CHAPITRE V
Robin Jouet se construit un radeau. — Un dîner de Lucullus et un Ht de Sardanapale. — Trois îles sur la ctte des Guyanes. — Une forêt de palétuviers.
La marée qui se fît de nouveau pendant la nuit me réveilla. Je l'entendis mugir au-dessous de moi, passant entre les basses branches de mon arbre. Ses flots rapides m'agitèrent comme ils m'avaient agité la première fois. Mais , soit que les branches sur lesquelles j étais couché fussent plus fortes que ma racine de la veille, soit que le flot fût moins puissant, ou que désormais, rassuré sur ce mouvement, j'y apportasse moins d'attention, je passai sans crainte le peu de temps pendant lequel je m'en aperçus. Il
y a plus, c'est que cette oscillation me procura une sorte de plaisir analogue à celui qu'on éprouve en regardant tomber la pluie par la fenêtre d'une chambre bien close. Tout est relatif en ce monde, et du haut de mon refuge j'éprouvais un bonheur réel à voir déferler ces flots sinistres, chargés d'arbres, qui le matin même avaient failli m'enlever.
La marée était probablement très-avancée quand je me réveillai, car il y avait à peine une demiheure que je la sentais passer sous moi lorsque mes branches cessèrent tout à fait de trembler. Bientôt après , je vis la mer baisser peu à peu de la même manière que la veille , à l'aide d'un courant en sens contraire du précédent, mais moins fort. Il était inutile de quitter mon arbre avant le jour. J'attendis, non sans impatienee, les premières lueurs de l'aurore. Le crépuscule du matin, puis le jour se firent vite, comme s'étaient faits le crépuscule du soir et la nuit. Dès qu'il y eut assez de clarté pour que je pusse me diriger en sens inverse de l'aube naissante, j'accrochai mon murucututu par la tête dans la ficelle de ma gourde, je remis à mon dos mon fusil et mon sabre, puis je descendis de mon arbre.
La marée n'avait pas encore fini de baisser, et
je trouvai l'eau a hauteur du creux de mon estomac. Mais d'après le courant, je savais par expérience que la mer allait décroître rapidement; je ramassai une branche fourchue pour me soutenir dans ces flots torrentueux, et me mis en chemin. Je ne distinguais pas encore la bande noire que j'avais aperçue la veille et que je supposais être une plage ; mais je pouvais aller du côté opposé à l'aurore sans risque de me tromper; je partis plein de confiance et d'espoirs revenus. Mon sommeil, et surtout mon rêve m'avaient comme retrempé, et déjà j'entrevoyais vaguement, sur la terre que je ne voyais pas encore, toute une série de chasses à remplir plusieurs existences humaines. C'est si beau l'espérance!
En quelques pas j'arrivai à l'endroit où j'avais failli être emporté. Là, je commençai par perdre pied et même par boire un peu d'eau, tant j'allais de marche délibérée, sans prendre garde à rien, dans mon impatience d'arriver. Ce bain complet et inattendu me calma de suite. Je fis volte-face, et revins à mon arbre pour étudier l'horizon avant de le tenter, réfléchir avant d'agir, regarder enfin où et comment je marcherais avant de me mettre en route.
