M LES AVENTURES
de haut gazon. Un lac aux eaux çà et là miroitantes entre des arbustes en fleur resplendissait sous les rayons du soleil. Enfin, à l'horizon, comme pour faire ressortir le paysage, une forêt presque noire à force de verdure entourait la prairie par tous côtés.
On eût dit une oasis arrangée tout exprès pour le plaisir des yeux, et quand je me promène dans le bois de Boulogne moderne, il me semble qu'on y a copié certains aspects des savanes de la Guyane. Soit hasard, soit souvenir retracé par le Le Nôtre de ce bois, il y a plusieurs pelouses qui, sauf leurs allées, sont comme les reproductions fidèles de l'intérieur de mon île.
Au-dessus de cette plaine, voltigeant d'un bosquet à un autre , des oiseaux de toutes tailles et de toutes couleurs passaient dans l'air en poussant des cris dont l'ensemble formait une harmonie sauvage impossible à définir. La lisière de forêt par laquelle j'arrivais était littéralement émaillée de leurs fleurs vivantes aux mille couleurs.
À côté de moi , à portée de cendrée, une bande de grands aras rouges, avec leurs becs blancs et leurs longues queues de coqs-faisans, jouaient sur le sommet d'un arbre sans feuilles. Leurs couleurs éclatantes luisaient dans l'air, aussi distinctes sur l'azur du
ciel que leurs âpres cris sur les autres cris d'oiseaux. Des perroquets verts, jaunes, gris, passaient, presque aussi criards que leurs cousins les aras, mais en volant deux par deux toujours, et s'allaient perdre dans les bosquets , comme s'ils avaient hâte d'y enfouir leurs solitaires amours. Des cottingas bleus, des japis jaunes, des pics d'arbres si variés de couleurs qu'on eût dit des oiseaux peints, des perruches aux cris babillards et aux vols capricieux, des canards de toutes tailles et de toutes apparences , des guaras rouges, des spatules roses, etc., volaient sur les bords du lac ou autour des bosquets, selon leurs natures.
Tout près de moi , sur la lisière de la forêt que je venais de traverser, un grand arbre isolé , couvert de fleurs blanches, était entouré d'un essaim d'oiseaux-mouches qui tourbillonnaient d'une fleur à l'autre. Leurs poitrines, scintillantes de feux de couleurs, luisaient par intervalles aux rayons du soleil couchant et jetaient des clartés comme des diamants. Au-dessous d'eux, autour des branches basses, et à terre, parmi les fleurs tombées, des papillons rougeâtres, blancs, bleus surtout, planaient sur leurs grandes ailes diaprées, qui les faisaient paraître plus grands que les oiseaux leurs voisins.
En même temps je sentis tout mon être baigné d'une atmosphère balsamique douce et saisissante comme les parfums d'une chambre aimée. Des odeurs de myrtes et d'acacias lointains passaient dans l'air. Une vague senteur de prés au printemps, de forêt reverdissante, de terre virginale à peine éclose, emplissait la nature d'une langueur à la fois énervante et délicieuse.
Je m'arrêtai sur la lisière du bois, subitement ébloui par ce soleil, ces parfums, ce paysage inattendus. Enfoui dans l'ombre des arbres, je voyais tout sans être vu, car, à l'exception des oiseauxmouches peut-être, aucun des hôtes de ce jardin d'Éden ne pouvait m'apercevoir. Je m'appuyai à un arbre, et, ne songeant plus qu'à ce que je voyais, je me pris à contempler le paysage, comme si j'étais venu là tout exprès pour admirer la nature. Plus je regardais, plus je découvrais de splendeurs nouvelles.
