoi. Tous avaient hâte, comme nous, de sortir de la Méditerranée pour se lancer dans l'Atlantique, et attendaient, comme nous, depuis plus ou moins longtemps le vent favorable qui venait de s'élever. Mais l'homme propose, Dieu dispose. En face de Gibraltar, le vent faiblit tout à coup, puis tomba complètement; si bien que, le grand courant de l'Atlantique qui porte en Méditerranée nous entraînant au rebours de notre route, nous nous trouvâmes reculer au lieu d'avancer.
Le commandant du navire fit jeter l'ancre ; nous passâmes là une journée pleine et presque toute une nuit. Enfin le vent s'éleva de nouveau. Nous pûmes
continuer notre route, nonobstant un brouillard si épais que le commandant, craignant les abordages au milieu de Fessai m de navires qui se pressait dans les eaux du détroit, ne voulut se servir que de ses basses voiles, afin de n'avancer qu'à petite vitesse. Bien lui en prit; car au matin nous nous trouvâmes si près de la forteresse anglaise, qu'on voyait les sentinelles rouges, etque bientôt, sous l'effort des courants, nous arrivâmes près de l'une d'elles à trois longueurs de gaffe. Aussitôt les canots du bord furent mis à la mer avec presque tout l'équipage , qui , faisant force de rames, parvint à nous éloigner du rivage et à reprendre le large. Là, le vent que la côte d'Espagne avait fini par nous masquer complètement nous reprit de nouveau, et nous traversâmes le détroit sans encombre.
Nous perdîmes successivement de vue presque tous les navires compagnons de notre passage. Les uns donnèrent en plein dans le sud, vers la côte d'Afrique, . l'Asie, les Indes, etc.; les autres firent route au nord, vers l'Amérique septentrionale ou l'Europe. Quant à nous, nous nous dirigeâmes du côté des Canaries, Ténérifle, Madère, etc. Nous rangeâmes Ténériffe à environ vingt-cinq lieues de distance, ce qui ne nous empêcha pas de distinguer parfaitement son fameux
pic. 11 nous apparut longtemps au-dessus de la mer, dans le ciel , comme un grand pain du sucre bleuâtre dont la cime pointue sortait d'un flocon de nuages blancs. Bientôt après, nous vîmes Madère. Elle nous sembla toute plate, malgré ses collines, qui, à la distance où nous étions, avaient l'air d'être aussi rases sur l'eau que la terre même qu'elles dominaient, et ne formaient avec elle qu'une tache noire perdue à l'horizon.
Jusque-là, nous eûmes encore en vue un assez grand nombre de navires allant par routes diverses, qui passaient tantôt visibles à distinguer leurs habitants, tantôt perdus dans le lointain, petits et blancs comme des ailes d'oiseaux. Quand un de ces bâtiments passait à portée de conversation, le commandant ou un ofûcier du bord prenait un porte -voix et demandait au navire son nom, sa patrie, sa destination , etc.
« Doria, répondait l'un; génois, retournant à Gênes avec du bois et du café du Brésil. »
« Hudson, disait un autre; anglais, revenant de la côte d'Afrique avec de l'huile de palme , des noix de coco, du bois d'ébène. »
« Montcalm, disait un troisième; votre pays de
Marseille, allant en Chine porter des armes, des munitions, etc., et chercher des soieries, des porcelaines, des magots. Et vous? »
Alors le commandant disait notre nom , notre destination. Puis on se souhaitait réciproquement bon voyage : on se saluait amicalement du geste ou même d'un hourra sympathique : un dernier hissement de pavillon, comme une poignée de main d'adieu, complétait la rencontre, et chacun, sans s'être arrêté d'ailleurs, continuait sa route. Mais cela rompait pour nous la monotonie du voyage. Nous conversions sur chaque rencontre pendant quelques heures au moins, et le second, qui généralement présidait à ces politesses de bonjour, disait non sans raison que c'était un moyen de distraire ses passagers, et conséquemment d'entretenir la bonne santé générale.
Lorsque nous eûmes définitivement perdu de vue Madère, les navires devinrent désormais si rares, qu'à peine nous en rencontrions un ou deux par jour, et tous à des distances tellement grandes qu'on ne pouvait même pas voir leurs pavillons. Cependant les matelots, et surtout les officiers de marine, devinaient généralement la nationalité de chacun d'eux. C'est un américain, disaient- ils, haut maté,
couvert de toile malgré le vent, rapide, filant comme une mouette. Ou encore : C'est un français, belles proportions, bien conçu, mais se pressant médiocrement, et plus jaloux de conserver sa peau intacte que d'arriver vite.
