CHAPITRE XIX
Tout casse. — Un départ impromptu. — Macapa et l'avenir de la Guyane d'après un vieil Indien. — Le retour d'un messager. — Le vergiss mein nicht de Nellé. — Une embrassade aux Açores. — Arrivée en France.
J'en étais là de ces pensers à la fois tristes et consolants, lorsque Nellé arriva près de mon hamac. Notre hôtesse, qui chaque matin m'apportait une tasse de bouillon , s'était attardée au banquet de la nuit et dormait. Nellé s'en était aperçue, et venait m'offrir en place un coui plein d'un remède qu'elle avait fait elle-même pendant qu'on buvait, me ditelle.
D'une main indifférente, et sans regarder qu'à
peine ce qu'on m'apportait ni qui me l'apportait, je pris le coui et commençai de boire. Alors Nellé se pencha sur moi, et, s'armant de son plus doux sourire :
« As-tu vu? dit-elle. Dans le pays des esprits, l'âme de Coro est tranquille maintenant. As -tu vu comme Nellé, la fille des Amicobanes, sait venger ceux qu'elle aime ! »
Je m'arrêtai brusquement de boire. La scène de la veille me revenait à l'esprit, mêlée au souvenir de cet Indien qu'elle aimait au point de commettre les plus grandes cruautés pour le venger. Ce qui, dans la pensée de la jeune veuve, était probablement la plus puissante des séductions, me pénétra de colère et de dégoût.
Maladie, ignorance, jalousie ou diversité de nature ! tout cela ensemble peut-être?
Quoi qu'il en soit, je regardai Nellé dans les yeux, puis aux mains; et, sans même finir de boire, je lançai le coui par-dessus mon hamac, jusqu'en dehors du carbet.
Elle se méprit sur les motifs de mon action , et de sa voix au timbre argentin, si douce qu'on eût dit une caresse :
« Est-ce donc mauvais? fit-elle. Nellé ne sait pas
faire aussi bien que la mulâtresse de Cayenne; mais elle a fait de son mieux, comme pour son fils.
— Non, lui dis-je. Mais ne vois-tu pas que l'œil de cet homme est encore dans tes mains? C'était un blanc, un chrétien comme moi; je ne veux rien de toi. »
Son visage prit une expression indéfinissable d'étonnement, qui se changea peu à peu en tristesse. Elle resta immobile pendant une minute , me regardant sans rien dire; puis lentement elle se dirigea vers la grève. Là elle examina tour à tour les différents canots rangés le long du rivage , en choisit un et le mit à flot.
Plongé dans mon hamac, le cœur déjà regrettant de ma frémissante colère , je suivais tous ses mouvements, sans la perdre du regard. Dès que le canot fut à flot, elle alla prendre une petite malle bleuâtre, tous ses effets, décrocha son hamac, et, suivie de ses enfants , dont le plus jeune la tenait par la jupe, elle retourna au canot. Après y avoir tout mis , et fait entrer les deux créatures, elle revint à la grève, ramassa le coui qui gisait à terre près du carbet, et l'emporta, comme on emporte une bague d'amour perdu.
Peu s'en fallut que je ne l'appelasse en murmurant
je ne sais quelles paroles insensées de regrets et de prières. J'étais si seul, si faible! et si souvent elle venait travailler à mon chevet! Mais mon chagrin même ou ma fierté me firent taire.
Elle s'assit à l'arrière du canot, prit sa pagaie, et, sans même se retourner, quitta la plage. L'âme navrée, mais sans rien dire non plus, je la suivis du regard tant que possible; puis, quand le brouillard m'eut pris tout ce que mes yeux voyaient encore d'elle, je me plongeai la tête dans mon hamac pour pleurer à mon aise, et je pleurai longtemps.
Mais ma douleur même me rendit à mes pensers de patrie et de départ. Je m'essuyai les yeux à la hâte et me levai brusquement. Puis , passant mes mains dans ma barbe et mes longs cheveux dépeignés, comme pour effacer les traces de ma faiblesse et me donner plus imposant aspect, j'appelai l'oncle de Ricard.