A quelques centaines de pas, sur un des bords du lac, un troupeau de cerfs et de biches, les uns couchés, les autres assis, paissaient tranquillement, ainsi que des bœufs dans un pâturage permis. Sur l'îlot d'arbres le plus voisin de moi, des singes couraient dans les branches, les uns rouges d'un rouge de soie,
d'autres gris, blancs, noirs ou jaunâtres. Par intervalles un hurlement rauque ou un petit sifflement aigu bruissaient dans l'air, indiquant un conflit quelconque dans la république macaque. Aussitôt je voyais frémir les feuilles et les menues branches, comme si quelque brise d'orage avait subitement agité la forêt. Des formes rapides luisaient entre les arbres, allant par bonds. Puis la bande entière disparaissait pendant quelques minutes pour reparaître l'instant d'après.
Cependant, je ne sais quel bruit ou quelle odeur de l'air fit tout à coup dresser les têtes du troupeau de cerfs. Les animaux couchés se levèrent subitement. Puis tous, effarés, frissonnants, se prirent à interroger la brise d'une tête inquiète, comme pour sonder les mystères dont elle leur apportait les premiers bruits ou les premières senteurs. Mais leur crainte était chimérique apparemment; car, à part l'un d'eux qui se mit à la nage dans le marais, les autres se reprirent à paître, et un grand cerf, celui qui paraissait être le patriarche du troupeau , se coucha tranquillement.
Cette vue me rendit à tous mes instincts chasseurs, et, mon appétit se réveillant avec mes instincts, j'oubliai le paysage pour ne plus penser qu'à tirer parti de ma découverte. Je rentrai un peu sous la
forêt, et là m'assis par terre, afin de préparer mon fusil, qui devait en avoir plus que besoin, mouillé qu'il était sans cesse depuis trois jours. Il ne me fallait perdre ni temps, ni coup de feu : le soleil déclinait rapidement, et je n'avais pour toutes provisions qu'une dizaine de balles et un peu de menu plomb, que je portais pêle-mêle avec ma poudrière.
Mais, hélas! tout arrivé que j'étais, je devais subir encore plus d'une déconvenue avant mon installation dans mon nouveau séjour. Cependant tout commença par aller bien. Mon fusil , dont j'avais eu le plus grand soin , bien bouché aux canons, entouré aux batteries d'un chiffon gras, avait parfaitement résisté à ses naufrages successifs. Sauf que je l'avais dépouillé de son fourreau de cuir afin de l'alléger d'autant, il était dans le même état qu'au moment où je le retrouvai avec ma cabine. En quelques minutes je vérifiai sa situation , et me mis en devoir de le charger. Mais, au moment où je coulais la poudre dans le second canon, je réfléchis que j'avais oublié d'emporter des bourres et des capsules. Des bourres , je pouvais en faire avec des feuilles ou quoi que ce soit; mais des capsules, cela ne se remplace pas !
Dans mon désespoir, je fus sur le point de jeter
mon arme, et pendant plus d'un quart d'heure je restai abîmé de colère contre moi-même pour avoir ainsi oublié une des choses les plus indispensables à ma vie de chasseur. Toutefois le mal était sans remède pour le moment, et je n'avais pas autre chose à faire qu'à dîner encore une fois avec mes noix, en attendant de trouver des racines ou des fruits sauvages , puis une terre habitée. L'idée me vint bien de retourner sur mon banc avec mon radeau , et d'en rapporter mes effets enterrés, parmi lesquels j'avais plus de deux mille capsules, de la poudre, du plomb de divers numéros, et enfin tout ce que peut emporter en pays lointain le chasseur le mieux pourvu. Mais un voyage à mon banc m'effrayait. Maintenant que j'étais sauvé, j'avais peur bien plus qu'au moment du danger de cette marée diluvienne, qui faisait tout trembler sous ses flots écumants, et dans laquelle le moindre faux pas pouvait m'entraîner à une mort certaine.