Une fois remonté sur mon dortoir- observatoire,
j ecarquillai les yeux pour distinguer la terre. Enfin elle apparut sous la forme d'une forêt élevée. Le soleil levant, qui donnait en plein dessus, me la fit voir splendide, toute verte, haute comme une montagne, et à moins d'une lieue. Mais presque aussitôt le mirage des eaux se fit pour moi. La forêt sembla monter dans les nuages au-dessus de la mer, flottant dans l'air et comme tronquée à sa base par l'eau de l'Océan. Je me crus le jouet de quelque fantasmagorie ou d'un rêve étrange, et cette idée m'envahit même si fort, qu'un moment je me crus depuis la veille sous l'empire d'un cauchemar prolongé. J'allai même jusqu'à me tftter aux bras pour voir si j'étais vraiment éveillé et si c'était bien moi, Robin Jouet. C'était bien moi , et même avec un seul soulier, car j'avais perdu l'autre pendant la nuit. Je recommençai à regarder la terre , et, pensant non sans raison que je subissais quelque phénomène d'optique causé par les vapeurs du soleil levant, je réfléchis aux moyens d'arriver. Le bas- fond, banc de sable sur lequel j'étais, cessait évidemment à l'endroit où j'avais perdu pied. La preuve, c'est ce qui m'était advenu à deux reprises, et surtout l'absence d'arbres naufragés depuis le lieu où j'étais jusqu'à la forêt que j'apercevais dans le ciel. Cela ne m'ef-
frayait pas de me mettre à la nage jusqu'à la terre. J'ignorais la distance, mais je distinguais très-bien une forêt. Donc tout ce qu'il y avait au plus, c'était quelques lieues. Or, en Seine, au fil du courant, il est vrai, j'avais souvent fait plusieurs lieues à la nage. Je pouvais bien essayer sur la mer, qui porte mieux que l'eau douce, et, à l'aide de quelques branches pour me soutenir en cas de fatigue, gagner enfin une terre.
Mais en même temps je réfléchis que je serais peut-être emporté au large comme la veille par un courant allant en sens contraire de mon but. En outre le rivage pouvait très-bien être moins rapproché qu'il ne le paraissait, et alors, si la marée, ou simplement la fatigue , allait me prendre à moitié route , que deviendrais-je? Enfin mon fusil et tout ce que je portais m'embarrassaient plus que tout le reste. Si léger qu'était mon bagage , nager pendant plusieurs heures avec un pareil poids n'était pas possible. Le laisser là? Je n'y pensais même pas. C'eût été m'arracher tous mes espoirs, et mieux que mes espoirs, car on m'avait répété à maintes reprises que dans l'Amérique du Sud on était bien souvent forcé de chasser pour vivre. Je comptais donc sur mon fusil comme sur moi - même pour m'aider à traverser les
forêts qui devaient me séparer de Cayenne, où j'avais l'idée d'aller en suivant le rivage.
Enfin , à force de réfléchir, de projeter vingt plans divers, que j'abandonnais à peine formés à cause de leur impossibilité évidente, une idée fructueuse passa par ma cervelle en travail. Je descendis de mon observatoire sur-le-champ, et commençai de la mettre à exécution.
À fleur d'eau, tout autour de mon arbre, mais surtout entre ses basses branches, flottaient des bois de feuilles de palmier, en partie dépouillés de leurs folioles, gros comme mes poignets à peu près, et si légers sur l'eau qu'on eût dit des bois de liège. Beaucoup avaient cinq à six pieds de long. En quelques minutes je ramassai autour de mon domicile et des arbres voisins une trentaine de ces feuilles environ. J'avais d'abord projeté de les attacher avec la ficelle de ma poudrière et la bretelle de mon fusil. Mais, cette besogne à peine commencée , je m'aperçus que je n'aurais pas assez de liens pour amarrer ensemble seulement trois ou quatre de ces bois, et qu'il fallait renoncer à ce projet ou le compléter par un autre.
Je pensai à aller rechercher les cordes de ma cabine, qui m'eussent suffi et au delà. Mais ma cachette
était loin; j'avais dépensé au moins trois heures pour me rendre où j'étais; c'était donc sur six heures pleines qu'il me fallait compter pour revenir juste au point où je me trouvais. Or six heures, quand on a faim et que depuis deux jours on n'a eu pour domicile qu'un banc de sable inondé, c'est tout un monde d'attente. Je cherchai une autre idée.
