‹ Les aventures de Robin Jouet. Guyane françaiseChapitre 6 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Marée montante en pleine mer. — A cheval sur une racine d'arbre. — Un lit au-dessus des flots. — Chasse au murucututu.

Tout d'abord je retirai un à un les objets contenus dans ma cabine : fusils, vêtements, munitions, lignes, etc., tout excepté mes statuettes. Puis je portai chaque objet à sécher sur l'arbre auquel j'avais attaché un lambeau de chemise. Le tronc récemment échoué avec moi ne dominait l'eau que d'un pied à peine , et à certains coups de mer était balayé de bout en bout par les vagues. L'autre, au contraire, beaucoup plus fort et élevant au-dessus des flots un

véritable branchage de racines, me présentait un séchoir tout trouvé.

Gela fait, j'allai de nouveau me percher sur le sommet le plus élevé, pour tacher de découvrir la terre. Mais cette fois encore je ne vis que des flots au-dessus desquels des mouettes volaient par bandes lointaines. L'horizon était si solitaire que je me rappelai tristement les vers de V. Hugo sur la nuée de Sodome :

Des flots, partout des flots, et puis des flots encor: L'oiseau fatigue en vain son inégal essor.

Çà et là tout autour de moi , aussi loin que ma vue s'étendait, je voyais bien des arbres naufragés comme le mien. Leurs têtes ou leurs racines s'élevaient audessus des vagues, semblables à des épaves de navire sur une grève inondée, blancs ou noirâtres, selon qu'ils étaient ou non balayés par le flot. Gela me prouvait que mon bas- fond s'étendait fort loin, peutêtre jusqu'à la terre ferme elle-même. Mais de quel côté était cette terre ? C'était là ce que je cherchais vainement à découvrir en regardant l'horizon. Rien tte me révélait un rivage : et, sous le soleil équatorial, mes yeux, troublés à force de tension, finissaient par ne plus rien voir que des taches noi-

râtres qui vacillaient incertaines au-dessus des flots. Je cessai ce travail d'observation auquel s'épuisaient inutilement mes yeux et mon cerveau. Puis, m asseyant sur une racine un peu au -dessus de mes effets pour pouvoir continuer de guetter l'horizon, je me pris à réfléchir avec plus de calme. Alors ma position géographique devint précise pour mon esprit. J'étais tombé à l'eau peu de temps après qu'on avait signalé la terre du haut des mâts, donc près de la côte , puisque le commandant avait donné Tordre de la suivre sans la perdre de vue. Je me trouvais évidemment sur quelque plage située le long des Guyanes. De plus, les arbres naufragés et l'eau douce qui m'entouraient me prouvaient que j'étais, dans les flots du grand courant amazonien. J'avais lu sur un des livres du bord que le fleuve des Amazones se jette à la mer avec une telle force et une si grande quantité d'eau , qu'en face de son embouchure il occupe l'Océan jusqu'à plus de trente lieues au large, et suit la côte pendant longtemps sans mêler ses flots à ceux de la mer. J'étais donc probablement par le travers des bouches de ce géant des fleuves ou aux environs, sur un de ces bas -fonds si communs, dans ces parages que d'après mon livre on les compte par centaines.

Ces réflexions me rassurèrent de plus en plus, mais sans encore m'indiquer de quel côté je devais me diriger. Tout en cherchant à in orienter par souvenirs ou inductions, je crus m'apercevoir que l'eau montait autour de moi. Je regardai à mes pieds. Les différents objets que j'avais mis à sécher sur le tronc de mon arbre étaient déjà recouverts par les flots. Il n'y avait plus que ce que j'avais placé en l'air sur les racines , qui n'était pas encore atteint. J'enlevai à la hâte ce que le courant n'avait pas entraîné, et le replaçai dans ma malle ou dans mon sac, que j'accrochai tous deux aussi haut que possible dans les racines. C'était mon seul moyen de les soustraire à l'espèce de déluge qui montait autour de moi avec une rapidité sinistre. Partout, en marée montante qu'elle était, la mer arrivait frémissante, écumeuse, chargée de troncs et de branches d'arbres, de feuilles, de fleurs même qui venaient de je ne sais où, passant rapides et comme emportés par une tourmente.