D'ailleurs il s'agissait momentanément de dîner. Mon estomac, qui depuis trois jours n'avait mangé qu'un peu de pâte de pain au chocolat et des noix, me disait de la plus impérieuse des voix qu'il le fallait satisfaire. Je remis tristement mon fusil à mon dos, mon voyage à un autre jour, et entrai dans
la plaine qui devait être mon domicile au moins pour un temps. Ma présence sur cette terre, où un homme apparaissait probablement pour la première fois, parut éveiller plus d'étonnement que de crainte chez les divers hôtes de cette solitude. Les oiseaux continuèrent de voler et de babiller sans paraître faire grande attention à moi. Les singes crièrent un peu plus fort, à ce qu'il me sembla, mais ne continuèrent pas moins de bondir dans les branches.
< Les cerfs et leurs compagnes , qui pouvaient bien être une vingtaine en tout, parurent seuls éprouver d'abord un sentiment d'effroi aussitôt qu'ils m'aperçurent. Le vieux mâle se leva, me regarda un instant, puis, suivi de tous les autres, partit aussi vite qu'une flèche dans la direction de la forêt même d'où j'étais sorti. Mais, une fois arrivés sur sa lisière , ils se sentirent probablement à portée d'abri en cas de danger, car ils s'arrêtèrent tous et se prirent à me regarder. Une ou deux centaines de mètres à peine me séparaient d'eux, et je les voyais plus étonnés qu'effrayés, la tête haute et tournée de mon côté, comme s'ils avaient été partagés" entre deux sentiments contraires de crainte et de curiosité.
Sans m'occuper deux davantage, puisque je ne pouvais faire feu ni pour les tuer, ni même pour les manger, j'entrai dans le bosquet le plus rapproché de moi. Les arbres qui le composaient étaient presque tous de jeunes arbres dont la naissance pouvait remonter à dix à quinze ans tout au plus, d'après ce que je présumai plus tard , quand je connus mieux ces contrées. Des lianes évidemment jeunes comme eux s'entre -croisaient parmi leurs branches, et formaient sur presque toutes les faces du bosquet des pampres de feuillages et de fleurs analogues à ceux de nos chèvrefeuilles, mais plus forts, surtout en branches. Sans m'arrêter à contempler cette nature virginale, qui cependant me pénétrait d'un sentiment d'admiration étonnée, j'entrai sous bois pour chercher une nourriture quelconque. J'avais oui dire que les forêts du nouveau monde , surtout celles de l'Amérique du Sud , abondent en fruits de toute espèce , et qu'il n'y a qu'à se baisser pour trouver des racines.
Le bosquet de bois dans lequel j'étais n'avait peutêtre pas trente mètres de tour. Je le sillonnai dans tous les sens , malgré ses végétaux si touffus qu'en certains endroits je fus obligé de me frayer un chemin avec mon sabre. J'inspectai chaque arbre, chaque
plante , chaque racine , pour ainsi dire. En dépit de mes recherches, je ne trouvai absolument rien de bon à manger. J'allai à un second bosquet, distant du premier de quelques centaines de pas environ; rien non plus. Toutefois là, je ramassai à terre, sous un arbre au feuillage rare et élevé, quatre ou cinq petites noix moirées de gris et de noir, comme une peau de léopard. J'en cassai une, et goûtai à l'amande : elle était amère plus que de la chair de marron d'Inde, et me laissa même dans la bouche un sentiment si désagréable, que je n'eus pas envie d'y goûter une seconde fois. C'était, comme je l'appris depuis, des noix d'hevea, autrement dit de caoutchouquier.
Cependant ma faim et ma soif grandissaient avec ma marche : je gagnai les bords du petit étang qui m'était apparu en arrivant. Après avoir marché dans ses eaux pendant une dizaine de pas, parce que les herbes y étaient si touffues que je ne trouvais pas un endroit libre pour boire , j'arrivai enfin à une place à peu près nette d'herbes , où je n'étais* baigné qu'à hauteur de ceinture. L'onde était claire, quoiqu'un peu noire. J'ôtai mon chapeau et le remplis, afin de boire à longs traits une eau pure enfin, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon grog au rhum. Mais
cette onde si claire était saumâtre et salée comme de l'eau de mer, ou à si peu de chose près qu'on les aurait pu confondre.