En cassant une de mes feuilles pour occuper mes mains tout en réfléchissant, cette action, en apparence insignifiante , me fournit le moyen que je cherchais. Chacun de ces bouts de bois ou tiges de feuille était en réalité un gros morceau de moelle ligneuse, entouré d'une pellicule dure, forte et mince comme de la pelure de jonc tropical. Chaque bois pouvait me fournir, avec la totalité de son écorce, une dizaine de bouts de corde pour le moins.
Sur- le 7 champ je me mis à faire le métier de déco rtiqueur- tisserand. Assis sur mon lit de la veille, et buvant la terre du regard tout en épluchant mes bois , je faisais filer la lame de mon sabre entre la moelle et l'écorce de chaque bout, que je déposais ensuite soigneusement à mes côtés pour former une des planches de mon futur radeau. Comme chacune de ces tiges se composait d'une espèce de gros bâton triangulaire, dans le genre de ces feuilles de palmier
d'Algérie dont nous faisons des cannes, j'obtenais ainsi sur chaque bâton trois grandes bandes d'écorce, larges chacune de deux pouces environ. Cela Fait, je coupais ces bandes par lanières , qui , mouillées comme elles Tétaient et flexibles par nature, formaient ainsi des cordes véritables.
Quand j'eus amassé ce qu'il me fallait du tout pour construire mon radeau, je me mis à l'œuvre. Mais, inhabile que j'étais à cette tâche inaccoutumée , n'ayant que mon sabre pour unique outil , ne sachant manier ni ces bois légers, ni ces écorces glissantes, j'avançais lentement. La marée me surprit avant que j'eusse terminé ma besogne, et force me fut de remonter au dortoir pour achever mon ouvrage , que le flot menaçait d'emporter ainsi que moi. Je hissai le tout audessus de la mer, dont la hauteur prochaine se lisait sur chaque branche d'arbre par la couche de boue qu'elle portait, et là j'achevai rapidement mon travail.
Enfin, vers le milieu du jour, mon nouvel esquif fut bon à prendre la mer. Il était formé de trente feuilles de palmier, fortement attachées ensemble et composant une sorte de claie longue de cinq à six pieds sur autant de large. La marée était pleine. Je mis mon radeau à la mer. Il était plus léger que du
liège , et me portait à merveille. Je fis à la hâte deux espèces de rames avec deux bouts de branches, aux extrémités desquelles j'attachai quelques morceaux de bois en travers. Je remis mon fusil et mon sabre à mon dos pour ne pas les perdre en cas de naufrage. Puis je m'assis un peu à l'arrière du radeau, mes rames à la main et les jambes croisées à l'orientale.
La mer était calme, sans arbres et presque sans courant; je me pris à ramer avec ardeur, les yeux fixés dans la direction du soleil couchant. La faim me dévorait. Je n'avais rien mangé de toute la jour^ née, parce que je voulais réserver pour la dernière extrémité le peu de pâte qui me restait. Mon unique satisfaction était d'avaler de temps à autre une gorgée d'eau bourbeuse, qui chaque fois me donnait des nausées, tant elle était chargée de terre. Toutefois l'espoir et le désir d'arriver me soutenaient; je n'en ramais pas moins de toutes mes forces, et bientôt je découvris le rivage encore plus distinctement que du haut de mon arbre , mais toujours dans le ciel , et paraissant planer sur l'air en quelque sorte.
