CHAPITRE XVIII
Un tronc de supplice. — Préparatifs de cirque. — Repas de caïmans. — Chasse aux lézards. — Fête et festins nocturnes. — Vous tous qui souffrez, pensez à la mort.
Au bout de plusieurs heures, un bruit de coups de hache me réveilla en sursaut. Un Indien tailladait un arbre à demi échoué le long du rivage. Il ne s'était pas donné la peine de tirer le tronc hors de l'eau, et, debout sur l'arbre même, il l'équarrissait, sans se préoccuper des mouvements de son but ou de son plancher, qui vacillait à chacun de ses coups. Un charpentier de chez nous eût poussé l'arbre à terre pour le fixer, et pris mille peines afin de s'établir à son aise avant de travailler. L'Indien ne pensait
même pas à tout cela, parce qu'il n'en avait pas besoin. Gomme son pays n'est qu'une immense forêt coupée de lacs, chaque homme est bûcheron de naissance. Il a, tout jeune et avec le temps, appris son métier; il l'exerce mieux que personne.
Cependant, à mesure que je me réveillais, les scènes de la matinée ressurgissaient dans mon esprit, et, ma pensée allant naturellement du travail de l'Indien au supplice que je redoutais, je regardai du côté du prisonnier. Un homme venait d'ouvrir la porte du coral, et, sans plus de précautions que pour prendre une tortue, tirait le captif par un pied. Le corps plongeait dans la boue, comme un cadavre inerte, sans même un tressaillement. J'éprouvai un instant de satisfaction , en pensant que le malheureux était probablement mort de fatigue ou de douleur : comme si on mourait pour cela !
Dès qu'il fut dehors, deux hommes le prirent, l'un par les pieds, l'autre par la tête, et l'apportèrent sur la plage, près du tronc d'arbre que l'Indien continuait à équarrir. Là ils le jetèrent sur le sable , a la façon dont les employés de chemins de fer jettent nos colis, c'est-à-dire à la volée; puis, afin de le réconforter pour mourir, on lui donna une soupe de viande, qu'il avala avec une gloutonnerie que
ses bourreaux eux-mêmes eussent pu lui envier.
L'heure du supplice approchait évidemment, bien que la foule du matin, partie je ne sais où, ne fût plus là. Je voulus tenter un dernier effort en faveur du malheureux. Mon hôtesse , assise à terre sous le carbet , cousait sans paraître s'occuper d'autre chose. En raison même de ce que je lui devais la vie , je me sentais bien plus d'empire sur elle que sur son mari ou son oncle, qui d'ailleurs n'étaient pas là. Elle était seule, à deux hamacs de moi ; je l'appelai à voix basse.
Elle vint à mon premier appel , empressée et souriante comme toujours. Je la fis asseoir contre mon hamac, et, pendant plus d'un quart d'heure, tout ce que je pus trouver de prières fraternelles , et même de promesses, je le lui dis. Peu à peu, comme elle ne me répondait plus que par monosyllabes, je crus l'avoir gagnée à ma cause, c'est-à-dire à celle du prisonnier, et je lui développai tout un plan pour faire retarder le supplice jusqu'au lendemain. Elle m'écouta en souriant , releva ma couverture tombée à terre, m'enveloppa dedans comme un enfant malade , et me dit simplement :
« Mon fils est bien mort, lui ! »
Puis, sur ces mots, pour me montrer que toute
conversation à ce sujet était au moins intempestive , elle se retira à l'autre extrémité de notre cabane. Mon dernier espoir disparut avec elle ; je n'avais pas même la force nécessaire pour me traîner jusqu'au prisonnier; il me fallut m'en tenir à cette inutile intervention. Je m'étendis dans mon hamac, en ramenant ses plis sur moi, afin de ne plus avoir sous les yeux la figure du captif, qui me poursuivait comme un vivant cauchemar. Mais, malgré moi, je relevai presque aussitôt la tête, pour voir ce qui allait se passer. Je n'osais même plus demander à mon hôtesse à quelle mort on avait condamné le prisonnier; je n'avais encore découvert aucun instrument de supplice, et, la tête farcie des tortures infernales que les Indiens de romans font subir à leurs captifs , je rêvais je ne sais quelles scènes d'inquisition qui redoublaient ma curiosité.