Cette découverte me peina presque autant que mon manque de capsules, et pendant quelques minutes j'en fus à me demander si je ne préférais pas à cette oasis apparente mon banc de sable inondé, où les arbres morts portaient des noix, et où l'eau, toute vaseuse qu'elle était, pouvait du moins se boire. Sans me décourager cependant, j'allai à une autre place, et une seconde fois je plongeai mon chapeau dans le lac. L'eau était également imbuvable.
Je pris alors le parti de retourner à mon radeau , afin d'y boire au moins l'eau bourbeuse de la mer, et de manger mes noix. Ma route était facile à retrouver sur le sol détrempé de la forêt. En moins d'une demi -heure j'arrivai à destination. Tout était en place. J'entrai d'abord dans l'Océan pour boire à mon aise, car mes deux essais de noix amères et d'eau saumâtre avaient encore ajouté à ma soif. Mais l'eau était salée comme celle du lac, et de plus vaseuse au dernier point. Force me fut de regagner mon radeau avec ma soif, et de manger mes noix pour toute nourriture et boisson. C'est ce que je fis avec une tristesse que chacun comprendra. La soif et la faim sont des
supplices qu'il n'est pas besoin d'expliquer pour les faire comprendre, or je les subis ce soir-là, sinon d'une manière absolue, du moins en de telles proportions que c'est un des temps de ma vie dont je me souviens le mieux.
Cependant le soleil avait déjà disparu de l'horizon au point que la nuit était tout à fait pleine sous la foret. Je coupai quelques branches garnies de feuilles pour faire mon lit comme la veille. Je choisis sous un des arbres les plus touffus une place sans troncs, que j'élargis en coupant les branches qui pouvaient me gêner. J'entrai mon radeau jusque-là; puis, après avoir allongé suffisamment ma corde , afin que la marée en remplissant pût me soulever sans me noyer, je me couchai. Le flot ne tarda pas à me prendre , et à me monter progressivement sans secousses et sans me mouiller, grâce au lit de branches et de feuilles que je m'étais fait.
Mais de toute la nuit je ne pus dormir. Les moustiques, dont je devais souffrir bien autrement plus tard , ne me laissaient pas un instant de répit. Nonseulement ils piquaient toutes les parties de mon corps, mais leurs bourdonnements aigus sifflant sans cesse à mes oreilles me causaient une impatience que je ne saurais décrire. Vainement je cueillis de nou-
voiles branches, et m'enterrai sous elles en quelque sorte : rien n'y fit. Ces bêtes maudites paraissaient m'abandonner un peu au moment où je me remuais sous mes feuilles; mais c'était pour recommencer aussitôt que je restais en repos. Cinq ou six fois, je me trempai à l'eau tout entier afin de rafraîchir mon corps qui me cuisait comme par des milliers de brûlures. Ce fut tout le soulagement que je réussis à me procurer, et le jour parut sans que j'eusse pu dormir autrement que pendant quelques instants, arrachés çà et là aux moustiques.
Mais bonne ou mauvaise il n'est pas de nuit qui ne porte conseil, et généralement bon conseil. Toute mauvaise qu'elle avait été, celle-là ne me fit pas défaut, et m'envoya un souvenir qui me dédommagea pour un temps de toutes mes misères.