Les enfants d'Adam , voyant monter le déluge et se réfugiant à la hâte sur les sommets de leurs montagnes , ne durent être ni plus douloureusement surpris, ni plus effrayés que je ne le fus à cet aspect. Je n'avais jamais vu que les flux insignifiants de la Méditerranée, et ne connaissais que par les livres les

1 ri r. ]\- t . ».

J'enlevai à la hâle a* que le courant n'avait pas entraîné, et le replaçai dans ma malle

ou dans mon sac, que j'aecrochai tous deux aussi haut

que possible dans les racines.

hautes marées de l'Atlantique. De plus, pendant notre traversée, j'avais entendu les matelots parler entre eux de la prororoca de l'Amazone, qui, disaient- ils, monte de quarante - cinq pieds en certains endroits et emporte tout sur son passage. Je me crus en pleine prororoca, et d'instants en instants je m'attendis i me voir entraîné dans le flot qui mugissait à mes pieds, et cette fois noyé sans ressource.

Pendant une grande heure environ , la mer monta ainsi , de plus en plus boueuse et chargée de débris végétaux de toute espèce. Je sentais mon arbre frémir à chaque vague, et la haute racine sur laquelle j'étais assis tremblait comme ces perches de pêche qu'on voit osciller au flot dans le lit des rivières. Par intervalles, un arbre emporté au courant passait à côté de moi , et en passant heurtait mon tronc de refuge. Alors un choc violent m'ébranlait à me faire tomber. Je me cramponnais plus fort à ma racine , et par intervalles je jetais un regard de regret désespéré sur mes armes, ma malle, mon sac et tous mes débris de naufrage que l'eau gagnait peu à peu.

Déjà mon fusil de munition s'était décroché au choc d'un arbre et était tombé à la mer. Mon autre fusil avait sa crosse noyée jusqu'aux gâchettes, et je ne voyais plus ma malle, entièrement recouverte

qu'elle était par les vagues. Comme je me tenais Cramponné à la plus haute racine, mais les pieds sur une racine inférieure, j'avais moi-même de l'eau jusqu'au-dessus du ventre. En un espace de temps qui m'avait semblé moindre d'une heure, la mer était montée de plus de deux mètres. Si elle montait encore de deux à trois pieds, je devais tomber fatalement, soit par ma propre fatigue , soit par le choc de quelque tronc d'arbre. Jusqu'à ce moment, j'avais trouvé moyen de les éviter d'une manière ou d'une autre, et m'étais maintenu à mon poste malgré ma lassitude. Mais à mesure que l'eau montait, le péril croissait d'instant en instant, et bien loin que lé sentiment du danger me mît en état d'y faire face , la fatigue, l'effroi et surtout te glacement de l'eau paralysaient de plus en plus mes forces physiques et morales.

J'avais, pendant les premiers moments de cette inondation, avisé au lointain, dans la direction du courant, un arbre dont les hautes branches, plus élevées que ma racine, pouvaient m'offrir une dernière chance de salut. Je m'étais dit qu'au moment où les eaux me gagneraient à ce point que je ne pourrais plus tenir, je m'accrocherais au premier débris qui passerait à portée de moi , pour tâcher de gagner

ainsi cette espèce de sommet surdiluvien. Mais déjà je n'avais plus la force d'exécuter mon projet, et, la tète perdue , j'attendais avec une résignation passive l'heure de mourir.

Enfin, presque subitement, la mer diminua de vitesse et cessa de monter. La marée était faite; j'étais sauvé une seconde fois.