Dès que le malheureux eut mangé son content, on le porta sur le tronc d'arbre que j'avais vu équarrir à mon réveil. 11 essaya de lutter avec ses bourreaux; mais ils étaient cinq ou six. En un clin d'œil il fut couché sur le côté équarri de l'arbre; là on l'attacha avec une liane qui, passée autour de ses reins, lui laissait la tête , les bras et les jambes libres. Je m'imaginai qu'on lui voulait donner une possibilité de
défense ou de fuite pendant le supplice, et j'eus une lueur d'espoir.
Quand on l'eut bien sanglé sur sa potence , comme une selle sur un cheval , on lui mit dans les mains un manche de pagaie , représentant une sorte de massue. Deux hommes attachèrent aux deux extrémités du tronc deux cordes longues de plusieurs centaines dé mètres, à en juger par la grosseur de chaque rouleau. Puis ils se dirigèrent, en sens opposés l'un de l'autre, vers deux embarcations qui les attendaient le long du rivage , à distances à peu près égales du supplicié.
A ce moment, j'aperçus à l'horizon du lac quelques points noirs, mobiles, dans lesquels je reconnus bientôt des canots avançant de notre côté, comme en ligne de bataille. Il pouvait y en avoir en tout trente à quarante. lisse rapprochèrent insensiblement les uns des autres, et finirent par former devant nous un grand croissant, dont les deux extrémités s'avançaient à toucher notre rivage. Ils manœuvraient de telle sorte que nous nous trouvions au centre de leur ligne de bataille, en face d'elle. Bientôt, au costume de ceux qui les montaient, je reconnus la foule du matin.
Quand les premiers canots des deux ailes de ce croissant furent arrivés près de la plage , les hommes
qui avaient attaché le captif se mirent à pagayer, et remontèrent doucement en dedans du cercle de canots, le long de ses côtés, chacun d'un bord. Bientôt les deux cordes attachées aux extrémités de l'arbre du supplicié se tendirent, et le tronc, emmené en travers par ses deux bouts , commença de s'éloigner du rivage avec ses remorqueurs. Mais le corps du malheureux dépassait à peine la surface du lac, et de temps à "autre, à chaque mouvement en avant, son corps baignait dans l'eau.
Gela parut contrarier les hôtes des canots voisins, car j'entendis comme une clameur de mécontentement. Alors un des conducteurs revint au rivage, prit une hache, entra dans le lac, et se dirigea vers le captif. Quand il arriva près de l'arbre, il avait de l'eau jusqu'au cou; je crus que son intention était de suivre le prisonnier à la nage , et de le frapper tout en nageant. Mais il se contenta de donner quelques coups sur un des côtés du tronc, qui se redressa, faisant monter le supplicié au-dessus de l'eau de plus d'un pied. Gela fait, l'Indien lança sa hache a la grève, et regagna son canot à la nage.
Le tronc fatal se reprit à avancer vers le large. Le corps dénudé du Portugais apparaissait désormais au-dessus de l'eau, blanc et tout entier. On pouvait
DE robin jouet; m
le voir de chaque partie du rivage et de la ligne de canots qui formait croissant autour de lui. Évidemment nous allions assister à quelque scène de supplice, contre laquelle mon être tout entier protestait de toutes ses forces, mais sans pouvoir s'y opposer. Je souffrais, je frémissais même de ce que j'allais voir; mais je regardais malgré tout, inquiet, l'œil fixe, retenant mon souffle pour ne rien perdre — comme au théâtre , quand le drame en vaut la peine !
Lorsque le captif fut arrivé à deux cents pas du rivage environ , les hommes des deux canots remorqueurs cessèrent de pagayer. Aussitôt . comme si on n avait attendu que ce moment, je vis le croissant se resserrer autour du supplicié, en se rapprochant de lui. On eût dit que chaque bateau voulait arriver progressivement jusqu'à le toucher.
Peu à peu, à partir de cet instant, quelques troncs d'arbres, glissant à Heur d'eau, en tous sens, commencèrent de paraître çà et là , dans l'enceinte de lac formée par les canots. Ils semblaient nager tantôt d'un côté* tantôt de l'autre, sans direction commune, mais revenant sans cesse des extrémités vers le centre, et de là, repartant de nouveau dans une direction nouvelle. Toutefois aucun n'approchait des canots . qui cependant resserraient toujours leur cercle.
Je ne pouvais pas parvenir à comprendre par quelle opération sous -marine ces troncs se promenaient ainsi, comme des créatures animées. D'ailleurs j'avais hâte d'être fixé sur la nature du supplice qu'allait subir le Portugais. Je demandai à l'oncle de Ricard, qui pendant ces préparatifs était rentré sous le carbet, comment on faisait ainsi se promener tous ces troncs d'arbres.