Cependant plus j'avançais, plus il me semblait que mon radeau enfonçait sous moi et devenait lourd a la rame. Au lieu de m'y trouver presque à sec, c'està-dire de voir sous mes pieds les bouts de bois qui
me portaient, je me sentais peu à peu complètement dans l'eau. Une crainte, trop justifiée par l'événement, me passa dans l'esprit. Je portai la main aux bois mêmes sur lesquels je me trouvais assis. Ils étaient, comme presque tous les autres, tellement imbibés d'eau , qu'ils ne me soutenaient déjà plus que bien juste à la surface de la mer. En ôtant à la plupart d'entre eux leurs pellicules pour fabriquer mes cordes, j'avais détruit leur imperméabilité. Dès lors l'eau s'était peu à peu infiltrée dans leur tissu poreux, et encore quelques minutes, je n'aurais plus eu sous moi qu'une claie d'épongés mouillées, qui m'eût entraîné au fond de l'eau plutôt qu'elle ne m'eût soutenu. Il est même probable que si dans mon radeau ne s'étaient pas trouvés quelques bouts de bois encore garnis de leur enveloppe, restés secs par conséquent et soutenant à eux seuls leurs voisins et moi-même, je me fusse aperçu de mon mécompte dès le premier instant de mon départ.
Cette triste découverte me frappa comme un coup de foudre. Je jetai un regard de désespoir vers ce rivage, mon salut qui m'échappait encore une fois. Mais il n'y avait ni à hésiter ni à perdre de temps. Je ne pouvais pas continuer mon voyage avec cette éponge alourdie pour tout moyen de transport. Mon banc sauveur n'é-
tait guère qu'à deux à trois milliers de mètres. La terre, au contraire, paraissait bien plus éloignée, et je pouvais trouver sur ma route des courants contre lesquels il me faudrait lutter. Je virai de bord sur-lechamp, et la main lourde, le désespoir dans le cœur, sentant les larmes perler dans mes yeux sans tomber, je me dirigeai vers mon arbre.
Ce nouveau revers, que j'eusse dû éviter, mais que mon ignorance du pays et mon manque de réflexion m'avaient empêché de calculer, avait abattu mes forces au plus haut degré. Pour comble de misère, la faim me tourmentait, et sous l'influence de l'exercice actif que j'avais pris, du soleil équatorial et de l'eau même que j'avais absorbée tant par la bouche que par tous les pores, je sentais mes forces diminuer incessamment. Des vertiges passaient par intervalles sur ma tête en feu , et me faisaient craindre de succomber misérablement avant d'avoir pu me reconstruire un autre radeau. Tant bien que mal cependant, j'arrivai à mon arbre et m'accrochai tristement à la branche même que j'avais quittée avec tant de joie, il y avait une heure à peine.
Faire un nouveau radeau avant le coucher du soleil n'était pas possible. Il me fallait donc passer une seconde nuit sur ce banc, et, qui pis est, dévorer ma
dernière ressource, ce petit reste de pâte que j'avais si précieusement gardé. Je pris mon parti, et, ouvrant ma boîte, je commençai de grignoter quelques brins de ma triste pitance. Je la prenais par pincées, comme du tabac, et la mangeais lentement, de la façon dont on savoure une pastille. Tout en mâchant ma troisième pincée, l'idée me vint que je pourrais peut-être rassasier mon appétit sur mon murucututu. Il me faudrait le manger cru; mais tout cru qu'il était, il valait probablement mieux que ma pâte mouillée , et d'ailleurs cela me permettrait de réserver encore jusqu'au lendemain ma dernière ressource.
Je me mis à plumer mon pauvre oiseau, et dès qu'une partie de son corps apparut blanche sous mes doigts hâtés, j'y portai la dent* Mais je n'avais pas encore assez faim sans doute, pour en être arrivé à trouver bonne la viande crue. Cette bouchée me sembla détestable; j'y renonçai, et de rage lançai à la mer le cadavre de mon oiseau, que le courant emporta loin de moi. Cependant ces quelques bribes d'aliments avaient un peu apaisé mes douleurs d'estomac et diminué mes vertiges. Je voulais à toute force partir au soleil levant du lendemain'. Je profitai du reste de jour pour chercher activement des feuilles de palmier.
Elles né manquaient pas, grâce au Ciel. Rien qu'autour des arbres voisins, sous leurs basses branches ou leurs racines, à fleur d'eau, et même en l'air à hauteur du flot de marée, j'en trouvai autant que j'en voulais. J'en rapportai à plusieurs reprises de véritables charges, afin de pouvoir choisir et faire cette fois un radeau parfait de tous points; puis, malgré la nuit et la marée qui allaient bientôt monter de compagnie, je me mis au travail.