Pendant quelque temps le flot me couvrit ainsi sans croître ni décroître. Tout mon bazar, sans exception, baignait dans l'eau. Mais j'avais eu le temps d'assujettir chaque objet à l'aide de mes cordes ou des racinesbranchages de mon arbre, et je palpais de temps en temps sous l'eau ma malle, mon sac et mon fusil dé chasse. Quant à moi, la mer me venait presque jusqu'aux épaules. Mais le courant, et conséquemment les passages d'arbres avaient cessé. Je me hissais de temps en temps au-dessus de l'eau , tout à fait sur la pointe de ma racine, qui dominait encore les flots d'un pied ou deux, et là, assis à cheval, les jambes baignant dans la mer, je me reposais de mon bain prolongé. Gela me séchait un peu, me réchauffait surtout, et par suite me rendait mes forces. Âpres quoi, comme ma selle improvisée était dure et étroite à me forcer de la quitter au bout de quelques minutes , je reprenais dans l'eau ma position première.

Enfin un mouvement se fit sur les flots qui m'entouraient. Un courant aussi violent que celui qui avait accompagné la marée montante se produisit en sens inverse. La mer baissa rapidement, et je me retrouvai bientôt à pied sec sur mon arbre, puis avec de l'eau jusqu'aux genoux sur le bas-fond, comme à l'instant de mon réveil. Je recueillis ce que je pus de ce second naufrage, c'est-à-dire à peu près tout, jusqu'à mon fusil de munition, parce que chaque objet, glissé un à un dans la mer à mesure que le flot l'avait entraîné, était tombé entre les racines ou de l'autre côté du tronc, à l'abri du courant. Je fis un gros paquet du tout, avec mon matelas et mes cordes, puis j'enterrai cela dans le sable, sous mon arbre, par son milieu. Au-dessus, en croix, je fis entrer sous le tronc, à coups de crosse, quelques branches formant couvercle à ma cachette, afin que le flot ne pût pas la déterrer. Puis, ainsi débarrassé de tout ce qui ne me parut pas indispensable, je suspendis à mon cou, sur mon dos ou ma poitrine, mon fusil de chasse, mon sabre, et un sac en peau contenant une poudrière, du plomb, ma gourde, mon chocolat et ma pâte de sucre enfermés dans une petite boîte. J'humectai mes lèvres avec quelques gouttes de rhum pour me donner des forces , et enfin je me mis en route.

Pendant ma demi-noyade, j'avais choisi ma direction sur une donnée assez vague, dont 1 événement vérifia la justesse. Gomme l'Amérique est à l'ouest de l'Europe et que nous arrivions d'Europe, je m'étais dit que je devais avoir la terre à l'ouest, c'est-à-dire à l'opposé du soleil levant. Je me dirigeai en droite ligne dans ce sens, autrement dit du côté vers lequel le soleil commençait déjà d'incliner. J'étais d'autant plus porté à prendre cette ligne de route, que j'avais observé que les mouettes et différents oiseaux de mer qui passaient par intervalles se dirigeaient tous de ce côté. C'était un indice à peu près certain que la terre ferme était par là. J'avais devant moi pour le moins quatre heures de marée basse, c'est-à-dire de quoi faire certainement quatre à cinq lieues, en admettant que je n'eusse jamais plus d'eau que je n'en avais. Tant et tant de fois, pendant les années précédentes, j'avais chassé au marais avec de l'eau à mi -corps, que cela ne m'effarait en rien. La mer était tiède à ce point que j'avais bien plus chaud aux pieds qu'au reste du corps. Je me mis en route avec ardeur, et en m'avançant en ligne droite dans la direction du soleil couchant.

Le bas-fond sur lequel je marchais était de hauteurs inégales en maints endroits. A plusieurs re-

prises, je me trouvai n'avoir d'eau que par -dessus mes souliers à peine. Mais plus souvent encore, je rencontrai de petits ravins où j'enfonçai, tantôt jusqu'à la ceinture, tantôt même plus haut. Deux ou trois fois je perdis pied tout à fait. Mais comme pendant cette marche je n'avais jamais cessé d'apercevoir en avant de moi des arbres échoués, qui me promettaient pied partout où je les voyais , je traversais résolument ces ravins, avançant toujours et aussi vite que je pouvais. Le sol était généralement bon , assez dur et ne s'enfonçant pas trop sous mes pieds. Sauf l'eau qui me gênait et ralentissait mes pas , la course m'était facile. Le soleil , commençant à décliner, ne m'accablait plus sous sa chaleur équatoriale, et d'ailleurs j 'étais trop constamment mouillé pour en souffrir beaucoup.