« Non pas des arbres, dit -il de sa voix brève, mais des jacarés. »
Alors je devinai tout.
Les canots, avec leur monde, étaient allés dans la partie marécageuse du lac , pour faire lever les caïmans qui dorment là pendant la chaleur du jour. Ils avaient battu les herbes avec de longues baguettes , dont quelques-unes étaient encore dans leurs mains. Les caïmans, effrayés, s'étaient sauvés vers la pleine eau. Quand les Indiens avaient jugé avoir assez de monstres dehors, ils les avaient tout doucement poussé devant eux, dans la direction du rivage, comme un berger ou un monarque habile pousse son troupeau vers les champs ou les idées qu'il lui veut faire paître. Les caïmans, se sentant en pleine eau , nageant en toute liberté , à leur aise et bien plus vite que leurs guides, s'étaient insensiblement
dirigés du côté du rivage où s'élevait notre carbet.
La troupe amphibie avait d'autant plus volontiers pris cette direction , que la plupart d'entre eux , tous peut-être, étaient coutumiers de la route. Chaque soir, un peu avant la tombée de la nuit , ils quittaient leurs roseaux , traversaient le lac , et venaient manger sur notre grève les débris de nos pêches ou de nos repas; puis, au jour naissant, ils retournaient à leurs marécageux repaires. À deux ou trois reprises, soir ou matin, pendant les premiers temps de mon arrivée, on m'avait montré plusieurs d'entre eux nageant à fleur d'eau en vue de notre carbet. Une fois, entre autres, un lendemain de grande pêche, j'en avais compté plus de cinquante. On eût dit une meute traversant un étang.
Mais à ce moment mon esprit était porté sur toute autre idée que celle des caïmans, et mes regards, empreints des préoccupations de mon cerveau, voyaient comme on voit toujours sous le nuage d'une idée fixe, c'est-à-dire voyaient mal. Rien ne ressemble plus à des troncs d'arbres en mouvement que des caïmans nageant à fleur d'eau : je ne quittais le Portugais ni du regard , ni de la pensée; je ne voyais que troncs d'arbres entraînés en pleine eau , comme celui qui le portait.
Peu à peu le vaste croissant des canots avait enserré les caïmans dans son demi -cercle. Tout d'abord les terribles amphibies, ayant encore autour deux un large espace libre, n'avaient pas fait attention à cette manœuvre et avaient continué de nager en se dirigeant toujours du côté do la terre. Mais à mesure que le demi -cercle de canots rétrécissait le lac à leur horizon , l'inquiétude les prenait. Ils s'éloignaient hâtivement de l'embarcation la plus rapprochée d'eux, et fuyaient dans une direction opposée , jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré l'autre ligne. Là , avec cette stupidité oublieuse qui est le propre de tous les animaux, ils tournaient brusquement de l'autre côté, cherchant une autre issue.
Comme les Indiens rétrécissaient l'espace avec la lenteur sagace d'un pêcheur- chasseur habile et patient, aucun monstre n'avait assez peur pour prendre un grand pnrti et plonger par- dessous les canots. Sans se sauver, inquiets, mais non efîrayés, ils s'éloignaient. Quant à débarquer à terre, et ainsi fuir leurs persécuteurs, les Indiens, sous ce rapport, étaient tranquilles. De jour, le caïman n'ose jamais prendre terre en vue d'un homme ou d'un jaguar. Sa nature ou sa lâcheté l'y paralyse, et le jaguar ou Thomme, les deux seuls êtres qu'il craigne, l'y
traitent comme un lézard. Ils continuaient donc leurs fuites inquiètes, tout en se rapprochant du rivage, où ils ne voyaient personne en mouvement , et qui par suite les effrayait moins que les canots.
Peu à peu, à force d'avancer, la troupe arriva dans les eaux du captif. Le malheureux , fixé depuis longtemps sur la nature de son supplice, espérait encore, et, avec l'habileté pratique d'un homme connaissant à fond les mœurs de ses différents ennemis . il faisait le mort, comme un renard pris, sous la dent d'une meute. Rasé sur son tronc d'arbre, aussi petit qu'il se pouvait faire, il restait là immobile, espérant que les caïmans , effrayés par le cercle des Indiens, finiraient par plonger et fuir sans l'avoir vu.