Malgré ses habiles dissimulations, j'avais parfaitement démêlé sa position de maître tout-puissant sous notre carbet. Je voulais m'adresser droit au chef, pour en finir d'un seul coup; ma douleur, dégénérée en colère inassouvie, fermentait dans mon âme; le sang du blanc, le sang du commandement me faisait tout oublier, jusqu'à ma position d'hôte.
Il n'y avait plus en moi que le maître, qui veut qu'on lui obéisse sur l'heure et qui est prêt à tout faire pour imposer sa volonté.
Le vieillard arriva bientôt contre mon hamac : il était encore tout hébété du tafia de la nuit; mais il se remit de suite en me regardant avec cette déférence étrange que tous les hommes de par là -bas, même les Indiens, ont plus ou moins pour le blanc de race pure.
a Que veut le blanc? me dit-il.
— J'en ai assez de ton pays d'assassins; je ne veux pas mourir ici. Fais-moi préparer un canot; je paierai ce que tu voudras,, mais je veux partir de suite.
— C'est la première fois que tu le demandes , me dit-il.
— Est-ce que je savais, moi, que la mort était partout dans ce pays?
— Le blanc est-il un enfant qui ne sait pas marcher encore, pour avoir besoin d'être conduit comme un enfant? Tu restais là, nous n'avons rien dit; tu veux partir, nous partirons tout à l'heure. »
Il parut réfléchir pendant une minute , regarda de tous côtés sous le carbet, puis sur la grève, et, se tournant vers moi :
« Où donc est Nellé? fit-il.
— Me l'aurais-tu donnée par hasard à garder? Je veux m'en aller aujourd'hui même.
— Si Nellé n'est plus là, me dit- il en dardant sur moi son regard perçant, qui lisait jusqu* au plus profond de mon âme; si Nellé n'est plus là, c'est que tu lui as dit quelque mauvaise parole.
— Que m'importe Nellé? je veux partir, partir tout de suite, entends-tu?
— Nous ferons comme tu veux. Avant le départ, écoute le conseil d'un vieux chef : Nellé est fière; elle a du sang de chef; mais il n'y a pas fille de blanc qui soit plus douce et plus fidèle à celui qu'elle aime. L'œil du Portugais est entré dans ton cœur et l'a troublé ; remets-toi , Nellé reviendra.
— Vous êtes tous des assassins : elle encore plus que les autres.
— Pas plus que les tiens. Ton esprit est-il donc si vide, que tu ne saches même pas l'histoire de ta nation? Il y a déjà bien des lunes, je n'en sais plus le nombre, sous le grand carbet d'Approuague , un des maîtres d'Alida lisait tout haut dans un livre une journée de ta tribu. J'étais couché contre la porte, sans paraître, mais j'écoutais et je comprenais tout. Le livre disait qu'une fille de chez toi, pour sauver son père, fut, il n'y a pas longtemps, forcée de
boire du sang humain. Es-tu bien sûr que ta nation avait plus de crimes à venger que n'en avait Nellé? J'ai dit. Nous partirons tout à l'heure. »
Sur ces mots, il alla au hamac de Ricard, lui murmura en indien quelques paroles que je ne compris point, et presque aussitôt tout fut en l'air pour le départ. Tant sous notre carbet qu'en dehors, sous un grand toit de nattes improvisé pour la fête, ou même simplement à la belle étoile , il y avait autour de nous près de trois cents individus. Presque tous montèrent de suite en canots et partirent, les uns seuls, les autres par troupes. Au bout d'une heure, il ne restait plus sous le carbet que Ricard , sa famille et les Indiens Urucuyennes. Tout le reste, y compris les nègres et les mulâtres, s'était envolé vers d'autres plages pour y reprendre tranquillement 9a vie de pêches et d'indolence.