Au bout d'une heure de marche environ , je pris le parti de me dépouiller de mes vêtements, que j'avais remis après mon naufrage; car ma chute ayant eu lieu de nuit, pendant mon sommeil , j'étais tombé à l'eau dans le plus simple des costumes. Mais , malgré ma solitude et les justes préoccupations de mon esprit, un de mes premiers actes, après avoir retrouvé mon bazar, avait été de me vêtir. L'habitude est une seconde nature , et je me semblais à moi-

même bien moins naufragé sous mon pantalon et mes souliers que sous une simple chemise. Mais des vêtements trempés d'eau sont lourds et pénibles à porter en marche; je pris bientôt le parti de les quitter tous, à l'exception de mon chapeau de paille et de mes souliers.

Pour les retrouver au besoin si je revenais sur ce banc, j'attachai le tout au haut d'un des arbres qui continuaient à se montrer au-dessus de l'eau. Je trouvais à cela un double avantage : d'abord d'avoir une chance de ne pas les perdre, puis de pouvoir, grâce à eux , retrouver ma route lorsque je reviendrais au reste de mes effets. J'avais déjà dans ce but fait à plusieurs des arbres de mon chemin quelques encoches destinées à remplacer des brisées de chasse ou les pierres du Petit-Poucet. Mais il était à craindre que ces marques , mouillées par les eaux vaseuses des marées, ne fussent plus visibles lors de mon retour. Mes vêtements , suspendus en l'air à une branche élevée au-dessus du flot, me faisaient un point de repère bien préférable.

De temps à autre , pour diriger ma course d'une façon plus certaine , je montais sur un tronc d'arbre et regardais à l'horizon. Mais la même solitude régnait toujours, uniforme et désolée. La mer, légère-

ment ridée par le vent, clapotait à courte lame, étincelante et comme dorée de cette couleur de cuivre jaune qui est le propre des eaux de l'Amazone, quand le soleil les éclaire. Çà et là quelques rares oiseaux planaient dans l'espace, ou venaient se poser sur un des arbres naufragés, qui seuls avec moi indiquaient le bas-fond où je me trouvais. A part eux , on ne voyait que des flots tachetés de bois décharnés, qui ressemblaient à de grands os de squelettes dépassant le sol d'un cimetière. C'était triste à donner le spleen, si j'avais eu le loisir de penser au spleen ou à quoi que ce soit qui ne fût pas mon salut en ce monde. La dernière marée m'avait trop fortement impressionné pour que je ne cherchasse point à lui échapper sur un sol de refuge quel qu'il fût.

Enfin, au bout de quatre heures environ d'une marche pénible, comme le soleil commençait à descendre dans la mer, il me sembla que ses rayons étaient échancrés avant l'heure par une sorte de rideau noir qui venait d'apparaître subitement entre lui et moi. Je hâtai le pas pour gagner un amas d'arbres apparaissant en avant de ma direction et formant un vaste amoncellement de bois sur lequel scintillaient encore çà et là quelques feuilles vertes. Je grimpai non sans difficultés à travers son dédale, jusque sur

les branches les plus élevées, et de là je regardai l'horizon. Mais le soleil, conséquemment la lumière, se font et disparaissent vite sous l'équateur. Lies crépuscules n'y existent pas, pour ainsi dire. Je ne réussis à découvrir, comme d'en bas , qu'une longue bande noire qui pouvait être aussi bien un nuage qu'une terre.