Cette tactique lui réussissait depuis plusieurs minutes déjà : car, bien qu'entouré de monstres à co point que dans un rayon de cent mètres au plus, il y en avait peut-être soixante, aucun cependant ne l'avait encore découvert. Mais les hommes qui tenaient les cordes du tronc se prirent à le tirer en tous sens, comme on agite une amorce devant des poissons indifférents. Sous une de ces secousses, le Portugais remua un bras, un seul; trois ou quatre caïmans l'aperçurent et nagèrent en droite ligne vers le tronc d'arbre.
Aussitôt les hommes des canots remorqueurs se dirigèrent du côté du rivage, emmenant avec eux, aussi vite que possible, le tronc du supplicié. Mais les caïmans avaient vu et peut-être senti de la chair vivante, de la chair humaine! Toute leur bande, convergeant comme une flottille vers le tronc qui fuyait devant elle, se prit à le suivre à toute vitesse. On voyait leurs têtes aux gros yeux saillants de lézards fendre l'eau et avancer rapides, ainsi que des proues de canots. Il y en avait de toutes tailles, depuis des petits, nageant à côté de leurs mères, presqu'aussi grêles que des salamandres de nos mares, jusqu'à des monstrueux , qui étaient plus gros que le tronc d'arbre du supplice .
Quand les hommes des canots remorqueurs jugèrent que leur victime était assez près du rivage pour laisser le drame se jouer, ils s'arrêtèrent court. Aussitôt la curée commença féroce, acharnée, comme celle d'une meute sur une bête tombée loin des veneurs.
En moins d'une minute les plus gros arrivèrent contre le tronc, à le toucher. Le premier parvenu sortant de l'eau son affreuse gueule, ouverte comme un goufire, s'élança sur l'arbre. Mais il avait mal calculé son effort apparemment; car il n'arriva pas
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Les caïmans , allongeant leurs hideux mur eaux par-dessus les bords du tronc réussissaient à prendre un lambeau de chair.
jusqu'au captif, qui, protégé par les bords du tronc, ne reçut aucune blessure. La bête immonde retomba dans l'eau en poussant une sorte de gémissement semblable au cri d'un enfant qui souffre.
Mais après lui vint un autre, puis un autre, puis dix : et tous sautant hors de l'eau , allongeant leurs hideux museaux par-dessus les bords du tronc, réussissaient çà et là à prendre du bout du mufle un lambeau de chair, puis retombaient à l'eau. La froide férocité des Indiens avait calculé juste en élevant leur supplicié un peu au-dessus du flot. Les caïmans avaient plus de peine à parvenir jusqu'à leur proie, et le spectacle devait durer plus longtemps !
Cependant la victime poussait des cris affreux et se défendait à outrance. Par trois fois elle frappa à tour de bras, avec son manche de pagaie , ses ennemis les plus pressés. Mais pour un monstre arrêté dans un, de ses efforts, vingt autres arrivaient plus acharnés et plus avides à la vue de cette chair qui s'agitait vivante au-dessus d'eux. Bientôt le bras du supplicié resta dans une gueule, coupé au ras de l'épaule, et, durant quelques secondes , deux caïmans se disputèrent à fleur d'eau ce lambeau de leur proie.
Pendant ce temps les Indiens avaient insensiblement rapproché le tronc d'arbre, de sorte qu'il était
arrivé à trois pas du rivage tout au plus , si près que je pouvais voir jusqu'aux traits de la victime. Le malheureux levait la tête par intervalles, et agitait le bras qui lui restait pour repousser les monstres acharnés sur lui. Ses traits, contractés par l'horreur et maculés de son propre sang, n'avaient plus rien d'humain. Ses cris, noyés de douleur ou d'eau , roulaient enroués et rauques dans un râle d'agonie.
Sous un paroxysme de douleur, il leva en l'air ses deux jambes, et aussitôt ses jambes eurent le sort de son bras. Les caïmans se les disputèrent à fleur d'eau comme ils s'étaient disputé le bras, et dans leur lutte tumultueuse la surface du lac apparut écumante d'une mousse rougeâtre.
A cet instant, le malheureux réussit, je ne sais comment, à l'aide de son seul bras, à dresser son buste au-dessus du tronc où le tordait la souffrance. Un des plus gros caïmans le vit, et, sautant presque entier hors de l'eau, il lui prit d'un seul coup la tête et le haut du corps. Les autres, excités de plus en plus, et ne s' apercevant même pas qu'ils étaient arrivés jusque sur le rivage, sautèrent presque tous ensemble sur le tronc. L'homme, c'est-à-dire ce qui restait de lui, disparut comme un morceau de pain flottant parmi les poissons d'un vivier.