Au plus fort d'une de mes batailles avec les moustiques, je me rappelai que la crosse de mon fusil contenait une boîte ou excavation dans laquelle j'avais moi-même, à Marseille, mis des cheminées de rechange et quelques capsules. Je. saisis mon arme avec l'empressement qu'on peut supposer en pareille circonstance, et j'essayai d'ouvrir la boîte. Mais l'eau vaseuse et la rouille avaient comme rivé son couvercle à la crosse , et il me fallut employer la lame
de mon sabre. Je fus très - longtemps sans réussir. J'opérais sans y voir, parce que je n'avais pas d'autre lampe que les étoiles, dont les clartés équatoriales si souvent célébrées ne me remplaçaient cependant pas à elles toutes la plus maigre des bougies. De plus, mon radeau oscillant sous chaque mouvement, j'avais peur de réussir à contre -temps, et en réussissant de faire tout tomber dans l'eau. Enfin l'impatience, qui est un des vices de ma nature, et qu'à cette époque je n'avais pas encore domptée, me faisait agir par moments avec une maladresse d'enfant colère. Pendant plus d'une heure, je m'épuisai vainement de forces et d'essais sans réussira rien.
A la fin, cependant, la bienheureuse boîte s'ouvrit, et de sa profondeur enchanteresse sortirent pêle-mêle deux balles , trgis cheminées et tout un flot de capsules. Je les pris, et les étalai dans une de mes mains; puis, aux lueurs blafardes de l'aurore qui commençait d'éclairer le lointain des flots , je les regardai pour voir si elles avaient bien leur fulminate. Elles paraissaient aussi bonnes que chez le marchand, et leurs cannelures cuivrées étincelaient radieuses comme du métal monnayé. Alors un sentiment de bonheur impossible à décrire inonda mon âme, et me fit oublier toutes mes souffrances. Peu s'en fallut que
je ne me misse à danser de joie sur mon radeau vacillant, et à coup sûr je l'eusse fait, si j'avais été sur un plancher solide. Je me pris à compter une à une mes fraîches richesses, à les palper, à faire bruir leurs titillations métalliques, en les secouant dans mes deux mains fermées. Jamais avare n'a plus amoureusement fait sonner de l'or, et ne s'est enivré de plus de joie à la vue de son métal adoré. C'est que ces parcelles de cuivre étaient pour moi : de la venaison , du feu , une défense , des chasses sans fin: tout, bien plus que de l'or lui-même, en pleine vie civilisée !
Cependant tout passe et passe vite, surtout le bonheur. L'aurore, qui grandissait d'instant en instant, m'arracha à mon ivresse passagère. Mes souffrances me reprirent plus fort. Ma gorge et mes lèvres séchées me cuisaient à ce point, que je ne sentais plus les piqûres dont mon corps était cependant gonflé à maintes places, comme si on m'avait battu avec une botte d'orties. Je ne sentais que ma soif. Quelques noix, que je grignotai faute de mieux, apaisèrent un peu mes angoisses, et, prenant mon bagage entier, c'està-dire mon sac, mon fusil, mon sabre et ce qui me restait de noix, je me mis tristement en route.
J'avais encore de l'eau jusqu'à hauteur de cein-
ture à peu près. Mais la soif et mes capsules me donnaient des ailes. D'ailleurs j'avais l'expérience des marches dans l'eau, depuis deux jours que je ne faisais que cela, et de plus, je connaissais le terrain, tout difficile qu'il était avec ses amoncellements de racines. J'avançai très- vite, et en quelque cinq minutes arrivai à la prairie.
Elle m'apparut exactement comme la veille, belle à ne pas rêver d'autre asile et toute peuplée d'oiseaux qui jouaient tranquillement à terre ou dans les arbres, comme si l'arche sainte elle-même venait de vider là ses hôtes emplumés. Le soleil l'éclairait au rebours de la veille au soir, de sorte qu'au lieu d'avoir ses rayons dans les yeux je voyais les objets éclairés par lui au loin, tandis que j'étais moimême dans l'ombre de la forêt. Je trouvai sous cet aspect matinal le paysage encore plus beau, s'il était possible. Mais j'avais autre chose à faire que de contempler la nature. J'allai successivement à trois bosquets, dans lesquels j'espérais trouver des fruits qui apaiseraient ma soif. Je ne trouvai rien. J'essayai de manger quelques feuilles d'un grand arbuste, que j'appris depuis être un andiroba; mais cela me parut détestable , et augmenta ma soif au lieu de la diminuer.