Cependant ce qui me donna bon espoir, c'est qu'en avant de cette bande, entre elle et moi, la mer unie à la façon d'une glace, et comme abritée du vent, semblait refléter cette bande noirâtre, par places inégales. Mais la nuit se faisait rapide; déjà vers l'orient quelques étoiles apparaissaient blanchâtres et pâles. Je redescendis de mon arbre en toute hâte , afin de me rapprocher suffisamment de cette terre véritable ou fausse, pour voir ce qu'elle était avant la fin du jour. Hélas! une fois à terre, c'est-à-dire à l'eau, je ne distinguai plus rien du tout.

Malgré cela, je me mis en route, sans trop réfléchir à ce que je faisais, emporté par mon immense désir de trouver enfin une terre. Mais au bout d'une centaine de pas au plus , mal me prit d'avoir agi sans réflexion. J'allais toujours, sans remarquer qu'à partir de cet endroit on ne voyait plus à l'horizon aucun arbre échoué, et que l'eau devenait de plus en plus

profonde. Elle me monta rapidement jusqu'à la ceinture, puis jusqu'aux épaules. Enfin je perdis pied tout à fait. Gela ne m'empêcha pas de continuer ma route. Mais une fois à la nage, je rencontrai un courant qui me prit et commença de m'entraîner au large, en pleine mer, dans une direction opposée à celle où je croyais avoir entrevu le rivage. Force me fut de revenir vers mon banc, où j'arrivai épuisé de fatigue , après avoir eu pendant un instant tant de peine à fendre ces flots bourbeux, que je fus sur le point de jeter à l'eau mon fusil et mon sabre, afin de nager plus facilement.

La nuit, sur ces entrefaites, était venue claire et parsemée d'étoiles, mais sans lune : la nuit, pour tout dire. Une marche à tâtons, dans les eaux, sur les bords d'une mer profonde , devenait lente , difficile, dangereuse, et peut-être même plus funeste qu'utile, puisque je courais risque de m'égarer en sens inverse de ma route. Je revins sur mes pas jusqu'à l'arbre qui m'avait servi de dernier observatoire.

C'était un châtaignier, comme on me l'expliqua depuis sur la description des noix que je trouvai plus tard sur lui. Son tronc, portant pour ainsi dire deux immenses branchages, l'un de racines, l'autre

de branches véritables, mesurait pour le moins soixante pieds de longueur. Jeté en travers sur un amoncellement de cinq ou six arbres de même espèce, mais de moindre taille, il projetait ses rameaux dans l'air à plus de quarante pieds au-dessus de l'eau. J'étais certain de trouver là un abri sûr pour la nuit. Je m'y installai de mon mieux , tout en regrettant mes vêtements; car, fatigué et mouillé comme je Tétais, je tremblais de tous mes membres. Quand, à la lueur des étoiles, avec des tâtonnements sans nombre , j'eus enfin trouvé une place qui me convenait , autrement dit deux ou trois branches sur lesquelles je pouvais m'asseoir et même me coucher, je pensai à manger. J'ouvris ma gourde, que je portais attachée à mon cou, dans le même sac que ma petite boîte en bois contenant mon sucre, mon chocolat et ce qui restait de mon pain. Je mangeai la moitié juste de ces provisions, c'est-à-dire à peu près gros comme le poing d'une espèce de pâte qui, un peu meilleure que celle du matin, grâce au sucre et au chocolat , me parut non moins délicieuse qu'elle. Je bus une bonne gorgée de rhum; puis, réchauffé par ce repas, tout frugal qu'il était, je m'installai aussi commodément que possible pour dormir, et je m'endormis.

Mais je fus troublé presque aussitôt dans mon sommeil par un souffle silencieux, qui, passant et repassant au-dessus de mon visage, me frôlait comme un vent d'éventail , puis cessait immédiatement pour recommencer l'instant d'après. Une ou deux fois je me réveillai; mais la fatigue était plus forte que le sentiment qui me troublait : je me rendormais presque aussitôt. Enfin , une fois je sentis positivement mon nez touché par quelque chose de doux et de léger qui passa sur moi comme un souffle. Cela me réveilla tout à fait. Je me mis sur mon séant. Puis, me tenant solidement d'une main à une branche d'arbre, je tirai mon sabre et j'attendis.