Quelques heures après, une coberta du Brésil, récemment arrivée de Belem, sortit d'un petit havre où elle était à l'ancre, et arriva le long du rivage, devant le carbet. Fraîchement peinte à neuf, belle, ou tout au moins originale sous sa grande voile blanche, elle contenait des chambres spacieuses pour marchandises ou passagers. Les hamacs et les malles en bois, dans lesquelles était le peu de hardes de la
no
famille, furent portés à bord; mes hôtes ne se donnèrent même pas la peine d'achever de boucaner un gros tas de poisson jeté dans un coin du carbet. Le caprice de départ, lancé dans les esprits par l'oncle de Ricard, avait pris chacun; on ne pensait plus qu'au voyage, et tout le reste était chose morte.
Cela peut paraître étrange, et cependant cela ne se voit pas qu'en Amérique. Pour ma part, je sais plus d'un pays d'Europe où le caprice du jour, actions, modes , ou politique , fait tourner toutes les cervelles.
Le poisson, comme le carbet, furent laissés là, sans plus de regrets que les feuilles tombées du dernier orage, et nous partîmes.
Pendant le reste de ce jour et la nuit suivante, je souffris beaucoup. Le mouvement du bateau me rendait toutes mes douleurs du commencement de ma maladie; mais dès le second jour je fus mieux, et, ma situation s'améliorant avec une promptitude que je n'aurais même pas espérée si grande , je fus en état de me promener sur le pont.
Nous commençâmes par traverser ou suivre, tant à la voile qu'à la rame, une multitude de lacs et de canaux, dans lesquels il n'y avait parfois que juste la place nécessaire à notre bateau. Bientôt après, nous côtoyâmes plusieurs îles que le flot battait avec
violence. L'une de ces îles, sur le bord de laquelle nous arrivâmes au jour naissant, était si blanche sous les aigrettes qui la couvraient, que de loin je la pris pour une montagne de neige. Une autre était si pleine de perroquets, qu'au moment où nous passâmes contre elle il en sortit des bandes qui faisaient ombre sur la mer, comme de gros nuages.
Cela m'expliqua les convois d'oiseaux naufragés passant devant mon île lors du raz de marée. Les animaux sont comme les hommes : à certaines époques surtout, ils vivent par troupes amoncelées et vont chaque soir coucher au même endroit, sans se tromper de gîte. Il n'y a même pas besoin d'aller en Amérique pour voir cela : chez nous, quand l'hiver arrive, les perdrix, les corneilles, les moineaux, etc., presque tous font bandes et vont dormir, les uns sur un buisson, les autres sur les arbres d'un parc ou dans un coin de plaine. Soir ou matin, on est sûr de trouver chaque espèce réunie à la même place que la veille. Les seules différences entre ici et là- bas, c'est que dans la chaude et vierge Amérique les oiseaux sont plus beaux et qu'ils sont dix mille au lieu de dix. A part cela, il en est pour eux ici-bas, comme pour les hommes : à considérer les choses d'un peu haut, l'existence générale est toujours à peu près la même
pour chaqus espèce d'êtres. Là -bas, comme chez nous, ce sont toujours des oiseaux avec des besoins et des mœurs d'oiseaux.
En sortant d'entre ces îles, nous arrivâmes enfin à ce que je crus être la pleine mer. L'eau était constamment douce, car mes hôtes la tiraient le long du bord à mesure de leurs besoins; mais on ne voyait la terre que d'un côté. De fois à autres, nous entrions dans quelque chenal bordant la côte, pour éviter le vent ou la marée et faire route malgré tout. Les Indiens ramaient, pour ainsi dire, sans relâche; on hissait la voile à la moindre brise , et nous avancions rapidement.
Enfin, au bout de cinq jours de navigation, pendant lesquels je ne causai presque pas avec mes hôtes, enseveli que j'étais dans mes regrets ou mes espoirs, nous aperçûmes, par notre avant, une assez belle forteresse bâtie sur le rivage même. A côté d'elle , s'étalait une ville enfouie sous des bananiers si touffus, qu'on ne faisait qu'entrevoir les toits rouges des maisons. Je me crus arrivé devant la capitale de notre Guyane, et, m'adressant au vieillard qui , étendu à côté de moi sur le pont , manœuvrait le gouvernail avec ses pieds, je lui demandai si cela était le fort principal de Cayenne.