Tandis que je défaisais mon radeau inutile pour reprendre mes amarres toutes faites, mes yeux vinrent à tomber par hasard sur une espèce de gousse de bois, grosse comme une tête d'enfant, qui pendait à côté de moi à une des branches de l'arbre sur lequel j'étais assis. Â la clarté tombante du soleil couchant, j'apercevais çà et là une douzaine de ces boules ressemblant à d'énormes noix. Je les avais déjà regardées la veille en arrivant là; mais très-occupé que j'étais de mon lit ou de mon radeau, je n'y avais plus pensé. À ce moment l'idée me vint que peut-être elles contenaient quelque chose de bon à manger; Tune d'elles était à proche portée de ma main; je la pris, et à grand'peine l'arrachai de sa branche. Elle était lourde comme du plomb. J'essayai de l'entamer avec mon sabre en guise de couteau : il me fut impossible
d'y parvenir. Alors je descendis jusqu'à une branche creuse qui pouvait me servir de billot, et posant ma noix dessus je lui appliquai successivement, dans une de ses nervures, deux vigoureux coups de sabre, capables de pourfendre un bœuf. Elle se sépara en deux, et une vingtaine de grosses amandes à pellicules de bois, mais d'ailleurs tout à fait semblables à des châtaignes, tombèrent de tous côtés jusqu'à la mer. Je reconnus les noix qu'on vend aujourd'hui, dans les rues de Paris, sous le nom de noix du Brésil, et qui à cette époque étaient employées à Marseille pour faire de l'huile fine.
Vous pouvez, sans que je l'explique, deviner ma joie. Je possédais désormais un dîner, et au besoin plusieurs repas assurés : car je savais par expérience toutes les qualités de ma nouvelle découverte. Bien des fois, à Marseille, j'avais mangé de ces noix sans savoir d'où elles venaient, et sans me douter qu'un jour elles composeraient un des repas les plus inespérés que j'aie faits de ma vie. J'en cueillis hâtivement cinq ou six, les plus grosses que je trouvai , et les cassai comme la première; il n'y en avait qu'une où l'eau avait pénétré et gâté les amandes: toutes les autres étaient bonnes. Je tirai de nouveau ma boîte, et mangeai son contenu avec mes noix en guise de pain;
Bientôt, une nouvelle inspiration me prenant, je ramassai les plus gros débris de ces énormes coques ligneuses, et les remplis d'eau que je laissai reposer, afin de la faire clarifier du sable terreux qu'elle portait en suspension. Après quoi , je versai dans chacune de ces tasses improvisées quelques gouttes de rhum , et moins d'une heure après mon dîner, je pus boire un demi-litre environ de ce mélange, qui me sembla le meilleur que j'aie bu de ma vie.
Pour tout dire sur ce repas, je suis certain aujourd'hui , d'après l'expérience que les années m'ont fait prendre, que jamais, au grand jamais, Lucullus, Brillât- Savarin et autres gourmands célèbres n'ont savouré leurs succulents festins avec autant de satisfaction que je savourai ce soir- là ma pâte mouillée , mes noix et mon eau chaude parfumée au rhum.