Comme je me dirigeais vers un quatrième bosquet, dont l'étendue et l'élévation me donnaient bon espoir, j'aperçus de l'autre côté le cerf de la veille et ses biches, les mêmes, d'après leur nombre, qui paissaient, comme la veille, les uns debout, les autres couchés. J'oubliai momentanément ma soif ellemême, pour ne plus penser qu'à la chasse. Ainsi, en maladie , on oublie pour un moment sa souffrance , rien qu'à l'idée de satisfaire une passion dominante. Aussitôt, m'accroupissant sur place en chasseur exercé que j'étais, je me mis à examiner le terrain.
Les animaux empêchés de me voir, en partie par les herbes de la savane, en partie par le bosquet qui s'élevait entre eux et moi, me parurent être à environ quatre cents mètres , et à cent mètres au plus des arbres vers lesquels je me dirigeais. J'avais à peine trente pas à faire pour être complètement masqué à leur vue, et gagner ensuite à mon aise le grand bosquet, d'où je pourrais les tirer.
Je fis ces trente pas en marchant bourbe, mon chapeau à la main , si bien caché par les herbes qui montaient par-dessus moi, que ma tête les fendait en passant. L'une d'elles me coupa même à la joue comme eût fait un canif; mais je n'ai jamais été très-douillet de nature, surtout quand j'étais en chasse, et je ne
m'aperçus que longtemps après de cette coupure insignifiante. Une fois arrivé au groupe d'arbres qui me masquait, je chargeai mon fusil avec soin. Gomme j'entrais dans le bosquet pour le traverser, une bande de singes, qui du haut d'un arbre semblait protester contre la violation de son domicile, se prit à pousser des cris capables de faire sauver l'île entière. Mais la chair des biches me paraissait préférable à la leur. Je les laissai crier à leur aise , et pénétrai sous bois.
Ce nouveau bosquet, plus âgé que les autres évidemment, était aussi beaucoup moins fourré, comme cela arrive en tous pays. Les arbres plus gros, et conséquemment absorbant plus de terrain autour d'eux, ne laissaient pas croître dans leur orbite tout un fouillis confus de lianes et de plantes , ainsi que dans les bosquets voisins. Je le traversai rapidement, et arrivai bientôt juste en face des animaux que je chassais. Mais là, je m'aperçus que j'avais mal calculé les distances. Deux cents mètres pour le moins me séparaient de la bête la plus rapprochée, une vieille biche, à en juger par sa taille, qui paissait en venant de mon côté sans penser à mal.
Deux cents mètres! c'est long, et une balle manque souvent son but à cette distance. Je déposai mon sac
et mon sabre au pied d'un arbre, et me mis à genoux dans les herbes, afin de ramper jusque aussi près que possible des animaux. Le soleil, encore bas sur l'horizon et entièrement masqué de ce côté par le bosquet, laissait un large espace d'ombre qui devait protéger ma marche. De plus, les herbes étaient hautes à cacher un enfant debout. J'avais toutes chances d'arriver invisible à petite portée du cerf et de sa harde, où alors je choisirais ma victime à mon aise. Pour plus de sûreté, je laissai mon chapeau en route dès le premier pas, et, le fusil au poing, me mis à ramper à plat ventre ou à peu près. Cent cinquante mètres à parcourir de la sorte pour tuer une grand'bête, c'est si peu de chose quand on a vingt ans !