A travers la claire nuit du ciel de l'équateur, je ne tardai pas à voir venir de mon côté un gros oiseau grisâtre qui volait à la manière des chauves-souris, par soubresauts et par cercles. Il se prit à tourner autour de moi en passant parfois si près de mon visage, que je distinguais ses gros yeux ronds, noirs et brillants à peu près à la façon des yeux d'un chat pendant la nuit. Je pris mon temps, et au moment où, après avoir passé deux ou trois fois au-dessus de moi, il s'éloignait sans me voir, je lui lançai un coup de sabre de toute ma force. Je le vis tomber entre les branches jusqu'à l'eau. Il poussa pendant quelques

Au iLomcnt où , après avoir passé deux ou trois fois au-dessus de moi , il s'éloignait sans me voir , je lui lançai un coup de sabre de toute ma force.

minutes un cri doux et plaintif qui eût pu se traduire ainsi :

Mouroucoutoutou ! mouroucoutoutou !

Puis peu à peu son cri devint de plus en plus étouffe, bas et comme mourant, jusqu'à finir dans un râle d'agonie.

La curiosité me prit de voir ce que j'avais tué. En dépit de ma fatigue, je descendis à la mer et cherchai l'oiseau. Il était mort, presque coupé en deux par mon coup de sabre , et flottait au-dessus de l'eau , entre les branches, les ailes étendues. Je le ramassai. Il était léger comme une plume, bien que mesurant plus d'un mètre d'envergure. Lorsque le lendemain matin , au petit jour, je pus l'examiner à mon aise, il me parut semblable à l'engoulevent ou crapaud volant de nos climats , quoique beaucoup plus gros que lui et surtout pourvu d'ailes bien plus grandes. Sa tête, monstrueuse de grosseur et de formes, ressemblait à la fois à la tête d'un chat, d'un crapaud et d'un oiseau. Son bec, petit, pointu et garni de chaque côté d'une longue moustache semblable à celle d'un chat, s'ouvrait démesurément comme la gueule d'un crapaud , et laissait voir une sorte de gouffre intérieur, rougeâtre et gluant, dans lequel je pouvais entrer trois doigts de ma main. Ainsi

que son bec , ses pattes étaient toutes petites et inoffensives. Enfin sa couleur générale, d'un brun rougefttre, flottait entre la teinte de notre perdrix et celle de la bécasse. C'était évidemment un oiseau de la famille des engoulevents.

Je m'expliquai même presque aussitôt pourquoi il m'avait touché à plusieurs reprises. L'air, en certains endroits, était rempli de petites mouches noirâtres qui tourbillonnaient autour des quelques feuilles vertes que mon arbre portait encore. Ma tête reposait sur une de ces branches à feuilles. Les mouches volaient autour de ma tête. L'engoulevent était venu là pour manger les mouches. Il m'avait effleuré en passant, par hasard , ou par curiosité , afin de juger au toucher de ses plumes l'étrange apparition survenue dans ces solitudes , son domaine peut-être ! Et moi , sous le coup de ma frayeur irréfléchie, je l'avais tué.

Mais c'est le sort! Tous les êtres d'essences différentes se tuent et se dévorent les uns les autres dans la nature. Les mouches mangent les feuilles ou vivent d'elles d'une façon quelconque. L'engoulevent mange les mouches. L'homme détruit les feuilles et mange l'engoulevent. Cet oiseau de crépuscule, inoffensif et plus utile que nuisible, est même en tous pays un des meilleurs gibiers qui se puissent

trouver. A certaines époques, sa chair a le goût et l'apparence de la chair d'une caille grasse dans son meilleur moment. Le roi Charles X faisait, dit-on, garder pour sa table tous ceux qu'on tuait dans ses chasses. Le reste du gibier était distribué aux habitants du pays avec la libéralité généreuse et bienveillante de ces pauvres grands Bourbons. L'illustre vieillard ne réservait que les engoulevents : c'était la seule dîme qu'il prélevait sur ces innocents abatis de chasse qu'on lui a tant reprochés : pauvre roi !