En véritable sybarite que je devenais peu à peu, au fur et à mesure de mes possibilités de luxe, je me fis dans mon arbre, avec des bois de palmier et quelques amarres, une couchette sur laquelle j'étendis des feuilles à profusion. Les folioles de palmier non plus que les plantes parasites d'arbres ne manquaient pas. J'eus bientôt pour ma nuit un véritable
lit, haut perché il est vrai, un peu mouillé, un peu remué quand le courant revint, mais enfin un lit où je n'étais pas forcé de changer de place sans cesse , sous le coup de la douleur de chacune des parties de mon corps qui portaient les autres. A peine couché , je fus péniblement surpris par la pluie, qui m'inonda moi et mon lit, comme si nous avions été tous les deux en pleine eau. Mais quelque pénible que soit une averse nocturne, quand on n'a pour couverture que sa peau et pour abri que les futures étoiles, je ne m'enrhumai pas pour cela. C'est si peu de chose une ondée sous l'équateur! Bientôt même, le sommeil me prit si profond que je ne me réveillai que deux à trois heures avant le jour, après avoir dormi comme on dort au lendemain d'une nuit presque blanche et de deux jours de fatigue et d'angoisses calmées.
Malgré l'obscurité , je me mis de suite à mon radeau. J'avais dans ce dessein préparé à portée de main tous mes bois et mes amarres; j'étais guidé par mon expérience de la veille; j'allai très -vite en besogne malgré la nuit, et l'aurore me trouva amarrant mes derniers bois. J'attachai solidement à mon radeau mon fusil, mon petit bagage et le soulier qui me restait. Je cueillis toutes les noix que je pus trouver, c'est-à-dire une vingtaine au moins;
j'en cassai trois pour pouvoir grignoter leurs amandes en route, et je partis.
La marée remplissait, et le courant qui F avantveille me drossait d'un côté différent de celui où j'apercevais la forêt, me men£ au contraire droit à elle, ce que je n'avais pas prévu tout d'abord. Grâce à ce courant et à mes rames que je maniais de toutes mes forces, j'avançai vite; au bout d'un quart d'heure je ne distinguais plus qu'à peine l'arbre où j'avais dormi. La forêt me semblait toujours danser dans les nuages; mais déjà elle avait l'air moins élevée. Bientôt à son pied, qui au premier moment me paraissait blanc comme un brouillard lointain , je crus entrevoir une sorte de rideau de verdure encore voilé par une brume épaisse, mais déjà transparente.
Peu à peu, à mesure que j'approchais, cette verdure m'apparut distincte. Le brouillard se dissipant au fur et à mesure que la réalité se montrait plus nette, je distinguai très -clairement une forêt si touffue qu'on ne voyait ni troncs ni branches d'arbres, rien que des feuilles d'un vert uniforme. Cela paraissait se diviser en trois îles de grandeurs inégales, séparées par de petits bras de mer, et s'élevant sur les flots comme des montagnes de ver-
dure. Au-dessus de ces îles volaient des oiseaux rouges, bleus ou verts, que j'appris depuis être des perroquets et des aras. A leur pied , à fleur d eau , de grands hérons blancs, des aigrettes, comme je le sus plus tard, allaient par bandes ou isolément, se détachant si blanches sur le fond vert de la forêt, qu'on eût dit des oiseaux peints sur un paravent chinois. De fois à autres, Tune d'elles montait un peu en l'air et allait se percher au beau milieu du feuillage. Là elle restait tellement immobile et blanche , que si .je ne l'avais vue se poser, je l'eusse prise pour quelque fleur poussée là par hasard.
J'arrivai enfin. Mon radeau, que j'avais taillé en pointe, dans le but de lui faire mieux fendre les vagues, toucha les arbres de la rive et entra presque entièrement dans la forêt sous l'impulsion de mes derniers coups de rame. Gomme un fou, sans prendre le temps de rien regarder, je sautai à terre; mais j'enfonçai dans l'eau tout entier, sans trouver fond. Si je ne m'étais pas accroché à une branche qui se trouva sous ma main, j'aurais probablement bu un bon coup, c'est-à-dire copieusement; car pour bon, je doute que jamais baigneur ou noyé ait trouvé tel le coup qu'il a bu. Mais il en est de cela
Mon radeau loucha les arbres de la rive , et entra presque entièrement dans la furet sous l'impulsion de mes derniers coups de rames.
comme de la formule : // vous plaira payer; on boit et Ton paie en maugréant contre ces bonnes aubaines !