« Pas Guyenne , me dit-il , Macapa.
— Macapa, qu'est-ce que cela? Est-ce près de Cayenne?
— Non , c'est loin.
— Nous ne sommes donc pas arrivés?
— Si.
— Ne t'ai-je pas dit que je voulais aller à Cayenne? Où m'as-tu conduit?
— Tu m'as dit que tu voulais partir : nous sommes partis.
— Macapa! Mais ce n'est pas français cela? Où suis-je enfin? Je veux le savoir, et tout de suite.
— Tu le sauras ce soir. Quand le dernier des murucututus aura fini de voler, et qu'on n'entendra plus sur le fleuve que le bruit du flot battant la coberta, je te dirai tout. D'ici là, recueille ton esprit pour écouter les paroles que je te veux dire.
— Je veux aller à Cayenne. Encore une fois , où suis-je?
— Avec des amis de ta nation. Calme-toi. La colère n'est pas bonne pour écouter ce que tu dois entendre. »
Il y avait tant de gravité imposante dans Iqs paroles du vieillard, que je me tus. La nuit descendait rapide, et avant une heure au plus les murucututus, comme il le disait, auraient fini de voler. Je con-
naissais les habitudes de circonspection des Indiens , qui craignent toujours quelque auditeur ennemi. Nous naviguions contre la terre, et des oreilles cachées sous la forêt pouvaient entendre nos paroles. Je continuai à me promener sur le pont, attendant en silence , mais anxieusement , et presque aussi curieux du secret qu'il m'annonçait que de savoir où j'étais. Enfin nous allâmes mouiller en plein fleuve, juste en face de la forteresse que j'avais aperçue quelques heures auparavant.
Dès que la nuit fut complète , et que le murmure monotone des eaux remplaça les demi -bruits du crépuscule , le vieillard renvoya tout le monde sur l'avant du canot , afin que personne ne pût entendre ce qu'il me voulait révéler. Puis , après m'avoir fait signe de m'asseoir à côté de lui, il me dit en me montrant la forteresse :
« La vois -tu? Regarde comme elle est puissante et bien située. C'est Macapa, la porte de la mer d'eau douce.
— Ah! nous sommes dans l'Amazone, et c'est là que tu m'as conduit, au lieu de me mener à Cayenne. Me diras -tu à la fin pourquoi tu as ainsi disposé de moi?
— Attends, me dit-il. Regarde d'abord.
« Vois -tu, me dit «il en me montrant la orteresse, comme elle est pui&ante et bien situle? C'est Macapa.
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— Je la vois. Parle.
— Regarde, regarde!' Ce sont tes pères qui ont bâti ces murailles. Au lieu de ce chiffon vert qui pend sur la plate-forme, il y avait là jadis le drapeau de ta nation : celui qu'on voit à Cayenne. Gela ne te fait donc rien , que ce ne soit plus le signe de ta tribu qui flotte là-dessus?
— Si; mais je n'y puis rien. Encore une fois, pourquoi m'as- tu mené au Brésil?
— Écoute et réfléchis sans t'irriter. Le sort d'un homme est peu de chose , quand il s'agit d'une nation entière; je vais tout te dire, comme je dirais à mon fils.
« Tu es jeune, je suis vieux. Tu viens, je m'en vais. Ta nation arrive, la mienne s'en retourne, comme s'en retournera la tienne , quand le Grand Esprit la fera finir à son tour. Jadis, du temps de mon père, ces murailles appartenaient à ta tribu. Mais vous avez succombé , comme les Oyampis ont succombé jadis sous plusieurs nations conjurées contre eux. Une race que je hais, parce que c'est elle qui a semé la guerre dans nos tribus, s'est emparée du bien de tes pères, et s'est installée sur le fleuve partout où était ta nation.