J'étais à dix pas au plus de mon point de départ, et pour la première fois je levais la tête à fleur des herbes afin de regarder si j'allais bien dans la direction de mes proies, lorsqu'il me sembla voir les herbes remuer à quinze ou vingt pas de moi , par mon côté droit. L'idée d'un serpent traversa mon esprit. Je retins mon souffle, tout en jetant les yeux sur les capsules de mon fusil , et me mis à regarder avec attention la place où la prairie m'avait paru remuer. Mais je ne découvris rien. Cependant il y
avait là quelque animal évidemment; car les herbes s'inclinaient, puis disparaissaient comme les miennes sous moi lorsque je rampais. D'ailleurs j'étais sous le vent de cette place , et des bruits de plantes froissées arrivaient à mes oreilles si distincts que je ne pouvais pas m'y tromper.
Je restai ainsi pendant quelques secondes, tendant le cou , immobile , silencieux , tel qu'il faut souvent l'être au désert à peine de mourir. La prairie remuait toujours de la même manière, exactement comme si quelque autre chasseur eût rampé, dans la direction des cerfs. Mais les hautes herbes de savane dont la terre était couverte me masquaient toujours l'animal qui les agitait. Je n'osais pas lever la tête au-dessus d'elles, dans la crainte d'être vu, soit par les cerfs, soit par mon voisin. Je pris le parti de revenir à contre-route, sur ma traînée, jusqu'au bosquet d'où j'étais sorti. Le terrain y était plus élevé que celui de la prairie; boisé, c'est-à-dire pouvant me couvrir : de là je devais voir sans être vu, ce qui, en chasse comme en guerre , est un grand point. Une fois arrivé, je gagnai rapidement le derrière de mon arbre et je regardai.
A vingt pas de distance au plus , un magnifique jaguar, que je pris pour un tigre , tant il en avait les
apparences et la taille, rampait à plat ventre en se dirigeant vers les biches, lui aussi. Sa robe rougeâtre, zébrée de noir, reluisait dans l'ombre, brillante et lustrée comme le poil d'un cheval frais étrillé. A la petite distance qui nous séparait, je pouvais contempler tous les détails de son corps , si gracieux de formes qu'en le voyant j'éprouvai presque autant d'admiration que de saisissement. Il avançait très* vite, absorbant les herbes sous lui comme s'il les eût fauchées, rampant à l'aide de ses deux pattes de devant absolument de la même manière que moi. Seulement il s'y prenait mieux et allait plus vite, en jaguar véritable qui n'a fait que cela toute sa vie.
On eût dit une couleuvre ondulant dans les herbes, tant il s'élevait peu au-dessus de terre. La tète basse au ras de son corps, il tendait tour à tour une de ses deux pattes de devant, enfonçait ses griffes dans le sol ou les herbes couchées , avançait légèrement de tout cet espace, et aussitôt recommençait le même manège avec l'autre patte.
A l'arrière de lui , sa longue queue , terminée par une houppe de poils noirs, ondulait dans les herbes, gracieuse et frémissante ainsi que la queue d'un chat satisfait. Sa marche était si légère, que sur sa trace
les herbes se relevaient comme après un vent d'orage. Il ne faisait que les courber "sans les casser, tandis que derrière moi gisait un long sillage semblable à la traînée d'un corps inerte.
Sans me donner le temps de faire toutes ces comparaisons d'après coup, je mis rapidement mon fusil à l'épaule. Puis, emporté par ce besoin étrange de tuer qui est comme le premier instinct de tout chasseur véritable, ne réfléchissant même pas au danger que je pouvais attirer sur moi, j'ajustai le tigre à la tête et pressai la gâchette. Le coup partit, et à travers sa fumée je vis l'animal bondir en l'air, sur lui-même, tout droit, puis retomber sur place avec un hurlement à la fois rauque et plaintif qui fit passer un frisson dans mes veines. Il roula sur luimême deux fois de suite en me montrant son ventre blanc. J'avais tiré trop bas et trop à droite; ma balle lui avait seulement brisé une patte, un peu au-dessus de r avant-bras.