Trop nageur par instinct, non moins que par habitudes prises, mais surtout trop perpétuellement à l'eau depuis trois jours pour m' effarer de si peu qu'un plongeon momentané, je remontai sur mon radeau, et me pris à examiner l'endroit où j'avais abordé. D'abord il faisait noir comme sous la nuit, et mes yeux, habitués à la lumière éclatante du ciel équatorial , ne distinguèrent rien du tout. Mais par contre , je sentis une chaleur excessive , si forte que, bien que je vinsse du plein soleil, je crus au voisinage d'un incendie. Il n'y avait pas un souffle d'air, et je ne sais quelle humidité tiède, lourde, énervante et qui cependant n'était pas désagréable à ma nature, composait l'atmosphère de cette espèce de cave -serre chaude.
Peu à peu cependant mes yeux se firent à cette demi -obscurité, et je me vis sous la forêt la plus épaisse que j'aie traversée de ma vie, dans le haut des arbres, à en juger par la ténuité des branches. J'essayai de pénétrer plus avant. Mon radeau ne trouva à passer nulle part. Je l'attachai à une branche d'arbre, et, me laissant glisser sous l'eau le long d'un tronc.
je sentis le fond presque aussitôt. Gela me fît comprendre de suite ma situation. J'étais arrivé dans l'île à marée haute. J'avais conséquemment débarqué à une dizaine de pieds au - dessus du sol , en l'air, dans les arbres , où je n'avais pas autre chose à faire que d'attendre la marée basse, ou me promener sur les branches à la façon des singes.
Mais la mer était belle. J'avais hâte de voir mon nouveau domicile sous ses différentes faces. Je sortis de l'espèce de serre obscure où j'étais, et en ramant doucement, prudemment, comme un homme frais arrivé, qui a peur d'être emporté, je me pris à longer le rivage. Robinson, faisant pour la première fois la revue de son domaine insulaire, ne marcha pas plus que moi d'étonnements en étonnements.
Mon nouveau royaume était une île , ou plutôt un ilôt. De tous côtés, sans un seul interstice à pouvoir entrer, il portait des arbres identiques de feuilles et de verdure. Leur premier plan, composé de broussailles, ou plutôt de jeunes arbres encore en herbe, pour ainsi dire, était enseveli sous les eaux. Il ne présentait à l'œil que des sommets. Puis, peu à peu, progressivement, à la façon dont montent les gradins d'un amphithéâtre, ces arbres s'élevaient, et tous ensemble formaient ainsi un grand rideau vert ,
dont le dernier plan dominait la mer de trente à qua- • rante pieds au moins. Tout autour de l'île c'était la même chose; à ce point que, sans les îles voisines qui me servirent de point de repère, il m'eût été impossible de retrouver le côté par lequel j'étais arrivé. Je reconnus les palétuviers, tels que j'en avais lu la description dans un livre de voyages.
En une heure au plus, j'eus fait le tour de cette singulière montagne de verdure , impénétrable comme une forteresse , verte comme des blés au printemps , baignée d'eau , et sous laquelle il faisait si chaud , que chaque fois que je plongeais la tête sous ses feuilles , je croyais entrer dans un four. C'était assez pour celle-là, quant à ce moment. Je me dirigeai vers la seconde île. Après avoir essayé vainement d'y pénétrer, je longeai son rivage pendant quelque temps. Mais, sauf qu'elle était plus grande que sa voisine, elle lui ressemblait à les confondre ensemble.
À côté d'elle, sur sa droite, à portée de main, pour ainsi dire, s'élevait un îlot pas plus grand qu'une chambre ; il formait une véritable pyramide de verdure , rappelant ces grands ifs taillés qu'on voit dans le parc de Versailles.