« Vois, comme la rivière qui coule ici est large et profonde! si large, que du milieu l'aigle ne voit pas
les rives; si profonde, que les gros vaisseaux de ton pays peuvent y entrer; si longue, qui! faut, dit-on. trois lunes pour aller de la mer à sa source. Des Indiens sans nombre et dix nations de blancs, venues comme toi du pays des blancs, habitent sur ses rives ou sur ses affluents. Tous ont besoin de cette bouche pour aller chez eux ou pour en revenir. Celui qui tient Thomme ou le fleuve par la bouche tient tout. La moitié de cela était à toi; mes pères l'avaient vendue à tes pères ; les Portugais maudits te l'ont prise de force : reprends-la !
— Gomment veux-tu que je la reprenne? lui disje; je ne suis pas le souverain de la France, et d'ailleurs cela n'est plus à nous.
— Écoute encore. Lorsque sous un troupeau de pécaris le jaguar écrasé ne petit plus rien faire , il attend. Quand les pécaris, rassasiés de son sang répandu, l'ont laissé respirer, il se soulève, jette à terre d'un coup ceux qui le foulent encore, et reprend le veado qu'il mangeait avant la lutte. On m'a dit que les pécaris ameutés sur ta nation s'étaient dispersés; ton heure est venue; chasse le maudit qui te foule ici, et reprends ton carbet fortifié : Macapa est à toi comme Gayenne elle-même.
— Est-ce que je puis quelque chose à cela?
— Oui ; écoute encore. Ce n'est pas pour rien que l'autre jour j'ai fait donner Jacaré aux caïmans du lac. Jacaré était un ennemi de ta nation, un des Brésiliens qui occupent Macapa, ton carbet. Bientôt les siens vont se plaindre pour ce vautour d'entre eux que les caïmans ont mangé. Ta tribu et la leur se fâcheront, j'espère; devance la querelle: si tu veux, avant huit jours j'aurai là, dans les bois ou sur le fleuve , deux cents Indiens comme ceux que tu as vus hier. Nous prendrons la forteresse et la ville; tu es soldat, tu mettras sur le mur le drapeau de ta nation, et les Brésiliens n'oseront rien dire.
— Je ne puis; qui sait si ma nation veut cela? Le Brésil t'écrasera, toi et les tiens, et la France ne viendra pas.
— Le Brésil! Si l'eau de feu n'avait pas pris nos forces, les Indiens seuls le chasseraient d'ici. Ne sais* tu donc pas qu'il y a peu d'années nous leur avons repris Belem, dans la grande guerre du caban âge! Je le sais, j'en étais, et c'est mon père qui a tué leur chef. Mais l'eau de feu et la fièvre nous ont usés; les Portugais sont revenus, et depuis ce jour les Indiens meurent dans leurs gueules gluantes, comme des fourmis avalées par le fourmilier.
— Je ne puis , je ne puis.
— Ne réponds pas sans avoir pensé. La nuit est faite pour méditer; médite pendant cette nuit. Demain Nellé reviendra; je l'ai envoyé chercher dans sa nation pour qu'elle revienne te parler avec moi. Si ta tribu ne te suit pas, tu seras chef avec elle; tous les Indiens connaissent Nellé , et quand ils la sauront à Macapa avec moi, les hommes rouges viendront si nombreux, que le Brésil nous laissera là sans rien dire. Pense à tout cela , et puisse le Grand Esprit de ta tribu s'unir à celui de la mienne pour t'inspirer des actions grandes. »
Je le quittai sans répondre, comme il le voulait, et descendis à ma cabine. De toute la nuit je ne pus dormir; malgré moi, mon cerveau ruminait les projets du vieillard. Je retrouvais Nellé; je reprenais Macapa, et voyais arriver à mon secours tous les soldats du régiment.
Mais le lendemain Nellé ne vint pas. J'ignorais encore le Brésil , et ne savais pas qu'avec une poignée d'hommes le projet du vieillard était si facile à exécuter, qu'il me suffirait de vouloir. J'avais peur, et avec raison , de faire quelque chose de contraire aux vrais intérêts de mon pays en suscitant une querelle contre une nation amie. Sur toutes choses, j'avais envie de revoir la France. Dès le matin , je demandai
le vieil Indien , afin de lui dire que je voulais partir. Mais il était allé à Macapa pour acheter des vivres , et, qui sait? peut-être semer par la ville des pionniers de conquête prochaine — ou boire ! Il ne revint pas au bateau de toute la journée. Inquiet, préoccupé, ne sachant où aller ni que faire, je l'attendis jusqu'à la nuit, et me couchai encore plus irrésolu que la veille au soir.