A partir de ce moment, la traversée fut dépourvue d'incidents dignes de remarque. Deux ou trois requins vinrent encore nous faire quelques visites, mais aucun d'eux ne nous suivit. Un seul approcha de nous à le pouvoir tirer. Aussitôt notre capitaine lui envoya une balle qui lui fit tourner tête sur - lechamp, et s'enfoncer sous l'eau à une telle profondeur que nous le perdîmes de vue.. Des souffleurs, lançant en l'air leur double jet d'eau, passèrent cinq ou six fois à l'horizon du navire. Deux énormes masses noirâtres qui par intervalles bondissaient au-dessus de la mer, et que les marins nous donnèrent pour des baleines se battant ou se poursuivant, apparurent un jour par notre côté gauche et se perdirent bientôt dans le lointain. Cinq ou six bandes de marsouins escortèrent le navire à plusieurs reprises, jouant dans ses eaux, passant dessous, filant de l'avant à l'arrière, bondissant sur les flots par sauts capricieux et rapides comme des serpents qui ondulent. Enfin nous traversâmes une bande de pois-
sons volants qui, poursuivis, dit-on, par des marsouins, planaient en tout sens au-dessus de la mer, autour du bâtiment, à ce point qu'on eût dit un essaim de grosses sauterelles volant à fleur d'eau. Un d'eux s'abattit même sur le pont, où il fut capturé par les officiers , qui l'empaillèrent.
Ce fut tout ce que nous vîmes en fait d'animaux marins.
Quant aux mouettes, goélands et autres oiseaux de plages, nous n'en voyions presque plus depuis notre entrée dans l'Océan. A peine de loin en loin apercevions-nous l'un d'eux passant à l'horizon lointain, emporté dans le vent à toute vitesse, comme s'il avait hâte de regagner une plage où dormir. Une ou deux fois nous vîmes se lever devant nous quelques grèbes de mer, à apparences noirâtres et à ailes courtes. Us partirent en rasant la vague , volant droit comme des cailles, se remirent à l'eau au bout d'une ou deux centaines de mètres, et là disparurent à nos regards.
Les oiseaux que nous vîmes en plus grand nombre, et qui surtout suivirent le bâtiment avec le plus de constance, furent des alcyons. Grisâtres, tachetés de rouge -noir, un peu à la façon des bécasses, gros comme de grosses hirondelles, ils volaient, ainsi
qu'elles, en planant à raser le flot. Nous en avions parfois cinq ou six à l'arrière du navire, dans son sillage, où ils nous suivaient avec une facilité de vol presque prodigieuse. Souvent nous leur jetions des papiers ou des débris de bois. Ils s'en venaient voltiger au-dessus de chacun d'eux, pour voir s'il recelait une pâture. Mais ils l'abandonnaient presque aussitôt, à moins qu'il ne contînt quelques parcelles de viande , auquel cas nous les apercevions se poser dessus les ailes étendues. Ils restaient là pendant quelques minutes, puis revenaient à tire -d'aile reprendre à l'arrière du navire leur vol ondulant et monotone.
Pendant les premiers jours où nous les vîmes apparaître, nous voulions les tirer, et j'avais même demandé à cet effet la permission au capitaine , qui me l'avait accordée. Mais le second, ayant appris mon intention, me dissuada d'en rien faire.
« Les matelots n'aiment pas à voir tirer les vire- vent, me dit -il. Ils croient que cela porte malheur au bâtiment. Quelques-uns d'entre eux pensent que ces oiseaux sont des âmes en peine de matelots naufragés qui reviennent ainsi dans le sillage des navires. D'ailleurs vous ne pourriez pas avoir leurs corps, et quand même vous les
auriez, la chair en est si coriace qu'il ne vous serait pas possible d'en manger. Donc ne les tirez pas.»
J'obéis d'autant plus volontiers, que, tout en désirant d'avoir l'un d'eux, j'éprouvais une sorte de remords à tirer ces jolies petites bêtes inoffensives, compagnons fidèles de mes rêveries sur le pont. Je les suivais parfois du regard pendant des heures entières , en laissant planer ma pensée au hasard , comme elles faisaient planer leurs ailes, sans me lasser et sans m'arrêter plus qu'elles dans le vol capricieux de mes pensées errantes.
Hirondelles des mers, vire -vent, drapiers, gardeboutique, alcyons, comme les matelots tour à tour vous nomment, que de légendes mélancoliques vos longs vols silencieux ont dû faire naître dans l'esprit des marins! Doux errants des flots, vous qui du temps des poëtes berciez
. . . dans l'algue marine Myrtho la jeune Tarentine :
vous que tant de fois j'ai nourris à miettes de mes repas, comme nous jetons aux moineaux de nos rues les miettes de notre pain; alcyons divins, qui savez
Je les suivais parfois du regard pendant des heures entières.
pi-'blij ::: ..; — !
tous les secrets de Thétis! Dites -moi, dites -moi, ne reprendrons -nous plus jamais ensemble notre vie errante sur l'Océan désert, notre vie de mer avec ses silences et ses horizons sans lin qui font rêver à Dieu?