Sans réfléchir ni hésiter, je l'ajustai de nouveau à la tète pour lui envoyer mon second coup. Mais le tac d'une capsule qui ne part pas retentit seul sous la forêt. Aussitôt, comme si ce bruit avait subitement révélé au jaguar la cause de sa blessure, il se leva sur ses trois pattes et se tourna de mon côté.
Pendant une seconde rapide comme un éclair, nos yeux se trouvèrent les uns dans les autres, et certes à ce moment il devait y avoir dans mon regard plus d'effroi que dans le sien , car je me sentais à sa merci.
Cependant, sans trop perdre la tète , je me baissai à terre pour y prendre une autre capsule. Mais avant que je fusse relevé, au moment même où je défaisais le cordon de mon sac, l'animal poussa un second hurlement plus fort et surtout plus aigu que le premier. Puis, décrivant en l'air un vaste oercle, il arriva sur moi comme une pierre qui retombe. Instinctivement je me jetai tout entier de côté, derrière l'arbre près duquel je fouillais dans mon bagage. Mais le jaguar était resté en l'air, à quelques pieds de moi. Dans le cercle de son bond , un peu au - dessus de ma tête, il avait rencontré un réseau de lianes, qui, comme des rameaux de vigne enlacés les uns dans les autres, partaient du pied de mon arbre et allaient se nouer parmi les hautes branches. L'animal , traversant l'espace de toute la vitesse de son élan, et sans avoir calculé les obstacles, s'était pris par l'épaule de sa patte cassée dans un enlacement de ces rameaux. Là, saisi et maintenu comme dans un étau mouvant, il essayait vainement d'arriver jus-
qu'à moi. Ses efforts, paralysés par la douleur et la rage, n'aboutissaient qu'à faire ployer les lianes, sans les disjoindre assez pour les traverser. Son long corps pendant et ses pattes frémissantes s'agitaient dans l'espace au - dessous de lui seins le faire avancer. Branches et lianes, tout tremblait, secoué par ses efforts convulsifs, mais tout tenait bon.
Subitement cependant, le jaguar prit dans sa gueule un des rameaux qui le retenaient , et j'entendis le bois craquer comme un os sous des crocs de chien. L'écume blanchit la liane. Un rugissement étouffé sortait de la gueule de l'animal, et le souffle de son mufle arrivait chaud jusqu'à mon visage. Mais j'avais eu le temps de trouver une nouvelle capsule et de la mettre à la place de celle qui avait raté. Avant que le jaguar fût parvenu à se détacher, je reculai d'un pas, car j'étais trop près de lui pour le pouvoir ajuster. Le coup ne rata point cette fois, et ma balle entra dans la tête de l'animal par le plein milieu de sa face.
Il resta pendant une seconde me regardant toujours les yeux brillants et dilatés par la fureur. Mais peu à peu sa tête pencha en arrière. Le moignon de patte qui retenait son corps glissa d'entre les lianes qu'il ne tendait plus par sa pression. Puis le cadavre
Le coup ne rata point cette fois, et ma balle entra dans la tête de ranimai par le plein milieu de sa face.
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tomba et s'étala tout de son long sur le sol , le ventre en l'air à la façon d'un lièvre mort.
Je fus pendant une minute sous le coup de la crainte , qui me prenait peu à peu depuis que le danger était passé. Je jetai mon fusil à terre, et tirai mon sabre à la hâte pour faire face à une nouvelle attaque. Mais le jaguar était immobile , et un jet de sang qui sortait de sa tête, non moins que son immobilité, m'enhardit à aller à lui. Ma balle, entrée par le nez, lui était ressortie par le derrière du crâne. Il était mort, bien mort. Un soulagement indicible, comme d'un poids qui m'oppressait, dilata mon être entier, et je regardai du côté des biches!
De tous les animaux le plus insatiablement féroce, ce n'est pas le tigre, c'est l'homme.