Mais dès le matin je fus brusquement réveillé par mes hôtes. Un Indien, me dit-on, arrivait de Cayenne en droite ligne pour me parler. On le fit venir dans la chambre où je dormais.
« Ta lettre est partie, me dit l'homme en entrant.
— Quelle lettre?
— Ta mémoire est -elle donc aussi oublieuse que tes yeux? Ne reconnais- tu plus l'Urucuyenne à qui tu as confié une lettre? »
C'était lui, en eflet, mais si changé que je ne le reconnaissais pas. Il me remit alors un paquet contenant deux lettres, soigneusement enveloppées dans des feuilles de bananier, et une petite fleur blanche et rouge, qui croît dans les savanes des environs de Mapa.
La fleur venait de Nellé. Il avait rencontré l'Indienne par delà Mapa , sur le bord de la mer, seule avec ses deux enfants, comme elle faisait le repas du
soir; c'était son feu qui la lui avait fait découvrir. La jeune femme, sachant qu'il devait me retrouver, avait cueilli sur la savane ce myosotis de prairie américaine , et le lui avait donné pour moi avec ces paroles :
« Tu remettras cette fleur au blanc en lui disant que Nellé, la fille des Amicobanes, a dit ceci : « Le « blanc et le rouge peuvent vivre ensemble dans une « fleur, non sous un carbet; leurs couleurs différent « trop, il faut que l'un ou l'autre pâlisse. Nellé s'en « retourne pâlir chez les sœurs de la Mana; mais elle « envoie cette fleur au chef blanc. S'il meurt, qu'il « l'emporte dans le pays des esprits, afin que Nellé, « qui mourra comme lui , le reconnaisse au milieu « des tribus blanches. »
Je pris la fleur sans rien dire. Je l'ai encore, et quand je mourrai , dans mon testament on trouvera deux lignes que je veux qu'on exécute , à peine que tout mon bien soit pour les hôpitaux.
Les lettres venaient de Cayenne.
L'une était de ma mère , qui , ayant appris ma disparition du navire, m'écrivait cependant à tous risques. Elle me disait, en terminant sa lettre, qu'elle m'attendrait longtemps sans désespérer, parce qu'au sortir d'une neuvaine à sainte Geneviève, la sainte
lui avait envoyé un songe où je lui apparaissais bien malade, mais m'embarquant pour revenir.
L'autre lettre était de mon capitaine , qui m'écrivait aussi à tous risques, en me recommandant, si le flot m'avait emporté au Brésil , de ne jamais oublier que j'étais soldat en faisant quoi que ce fût de contraire à l'honneur et à la patrie.
L'Indien attendit patiemment que j'eusse lu les deux lettres jusqu'au bout. Quand ce fut fini , il me dit :
« J'ai été longtemps en course, parce que la fièvre jaune m'a pris à Cayenne, comme je revenais. Mais j'ai porté ta lettre et rapporté les tiennes. Donne-moi mes hameçons. »
Ses hameçons étaient partis au flot des jours, emportés un à un avec les besoins de chaque heure, avec les illusions et les souvenirs eux-mêmes. Je lui donnai, en échange, dix piastres, c'est-à-dire dix fois la valeur convenue. Il parut contrarié et presque offusqué de mon manque de parole. Je ne réussis à le satisfaire tout à fait qu'en lui donnant un vieux pistolet qui, rouillé, presque troué en deux ou trois endroits, ne valait pas deux piastres. Mais il en avait besoin, je ne sais pourquoi: cela le contenta.
Comme il venait de me quitter, le vieillard entra dans ma chambre.
« Écoute à ion tour, lui dis- je, je vais te lire deux lettres. »
Il s'assit dans un hamac à côté du mien , et m'écoute en silence.
Quand la dernière lettre fut lue, j'ajoutai en le regardant :
« Comprends-tu? Ma mère et ma patrie me rappellent toutes deux ensemble. La Providence a parlé; ma destinée n'est pas ici.