Pendant cette curée, les canots, resserrant de plus en plus leur cercle, étaient arrivés tout contre le tronc d'arbre, à quelques pas seulement. Les caïmans, trop occupés de leur proie pour regarder l'ennemi , les avaient laissés approcher sans s'en apercevoir. Dès qu'ils eurent arraché le dernier lambeau de leur victime, une grêle de flèches et quelques coups de fusil partirent des canots. Aussitôt, se sentant pris, n'ayant plus assez d'eau pour s'échapper, la plupart des monstres restèrent immobiles, sans se défendre, attendant la mort, ou se confiant dans leurs peaux épaisses , qui rendaient inutiles la plupart des flèches et même des balles. Mais les pêcheurs savaient comment tuer leurs ennemis: ils les visaient aux yeux, seule partie vulnérable à la flèche, et chaque fois qu'une flèche atteignait le but, c'étaient des clameurs de joie de la part des hommes , des mugissements de taureau blessé de la part du caïman.
Vainement quelques-uns des monstres, parvenant à se terrer dans la vase, en la fouillant comme un poisson qui bourbe, cherchaient à échapper à leurs ennemis. Chaque fois qu'un Indien découvrait un caïman vivant encore, un canot avançait sur lui; les hommes poussaient le monstre de loin à l'aide de crocs , faisaient réapparaître" sa tête à fleur d'eau , et
aussitôt vingt flèches arrivaient, touchant le but à coup sûr. Pas un animal ne se défendait; bien peu cherchaient à fuir, et, sur cinquante et quelques caïmans qui étaient là, cinq ou six gros seulement, et des petits qui passèrent inaperçus, réussirent à se glisser sous les canots et à gagner le large. Il y avait le soir, je les ai comptés, trente-trois cadavres étalés sur le rivage par rang de grosseur , comme une brochette d'énormes éperlans.
Quand la chasse fut finie, hommes, femmes, enfants , tous fatigués de massacres et de chaleur, descendirent des canots et se baignèrent à quelques pas de là, pour éviter l'eau troublée de vase et de sang. Puis peu à peu tout rentra sous le carbet , et la fête du soir commença.
François Ricard avait bien fait les choses. Pendant la nuit précédente, aussitôt l'arrivée du prisonnier, il avait envoyé à Mapa chercher tout ce qu'on avait pu trouver de fusées et de tafia; le bateau -messager était revenu comble, de sorte qu'il y eut le soir fête complète sous le carbet : danses, banquet, rafraîchissements et feu d'artifice. Les empereurs romains, du temps de Claude , ne donnaient pas à leur peuple journée plus belle ni mieux entendue.
On but, on fuma et on tira des fusées pendant une
partie de la nuit. Les fusées finirent vite, parce qu'on n'en avait pas beaucoup, bien que j'aie appris depuis, par Ricard lui-même, qu'on en avait brûlé ce soirlà pour quatre cent mille reis (douze cents francs). Mais le tafia se prolongea pendant presque toute la nuit , et ne s'arrêta que lorsque la dernière goutte fut absorbée.
Enfin, quelques heures avant le jour, le bruit cessa. À force d'ivresse , le dernier des buveurs s'était endormi ; je pouvais penser à mon aise , sans entendre leurs rires ou leurs chansons bachiques, dont chaque refrain était une insulte pour le mort de la veille. Je quittai mon hamac et sortis un instant du carbet, afin de me plonger mieux dans la solitude du dehors.
La nuit était splendide, ni trop chaude, ni trop froide, avec des parfums plein l'air, et des étoiles dans le ciel comme une neige fixe. J'allai m'asseoir sur le canot échoué où je m'étais assis le matin , et là me pris à rêver.
Bientôt la lune se leva resplendissante , la lune de par là-bas, la lune de Venise, claire, et si poétiquement belle, que l'âme s'enivre rien qu'à la regarder. Son disque, rouge d'abord, immense, puis pâle et rétréci, éclaira successivement la forêt prochaine, le carbet, le lac. La tête dans les mains, l'âme per-
due dans des rêves de patrie , je suivis longtemps sur les flots son rayon argenté; je cherchais je ne sais quoi dans sa molle lumière, un fantôme, un souvenir, quelque chose qui me parlât de la France !