Il semblait servir de chaînon terrestre pour aller
à une autre île, qui paraissait être de beaucoup la plus considérable des trois et au-dessus de laquelle volaient le plus d'oiseaux. Je le côtoyai, et en quelques coups de rames arrivai à la troisième île. C'était même verdure et même impénétrabilité. On eût dit un sphinx naturel , une énigme à faire rêver les voyageurs.
Cependant je commençai de faire le tour de cette troisième île , de même que je l'avais fait pour la première. Puis, comme la marée était devenue assez basse pour découvrir la terre entre les arbres du premier plan, j'attachai mon radeau à une haute branche, je pris mon sabre, mon fusil, une noix, et j'entrai sous la forêt. La chaleur était toujours la même, bien que le soleil commençât de décliner. Après avoir fait quelques pas sur une vase molle d'où sortaient de petits arbres naissants, ressemblant à des asperges montantes, j'arrivai peu à peu sous des arbres véritables. A partir de là, le sol se composait de racines tantôt noirâtres, tantôt jaunes de boue , enlacées les unes dans les autres et formant un tel réseau de bois que nulle part , même à la main, on ne pouvait trouver la terre.
A mesure que j'avançais, ce terrain semblait s'élever. Les racines, de grosses comme des doigts
qu'elles étaient tout d'abord , devenaient peu à peu aussi fortes que ma cuisse , et parfois même que mon corps. Je continuai d'avancer sur ce sol étrange , où mes pieds glissaient à chaque pas , et où il me fallait sans cesse monter et descendre , en risquant de tomber, comme si j'avais été sur un amoncellement de laves de volcan. Il faisait toujours sombre à ce point que je ne voyais pas à quarante mètres devant moi. La chaleur était toujours la même , humide et étouffante. Mais je circulais désormais avec facilité , entre des arbres de haute taille et largement espacés, comme ceux d'un bois de haute futaie. Un silence qu'interrompaient seuls quelques susurrements de .cigales régnait partout, et sans des myriades de moustiques bruissant de compagnie avec les cigales, on eût dit que pas un être animé n'habitait cette solitude mystérieuse.
Je ne sais quel sentiment de vague effroi me prit. Je mis mon sabre à la main. Puis, craignant de me perdre au milieu de ce désert uniforme et de ne plus retrouver mon radeau sauveur, je revins jusqu'à lui en suivant la trace de mes pas. Je l'entrai de mon mieux sous forêt, afin de le cacher et dans la crainte que le flot ou quelque animal ne l'entraînât en pleine mer. Je donnai de la longueur
à son amarre pour que la marée pût le soulever librement quand elle reviendrait. Puis de nouveau je me mis en route , en ayant soin de faire de temps à autre une brisée ou une marque quelconque aux arbres de mon chemin , pour me retrouver au retour. Pendant une demi -heure environ, je marchai ainsi en silence, baigné de sueur dans cette atmosphère de serre chaude. Je me disais que ma course ne pouvait durer bien longtemps, puisque j'étais dans une île et qu'il me fallait toujours arriver à l'autre bord. Déjà même je me demandais si je n'avais pas suivi le rivage sans m'en douter au lieu d'entrer dans l'intérieur, tant il me semblait que la végétation était la même et le sol toujours humide de la dernière marée. Enfin subitement une éclaircie, comme une lueur, se fit devant moi, lointaine encore, mais parfaitement distincte. J'entendis des cris confus d'oiseaux. Leur ramage, assourdi par les arbres et la distance , formait un concert étrange et discordant qui me parut harmonieux au plus haut point. Mais la solitude silencieuse que je subissais depuis mon arrivée m 'étouffait doublement au physique et au moral : j'eusse à ce moment trouvé des charmes au chant d'un âne! Je hâtai le pas avec une impatience fébrile.
Presque aussitôt une bouffée d'air m'arriva fraîche et légère comme une brise en été, et un spectacle que je n'oublierai probablement jamais apparut à mes regards.