— C'est que tes heures et les miennes n'ont pas encore sonné, me dit -il. Nellé n'est pas retournée chez les Amicobanes; nous attendrons. Je l'ai envoyé chercher ailleurs.
— Ne prends plus ce soin ; elle est chez les sœurs de la Mana, et moi, je veux aller en France. Je dirai tes paroles au chef de ma nation.
— Bien. Tu as raison, j'attendrai encore; notre jour viendra. Par où veux-tu partir?
— Par le plus court.
— Tout à l'heure nous naviguerons vers la bouche de Belem. Nous n'irons pas à la ville à cause de l'affaire de Jacaré; mais nous rencontrerons en rivière quelque navire d'Europe; il te prendra volontiers: d'ailleurs Ricard paiera s'il le faut. Tu nous renverras des fusils en échange, ou rien si ta bourse est pauvre. »
Nous levâmes l'ancre avant même la fin de la marée. Notre bateau marchait aussi vite que possible , jour et nuit, grâce au vieil Indien qui tenait le gouvernail et profitait de tout avec une intelligence hardie dont je n'ai trouvé nulle part d'exemple aussi saisissant. Nous rangeâmes Tune après l'autre Jurupari, Caviana, Mexiana, Camalioes, etc. Bref, trois jours après notre départ de Macapa, nous entrions dans la bouche de Belem.
Là nous restâmes à l'ancre pendant vingt heures dans la baie d'O Sol, attendant un navire européen. Enfin, dans la matinée du second jour, nous aperçûmes un bâtiment, qui vint mouiller tout contre nous. J'allai à bord; c'était un français, qui retournait à Bordeaux directement. Je contai toute mon histoire au capitaine. Il me reçut comme on reçoit les naufragés sur les navires de notre pays , principalement sur les bordelais.
Je laissai à mes hôtes tout ce qui me restait de mon bazar, excepté le fusil de ma grand'mère. Mes habits et mon fourniment de soldat étaient dans un tel état, qu'ils ne valaient pas le transport en France, et je fus sur le point de les abandonner aussi ; mais je me souvins de la lettre de mon capitaine, et les emportai avec moi pour les rendre au régiment.
Le navire devait lever l'ancre aussitôt la marée. Je m'embarquai de suite; je n'étais presque plus malade; rien que mon séjour d'une semaine danê l'Amazone m'avait guéri. Il y a sur ces grandes artères du nouveau monde, notamment sur cette reine des lleuves, des courants réguliers de vents et d'eaux qui emportent les miasmes et assainissent la contrée plus que partout ailleurs. Quand nous aurons repris notre rive, comme disait le vieil Indien, la Guyane deviendra la première de nos colonies, la plus saine et la plus prospère de toutes les possessions européennes dans l'Amérique méridionale. Il ne nous faudra pour cela que vouloir. L'idée est dans les têtes; le temps est aux émigrations; il n'y a plus à trouver qu'une main habile pour écrire cette belle page dans T histoire de notre race française.
Au bout de vingt-un jours d'une traversée presque constamment heureuse, nous arrivâmes par le travers des Açores. Pour nous tous, et pour moi surtout, novice de voyages, ces îles étaient le premier horizon d'Europe, c'est-à-dire la patrie, ma mère, tous mes désirs. Le capitaine, pressentant la joie que j'aurais à les voir, me fit avertir au milieu de la nuit, et me montra le premier de leurs phares, qui luisait à fleur des flots, plus perdu qu'une étoile. J'étais si
content que je sautai au cou du capitaine et l'embrassai sur les deux joues, comme on embrasse un frère retrouvé.
Au bout de dix jours, nous entrions à Bordeaux.