Ma curiosité satisfaite, j'accrochai soigneusement ma victime par la peau du bec à l'extrémité cassée d'une petite branche de mon arbre, afin de l'emporter le lendemain matin. J'ignorais à quoi elle pourrait me servir, car je ne pensais pas à la manger, n'ayant ni feu, ni terre pour la faire cuire. Mais c'était ma première chasse, et si singulièrement faite, que je voulais me rendre bien compte de ce que j'avais tué. Chauve - souris ou oiseau? Je n'en savais rien encore. Pendant la nuit les objets, même les plus vulgaires, revêtent des apparences fantastiques, et la longue moustache de ma victime me semblait tenir du merveilleux. Ce ne fut que le lendemain, après examen, que je reconnus avoir tué tout simplement un énorme engoulevent, ou plutôt un muru*

cututu, car c'est ainsi que les Indiens nomment cet oiseau d'après son cri.

Bientôt je remontai sur mon lit -perchoir, trèscontent de moi, et ne me doutant guère que je venais de commettre une action qui, d'après le code des superstitions américaines , devait m'exposer à la vengeance céleste pour tout le reste de ma vie. Le murucututu, chez certaines tribus indiennes, est un oiseau sacré, et, à partir du jour où j'avais tué l'un d'eux, mon être animalicide était désormais condamné à subir tous les malheurs imaginables. Mais j'ignorais alors cette utile croyance , inventée probablement en vue de faire respecter certains oiseaux à cause des insectes qu'ils détruisent; car, là -bas comme ici, presque toutes les croyances, et même les superstitions évidentes généralement admises, ont une raison d'être utile à l'humanité. C'est même pour cela surtout qu'à mon sens on doit ne chercher à les détruire qu'après s'être convaincu de leurs inconvénients, et surtout après avoir trouvé de quoi les remplacer.

Une fois remonté dans mon dortoir, je me rendormis de suite, malgré le cadavre du murucututu, et surtout malgré la dureté de mon lit mouvant, qui me coupait littéralement les jambes et les reins. Mais

j étais fatigué, j'étais jeune, et j'aurais dormi partout, jusque sur des épines. Je reposai bientôt d'un sommeil animé de songes à travers lesquels je me voyais chassant en canot, sous des arbres peuplés de singes, de jaguars , d'oiseaux , de serpents et d'animaux impossibles, qui se présentaient d'eux-mêmes au bout de mon fusil. Je tuais à tous coups, et aussitôt des espèces de chiens rouges sans poil me rapportaient mon gibier à qui mieux mieux, sans que nous fussions jamais las, moi de faire chasse, eux de me la rapporter.

Vous verrez plus tard, par la suite de mon histoire, que mon rêve était le clair reflet de la vie errante que je devais mener pendant plusieurs années. Chères années de jeunesse et de chasse! Chaude vie, à la fois douce et accidentée, que je regrette sans cesse et que je regretterai toujours probablement, qu'êtes -vou8 devenue? Vous êtes tombée, vous aussi, dans la fosse commune d'éternité où se sont ensevelis toutes mes illusions, mes passions, mes forces, et jusqu'à mon amour immodéré de chasse. Hélas ! qui m'eût dit alors que je vous perdrais si vite et si complètement; qu'il viendrait un jour où il ne me resterait plus de ces temps que des souvenirs à demi effacés planant au-dessus de cette douce

nuit qu'on nomme le passé? Gomme en ces jours de jeunesse et de force j'eusse ri de bon cœur à la barbe de quiconque eût prétendu qu'à une époque donnée je n'aurais même plus le désir de chasser ! Et pourtant on ne m'eût dit que la vérité. Àh ! mes chers neveux, mes jeunes amis, croyez- moi, croyezmoi, semez pendant que vous êtes jeunes. Voyagez, travaillez, meublez votre mémoire, afin que plus tard, quand le chemin des ans aura Fatigué vos jambes , vous ayez des souvenirs aimés pour repaître les longs soirs de votre vieillesse.

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