Tout à coup des rides , légères d'abord , puis plus fortes, agitèrent le miroir uni du lac. Un caïman passa, puis dix, puis vingt, puis cent, à ce point que je n'avais plus le temps de les compter. Ils arrivèrent à la plage , venant je ne sais d'où , silencieux comme toujours, nageant à fleur d'eau et se dirigeant en droite ligne vers l'endroit où les corps des leurs étaient rangés. J'étais trop habitué à pareilles scènes nocturnes pour m'en troubler au point de fuir; je demeurai immobile, afin de les voir à mon aise manger leurs compagnons, ce qu'ils venaient faire évidemment. Mais ils restèrent tous à l'eau , formant cercle devant le rivage , comme une meute bien dressée devant le fouet d'un piqueur.
Je les regardais sans rien comprendre à leur retenue. Aucun d'eux ne pouvait me voir, caché que j'étais dans l'ombre du carbet, et m'eussent-ils vu, j'étais trop loin pour les empêcher de tenter un festin aussi splendide que celui que leur montrait la
Mais un bruit léger me fit tourner la tête. Sur le
rivage un jaguar noir, en plein éclairé par la lune, s'approchait à pas mesurés. Il arriva tout contre les corps des caïmans, prit l'un d'eux à pleine gueule par la queue, comme un chien prend un lièvre, le jeta d'un brusque mouvement par-dessus son épaule, et s'enfuit au galop.
Presque aussitôt la bande affamée, que la vue de leur ennemi retenait seule , sortit des eaux sans faire de bruit qu'à peine, et un concert formidable de mâchoires en mouvement m'annonça le festin des monstres. Je me levai pour les voir mieux et de plus près; ils ne se dérangèrent même pas. Alors, ramassant à côté de moi, dans un feu qui brûlait encore , un tison enflammé, je le lançai jusque sur les convives. Il y eut panique soudaine, et tous rentrèrent à l'eau en tumulte; je me rassis : dix minutes après, le festin avait recommencé. J'aurais pu faire vingt fois de suite la même chose, sans réussir à empêcher leur retour. Il m'eût fallu faire sentinelle debout, à côté des cadavres, pour les pouvoir préserver de la dent de leurs frères.
Je n'y tenais pas tant que cela; j'allai me recoucher.
Quand le jour se leva, le lac et la plage étaient silencieux comme un cimetière abandonné. Pas un
souffle de vent n'agitait l'air. Un brouillard épais couvrait la nature d'un linceul blanchâtre et lourd. Au rivage, le tronc d'arbre du supplicié, à demi échoué comme la veille, étalait son entaille encore surmontée de la liane de mort. Quelques carcasses de fusées, immobiles à la surface du lac, rompaient seules l'uniformité de son onde impassible. Il n'y avait de vivant qu'une longue traînée de fourmis, arrivant par millions de la forêt prochaine, et s'étalant noirâtre sur les ossements rongés des caïmans.
Avec beaucoup de sommeils d'ivresse sous le carbet, c'était tout ce qui restait de la fête.
Alors, ce matin-là surtout, une bouffée de tristesse me montant au cœur avec ma souffrance ravivée , je me pris à envier le sort du Portugais. Pour lui du moins tout était fini; moi, j'en avais peut-être encore pour des mois entiers de douleur avant de m'en aller sous la terre ou sous les eaux, aux caïmans ou aux fourmis, ces vers de là- bas. Ah! souffrir et se sentir brin à brin mourir, mourir loin des siens, seul, devant les êtres immondes qui bientôt se repaîtront de vos chairs à peine mortes! c'est triste par accès, triste à se tuer; mais quand on n'en meurt pas, cela vous trempe, comme l'eau froide trempe le fer.
L'excès même de ma tristesse calma mes appréhensions. Je me dis : Qu'importe, après tout? un peu plus tôt, un peu plus tard; mort violente, ou mort naturelle; les fourmis d'Amérique ou les vers d'Europe : qu'importe? Il n'y a garde à prendre icibas que d'une chose, c'est de ne point heurter sa conscience aux bornes du sentier que Dieu nous a tracé; pour pouvoir, quand sonnera l'heure, partir l'âme intacte vers le grand inconnu ; partir comme en voyage on quitte une mauvaise hôtellerie, le cœur espérant mieux, l'âme tendue vers le Créateur qui nous rappelle !