Je partis pour Paris dès le lendemain, après avoir annoncé mon retour à ma mère, afin de ne pas la troubler par trop d'émotions à la fois. Le surlendemain je l'embrassai, ainsi que toute ma famille venue au-devant de moi à la diligence. Vous dire comment on me reçut, vous le savez tous, pour peu que vous ayez quitté la France pendant trois mois seulement. Chacun de ses enfants qui lui revient est pour sa famille et ses amis comme un enfant prodigue qui rentre au bercail. Je fus durant un mois le lion de mon petit cercle; le ministre de la guerre voulut me voir; on me regardait partout comme une bête curieuse, et peu s'en fallut que je ne me crusse quelque chose.
Mais j'avais trop longtemps mâché les leçons de la solitude, pour me griser désormais à l'inanité des choses humaines. Bien m'en prit, car le lion de la veille est souvent l'âne du lendemain. Les jaloux à divers degrés de ma fraîche gloire firent tant et tant, qu'au bout de quelques semaines je passais pour encore plus bête qu'eux, par cela seul que j'avais
plus voyagé. C'est le sort : depuis le climat jusqu'aux modes , tout varie dans notre belle France , et
Bien fol est qui s'y fie.
Dans les commencements, cela me surprit et m'offusqua beaucoup, mais je m'y habituai vite. On se fait à tout, même au dédain des hommes, en le leur rendant : Venom, to thy work, dit Hamlet. Peu à peu je ne m'occupai plus que d'une chose, d'obéir à tous les ordres de ma conscience, sans scrupules, sans hésiter, parfois sans même me retourner pour voir l'effet de mes actes. Je restai pendant toute une année immobile ou à peu près, faisant le lézard sous les rayons bien -aimés du soleil de la patrie. Depuis les boulevards jusqu'au Louvre, tout m'était renouveau : donc tout beau : et je jouissais de Paris comme un habitant de C arpent ras.
Mais les voyageurs sont de vrais buveurs... de sensations; qui a bu boira, qui a voyagé voyagera. Quand on a pendant longtemps mangé de ce pain souvent amer, mais enivrant, des courses lointaines; quand le besoin d'errer par intervalles s'est inoculé dans votre sang, comme un virus de mouvement; coûte que coûte, à certaines heures il faut partir, emporté au vent de la nature, comme le cygne ou
l'hirondelle! Partir n'importe où, mais s'en aller d'où Ton est, ne fût-ce que pour y mieux revenir!
C'est ce que je fis au bout de deux ans. C'est ce que j'ai fait tant et tant de fois depuis ce temps, que , sans mes notes, je ne saurais plus très -bien le nombre de mes départs. Aujourd'hui je suis au repos, pour cause de maladie ; au repos , comme une épée rouillée qui dort chez l'armurier, n'attendant qu'un peu d'huile pour resplendir de nouveau sous le soleil du voyage.
Je profite de ce repos pour vous conter ce premier chapitre de mon histoire. S'il vous plaît, ce que l'éditeur me dira bien , je vous conterai les autres. Ils ne valent ni plus ni moins que celui-ci , et seront écrits de la même manière ou à peu près, car je suis présentement trop vieux pour me pouvoir améliorer beaucoup : « Le vieux bois ne se redresse plus, » disent les Arabes. Ce sera toujours du voyage sous une forme quelconque, parce que depuis longtemps le voyage a composé les grandes phases de ma vie. Mais enfin, si celui-ci vous a inspiré quelques pensées salutaires , il est probable que les autres auront le même résultat : donc achetez-les : j'espère que vous n'aurez pas tout à fait perdu votre argent.
Quant à présent, je me bornerai à dire, pour vous encourager à cet achat, que si je vaux quelque chose , le peu que je vaux, je le dois à mes voyages , surtout à mes longues solitudes dans le nouveau monde. C'est à compter de ce temps que je sens vraiment mon âme, parce que c'est alors que j'ai mis de côté, comme vieilleries inutiles, un tas de vanités qui embarrassaient mon existence; parce que c'est à compter de ce temps que je marche dans la vie, faisant de mon mieux, mais résigné à tout ce qu'il plaît à Dieu de décider de sa créature.
Or, du fatras entier de mon existence , ne recueilleriez-vous que de quoi prendre une résignation semblable ou réconforter la vôtre : cela vaudra l'obole que vous donnerez. La résignation est la paix de l'âme , et cette paix vaut tout.